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Full text of "Madame de Hautefort; nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle. 3. éd. rev. et augm. par l'auteur et publiée par Barthélemy Saint-Hilaire"

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DE HAUTEFORT 







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MADAMK 



DE H ACTE FORT 



NOUVHI.LES ETUDES 

;UU LES FEMMKS ILLI^STRES ET I, A SUGIÉTÉ 
DU XVIl^' SIÈCLE 



M. VlCTOPx COUSIN 

Tl. OISliiME ÉUlTlOiN, U K V l E ET AUGMEiXTÉE l'Ail L'A UT E L R 

PAR M. BARTHÉLÉMY S Al N T- H I L Al R E 






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PARIS 

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE 

didii':r et G'% libraires-éditeurs 

QUAI DES A l G U s T I N s , 35 

1858 

Rés.erv'e de tous droits. 






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DATE. 


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AVERTISSEMENT 



DE L'ÉDITEUR. 



Un irouvera dans celte édition nouvelle un assez 
grand nombre de corrections et de changements qui 
appartiennent exclusivement à M. Cousin. Il avait l'in- 
tention de les multiplier encore si le temps le lui eût 
permis. 

Grâce à Tobligeance de M. l'abbé Blampignon, nous 
avons pu enrichir ce volume de cinc| lettres inédites de 
Marie de Hautefort, écrites dans les années 1626 à 1630. 
Elles composent entièrement la dernière note de l'Appen- 
dice. Les originaux sont conservés dans les archives du 
château de Hautefort en Périgord. M""'^ la duchesse de 
Blacas et la comtesse de Cumont ont bien voulu per- 
mettre qu'on en fît une copie. Ces lettres sont d'une 
authenticité incontestable. 

^L l'abbé Blampignon nous a communiqué aussi une 
généalogie de la maison de Hautefort, extraite des mêmes 



M AVEin'ISSi::\IKNT i)K LEDITIiUR. 

archives. Cette généalogie, faite en grande partie d'apivs 
celle du P.Anselme, qu'elle complète, contient quelques 
détails nouveaux d-ont nous avons profité, et qu'on trou- 
vera dans les notes; elle suit la maison de llaulefort 
jusqu'à son dernier rejeton dans la personne de M'"'' la 
baronne de Damas, morte en IS^i?. Le travail du P. 
Anselme et de ses continuateurs s'arrête avec Jean-Louis- 
Emmanuel de Hautefort né en 1728. La généalogie con- 
tinuée ajoute un siècle de plus à l'histoire de cette 
maison, désormais éteinte dans sa ligne mascidine. 



Voici maintenant une tout autre personne', qui va 
nous ramener parmi les mômes événements, en y 
portant un bien difïérent caractère. C'est encore une 
ennemie , ce n'est plus une livale de Richelieu et de 
Mazarin. La noble femme dont nous allons retracer 
la vie n'appartient point à l'histoire politique; elle 
n'est point de la famille des hommes d'État; elle n'a 
point disputé aux deux grands cardinaux leur pou- 
voir et le gouvernement de la France; elle a refusé 
seulement de leur livrer son âme, de trahir pour eux 
ses amis et sa cause , cette cause qui lui était celle de 
la religion et de la vertu. Son grand cœur, qu'ani- 
mait une flamme héroïque, et que servaient une 
merveilleuse beauté et un esprit adorable, toujours 
contenu par la dignité et la pudeur, a paru surtout 
dans ses sacrifices. Après avoir été la favorite d'un 
roi, l'amie d'une reine, l'idole de la cour la plus 

1. Il faut se rappeler que, dans l'œuvre primitive de M. Cousin, 
la vie de M""^ de Hautefort faisait suite à la vie de M'"'= deChevreuse. 

{Note de l'éditeur.) 

i 



brillante de l'iinivers, dès que le devoir a parle, elle 
est allée au-devant de la disgrâce, elle s'est retirée du 
monde, elle a caclié et comme enseveli sous les voiles 
et dans rom])re de la vertu les dons les plus rares que 
Dieu ait jamais départis à une créature humaine. 
Elle n a point laissé de nom dans l'histoire; et nous 
qui entreprenons de la disputera Toubli, si nous la 
mettons à côté de M'"' de Chevreuse , ce n'est pas un 
parallèle, c'est bien plutôt un contraste que nous 
voulons établir, pour faire paraître sous ses aspects 
les plus divers la grandeur de la femme au xvn'^ siècle, 
comme aussi, nous l'avouons, avec le désir et l'in- 
certaine espérance d'intéresser à cette fière et chaste 
mémoire (juolques âmes d'élite rà et Ih dispersées. 



MADAME 

DE HAUTEFORT 



CHAPITRE PREMIER. 

1616 — 1637. 



LA NAISSANCE ET LA FAMILLE DE MAKIE DE HAUTEFORT. — PIETE ET AMBI- 
TION. — LA JEUNE MARIE ENTRE A LA COUR COMME UNE DE.S FILLE.S 
d'honneur DE MARIE DE MÉDICIS , PUIS DE LA REINE ANNE. — LOUl.*; XIII 
AMOUREUX DE MADEMOISELLE DE HAUTEFORT. CARACTÈRE DE CET AMOUR. — 
RICHELIEU, NE POUVANT LA SAGNER A SES INTÉRÊTS, DEVIENT SON ENNEMI. 
— MADE.MOISELLE DE LA FAYETTE. — AFFAIRE DE 1637. PERIL EXTRÊME 
DE LA REINE ANNE DÉVOUEMENT DE MADE.MOISELLE DE HAUTEFORT. 



Marie de Haiitefort naquit en l'année 1616, le 5 fé- 

1. Nous tirons tout ce que nous allons dire des mémoires du 
temps, particulièrement de ceux de La Rochefoucauld, de M""^ de 
Motteviile, et de La Porte, qui ont très-bien connu M""' de Haute- 
fort. Une de ses amies avait écrit sa vie; mais clic s'était appliquée 
à composer une biographie édifiante, comme il y en a tant au 
XVII'' siècle, plutôt qu'à donner des dates précises et à rassembler 
Jes faits qui eussent été d'un grand intérêt pour nous.- Cette vie 
longtemps inédite, bien qu'elle soit indiquée dans le P. Lelong, 
édition de Fontette, t. IV, n" 48,089, a été imprimée en 1799, in-40. 



4 MADAME DE HAUTEFORT. 

vrier^ dans un vieux château féodal du Périgord-, 

par M""" de Montmorency, née de Luynes, et rL^mprimée en 1807, 
111-12, par le P. Adry, de l'Oratoire. M. le marquis d'Estourmel, 
dont la maison s'est plus d'une fois alliée à celle de Hautefort, pos- 
sède et a bien voulu nous communiquer un autre manuscrit de cette 
même Vie, qui est incontestablement du xvii" siècle par l'écriture et 
par le style, et contient de nombreux passages qui ne se trouvent 
pas dans la notice imprimée. Depuis, nous avons rencontré plusieurs 
autres manuscrits de la Vie de M""= de Hautefort, la plupart sem- 
blables à la Vie imprimée, quelques-uns qui en diffèrent un peu, 
aucun qui soit aussi étendu que celui de M. d'Estourmel. Un seul, 
que nous tenons de M. La Farelle, de Nismes, fournit une addition 
précieuse. Voyez I'Appendice, note première. 

1. Nous devons ce renseignement précis à la Vie manuscrite de 
M. d'Estourmel : « Elle n'avait, dit cette Vie à la marge, que vingt- 
sept jours lorsque son père mourut. » Or le P. Anselme, qui s'ap- 
puie sans doute sur des documents certains, dit, t. VII, p. 325-340, 
que le marquis Charles de Hautefort mourut le 4 mars 1010. Née 
un peu auparavant, Marie de Hautefort a donc très-bien pu mourir 
en 1691, âgée de soixante-quinze ans, comme l'assurent le P. An- 
selme et tous les historiens. 

2. Sur la maison de Hautefort, ses principaux personnages et ses 
alliances avec les plus grandes maisons du Midi , il faut lire le 
P. Anselme. Les armes de la noble maison sont d'or à trois forces 
de sable, posées en pal 2 et 1. 




Le nom s'est écrit Altefort, Aultefort, Haultefort, Hautefort. Notre 
héroïne a le plus ordinairement signé d'Haultcfort. Voyi'z l'addition 
à la note deuxième de l'Appendice. 



CHAPITRE PREMIER. 1010-1637. 5 

qui lour à lour avait appaileiui à Gui lo Muir, à Las- 
tours appelé le Grand pour ses exploits clans les croi- 
sades, au fameux poëte guerrier Bertrand de Boni, <'i 
Pierre de Gontaut, et à d'autres personnages illustres 
du moyen âge; qui servit souvent de rempart contre 
les incursions de l'ennemi dans les guerres des An- 
glais au xiv^ et au xv^ siècle, et depuis est devenu une 
grande et noble résidence, diminuée aujourd'hui, 
mais encore fort Lie if conservée , et surtout très- 
dignement habitée ^ 

Marie était le dernier enfant du marquis Charles de 
Hautefort, maréchal de camp des armées du Boi, et 
gentilhomme ordinaire de sa chambre. Il avait épousé 
Renée de Bellay, de l'ancienne maison de La Flotte 
Hauterive; et de ce mariage étaient sortis deux fils 
et quatre filles. Le fils aîné, Jacques-François, devint 
lieutenant général, premier écuyer de la Beine, che- 
valier des ordres du Boi, fameux à la fois par sa par- 
cimonie pendant sa vie et ses largesses après sa 
mort^ Ne s' étant pas marié, il laissa son titre, ainsi 

Hautefort est aujourd'hui un bourg du département de la Dor- 
dogne, dans rarrondissement de Pérjgueux, à huit lieues de cette 
ville, et à deux lieues et demie d'Excideuil, sur une colline qui do- 
mine la Baure. 

1. Le possesseur actuel du château est M. le baron de Damas, 
ancien ministre des affaires étrangères sous la Restauration, et dont 
nous ne voulons pas rencontrer le nom sans rendre un public 
hommage à ses vertus et à son cœur tout français. — Nous avons 
eu sous les yeux un album de Hautefort, qui montre encore le 
vieux château sous un aspect imposant, bien qu'il ait reçu à l'inté- 
rieur et aux alentours le confort et les agréments d'une habitati<)U 
moderne. 

2. M"'* de Sévigiié, t. VII de l'édition de M. de Monmerqué, 



G MADAME DE HAUTEFORT. 

que sa charge de premier ecuyer de la Reine, à son 
cadel Gilles de Hautefort, longtemps connu sous le 
nom de comte deMontignac, qui suivit avec succès la 
carrière des armes, et parvint aussi au grade de lieu- 
tenant général. C'est lui qui a continué la noble fa- 
mille. 11 épousa en 1650 Marthe d'Estourmel, dont il 
eut de nombreux enfants, et mourut en décembre 
1693, îigé de quatre-vingt-un ans. Des quatre filles, 
de Charles de Hautefort, les deux premières s'éteigni- 
rent fort jeunes et n'ont pas laissé de trace. La troi- 
sième, au contraire, née en 1610, prolongea sa vie 
jusqu'en 1712; on l'appelait M"'' d'Escars; en 1653, 
elle fut mariée à François de Choiseul, marquis de 
Praslin, fils du premier maréchal de ce nom. Elle ne 
manquait ni de beauté ni d'esprit. Mais la figure 
qu'elle fit dans le monde ainsi que ses deux frères, 
ils la devaient surtout à l'éclat que jeta de bonne 
heure et à la haute renommée que garda toute sa vie 
leur sœur cadette Marie de Hautefort. 

Celle-ci était à peine née quand mourut son père, 
que sa mère suivit bientôt, en sorte qu'elle resta en 
très-bas âge, et presque sans biens, confiée aux soins 
de sa grand'mère, M'"^ de La flotte Hauterive. Ses 
premières années s'écoulèrent dans l'obscurité et la 



p. 18, annonçant sa mort dans une lettre du 10 octobre 1080, cite 
de lui un trait inouï d'avarice. On dit qu'il est l'original de VAvare 
de Molière. D'un autre côté, il est certain qu'il fonda un hôpital 
dans son marquisat de Hautefort, pour y entretenir à ses frais 
11 vieillards, 11 jeunes garçons et 11 jeunes filles ou femmes, en 
l'honneur des trente-trois années de la vie de J.-C; voyez le 
P. Anselme. 



CHAPITRE PREMIER. IG 16-1(337. 7 

monoloilie de la vie de province, i^a jeune iille, qui 
promettait d'être jjelle et spirituelle, ne tarda pas à 
s'y ennuyer. Souvent, chez M'"^ de La Flotte, elle en- 
tendait parler de la cour, de cette cour Lrillaute et 
agitée, vers laquelle étaient tournés tous les regards, 
et où se décidaient les destinées de la France. Elle 
aussi, elle se sentit appelée à y jouer.un rôle, et de- 
puis elle racontait plaisamment qu'à onze ou douze 
ans, unissant déjà la plus sincère piété à celte ardeur 
de l'âme qu'on nomme l'amhition, elle s'enfermait 
dans sa chambre pour prier Dieu avec ferveur de la 
faire aller à la cour^ Sa prière fut exaucée : les af- 
faires de M""' de La Flotte l'ayant conduite à Paris, 
elle y amena avec elle l'aimahle enfant, dont les 
grâces naissantes firent partout la plus heureuse im- 
pression. Elle plut particulièrement à la princesse de 
Conti, Louise-Marguerite de Guise, fille du Balafré, si 
célèbre 'par sa beauté, son esprit et sa galanterie, la 
brillante maîtresse de Bassompierre , l'auteur des 
Amours du grand Alcandre. La princesse la trouva si 
jolie qu'elle voulut la mener avec elle à la prome- 
nade, et tout le inonde cherchait à deviner quelle 
était cette charmante personne que l'on voyait à la 
portière de son carrosse. Le soir on ne parla que de 
M"^ de Hautefort, et il ne fut pas difficile d'engager 
la Beine mère, Marie de Médicis, à la prendre parmi 
ses filles d'honneur-. 

Voilà donc M"** de Ilaulelbrt sur le théâtre où elle 



1 . Vie imprimée. 

2. Eu 1G28, à l'âge de 12 ans. 



8 MADAME DE HAUTE FORT. 

avait tant souhaité paraître. Elle y montra des quali- 
tés qui en peu de temps la firent aimer et admirer 
tout ensemble : une bonté inépuisable avec une rare 
fermeté, une piété vive avec infiniment d'esprit, un 
très-grand air tempéré par une retenue presque sé- 
vère que relevait une beauté précoce. On l'appelait 
l'Aurore \ pour -marquer son extrême jeunesse et son 
innocent éclat. En 1630, elle suivit la Reine mère à 
Lyon, où le Roi était tom])é sérieusement malade, pen- 
dant que Richelieu était à la tète de l'armée en llalie. 
C'est là que Louis XIII la vit pour la première fois, 
et qu'il commença à la distinguer-. M"^ de Hautefort 
avait alors quatorze ans. 

Louis XIII était l'homme du monde qui ressem- 
blait le moins à son père Henri IV : il repoussait jus- 
qu'à l'idée du moindre dérèglement, et les beautés 
faciles de la cour de sa mère et de sa femme n'atti- 
raient pas même ses regards. Mais ce cœur mélan- 
colique et chaste avait besoin d'une affection, ou du 
moins d'une habitude particulière qui lui tînt lieu de 
tout le reste et le consolât des ennuis de la royauté. 
La modestie aussi bien que la beauté de M"* de Hau- 
tefort le touchèrent; peu à peu il ne put se passer du 
plaisir de la voir et de s'entretenir avec elle; et lors- 
qu'à son retour de Lyon, après la fameuse journée 
des Dupes, l'intérêt de l'État et sa lidélité à Riclielieu 

1. Vie imprimée, et Lettres de it/"« de Chétnerault trouvées dans 
la cassette de M. le cardinal après sa mort, Journal de M. le car- 
dinal DUC DE Richelieu, édit. de 1049 et de 1665. 

2, Mémoires de Montglat, t. XLIX de la collection Pctitot, p. 03 
«t 175. 



CHAPITRE PREMIER. 1616-1637. 9 

le forcèrent d'éloigner sa mère, il lui ôta la jeune 
Marie et la donna à la Reine Anne, en la priant de 
l'aimer et de la bien traiter pour l'amour de lui^ En 
même temps, il fit M'"*' de La Flotte Hauterive dame 
d'atours de la Reine, à la place de M'"« du Fargis qui 
venait d'être exilée ^ Anne d'Autriche reçut d'abord 
assez mal le présent qu'on lui faisait^ Elle tenait à 
M"" du Fargis, qui, comme elle, était du parti de la 
Reine mère, de l'Espagne et des mécontents, et elle 
regarda sa nouvelle fille d'honneur, non-seulement 
comme une rivale auprès du Roi, mais comme une 
surveillante et une ennemie. Elle reconnut bientôt à 
quel point elle s'était trompée. Le trait particulier du 
caractère de M"^ de Hautefort, par-dessus toutes ses 
autres qualités, le fond môme de son àme était une 
fierté généreuse, à moitié chevaleresque, à moitié 
chrétienne, qui la poussait du côté des opprimés et 
des faibles. La toute-puissance n'avait aucune séduc- 
tion pour elle, et la seule apparence de la servilité 
la révoltait. Dans cette belle enfant était cachée une 
héroïne, qui parut bien vite dès que les occasions se 
présentèrent. Voyant sa maîtresse persécutée et mal- 
heureuse, par cela seul elle se sentit attirée vers elle, 
et par goût comme par honneur elle résolut de la 
bien servir. Peu à peu sa loyauté, sa parfaite candeur, 

1. M""=deMottevilIe, Mémoires, éd. d'Amsterdam, 1750, t. I, p. 48 
et GO. 

2. Sur M""^ du Fargis, voyez dans le Journal de M. le cardinal 
DLC DE Richelieu, la Copie des lettres de iW'"" du Furgis qui ont 
donné sujpt à sa condamnation. 

3. M"'^ de Motteville, ibid.; Montglat, ibid. 



10 MADAME DE HAUTEFORT. 

son esprit et ses grâces charmèrent la Reine presque 
aillant que le Roi, et la favorite de Louis XIII devin! 
aussi celle dWnne d'Autriclie. 

La i)remière galanterie déclarée du Roi envers 
M"^ de Hautefort lut à un sermon où la Reine était 
avec toute la cour'. Les filles d'honneur étaient, se- 
lon l'usage du temps, assises par terre. Le Roi prit le 
carreau de velours sur lequel il était à genoux, et 
l'envoya à M"* de Hautefort pour qu'elle se pût com- 
modément asseoir. Elle, toute surprise, rougit, et sa 
rougeur augmenta sa beauté. Ayant levé les yeux, 
elle vit ceux de toute la cour arrêtés sur elle. Ello 
reçut ce carreau avec un air si modeste, si respec- 
tueux et si grand qu'il n'y eut personne qui ne l'ad- 
mirât. La Reine lui ayant fait signe de le prendre, 
elle le mit an près d'elle sans vouloir s'en servir. Il 
n'en fallut pas davantage pour lui attirer encore plus 
de considération qu'auparavant. La Reine fut la pre- 
mière à la rassurer; elle voyait tant d'estime du côh' 
du Roi, et tant de vertu. du côté de M"'' de Hautefort, 
([u'elle devint leur confidente. 

Les mémoires du temps abondent en piquants dé- 
la ils snr ces premières et platoniques amours de 
Louis XIII. Écoutons Mademoiselle'^ : « La cour étoit 
fort agréable alors. Les amours du Roi pour M""" de 
Hautefort, qu'il làchoit de divertir tous les jours, y 
contribuoient beaucoup. La chasse étoit un des plus 
grands plaisirs du Roi; nous y allions souvent avec 



1. Vie impriméo. 

2. Mémoires, édition d'Amsterdam, t. I, p. 33. 



CHAPITRE PREMIER. 1616-1637. 11 

lui. M"*^^ de Hautefort', Chénierault- et Saint-Louis ^ 
filles de la reine-, d'Escars, sœur de M"-^ de Hautefort, 
et Beauniont* venoient avec moi. Nous étions toutes 
vêtues de couleur, sur de belles liaquenéesncliemenl 
caparaçonnées, et pour se garantir du soleil chacune 
avoit un chapeau garni de quantité de plumes. 
L'on disposoit toujours la chasse du cMé de quelques 
belles malsons, où l'on trouvoit de grandes collations, 
et au retour le Roi se mettoit dans mon carrosse avec 
M"^ de llautefort et moi. Quand il étoit de belle hu- 
meur, il nous entretenoit fort agréablemen de toutes 
choses... L'on avoit régulièrement trois fois la se- 
maine le divertissement de la musique..., et la plu- 
part des airs qu'on chantoit étoient de la composition 
du Roi; il en faisait même les paroles, et le sujet n'é- 
toit jamais que M"'' de Hautefort. » 

Les vers amoureux de Louis XIII ne sont ;as venus 
jusqu'à nous; mais voici un couplet d'une autre 
chanson, dont l'auteur est inconnu, et qui, ce nous 
semble, peint avec assez de grâce le charme qu'exer- 



1. L'édition d'Amsterdam, et même celle de Petitot, donnent 
M^e de Deaufort. ce qui est une absurdité, et un échantillon des 
erreurs de toute sorte dont fourmillent les éditions de Mademoi- 
selle. N'est-il pas étrange que nul éditeur ne se soit encore avisé 
de consulter le manuscrit autogTaphe, conservé à la Bibliothèque 

NATIONALE? 

2. Nous retrouverons M"'- de Chémerault dans la suite de ce 
récit. 

3. M"" de Saint-Louis resta fille d'honneur de la reine Anne jusqu'à 
latin de 1043, où elle fut renvoyée, et épousa le marquis de Flava^ 
court. Voyez le dernier chapitre. 

4. Sur M'i'' de Beaumont, voyez M'"^ do Mottcvillo, t. I". 



43 MADAME DE HAUTEFORT. 

çait M"* de Hautefort sur riiiimeur chagrine de son 
royal amant : 

Hautefort la merveille 

Réveille 
Tous les sens de Louis, 
Quand sa bouche vermeille 
Lui fait voir un souris i. 

Quand M"« de Hautefort n'aurait pas été aussi sage 
que belle, l'amour du Roi ne lui aurait pas été fort 
dangereux. Tous les soirs, il l'entretenait dans le sa- 
lon de la Reine ; mais il ne lui parlait la plupart du 
temps que de chiens, d'oiseaux et de chasse, et la 
craignant et se craignant lui-même, il osait à peine 
en lui parlant s'approcher d'elle -. On raconte qu'un 
jour étant entré à l'improvisle chez la Reine, et ayant 
trouvé M"" de Hautefort tenant un billet qu'on venait 
de lui remettre, il la pria de lui laisser voir ce billet. 
Elle n'avait garde de le faire parce qu'il contenait 
quelque plaisanterie sur sa faveur nouvelle; et pour 



1. Il est assez piquant qu'on ne trouve ce couplet de chanson que 
dans la vie édifiante de M'"" de Hautefort. C'est une évidente imi- 
tation du joli couplet de Voiture : 

Notre aurore vermeille 

Sommeille; 
Qu'on se taise à l'entour. Etc. 

Voyez OEuvres de Voiture, édition de 1745, t. II, p. 120, et la Jeu- 
nesse de Madame de Longueville, ch. ii, p. 162. 

2. M'"^ di! Motteville, t. I, p. %8 : « J'ai oui dire depuis à M"* de 
Hautefort qu'il ne lui parloit que de chiens, d'oiseaux et de chasse; 
et je l'ai vue avec toute sa sagesse, en me contant son histoire, se 
moquer de lui de ce qu'il n'osoit s'approcher d'elle quand il l'entre- 
tenoit. » 



CHAPITRE PREMIER. 16^6-1637. I:i 

le cacher, elle le mit dans son sein. La Reine en ba- 
dinant lui prit les deux mains, et dit au Roi de le 
prendre où il était. Louis XIII n'osa se servir de sa 
main et prit les pincettes d'argent qui étaient auprès 
du feu pour essayer s'il pourrait avoir ce billet -, mais 
elle l'avait mis trop avant, et il ne put l'atteindre. La 
Reine la laissa aller en riant de sa peur et de celle du 
Roi^ 

Si la passion du Roi était innocente, elle était trop 
vive pour n'être pas mêlée de fréquentes et violentes 
jalousies. Le Roi savait quelle était la conduite de 
M"® de Hautefort, et que parmi tous les jeunes sei- 
gneurs qui brillaient à la cour, elle n'en aimait au- 
cun; mais il aurait aussi voulu que personne ne l'ai- 
mât, que personne ne lui parlât, que personne même 
ne la regardât avec quelque attention ^ Souvent il lui 
disait qu'il serait mort de déplaisir si son père Henri 
le Grand eût été encore en vie, parce qu'assurément 
il eût été amoureux d'elle'. Ces bizarres jalousies, 
ces longues et fatigantes assiduités pesaient quelque- 
fois un peu à la jeune fille, et avec son indépendance 



1. Vie imprimée. Mqntglat, t. I, p. 237, rapporte différemment 
cette anecdote et la place dans un autre temps. Dans Montglat, 
M''«^ de Hautefort arrache des mains du roi une lettre qu'il avait 
écrite au cardinal de Richelieu pour se plaindre d'elle; le roi essaye 
de la lui reprendre; elle, ne voulant pas la rendre, la met sous son 
mouchoir de cou, en ouvrant les bras, et disant : « Prenez-la tant 
que vous voudrez à cette heure. » L'action et le propos sont un peu 
lestes pour une jeune fille, et la première version est à la fois plus 
gracieuse et plus vraisemblable. 

2. Vie imprimée. 

3. Vie imprimée. 



14 MADAME DE HAUTEFORT. 

et sa fierté elle le témolgnaiL De là des démêlés assez 
souvent orageux, suivis de raccommodements qui ne 
duraient guère. Dès qu'il y avait entre eux quelque 
brouillerie, tout s'en ressentait, les divertissements 
de la cour étaient suspendns, et si le Roi venait le 
soir chez la Reine, il s'asseyait dans un coin sans dire 
un mot, et sans que personne osât lui parler. « C'étoit, 
dit Mademoiselle S une mélancolie qui refroidissoit 
tout le monde, et pendant ce chagrin le Roi passoit 
la plus grande partie du jour à écrire ce qu'il avoit 
dit à M"' de Hautefort et ce qu'elle lui avoit répondu: 
chose si véritable qu'après sa mort on a trouvé dans 
sa cassette de grands pi'ocès-verhaux de tous les dé- 
mêlés qu'il avoit eus avec ses maîtresses, à la louange 
desquelles on, peut dire, aussi bien qu'à la sienne, 
qu'il n'en a jamais aimé que de très-vertueuses. » 
M""' de Motteville déclare fort nettement que M"" de 
Hautefort, tout en étant sensible aux hommages de 
Louis XIII, n'avait aucun goût pour lui, et qu'elle le 
maltraitait autant qu'on peut maltraiter un roi; en 
sorte qu'il était, dit-elle-, '( malheureux de toutes les 

1. Mémoires, édit. d'Amsterdam, t. I. 

'I. Tome I, p. 75. —Il paraît qu'en 1G31 M""^ de Hautefort fut très- 
malade; car on lit cet article dans la Gazette, p. 104 : « La plus 
accomplie de cette belle troupe des filles d'honneur de la Reine, que 
vous connoitrez désormais aussi bien par là comme par son nom de 
Hautefort, ayant été tenue pour déplorée de tous, fors de ses mé- 
decins dont la capacité ne se laissa pas aisément imposer, durant les 
griefs accidents d'une fièvre continue dont elle a été travaillée de- 
puis le i de ce mois (novembre), nous a autant attristés comme à 
présent nous sommes réjouis de sa convalescence. Sa Majesté, quel- 
que instance qu'on lui ait faite du contraire, n'a pas voulu permettre 
que cette demoiselle, tandis que ses médecins en cspéroicnt bien, 



CHAPITRE PREiMIER, Ki Mi -10 37. 15 

manières; car 11 n'aimoit pas la Reine, et il étoil le 
martyr de M"« de llanlefort qu'il aimoit malgré lui. 
Il avoit quelque scrupule de l'altachemenl qu'il avoit 
pour elle, et il ne s'aimoit pas lui-même. Parmi tant 
de sombres vapeurs et de fâcheuses fantaisies, il sem- 
bloit qu'une belle passion ne pouvoit avoir de place 
dans son cœur. Elle n'y étoit pas aussi à la mode des 
autres hommes qui en font leur plaisir; car cette 
àme, accoutumée à l'amertume, n'avoit de la ten- 
dresse que pour sentir davantage ses peines. ;> 

Le sujet ordinaire des querelles que faisait le Roi à 
iM"'^ de llautefort était la Reine. Louis XllI avait deux 
motifs pour ne pas l'aimer. L'un était général et de 
l'ordre le plus élevé, celui qui le sépara de sa mère, 
à savoir l'intéi'êt de l'État, une politique qui ne flé- 
chit jamais et le ramena toujours à Richelieu, bien 
que les façons altières du cardinal ne lui plussent 
point, et qu'il lui prît souvent des impatiences et des 
révoltes qui cédaient bientôt à sa justice et à son pa- 
triotisme. L'autre motif n'était pas moins fort et plus 
personnel. Déliant et jaloux, depuis l' affaire de Gha- 
lais et ses premières déclarations \ le Roi était de- 
meuré convaincu que la Reine s'entendait avec le 
duc d'Orléans, et qu'elle se serait fort bien accommo- 
dée de l'épouser après lui et de partager son trône. 
Cette conviction était à ce point enracinée dans cet 

fût exposée à un traitement empirique, ains qu'elle fût toujours 
gouvernée comme elle a été par la méthode ordinaire de la mé- 
decine. I) 

1. Voyez M'"« dï; Chevreuse, cliap. ii, p. 82-83; chap. iv, p. IDO, 
et chap. V, p. 202-203. 



46 MADAME DR HAUTEFORT. 

esprit malade qu'après qu'il eut eu des enfants de la 
Reine, et même à son lit de mort, lorsqu'elle lui pro- 
testa avec larmes qu elle était enlièrement étrangère à 
la conspiration de Chalais, il se contenta de répondre 
que dans son état il était obligé de lui pardonner, 
mais non de la croire. Il s'efforça de détacher M"« de 
Hautefort d'une maîtresse qu'il lui peignait sous les 
couleurs les plus défavorables, ne se doutant pas que 
plus il s'emportait contre l'une, moins il persuadait 
l'autre, et que la persécution même dont Anne d'Au- 
triche était l'objet exerçait sur ce jeune et noble cœur 
une séduction irrésistible. Voyant que tous ses dis- 
cours ne réussissaient point, il finit par lui dire : 
« Vous aimez une ingrate, et vous verrez un jour 
comme elle payera vos services'. » 

Hichelieu avait vu d'abord avec plaisir le goût du 
Roi pour une jeune fille qui n'appartenait à aucun 
parti, et dont il n'avait pu deviner le caractère. Il es- 
pérait qu'une distraction agréable adoucirait un peu 
cette humeur sombre et bizarre qui lui était un con- 
tinuel sujet d'inquiétude. Il prodigua les compliments 
et les caresses ù la jeune favorite; il s'employa même 
à dissiper les orages qui s'élevaient souvent dans ce 
commerce agité, croyant bien en retour la gagner à 
sa cause et la mettre dans ses intérêts. Mais, elle qui 
n'avait pas consenti à sacrifier sa maîtresse au Roi 
lui-même, eût rougi d'écouter son persécuteur; elle 
rejeta bien loin les avances du cardinal, et dédaigna 
son amitié dans un temps où il n'y avait pas une 

1. Vie imprimée. 



CHAPITRE PREMIER. 1G1G-I637,. 17 

lemme à la cour qui ne fît des vœux pour en êlre 
seulement regardée K 

Aujourd'hui que nous pouvons embrasser le cours 
entier du xvii'^ siècle et mesurer son progrès pres- 
que régulier depuis les glorieux commencements 
de Henri IV jusqu'aux dernières et tristes années de 
Louis XIV, il nous est bien facile de comprendre et 
d'absoudre Richelieu. Nous concevons que, pour en 
finir avec les restes de la société féodale, pour mettre 
irrévocaUJement le pouvoir royal au-dessus d'une 
aristocratie excessive, mal réglée, turbulente, pour 
empêcher les Protestants de former un État dans 
l'État et les faire ployer sous la loi commune, pour 
arrêter la maison d'Autriche, maîtresse de la moitié 
de l'Europe, pour agrandir le territoire français, pour 
introduire un peu d'ordre et d'unité dans la société 
nouvelle, pleine de force et de vie, mais où luttaient 
lés éléments les plus dissemblables, il fallait une vi- 
gueur extraordinaire, et peut-être pour quelque 
temps une dictature éclairée, un despotisme national 
et intelligent. Mais le despotisme a besoin d'être 
vu à distance; de trop près, il révolte les cœurs 
honnêtes; et, tandis qu'aux yeux de la postérité la 
grandeur du but excuse en quelque mesure, non 
pas l'injustice, qui jamais ne peut être excusée, 
mais l'extrême sévérité des moyens, c'est alors la 
dureté des moyens qui, en soulevant une indigna- 
tion généreuse, offusque et fait méconnaître la 
grandeur du but. Qui de nous, parmi les plus 

1. Vie imprimée. 



is ^ MADAME DE HAUTE FORT. 

loiincs partisans de Richelieu, eût été sûr de liii- 
iiièiiie et d'une admiration fidèle devant lanl de coups 
IVappés sans pitié, devant tous ces exils, devant tous 
cesécliafauds? Les contemporains ne virent guère que 
cela. Richelieu laissa une mémoire ahhorrée, et, vi- 
vant, il n'eut pour lui qu'un très-petit nombre de 
politiques, à la tête desquels était Louis Xlll ; et en- 
core celui-ci, à la mort de son redouté ministre, en 
approuvant et en gardant le système, fut d'avis de le 
pratiquer différemment. Mettons-nous doncî» la place 
d'une jeune fille sortie d'une race féodale, appelée à 
la cour par la Reine mère, et jetée à quinze ans dans 
celle d'Anne d'Autriche. Disons-le : plus son cœur 
était noble, moins son esprit pouvait voir clair dans 
le fond des affaires du temps. M"'' de Haulefort ne 
connaissait ni les intérêts de la France, ni l'état de 
l'Europe, ni l'histoire, ni la politique. Tout son es- 
prit, si vanté pour sa vivacité et sa délicatesse, était 
incapable de percer les voiles du passé et de l'avenir, 
et le présent la blessait dans tous ses instincts d'hon- 
neur et de bonté. Gracieusement accueillie par Marie 
de Médicis, au bout de quelque temps elle l'avait vue 
exilée, et elle apprenait que sa première protectrice, 
la femme de Henri le Grand, la mère de Louis Xlll, 
dont les torts surpassaient son intelligence, était ré- 
duite à vivre en Belgique des secours de l'étranger. 
Elle n'avait pas connu la première jeunesse un peu 
légère d'Anne d'Autriche. Depuis 1630, elle n'avait 
rien aperçu qui pût choquer la sévérité de ses regards. 
Elle trouvait fort naturel qu'abandonnée et maltraitée 
par son mari, la Reine en appelût à son frère le roi 



CHAPITRE PRILMIEK. IGIG-IGJT. 19 

d'Espagne, et ([iroppriiiiëe par liichelieu elle se dé- 
fendît avec toutes les armes qui lui étaient ofl'ertes. 
Elle voyait les malheurs de la Reine, et elle croyait à 
sa vertu. Une piété fervente lui faisait accompagner 
avec joie Anne d'Autriche aux Carmélites et au Yal- 
de-Gràce. Là, on n'aimait pas plus Pdchelieu que plus 
tard on n'aima Mazarin ; là, et particulièrement aux 
Carmélites, chez ces dignes filles de sainte Thérèse et 
de Bérulle, on priait pour les deux reines, hienfai- 
trices de la maison ; on priait pour les victimes de 
Richelieu; et il s'était trouvé une sainte religieuse 
qui, en 1632, dans l'effroi et le silence universel, 
n'écoutant que la charité et l'amitié, osa élever la voix 
en faveur du garde des sceaux Michel de Marillac, 
exilé à Ghàteaudun, mit sur sa tomhe une épitaphe 
magnanime \ et mêla puhliquement ses larmes à 
celles de Charlotte Marguerite de Montmorency, prin- 
cesse de Condé, quand la hache impitoyable du car- 
dinal faisait tomber, à Toulouse, la tête de son frère. 
En 1633, M"*" de Hautefort avait vu frapper et disper- 
ser tout l'intérieur de la Reine, M"*^ de Chevreuse, 
dont au moins l'intrépidité devait lui plaire, chassée 
de la cour pour la deuxième fois, et le chevalier de 
Jars, condamé à mort-, ne recevant sa grâce que sur 
l'échafaud. Toutes ces cruautés indignaient M"*" de 
Hautefort; la courageuse fidélité des amis de la Reine 
excitait la sienne ; elle brava donc les menaces pro- 



i. La Jec.nesse de lVr"= de Longueville , chapitre i*"'', p. 112- 
113. 
2. M""^ DE Chevreuse, cliap. ii, p. 74. 



■10 MA DAM K DE HAUTEFORT. 

phéliqiies df Louis XIII, elle repoussa toutes les ofïres 
de Richelieu, qui n'était à ses yeux qu'un tyran de 
génie, et elle se donna tout entière à la reine Anne, 
fermement résolue à partager jusqu'au bout sa des- 
tinée. 

Richelieu, n'ayant pu la gagner, entreprit de la 
perdre dans l'esprit du Roi. Plus que jamais il se 
mêla de leurs nombreux démêlés, non plus pour les 
accommoder, mais pour les aigrir. D'intermédiaire 
bienveillant, il devint un juge sévère. Aussi, quand 
Louis XIII était mécontent de la jeune fille, il la me- 
naçait du cardinal. Celle-ci s'en moquait avec l'étour- 
derie de son âge et la fierté de son caractère. Riche- 
lieu fit jouer sur le cœur du Roi deux ressorts 
habilement inventés. Louis XIII était défiant et dévot. 
Des rapports perfidement exagérés lui apprirent que, 
dans l'intérieur de la Reine, M"'' de Hautefort faisait 
avec elle des plaisanteries sur ses manières, sur son 
humeur, sur son amour. D'autre part lorsque, épris 
de plus en plus de la beauté toujours croissante de 
cette charmante fille, dont les grâces se dévelop- 
paient avec les années, il se reprochait un sentiment 
trop ardent pour être toujours entièrement pur, au 
lieu d'apaiser comme autrefois les scrupules de sa 
conscience, on les nourrissait, et on finit par lui faire 
un crime d'un attachement immodéré, condamné 
par la religion. Enfin, vers 1635, à la suite d'une 
querelle plus vive qu'à l'ordinaii'e, le triste amant 
prit le parti de rompre avec une maîtresse aussi peu 
complaisante, et, pendant plusieurs jours, il ne lui 
parla plus. Il ne l'aimait pas moins, et le soir, chez 



CHAPITRE PREMIER. 1616-1637. 21 

la Reine, ses regards mélancoliques et passionnés 
avaient peine à s'éloigner de l'attrayant visage. Il la 
contemplait en silence, et, quand il voyait qu'on y 
prenait garde, il détournait sa vue d'un autre côté *. 
La rupture était commencée -, le cardinal la fit durer 
deux années entières. 

Il y avait alors parmi les autres filles d'honneur de 
la Reine une jeune personne de fort bonne naissance, 
qui, sans avoir toute la beauté de M''*" de Hautelbrt, 
était aussi très-agréable. Marie était une blonde 
éblouissante, parée de bonne heure des charmes les 
plus redoutables; Louise Angélique de La Fayette 
était brune et délicate. Si elle n'avait pas le grand air 
de sa compagne, si elle n'enlevait pas l'admiration, 
elle plaisait par sa douceur et sa modestie. A la place 
de la vivacité et de la grâce, elle avait du jugement 
et de la fermeté, avec un cœur porté à la tendresse, 
mais défendu par une piété sincère ^ 

Les confidents du Roi, de faciles serviteurs, Saint- 
Simon, favori émérite, qui avait fait son traité avec 
le ministre et ne songeait qu'à lui complaire, bien 
d'autres encore, parmi lesquels on met, à tort ou à 
raison, l'oncle même de M"^' de La Fayette, l'évoque 

1. Montglat, coUect. Petitot, t. XLIX, p. 176. 

2. Il nous a été impossible, malgré toutes nos recherches, de dé- 
couvrir un portrait peint de M"« de La Fayette, et le P. Lelong ne 
cite d'autre portrait gravé que celui de Montcornet, auquel on ne 
peut se fier. C'est M"»^ de Mottcville qui nous apprend que M"« de 
La Fayette était brune, t. I", p. 72 : « L'inclination du Roi se tourna 
vers un objet nouveau dont la beauté brune n'étoit pas si éclatante, 
mais qui avec de beaux traits de visage et beaucoup d'agréments 
avoit aussi de la douceur et de la fermeté dans l'esprit. » 



22 MADAME DE HAUTEFORT. 

de Limoges ', portèrent Louis Xlll à faire attention à 
la jeune fille par tout le bien qu'ils lui en dirent. 
Louis XIII commença à lui parler pour faire dépita 
M"'' de Haulefort; mais, comme il était homme d'ha- 
bitude-, à force de la voir, l'inclination lui vint pour 
elle, et il l'aima sérieusement. M""" de La Fayette 
commença aussi par être flattée des hommages du 
Roi; puis, quand il lui ouvrit son cœur, quand il lui 
montra ses tristesses intérieures, ses ennuis profonds 
parmi les grandeurs de la royauté; quand elle vit 
un des plus puissants monarques de l'Europe plus 
misérable que le dernier de ses sujets, elle ne put se 
défendre d'une compassion affectueuse, elle entra 
dans ses peines et les adoucit en les partageant. Le 
Roi, se trouvant à son aise avec une femme pour la 
première fois de sa vie, laissa paraître tout ce qu'il 
y avait en lui d'esprit, d'honnêteté, de bonnes inten- 
tions, et il connut enfin la paix et la douceur d'une 
affection réciproque. M"'' de La Fayette en effet finit 



■I . La Porte, Mémoires, collection Petitot, t. LIX, p. 332 : « Pen- 
dant ce temps il se fit une cabale de M. de Saint-Simon,dc M. l'évôquo 
de Limoges, de M""= de Sénecé, et de M' " d'Esches, de Vieux-Pont 
et'de Polignac, pour introduire M"" de La Fayette à la place de M""^ de 
Hautefort. Son Éminence protégea tellement cette intrigue qu'en 
peu de temps on vit que le Hoi ne parloit plus -à M"'° de Hautefort, 
et que son grand divertissement chez la Reine étoit d'entretenir 
M"*^^ de La Fayette et de la faire chanter. » Montglat, coll. Petitot, 
t. XLIX, compose autrement cette cabale : il y met Saint-Simon, 
bien entendu. Sanguin, maître d'iiotel ordinaire du Roi, et le duc 
d'Halluin, c'est-à-dire ce même Charles de Schombcrg, alors marié, 
et qui ne soupçonnait guère que ])lus tard il s'attacherait à M""= de 
Hautefort tout aussi tendrement que Louis XIII. 

2. Ce sont les propres termes de Montglat. 



CHAPITRE PREMIER. 1616-1637. 23 

par aimer Louis XllI; M"" de Motteville, qui plus 
tard devint son amie et reçut ses plus intimes con- 
fidences, l'assures et nous la croyons. M"* de La 
Fayette n'aima pas seulement le Roi comme un simple 
gentilhomme, avec le plus entier désintéressement, 
sans s'enorgueillir ni sans profiter de sa faveur : elle 
l'aima comme un frère, d'un sentiment aussi pur 
que tendre. Cette liaison dura deux années, jusqu'en 
1637, toujours noble, touchante et véritahlement ad- 
mirable. M"'' de La Fayette, c'est M"^ de La Vallière, 
mais M"" de La Vallière qui n'a pas failli. Il est vrai 
que Louis XIII n'était ni aussi dangereux ni aussi 
pressant que Louis XIV. Une fois pourtant, vaincu 
par sa tendi'esse et par le besoin qu'il avait de la voir 
à toute heure, il la conjura de se laisser mettre à Ver- 
sailles pour y être toute à lui; cette parole effraya la 
vertu de la jeune fille et l'avertit du danger qu'elle 
courait. Louis XIII ne^ renouvela jamais la proposi- 
tion qui lui était échappée, mais M"'' de La Fayette 
s'en souvint, et elle résolut de mettre un terme à 
cette situation difficile d'une façon digne du Roi et 
d'elle-même: elle songea à entrer en religion-. Ce- 

1. T. !"■, p. 74 : » La Fayette avouant tout haut qu'elle l'aimoit et 
de la manière qu'il sembloit vouloir l'être, dovoit faire le bonheur 
de sa vie. » 

2. M""' de Motteville, t. I«'", p. 77 et 78 : « La Fayette elle-même 
m'a dit que dans les derniers jours qu'elle fut à la cour, avant 
qu'elle fût tout à fait résolue de se mettre en religion, ce grand roi, 
si sage et si constant dans la vertu, avoit eu néantmoins des mo- 
ments de foiblesse, dans lesquels, cessant d'être modeste, il l'avoit 
pressée de consentir qu'il la mît à Versailles pour y vivre sous ses 
ordres et y être tout à lui, et que cette proposition, si contraire à 
ses sentiments ordinaires, l'ayant effrayée, fut cause qu'elle se dé- 



24 aiADAME DE HAUTEFORT. 

pendant elle n'avait cessé d'exhorter le Roi à se ré- 
concilier avec la Reine et à secouer le joug de Riche- 
lieu. Ainsi, quand tout le monde, depuis Mathieu 
Mole jusqu'à M. le Prince, fléchissait et tremhlait 
devant l'impérieux cardinal, deux jeunes filles, sans 
fortune et placées presque sous sa main, lui résistè- 
rent. En vain il essaya de gagner M"'' de La Fayette, 
il ne réussit pas mieux auprès d'elle qu'auprès de 
M"® de Hautefort. Il eut recours alors à ses manœu- 
vres accoutumées : il fomenta les scrupules des deux 
amants, et, après hien des luttes que xM""^^ de Motteville 
a racontées', M"*" de La Fayette se retira au couvent 

termina plus promptemcnt h sortir de la cour pour prendre des 
engagements qui pussent lui ôter des sentiments de cette nature... 
Cette infidélité, qui ne dura pas, ne fit que l'avertir (le Roi) de se 
tenir sur ses gardes, en lui faisant remarquer le péril qu'il avoit 
couru. Dès qu'il s'en fut aperçu, il résolut de l'éviter. Le refus do 
La Fayette lui fit ouvrir les yeux. La honte qu'ils eurent de ce petit 
dérèglement rappela leur vertu et leur piété, et la peur qu'ils eurent 
tous deux, elle de lui et lui d'elle, leur firent prendre la résolution 
de se quitter... J"ai su depuis de la comtesse de Flcix, fille de M'"e lu 
marquise de Sénecé, et par conséquent parente de La Fayette, qu'au 
sortir de la chambre du Roi, où elle avoit dit adieu à ce prince, elle 
descendit dans son appartement, dont les fenêtres donnoient sur la 
cour du château (de Saint-Germain), et ayant entendu le carrosse du 
Roi, qu'il avoit fait venir pour dissiper le chagrin où il étoit, pres- 
sée de la tendresse qu'elle avoit pour lui, elle courut le voir au tra- 
vers des vitres. Quand elle l'eut vu partir, elle se tourna vers la 
comtesse de Fleix et lui dit, touchée de douleur : Hélas! je ne le 
verrai plus. » 

1. M'"' de Motteville est ici bien plus croyable que Montglat, 
lequel ne se fonde que sur des ouï-dire éloignés et confus, tandis 
que M"^*^ de Motteville a connu les mémoires du P. Caussin, 
jésuite, confesseur du Roi, « mémoires qu'il a faits, dit-elle, et que 
le comte de Maure, à qui il les avoit confiés, m'a fait voir. » Ces 
mémoires, que nous avons cherchés en vain, sont-ils différents d'un 



CHAPITRE PREMIER. 1616-1637. 25 

des filles de Sainte-Marie de la Visitation, rue Saint 
Antoine*. Le Roi alla l'y voir pendant plusieurs mois. 
La noble religieuse lui parla à travers la grille du 
cloître avec plus de force encore et d'autorité que 
dans leurs anciennes entrevues; elle ne put rien sur 
sa politique; mais elle l'adoucit un peu envers sa 
femme, et c'est un soir, en revenant du couvent de 
la rue Saint-Antoine que, forcé par un orage de ne 
pas retourner à Saint-Maur, et de passer la nuit au 
Louvre où était la Reine, Louis XIII donna Louis XIV 
à la France. 

Mais, depuis la retraite de M"'' de La Fayette, et 
jusqu'au jour où la grossesse d'Anne d'Autriche pa- 
rut et mit un terme ou du moins apporta quelque 
adoucissement à ses malheurs, les plus étranges évé- 
nements s'étaient accomplis : la Reine avait été à deux 
doigts de sa perte, et elle n'avait été sauvée que par 
l'intrépide dévouement de sa jeune et fidèle amie 
Marie de Hautefort. 

L'année 1637 est la plus triste et la plus doulou- 
reuse que la reine Anne ait eu à traverser. Jamais 
Louis XIII ne l'avait à ce point délaissée, et elle 
n'avait conservé autour d'elle qu'un très-petit nom- 
bre de serviteurs et d'amis dont elle s'était fait une 
petite cour intime, où encore l'œil vigilant du car- 
dinal parvenait souvent à pénétrer. Au premier rang 

mémoire inédit de M. de Lezeau, revu par le P. Caussin, que cite le 
P. Griffet, t. III, p. 8? Nous l'ignorons; mais le récit du P. Griffet 
et celui de M""- de Motteville sont si semblables qu'ils trahissent la 
môme source. Voyez TAppendice à la fin de ce volume. 
I. Elle y entra le 19 mai 1637, et lit profession le 28 juillet 1638. 



26 MADAME DE HAUTEFORT. 

de ces rares courtisans de l'infortune était La Roche- 
foucauld, tout jeune encore, et qui, plein des senti- 
ments que son père lui avait inspirés contre Richelieu, 
en débutant dans le monde, embrassa d'abord le 
parti des mécontents et la cause d'Anne d'Autriche'. 
Lui-même a raconté quel agrément il trouvait alors 
à servir une reine sans crédit, mais environnée de 
femmes charmantes, et quelle liaison il forma avec 
M"*" de Hautefort, dont il célèbre la surprenante 
beauté, ajoutant, comme s'il avait peur de la com- 
promettre, qu'elle avait beaucoup de vertu-. Nous 
pouvons écarter le voile de ce langage incertain, et 
nous ne voyons pas pourquoi La Rochefoucauld, si 
peu réservé, hélas! sur un point bien autrement dé- 
licat, montre ici quelque embarras à nous dire qu'il 
devint amoureux de la belle Marie. C'est peut-être 
qu'il eût fallu avouer que, loin d'être accueillie, cette 
passion dut se borner ù une adoration respectueuse, 

1. Voyez LA Jeunesse de M"" de Longuevii.i.e, chap. iv, p. 294 et 
suiv. 

2. Mémoires, collection Petitot, t. LI, p. 3iS : « J'étois dans une 
grande liaison d'amitié avec M"' de Hautefort, qui étoit fort jeune et 
d'une beauté surprenante. Elle avoit beaucoup de vertu et de fidé- 
lité pour ses amis; elle étoit particulièrement attachée à la Reine et 
ennemie du cardinal. Le Roi avoit paru amoureux d'elle aussitôt 
qu'elle étoit sortie de l'enfance; mais comme cet amour ne ressem- 
bloit pas à celui des autres hommes, la vertu de cette jeune personne 
ne fut jamais attaquée. Elle acquit plus de réputation que de bien 
dans le cours de cette galanterie, et le Roi témoignoit plus de pas- 
sion par de longues et pénibles assiduités et par sa jalousie que par 
les grâces qu'il lui faisoit. Elle me parloit de tous ses intérêts 
et de tous s(îs sentiments avec une confiance entière, bien que je 
fusse fort jeune. Elle obligea la Reine à me dire toutes choses sans 
réserve. » 



CHAFITKE FKEiMlEK. IbIG-lGii-;. Tt 

selon les mœurs de la galanterie du temps, ou plutôt 
selon le goût particulier de l'héroïne. La Rochefou- 
cauld aima M"" de Hautefort sans oser le lui dire ; 
mais quelque temps après, étant à l'armée et à la 
veille d'une bataille, il alla trouver le marquis de 
Hautefort avec lequel il servait, lui fit confidence de 
sa passion, et lui donna une lettre pour sa sœur, en 
lui faisant promettre que, s'il périssait dans le com- 
bat, il la lui remettrait et lui dirait de sa part ce qu'il 
ne lui avait jamais dit, et que, s'il n'était pas tué, il 
lui rendrait sa lettre à lui-même et lui garderait fidè- 
lement son secret'. C'était là comme on faisait la 
cour à M"'' de Hautefort. Ce n'est pas ici d'ailleurs le 
temps de parler de ses conquêtes; celui où nous en 
sommes arrivé n'était pas la saison des amours, et 
des choses plus sérieuses et presque tragiques se pas- 
saient dans r intérieur de la Reine. 

Lasse de souffrir, Anne d'Autriche rêva quelque 
entreprise désespérée pour sortir d'embarras, ou du 
moins elle intrigua avec M"'' de Chevreuse, alors re- 
léguée en Touraine, et entretint une correspondance 
plus qu'équivoque avec ses deux frères, le cardinal 
Infant et le roi Philippe IV, pendant que l'Espagne 
était en guerre avec la France^. Un de ses domesti- 
ques qu'elle employait à cette correspondance, et qui 
avait tous ses secrets, La Porte, fut arrêté, jeté dans 
un cachot de la Bastille, et soumis aux plus terribles 

1. Vie imprimée. 

2. Voyez le détail de toute cette affaire dans M""' de Ciievueuse, 
chap. III, et, dans I'Appe^dice, la note troisième : Pièces relatives à 
Vaffaire de 1657. 



t>8 MADAME DE HAUTEFORT. 

épreuves. Après avoir commencé par tout nier avec 
la plus étonnante assurance, la Reine , pressée par 
Richelieu et par des indices irrécusables, craignant les 
derniers malheurs, fit de grands aveux, que nous con- 
naissons bien aujourd'hui, et qui, tout graves qu'ils 
sont déjà, ne devaient pas être complets, car s'ils 
l'eussent été, la Reine n'avait qu'à faire dire tout sim- 
plement à La Porte, par le chancelier Séguier, et par 
une lettre de sa propre main, de déclarer tout ce 
qu'il savait, tandis qu'elle tint une conduite bien dif- 
férente. Elle considéra son salut comme suspendu à 
deux fils : il fallait que, selon le tour que prendrait 
l'affaii'e. M'"'' de Chevreuse pût fuir ou rester; il fal- 
lait surtout que La Poi'te, dans ses interrogatoires, ne 
dépassât pas les aveux de la Reine, et aussi qu'il 
avouât tout ce qu'elle avait avoué, pour donner à 
leurs déclarations communes une parfaite vraisem- 
blance. La Porte, intimidé, pouvait en dire trop, ou sa 
constance à tout nier pouvait inspirer des ombrages ; 
la Reine craignait tout ensemble son énergie et sa 
faiblesse. Un concert secret était nécessaire, mais 
comment l'obtenir? Comment arriver jusqu'à La 
Porte, enseveli dans un cachot de la Bastille ? Com- 
ment même prévenir M""= de Chevreuse, ignorante 
de ce qui se passait, et qui pouvait à tout moment 
être arrêtée? C'est alors, si l'on en croit La Rochefou- 
cauld ', que la Reine, dans les angoisses de sa pre- 
mière terreur, se croyant menacée d'être répudiée, 
déchue de tout droit, enfermée dans quelque couvent 

1. Mémoires, collection Petitot, t. Ll, p. 2b2 et 35^. 



CHAPITR-E PREMIER. 161G-1637. 29 

OU môme dans le château du Havre, qui était à 
Richelieu, lui aurait proposé de l'enlever, elle et 
M"*^ de Hautefort, et de les conduire à Bruxelles; pro- 
position trop extravagante pour avoir été faite sérieu- 
sement, et que La Rochefoucauld ne rapporte sans 
doute que pour peindre le danger du moment et 
aussi pour relever son importance. C'eut été jouer 
précisément le jeu du cardinal, comme l'avait fait 
Marie de Médicis; il fallait rester, tenir tête au péril, 
et le conjurer à force d'adresse et de courage. 

Dans cette grave conjoncture, Marie de Hautefort 
entreprit de sauver sa maîtresse ou de se perdre avec 
elle. Déjà elle lui avait sacrifié la faveur du Roi, celle 
de Richelieu, son avenir, elle qui n'avait rien que sa 
beauté et son esprit, et qui aimait naturellement la 
magnificence et l'éclat; elle fit plus cette fois, elle 
risqua pour elle quelque chose qui lui était mille fois 
plus cher que la fortune et la vie, elle risqua sa répu- 
tation; elle rejeta cet instinct de pudeur et de rete- 
nue qui faisait son charme et'sa gloire, qui jusque-là 
avait fermé son oreille à tout propos flatteur, et ne 
lui avait pas même permis d'écrire, sous quelque 
prétexte que ce fût , le moindre billet à aucun 
homme ^ ; et la superbe créatiwe se condamna au rôle 
le plus opposé à tous ses goûts et à toutes ses habi- 
tudes. D'abord elle persuada à un gentilhomme de 
ses parents, M. de Montalais^ d'aller à Tours dire à 

1, Vie manuscrite. 

2. La Porte, Mémoires, p. 348. M. de Montalais, baron de Cliam- 
blay ou Cliambellay, reparaîtra dans toutes les circonstances impor- 
tantes de la vie de M"" de Hautefort. 

2. 



30 MADAME DE HAUTEFORT. 

M'"« de Ghevreuse où les choses en élaient, de ne pas 
remuer, tout en prenant ses précautions, et qu'on 
l'avertirait de fuir ou de rester, en lui adressant des 
Heures reliées en rouge ou en vert, selon le parti 
qu'il faudrait prendre. Puis elle-même, elle se dé- 
guise en grisette*, barbouille son beau visage, cache 
ses blonds cheveux sous une grande coiffe, et de 
grand matin, quand personne n'est encore éveillé au 
Louvre, elle en sort à la dérobée, prend un ûacre et 
se fait conduire à la Bastille. Elle savait qu'il y avait 
là un prisonnier qui déjà une fois avait joué sa tête 
pour la Reine, déployé dans les fers une constance 
magnanime, et venait à peine de descendre de 
l'échafaud, François de Rochecliouart, alors cheva- 
lier, depuis commandeur de Jars. 11 commençait un 
peu à respirer de celle terrible épreuve; on lui lais- 
sait quelque liberté, et il pouvait recevoir quelques 
personnes. La noble fille, jugeant du chevalier par 
elle-même, crut qu'elle pouvait lui demander de 
jouer sa tête une seconde fois. Elle se donna pour la 
sœur de son valet de chambre, qui venait lui appren- 
dre que cet homme était à la mort, et l'enlrelenir de 
sa part de choses pressantes. Le chevalier de Jars, 
qui savait son domestique en bonne santé, répugnait 



1. C'est le mot même qu'emploie deux fois la Vie imprimée. Nous 
l'avons fidèlement suivie dans ce récit, dont les traits essentiels sont 
communs à la Vie imprimée, à la Vie manuscrite et aux Mémoires 
de La Porte; mais, dans La Porte et dans la Vie manuscrite, M"'' de 
Ilautefort partagerait l'honneur de son dévouement avec M'"° de 
Villarceaux, nièce de M. de Chatcauneuf, amie du chevalier de Jars, 
et clic se serait travestie en soubrette de cette dame. 



CHAPITRE PREMIER. 16 16-1637. 31 

à se déranger pour nue telle visite, et l'altière Marie 
de Hautefort dut attendre quelque temps dans le 
corps de garde qui était à la porte de la Bastille, ex- 
posée aux regards et aux plaisanteries de tous ceux 
qui étaient là, et qui, à son costume, la prenaient 
pour une demoiselle très-équivoque. Elle supporta 
tout en silence, appliquant bien ses mains sur sa 
coifïe pour qu'on n'aperçût pas sa figure et ses yeux. 
Enfin le clievalier de Jars se décida à venir. Ne la re- 
connaissant pas d'abord, il allait la traiter assez mal, 
lorsque, le tirant k part et entrant avec lui dans la 
cour, pour toute réponse à ses propos, elle leva sa 
coiffe et lui montra cet adorable visage qu'on ne pou- 
vait oublier quand on l'avait vu une fois : « Ah! ma- 
dame! est-ce vous? » s'écria le chevalier. Elle le fit 
taire, et elle lui expliqua en peu de mots ce que la 
Reine lui demandait. 11 s'agissait de faire parvenir 
à La Porte une lettre cachetée où on lui marquait 
jusqu'où il pouvait et devait aller dans ses déclara- 
tions. Elle remit cette lettre au chevalier en lui disant: 
u Voilà, monsieur, ce que la Reine m'a donné pour 
vous ; il faut employer votre adresse et votre crédit 
dans ce lieu-ci pour faire arriver cette lettre jusqu'à 
ce prisonnier. .le vous demande beaucoup, mais j'ai 
compté que vous ne m'abandonneriez pas dans le des- 
sein que j'ai de tirer la Reine de l'extrême péril où 
elle est! » Le chevalier, tout intrépide qu'il était, fut 
bien étonné de voir qu'il était question de hasarder 
de nouveau sa vie. Il balança, il songea longtemps. 
W"" de Hautefort, le voyant chanceler, lui dit : « Eh 
quoi ! vous balancez, et vous voyez ce que je ha.sardo! 



32 MADAME DE HAUTEFORT. 

car, si je viens à être découverte, que dira-t-on de 
moi? » — « Eh bien ! lui répondit le chevalier, il faut 
donc faire ce que la Reine demande ; il n'y a point de 
remède; je ne fais que sortir de Téchafaud, je vais 
m'y remettre. » 

xAI"'= de Hautefortfut assez heureuse pour n'être pas 
plus reconnue en rentrant au Louvre que le matin 
lorsqu'elle en était sortie. Elle retrouva dans un petit 
endroit auprès de sa chambre la fille qu'elle y avait 
mise en sentinelle avant de partir, afin que, si le 
Roi, passant près de là pour aller à la messe, deman- 
dait de ses nouvelles, on ne manquât pas de lui dire 
ques'étant trouvée un peu mal la nuit, elle reposait 
encore. Mais, quand elle fut dans sa chambre, et 
qu'elle réfléchit à l'aventure qu'elle venait de courir, 
elle en fut épouvantée ; la jeune fille modeste rem- 
plaça l'héroïne, et elle tomba à genoux pour remer- 
cier Dieu de l'avoir conduite et protégée. 

Le chevaher de Jars fit des merveilles*. Sa cham- 



1. Voici de curieux détails tirés des Mémoires de La Porte, 
p. 370 : « 11 (le chevalier) gagna le valet d'un prisonnier nommé 
l'abbé de Trois, lequel valet avoit de l'esprit et se nommoit Bois 
d'Arcy. Ce garçon pensa à ce qu'il y avoit h faire, et il ne trouva 
point de moyen qui lui parût plus court que de gagner les prison- 
niers qui étoicnt au haut de ladite tour. Le hasard voulut que sous 
l'affût d'un canon Bois d'Arcy trouvât une des grandes pierres qui 
pavent cette terrasse rompue par un coin, droit sur le haut de cette 
tour où j'étois. Il prit le temps que la sentinelle, qui se promène 
continuellement sur cette terrasse, étoit à l'autre bout ; il leva le 
morceau de pierre, et en môme temps il entendit parler des cro- 
quants de Bordeaux qui étoient là pour quelque sédition. Il leur 
parla, ayant toujours l'œil sur la sentinelle, et ils lui promirent de 
le servir, car tous les prisonniers ont des charités les uns pour les 



CHAPITRE PKEMIEK. 1G16-1637. 33 

bre était de quatre étages au-dessus du cachot de La 
Porte; il perça son plancher, et fit passer la lettre de 
la Reine au bout d'une corde, avec prière au prison- 
nier de la seconde chambre d'en faire autant, puis 
successivement jusqu'à la dernière où était La Porte, 
en recommandant bien le plus profond secret. C'est 
ainsi que la lettre de la Reine arriva parfaitement in- 
tacte aux mains du fidèle valet de chambre. Chose 
admirable qu'une manœuvre si difficile, si compli- 
quée, et qui dura plusieurs nuits, se soit accomplie 



autres qui ne sont pas imaginables, et que je n'aurois jamais cru, 
si je ne les avois expérimentées et pratiquées moi-môme. Ces cro- 
quants firent un trou au haut de la voûte que Bois d'Arcy avoit 
recouverte de son morceau de pierre; ils en firent un autre à leur 
plancher, et parlèrent aux prisonniers qui étoient sous eux, dont un 
étoit le baron de Tenance, et l'autre un nommé Réveillon, qui avoit 
été domestique du maréchal de Marillac, lesquels s'ofi'rirent de bon 
cœur à faire ce qu'on voudroit. Ils firent aussi un trou à leur plan- 
cher, sous lequel étoit mon cachot, lequel trou ils couvrirent du 
pied de leur table ; et quand ils entendoient ouvrir mes portes à 
mon soldat de garde pour aller vider la terrine sur le degré, et 
qu'ainsi je demeurois seul, ils me descendoient avec un filet les 
lettres que les croquants recevoient de Bois d'Arcy, à qui le comman- 
deur de Jars les donnoit. La première lettre que je reçus par cette 
voie du commandeur portoit qu'il étoit venu une personne de mes 
amies lui parler, qui désiroit savoir ce qu'on m'avoit demandé dans 
mes interrogatoires, et aussi pour me dire quelque chose qu'il me 
manderoit aussitôt qu'il sauroit que ses lettres me seroient rendues ; 
que je prisse confiance en lui qui étoit prisonnier, fort de mes amis, 
et serviteur de ma maîtresse, qu'il me donnoit avis de ne me fier à 
personne, et que tous ceux de cette maison me fussent suspects. En 
cela je lui obéissois trop, car lui-môme me l'étoit. Je ne connoissois 
point son écriture et ne savois qui m'écrivoit; car il n'avoit osé 
mettre son nom, craignant que la lettre ne me fût pas si fidèlement 
rendue. Il falloit faii-e réponse, mais je n'avois ni papier ni encre ; 
d'ailleurs je craignois que ce fût une finesse pour me surprendre; 



34 .MADAME DE HAUTEFORT. 

sans qu'aucun des geôliers s'en soit aperçu, et sans 
qu'aucun de ceux qui y prirent part l'ait compromise 
par la moindre indiscrétion ! En sorte que ce prison- 
nier si bien gardé, dans un cacliot et derrière des portes 
de fer, reçut une instruction détaillée qui le mil en 
état de se justifier lui-même et de justifier sa maîtresse. 
La fermeté qu'avait d'abord montrée La Porte eût 
tourné contre la Reine, si à la fin elle n'eût été éclai- 
rée et guidée par la lettre qui parvint jusqu'à lui, 



c'est pourquoi j'en demeurai là. Deux jours après, aussitôt que le 
déjeuner fut venu, et que mon soldat fut sorti pour sa fonction ordi- 
naire, je vis descendre un autre billet qui me pressoit fort d'écrire, 
et me donnoit quelques lumières qui m'assuroient que ces billets 
me venoient de bonne part. Ainsi j'y pris quelque confiance, et lors- 
que la nuit fut venue ft que mon soldat fut endormi, je me levai, et 
me mettant entre la lumière de la chandelle et son visage, j'écrasai 
du charbon, un peu de cendre de paille brûlée, et les détrempai avec 
un reste d'huile de la salade du souper, et en fis une espèce d'encre. 
Ensuite avec un brin de paille taillé en pointe, j'écrivis sur un des- 
sus de lettre qu'on m'avoit laissée dans ma poche, et je mandai 
qu'on m'avoit demandé tant de choses que je ne les pouvois pas 
écrire en l'état où j'étois, mais que je n'avois rien dit qui pût nuire 
à personne parce que je ne savois rien. Les prisonniers qui étoient 
au-dessus du moi me parlèrent, ayant entendu sortir mon soldat, et 
me descendirent un fil avec une petite pierre que j'ùtai et y attachai 
ma belle lettre qu'ils tirèrent à eux. Elle donna de l'assurance au 
commandeur qui vit par là que je recevois ses billets, ce qui l'enga- 
gea à m'en écrire de plus clairs et à se faire connoître à moi. Il 
me fit donner papier, plumes et encre par un prisonnier qui, pre- 
nant son temps pour aller voir les croquants pendant que ma porte 
étoit ouverte et que le soldat faisoit sa charge de porte-chaise, me 
donna adroitement cette encre et ce papier que je cachai dans mon 
lit. Après cela j'écrivis tout à mon aise, et notre commerce continua. 
M'"e d'IIautefort vint quelquefois voir le commandeur pour savoir 
des nouvelles et lui en dire; si bien que je fus pleinement instruit 
de ce que la Reine avoit avoué et de ce qu'il falloit que j'avouasse. » 



CHAPITRE PRE3IIER. 1616-1637. 35 

grâce à la courageuse industrie du chevalier de Jars, 
dont le dévouement était dû à celui de M"'' de Haute- 
fort. 

Dès que celle-ci avait espère le succès, elle s'était 
empressée d'envoyer à M"""" de Chevreuse, selon ce 
qui avait été convenu, des Heures à la couleur favo- 
rable qui devait la rassurer et la retenir. Se trompa- 
t-elle sur la couleur, ou M""^ de Chevreuse s'y méprit- 
elle elle-même? A tort ou à raison M""' de Chevreuse 
entendit que tout allait mal; et, comme ce qu'elle 
redoutait le plus au monde était la prison, elle se 
hâta de fuir déguisée en homme ^ et alla chercher 
un asyle en Espagne, où le frère d'Anne d'Autriche 
l'accueillit presque comme autrefois, dans son pre- 
mier exil, l'avait reçue le duc de Lorraine. Cet événe- 
ment, arrivé un peu avant les derniers interroga- 
toires de La Porte, ranima et porta à leur comble 
l'irritation et les soupçons de Richelieu. On redoubla 
de sévérité envers la Reine; La Rochefoucauld, que 
M™" de Chevreuse avait vu un moment en passant à 
Verte uil pour lui demander des chevaux, fut mis quel- 
ques jours en prison, et on ne sait trop comment la 
chose aurait tourné, si La Porte, en ayant l'air de 
céder à l'ordre officiel que la Reine lui envoya de 
tout dire, n'eût admirablement confirmé les déclara- 
tions de sa maîtresse dans la mesure concertée, et 
par là persuadé au cardinal et au Roi que toute cette 
alTaire n'était pas aussi importante qu'ils l'avaient 
jugé d'abord. 

1. 51°"" DE Chevreuse, chap. m. 



35 MADAME DE HAUTEFORT. 

Est-il besoin de dire de quelle vive reconnaissance 
la Reine fut pénétrée pour Jars, pour La Porte, et 
surtout pour sa jeune et intrépide amie, et quelles 
promesses elle lui fit, si jamais elle voyait de meil- 
leurs jours? Mais Marie de Hautefort avait déjà reçu 
sa récompense. Elle avait senti battre dans son cœur 
l'énergie qui fait les béros; elle s'était oubliée pour 
une autre ; elle s'était mise avec l'opprimée contre 
l'oppresseur ; elle avait été compatissante, charitable, 
généreuse, chrétienne enfin, selon l'idée qu'elle s'é- 
tait faite et qu'elle soutint jusqu'à son dernier soupir 
de la religion du Crucifié*. 

1. Papiers du P. Joseph, t. IV, année 1638, fol. -176, verso : « Sa 
Majesté ressentit de la froideur contre le cardinal, son premier mi- 
nistre, à cause d'une des filles de la Reine pour laquelle Sa Majesté 
avoit de l'inclination dans l'innocence. Mais on se servoit d'elle, du 
confesseur du Roi, d'une religieuse et de quelques autres personnes, 
pour former une cabale contre le cardinal et l'éloigner des affaires 
du Roi et p'.iis du gouvernement, où chacun prétcndoit quelque 
part. Néanmoins cette cabale ne fut pas plutôt éventée qu'elle se 
dissipa peu à peu, joint aussi que S. M. n"ayant dessein que de 
simple entretien, son affection s'affoiblit de ce côté pour un autre 
objet avco parai le innocence; et le confesseur fut chassé. » — Mé- 
moires sur les Papiers du P. Joseph, t. IV, année 1638, sur la fin, 
fol. 242, verso : « Sa Majesté fit éloigner de la cour un évoque, son 
confesseur, a dame d'honneur de la Reine, une demoiselle, l'un de 
ses maîtres d hôtel, qu'on accusoit de cabales et d'intrigues avec les 
Espagnols. La comtesse de Brassac fut faite dame d'honneur. » — 
Voir la Vie du P.Joseph, p. 545. 



CHAPITRE DEUXIEME. 1637-1643. 37 

CHAPITRE DEUXIÈME. 
1637— 136Zi. 



NOUVELLE PASSION DE LOUIS XIII POUR M"« DE HAUTEFORT. — ELLE DEVIENT 
DAME d'atours DE LA REINE. ON LUI DONNE LE TITRE DE MADAME. — 
INTRIGUES DE RICHELIEU CONTRE M"» DE HAUTEFORT. CINQ-MARS. — DISGRACE 
DE U'^0 DE HAUTEFORT, — SON AVEUGLEMENT SUR m"» DE CHÉMERAULT. SA 
LETTRE A LA REINE ANNE. — ELLE SE RETIRE PRÈS DU MANS. DIGNITÉ DE 
SA CONDUITE. SON AMITIÉ POUR LA PORTE. SA BONTÉ POUR SCARRON, COMME 
PLUS TARD POUR LORET. — APRÈS LA MORT DE RICHELIEU ET DE LOUIS XIII, 
LA RÉGENTE LA RAPPELLE, LE H MAI 1643. 



Dès que la grossesse de la Reine fut déclarée, au 
commencement de l'année 1638, elle dissipa l'im- 
pression des tristes scènes qui venaient de se passer, 
et ramena dans la cour un peu de concorde et d'agré- 
ment. M"*" de Hautefort avait alors vingt-deux ans. 
Quelques années avaient augmenté l'éclat de ses 
charmes. Louis XIII, qui s'en était détaché avec tant 
de peine, sentit en la revoyant ses anciens feux se 
rallumer, et M"*^ de La Fayette n'étant plus là pour 
le distraire, il redevint plus amoureux que jamais 
de M"^ de Hautefort. Ces secondes amours durèrent 
deux années; elles furent, comme les premières, 
chastes et agitées. Nous n'y insisteront point, et nous 

3 



38 MADA31E DE HAUTEFORT. 

nous bornerons à dire que M"'' de Haulefort ne mit 
point à profit pour sa fortune ce relour de la tendresse 
du Roi*. La seule grâce qu'elle consentit à recevoir, 
et encore de la main de la Reine autant que de celle 
du Roi, fut la survivance de la charge de dame 
d'atours qu'occupait sa grand'mère M'"^ de La Flotte. 
Dès ce moment, elle eut le droit d'être appelée Ma- 
dame ^ et désormais nous-même l'appellerons ainsi. 
Sa sœur, M"* d'Escars, devint une des fdles d'honneur 
de la Reine, et son jeune frère, le comte de Monti- 
gnac, qui était déjà dans les cadets aux gardes, entra 
dans la compagnie des mousquetaires du comte de 
Tréville. Après les couches de la Reine, M"* de La 
Flotte, qui n'avait pas l'humeur aussi désintéressée 
que sa petite-fille, désira vivement monter de sa place 
de dame d'atours à celle de gouvernante du petit 
dauphin. On poussa M'"'= de Hautefort à en parler cà 
Louis XIII et même à Richelieu; elle le fit, mais avec 
une fierté maladroite qui ne réussit point. Richelieu 
n'était pas homme à remettre le futur roi entre les 
mains de ses ennemis, et il avait déjcà fait nommer à 
cet imploi important M'"*" de Lansac, qui lui était 
toute dévouée'. Ses anciens ombrages s'étaient ré- 
veillés avec la passion du Roi, et comme la conduite 
de M'"* de Hautefort n'avait fait que les fortifier, au 



1. vif! imprimée : « Elle avoit tant de hauteur dans ràmc qu'elle 
u'auroit jamais pu se résoudre à demander rien pour elle et pour sa 
famille, et tout ce qu'on pouvoit obtenir d'elle c'étoit de recevoir ce 
que le Roi et la Reine vouloicnt bien lui donner. » 

2. Ibid.; M"' de Motteville, t. I, p. 60; Montglat, t. I, p. 177. 

3. Fille du maréchal de Souvré et sœur de M"'* de Sablé. 



CHAPITRE DEUXIÈME. 1637-1643. 39 

lieu de la servir, il travaillait à la perdre. Celle fois, 
instruit par l'expérience, il avait compris que, tant 
que Louis XIII pourrait voir cette ravissante figure et 
approcher de ce noble cœur, avec des brouilleries 
plus ou moins longues, M""' de Hautefort reprendrait 
toujours son empire, et que, pour la détruire, il fal- 
lait lui faire quitter la cour et Paris. Il n'ignorait pas 
que la Reine, tout en gardant mieux les apparences, ne 
cessait d'encourager le parti des mécontents. Il savait 
que sa jeune confidente s'était liée par ses ordres avec 
le comte de Soissons et avec Monsieur, et qu'elle étail 
leur intermédiaire auprès de sa maîtresse ^ 11 avait 
fini par pénétrer jusque dans l'intérieur d'Anne d'Au- 
triche, en gagnant une de ses filles d'honneur, cette 
jeune, belle et spirituelle M"« de Chémerault, deve- 
nue depuis M'"'^ de La Basinière, dont La Rochefou- 
cauld abusé fait un si vif éloge ^ M"'' de Chémerault 
avait une correspondance mystérieuse avec le cardi- 
nal, où elle lui rendait compte de tout ce qu'elle voyait 
et entendait. Dans cette correspondance, trouvée 
après la mort de Richelieu parmi ses papiers et livrée 
à la publicité pendant la Fronde, le Roi et la Reine 



1. Mémoires de Mademoiselle, t. I, p. 30 : « Elle (M""= de Haute- 
fort) étoit bien avec Monsieur et M. le comte de Soissons, et servoit 
beaucoup par ce moyen à entretenir la bonne intelligence qui étoit 
entre elle (la Reine) et Monsieur. » 

2. Ibid., p. 348 : « M"*" de Chémerault, fille de la Reine, étoit fort 
jeune et d'une beauté admirable. Les agréments de son esprit ne 
plaisoient pas moins que sa beauté. Elle étoit gaie, vive, moqueuse; 
mais sa raillerie étoit toujours fine et délicate. La Reine l'aimoit; 
elle étoit amie particulière de M'^^ de Hautefort et la mienne, et elle 
contribuoit encore à notre liaison. » • 



40 MADAME DE HAUTEFORT. 

sont appelés Cèphale et Procris ; M""" de Hautefort y 
est toujours l'Aurore, M""*^ de La Flotte est la Vieille, 
M"* de La Fayette la Délaissée, Richelieu l'Oracle, bien 
entendu, et elle-même se met sous le nom du bon 
AngeK Cet ange-là, avec sa jolie figure, sa gaieté et sa 
candeur apparente, trompa longtemps M"^ de Haute- 
fort par des raffinements de perfidie et de bassesse 
que la noble femme était incapable de soupçonner. 

Richelieu n'avait pas sous la main une autre lAl""' de 
La Fayette pour balancer M"»^' de Hautefort; mais sa- 
chant qu'il fallait toujours à Louis XHI une sorte de 
distraction sentimentale, un amusement de cœur, il 
avait mis depuis quelque temps auprès de lui un 
jeune homme de la tournure la plus agréable, le fils 
d'un de ses amis les plus dévoués et les plus capables, 
le marquis et marécbal d'Eflial^, et, se croyant 
aussi sûr du fils que du père, il lui avait fait faire un 
chemin si rapide qu'à dix-neuf ans, en 1G30, Cinq- 
Mars était déjà grand-écuyer'. l\ avait plu d'abord au 
Roi par sa bonne grâce, et le faible monar(|ue l'avait 

1. Voyez le Journal de M. i.e cardinal dix dk Richelieu, et notre 
Appendice. 

-1. Moatglat dit nettement que ce fut pour diminuer et détruire 
la passion de Louis XIII pour M"" de Hautefort, que Richelieu mit 
auprès de lui Cinq-Mars, et se servit de celui-ci comme il avait fait 
de M">= de La Fayette. Mémoires, t. I, p. 238 (Collect. Petitot). 

;t. Bibliothèque nationale, Baluze, armoire V, paquet IV, u-' '2. 
Extrait d'une lettre de M. de Chavigny, secrétaire d'État, à Mazarin, 
datée de Bagnol, 4 lieues en deçà de Lyon, le '20 octobre 1039 : 
« Nous avons un nouveau favori à la cour, qui est M. de Cinq-Mars, 
fils de feu M. le maréchal d'Effiat, dépendant tout à fait de mon- 
seigneur le cardinal. Jamais le Roi n'a eu passion plus violente pour 
personne que pour lui. Sa Majesté récompense la ciiarge de grand- 



CHAPITRE DEUXIEME. 1637-1643. 41 

aussi trouvé bien commode à aimer, puisf[ue cela ne 
lui faisait pas d'affaire avec M. le cardinal. Ainsi que 
PJclielieu Pavait prévu et espéré, cette inclination 
nouvelle amorlit peu à peu dans le cœur de Louis XIII 
son amour pour W^' de llautefort \ ou plutôt elle devint 
un autre amour qui, comme le premier, avait ses vi- 
vacités, ses jalousies, ses orages ^ Le Roi demandait à 

éciiyer qu'a M. de Bellegarde, pour la lui donner. Ce n'est pas un 
trop vilain début pour un homme de dix-neuf ans. » 

1. Montglat, t.I, p. 238 : « L'amour du Roi n'étoitpas comme celui 
des autres liommes, car il aimoit une fille sans dessein d'en avoir au- 
cune faveur, et vivoit avec elle comme avec un ami ; tellement que, 
quoiqu'il ne soit pas incompatible d'avoir ensemble une maîtresse et 
un ami, à son égard cela ne se pouvoit accorder, parce que sa maî- 
tresse étoit son unique ami et une confidente à laquelle il soumettoit 
tous les mouvements de son cœur. » 

2. Nous avons cité plus haut, p. 14, un passage des Mémoires de 
Mademoiselle où celle-ci nous apprend que l'on trouva dans la cas- 
sette de Louis XIII les procès-verbaux des démêlés qu'il avait eus 
avec ses maîtresses. Nous avons aussi retrouvé deux petits monu- 
ments curieux de ses bizarres relations avec Cinq-Mars et de leur 
manière de vivre sous le contrôle et comme par devant le tribunal 
de Richelieu. Bibliothèque nationale, Baluze, armoire V, paquet IV, 
no 2 : « Copié sur l'original escrit de la main de M. de Noyers et si- 
gné du Roy et de M. le Grand. —Aujourd'hui, neuviesme mai 1640, 
le Roy estant à Soissons, Sa Majesté a eu agréable de promettre à 
M. Le Grand que de toute cette campagne elle n'aura aucune cholere 
contre lui, et que s'il arrivoit que le dit sieur Le Grand lui en don- 
nast quelque léger sujet, la plainte en sera faite par Sa Majesté à 
M. le cardinal, sans aigreur, afin que par l'advis de son Eminence 
le dit sieur Le Grand se corrige de tout ce qui pourroit desplaire 
au Roy, et qu'ainsi toutes ses créatures trouvent leur repos dans 
celui de Sa Majesté. Ce qui a esté promis réciproquement par le 
Roy et mon dit sieur Le Grand en présence de S. E. 

« LOLIS, 

« Effiat de Cinq-Mars. » 
2. Ibid. Le Roi au cardinal : « De Saint-Germain, ce 20 novembre 



42 MADAME DE HAUTE FOUT. 

Cinq-Mars de n'aimer que lui ; celni-ci, pousse par sa 
propre ambition et par Riclielieu, demandait à son 
tour au Roi de ne pas partager ses airections\ et il 
se plaignait de l'empire qu'exerçait encore sur lui 
M'"^ de Hautefort. Dans les commencements, il suffi- 
sait d'une soirée que le Roi venait passer chez la 
Reine pour déjouer toutes ces manœuvres et rendre 
le cœur de Louis à sa première et irrésistible maî- 
tresse. Mais il n'en était point ainsi dans les voyages-: 
là seul entre son redouté ministre et son nouvel ami, 
le Roi était bien autrement facile aux impressions 
qu'on lui voulait donner, et c'est dans un de ces 
voyages que, les yeux de la belle dame n'étant plus là 
pour plaider sa cause, Richelieu l'accusa d'avoir la 
main dans les intrigues de Monsieur, de troubler et 



1039. Je vous remercie du soing que vous prenez d'envoyer savoir 
de mes nouvelles. Je me suis un peu trouvé mal cette nuit... Vous 
verrez par le certificat que je vous envoyé en quel estât est le raco- 
modement que vous fistes hier. Quand vous vous estes meslé d'une 
affaire, elle ne peut mal aller.. Je vous donne le bon soir. » Certificat 
joint au billet : « Nous, ci dessous signés, certifions à qui il appar- 
tiendra estre très contents et satisfaits l'un de l'autre, et n'avoir 
jamais esté en si parfaite intelligence que nous sommes à présent. 
En foi de quoi nous avons signé le présent certificat. Fait à Saint- 
Germain, ce 20* novembre 1030. 

Il Signé, Louis, 
Effiat de Cinq-Mars. » 

1. Montglat, 1. 1, p. 3 il : « Il (le Hoi) avoit donné son cœur à son 
nouveau favori, et il lui avoit promis qu'il ne scroit point par- 
tagé. .. 

2. Ibid., p. 239: « Comme le cardinal avoit résolu de perdre M"'* de 
Hautefort, il prit le temps du voyage du Roi durant lequel elle ne le 
voyoit point, et, profitant de son absence, etc.» Tout le reste do notre 
narration est fidèlement tiré de la Vie imprimée. 



CIIAIMTRE DEUXIÈME. 1637-1043. 43 

de diviser la cour et de l'aire obstacle au gouverne- 
ment par l'absolu crédit qu'on lui supposait sur le 
Uoi ; il fit entendre qu'il était Tort inutile d'avoir exilé 
M"" de Chevreuse pour garder une personne tout 
aussi dangereuse qu'elle. Louis XIII résista long- 
temps. Pour l'emporter, le cardinal fut obligé de lui 
donner à choisir entre M™^ de Hautefort et lui, et de 
déclarer qu'il aimait mieux se retirer que de se con- 
sumer dans des luttes obscures, où l'appui du Roi 
lui manquait. Cette menace épouvanta Louis XII 1. 
Richelieu le voyant ébranlé, pour le décider, lui dit 
qu'il ne s'agissait pas d'éloigner à jamais M""" de Hau- 
tefort, mais seulement pour une quinzaine de jours, 
afin qu'on vît que sa faveur n'était pas aussi grande 
qu'on le croyait. Le'Roi finit par céder en insistant 
bien sur cette condition que ce serait seulement pour 
quinze jours. Le cardinal l'assura qu'il n'en deman- 
dait pas davantage; mais, redoutant l'ascendant ac- 
coutumé de M""" de Hautefort, il fit promettre au Roi 
de ne pas la voir. A peine le marché conclu, Riche- 
lieu se hâta de l'exécuter; il envoya, de la part du 
Roi, à l'ancienne favorite, l'ordre de se retirer pour 
quelque temps, et aux gardes celui de ne la point 
laisser entrer chez le Roi. 

Quand M"'' de Hautefort reçut le commandement 
qui lui était apporté, elle eut de la peine à y croire. 
Elle se rappelait que, dans plusieurs de ses querelles 
avec son royal amant, souvent elle lui avait dit que 
de l'humeur dont elle le connaissait, elle s'attendait à 
être un jour ou l'autre chassée de la cour par la ja- 
lousie du cardinal, et que Louis XIII lui avait tou- 



44 MADAME DE HAUTEFORT. 

jours répondu que cela ne serait jamais, et que, 
reçût-elle un pareil ordre, il la conjurait de ne pas y 
ajouter foi et de ne croire qu'à ce qu'il lui dirait lui- 
même. Elle voulut donc entendre de la bouche même 
du Roi l'ordre qu'elle venait de recevoir. « Elle étoit 
si bonne et si aimée de tout le monde, dit l'histoire 
de sa vie S que lorsqu'elle se présenta à la porte du 
Roi, les gardes, après lui avoir fait part de leur ordre, 
n'osèrent s'opposer à ce qu'elle entrât. La surprise du 
Roi fut extrême en la voyant avec un air de grandeur 
et de fierté tout ensemble, que le dépit lui donnoit et 

\. Vie imprimée. — Montglat raconte la scène différemment : 
» Étant résolue de ne point partir qu'elle n'eût vu le Hoi, elle baissa 
sa coiffe de peur d'être reconnue, et alla l'attendre dans la salle des 
gardes par où il devoit passer pour aller à la messe. Dès qu'elle 
l'aperçut, elle approcha de lui, et, levant sa coiffe, lui dit que sur sa 
parole elle n'avoit pas ajouté foi à ceux qui lui avoient ordonné 
de sa part de se retirer, et qu'elle ne le pouvoit croire après les 
protestations qu'il lui avait faites, s'il ne le lui disoit lui-même. 
Jamais homme ne fut si embarrassé que lui, car il ne s'attendoit 
point à une telle rencontre; il fut aussi tellement surpris que, tout 
honteux et décontenancé, il lui dit qu'il étoit vrai qu'il l'avoit com- 
mandé et qu'il avouoit celui qui lui portoit l'ordre; et sans lui don- 
ner le temps de répondre, il passa vite tout interdit. Elle se retira le 
même Jour, et la faveur demeura tout entière à Cinq-Mars. » Voici 
encore une autre relation, la moins vraisemblable des trois, celle du 
comte de Briennc, Mémoires, collection Pctitot, t. XXXVI, p. 70 : 
« IW"" de Hautefort, à qui le Roi avoit témoigné de la bonne volonté, 
eut ordre de se retirer de la cour. Cette dame me pria de faire sou- 
venir Sa Majesté qu'elle lui avoit souvent promis que sa disgrâce 
n'arriveroit point. Il est vrai, disoit ce monarque; mais c'étoit à 
condition qu'elle seroit sage, et qu'elle ne me donneroit aucun sujet 
de me plaindre de sa conduite. S'est-elle imaginée qu'il suffisoit 
d'être reconnue pour une femme de vertu pour avoir part à mon 
amitié? H faut encore éviter d'entrer dans les cabales, et c'est ce 
que je n'ai jamais pu gagner sur elle. » 



CHAPITRE DEUXIÈME. 1637-1643. 45 

qui aiigmentoit sa beauté. Elle lui dit qu'avaut de 
partir de la cour par son ordre, elle avoit voulu 
connoitre quel crime elle avoit commis pour mériter 
d'être exilée. Le Roi lui dit que son exil n'étoit que 
pour quinze jours, qu'il l'avoit accordé avec une vio- 
lence extrême aux raisons d'État, à cause des intri- 
gues qui troubloient toute la cour, et que l'on faisoit 
sous son nom; qu'elle le devoit plaindre de la violence 
qu'on avoit faite à son inclination, et de la douleur 
qu'il en souffriroit pendant ce temps. Elle lui répon- 
dit que ces quinze jours dureroient le reste de sa 
vie; qu'ainsi elle prenoit congé de lui pour toujours. 
Le Roi l'assura, comme il le croyoit, que rien au 
monde ne pourroit l'obliger à se priver de la voir un 
jour de plus. » 

On comprend quelle dut être la douleur d'Anne 
d'Autriche en perdant une pareille amie, dont elle 
sentait bien qu'elle causait elle-même l'infortune. 
Elle pleura, sanglota, l'embrassa plusieurs fois, et 
dans le trouble où elle était, ne sachant que lui offrir, 
elle défit ses pendants d'oreilles, qui valaient bien dix 
ou douze mille écus, et les lui donna, en la priant de 
les garder pour l'amour d'elle ^ 

M"^" de Hautefort se retira près du Mans, dans une 
terre qui appartenait à sa grand'mère, emmenant 
avec elle son jeune frère, M. de Montignac, et sa 
sœur M'^^ d'Escars, sans oublier celle qu'elle croyait 
sa meilleure amie, M"« de Ghémerault, que Richelieu 
avait aussi mise en disgrâce pour couvrir sa trahison, 

1. Vie imprimée. 



46 MADAME DE IIAUTEFORT. 

et qui, sous le masque du dévouemeut, avait accepte 
Todieuse mission de surveiller l'exilée comme elle 
avait fait la favorite. Tel était à son égard l'aveugle- 
ment de M'"'' de Hautefort qu'avant de quitter Paris, 
ayant appris que la Reine s'était bornée à donner 
Zj,000 écus à M"'' de Chémerault, sans aucune autre 
marque d'attachement et d'estime, elle se sentit 
blessée dans l'opinion qu'elle s'était faite de sa géné- 
rosité, et lui écrivit une dernière fois pour lui rappe- 
ler, dans les termes les plus vifs, ce qu'elle devait à 
M'^^ de Chémerault, oubliant sa propre infortune et 
le rang de celle à laquelle elle écrivait pour ne son- 
ger qu'à la jeune fille. Elle avait appris aussi qu'Anne 
d'Autriche n'avait pas témoigné une assez haute indi- 
gnation de l'outrage qui lui était fait à elle-même en 
sa personne, et qu'elle avait trop paru se résigner au 
triomphe de Richelieu. Cette conduite avait été un 
coup douloureux à sa fierté et à sa tendresse ; elle en 
souffrait plus que de l'exil, et la façon dont elle en 
parle à la Reine se ressent du trouble et de l'amertume 
de son cœur. La lettre où elle exhale ses chagrins, 
l)leine à la fois d'affection, de hauteur et de dépit, 
exprime admirablement son caractère, et montre en 
elle, à vingt quatre ans, à cet âge heureux des grands 
sentiments portés jusqu'à l'exagération, une sorte 
d'Emilie outrée et sublime. Voici quelques passages 
de celte lettre à la Corneille. On y sent que la plus 
grande douleur de M""" de Hautefort est de voir sa 
royale amie au-dessous de l'idéal de générosité et de 
noblesse qu'elle s'était formé, et la hardiesse de son 
langage en cette occasion marque déjà jusqu'où elle 



CHAPITRE DEUXIÈME. 1637-1643, 47 

pourra se porter plus lard, lorsqu'elle croira la répu- 
tation de la Reine bien autrement compromise. 

« Madame \ s'il m'ctoit permis de juger des senti- 
ments de Votre Majesté par les miens, je n'oserois 
vous dire adieu pour jamais, de crainte que cette 
parole ne mît votre vie au même péril où elle met la 
mienne en vous l'écrivant. Mais puisque Dieu vous 
fait avoir en cet accident la résignation que vous 
avez eue en tant d'autres, je ferois injure à la Provi- 
dence et à votre courage si je croyois que mes dis- 
grâces et mes déplaisirs pussent donner quelque 
atteinte à votre santé et à votre repos. C'est donc pour 
jamais. Madame, que je dis adieu à Votre Majesté, et 
je vous supplie très-humblement de croire qu'en quel- 
qu'endroit du monde que la persécution me puisse 
jeter, j'y passerai mes jours dans la fidélité et dans 
l'attachement qui sont les véritables causes qu'on me 
persécute, et n'aurai de regret, parmi les ennuis qui 
m'accablent, que de n'en pouvoir pas souffrir davan- 
tage pour l'amour de vous. Ma douleur me feroit ici 
achever ma lettre si le zèle que j"ai pour votre gloire 
ne me défendoit de taire une chose qui la peut ternir, 
et de dissimuler l'étonnement que chacun témoigne 
de l'état où vous laissez M"*" de Chémcrault. On sait 
que vous connoissez aussi bien son cœur que sa mi- 
sère, et on ne croit pas même que vous lui deviez 
faire acheter le bien qu'elle peut recevoir de vous 
par une demande qui lui sortiroit de la bouche avec 



1. Cette lettre n'est pas dans la Vie imprimée ; nous la tirons de la 
Vie manuscrite. 



48 MADAME DE HAUTEFORT. 

plus de peine que sa propre vie. Cependant on lui a 
commandé de se retirer avec quatre mille écus, qu'il 
faut qu'elle emploie à payer ses dettes-, on parle de 
la renvoyer de la même sorte qu'on renverroit 
MicheletteS si l'on s'étoit avisé des grandes cabales 
qu'elle fait dans la cour aussi bien que nous... On dit 
que si une reine n'a pas d'argent pour fournir aux 
nécessités d'une fille qu'elle a fort aimée, elle peut 
bien au moins lui envoyer un présent qui témoigne 
qu'elle ne l'oublie pas, et lui donner après cela une 
pension qui assure sa subsistance, avec une lettre 
qui fasse connoître à sa mère l'entière satisfaction 
que vous avez d'elle... Je suis si délicate en ce qui 
regarde l'opinion que toute la terre doit avoir de vous 
que, si M"^ de Chémerault n'avoit pas su le présent 
que vous m'avez fait, je n'eusse pu m'empêcher de le 
lui donner de votre part. Encore que j'aie appris avec 
dépit la peur que vous avez de déplaire à celui qui 
m'arracbe d'auprès de vous, je proleste que vos 
timidités et vos complaisances me piquent beaucoup 
plus pour vous que pour moi, et que je me console- 
rois du mal qu'il m'a fait, si j'étois bien certaine que 



1. Femme de service de la Reine, qui avait la garde de ses petits 
chiens. Loret, la Muse historique, livre II, lettre xxvi : 

Michelette, cette semaine, 
Humble servante chez la reine, 
Est morte, à ce que dit la cour. 
De dépit, de honte et d'amour. 

Elle mourut le 20 juin 1651. Voyez son Ëpitaphe dans Les Poésies 
DE Jules de la Mesnardiîîre, de l'Académie française, 1056, in-fol., 
p. 71-86. 



CHAPITRE DEUXIÈME. 1637-1643. 49 

ce fût le dernier qu'il voulût vous faire. Adieu pour 
la dernière fois, Madame ; je ne puis plus penser à 
ne vous voir jamais, et si cette mortelle imagination 
ne me donne relâche pour un moment, je ne vivrois 
même pas assez pour vous dire que je suis, Madame, 
de Votre Majesté, la très-fidèle, etc. » 

Tous ceux qui, à la cour et à Paris, avaient connu 
M"'® de Hautefort, sa vertu, son désintéressement, 
son obligeance, sa libéralité, ne la virent pas s'éloi- 
gner sans un extrême déplaisir. Les plus inconso- 
lables furent ses amants, comme on disait alors. Un 
d'eux, le marquis de Noirmoutiers, de la maison de 
la Trémouille, ne pouvant résister à la violence de sa 
passion, s'échappa de Paris et courut au Mans pour 
la voir encore, dans l'espérance de la toucher. Mais 
M'"'' de Hautefort ne l'aimait point, et elle compre- 
nait trop la dignité du malheur pour la compromettre 
en recevant des visites équivoques ^ Elle s'ensevelit 



i. La Porte, Mémoires, p. 391 et 302 : « J'aperçus M. de Noirmou- 
tiers, qui arrivoit à l'hôtellerie voisine de celle où dévoient loger M"'^ 
de Hautefort etiM"*deChémerault, lequel me dit aussitôt que M"*" de 
Chémerault lui avoit mandé que M'"« de Hautefort et elle dévoient 
venir à Saumur. Il me déclara le sujet de son voyage, qui étoit une 
extrême passion pour M'"" de Hautefort, à laquelle il venait offrir 
son service, et que M^-^ de Chémerault lui avoit promis de le servir; 
qu'il croyoit l'occasion d'autant plus favorable qu'on n'en sauroit 
rien. Mais lorsque je lui eus dit que M. de Villars (ami respecté de 
la famille, et qui plus tard négocia le mariage de M'"*^ de Hautefort), 
étoit avec elle, il en pensa mourir de douleur, et il chercha tous les 
moyens d'écarter M. de Villars, et de parler à M"'<' de Hautefort et 
à sa confidente sans qu'il le sût ; ce que lui ayant fait connoître 
être impossible, jamais homme ne fut plus affligé. Il était résolu 
d'aller chez un orfèvre faire faire un cachet du Roi, puis de fabri- 



50 MADAME DE HAUTEFORT. 

dans une solitude profonde, ne recevant qu'un très- 
petit nombre d'amis, entre autres le pauvre La Porte, 
qu'elle avait fort contribué, pendant le retour de son 
crédit, à tirer de la Bastille', et qui, exilé comme 



quer une lettre de cachet portant ordre à M. de Villars de se rendre 
en diligence à Paris, et de le lui envoyer par un homme aposté. Mais 
il en fut dissuadé par un gentilhomme nommé Du Rossai, qui étoit 
à lui. M""= de Hautefort fut extrêmement surprise lorsque je lui dis 
cela, et crut bien d'abord que c'étoit M''*^ de Chémerault qui lui 
avoit fait cette pièce; de quoi elle fut fort en colère contre elle; 
mais avec tout cela elle ne put se défendre de le voir (le marquis de 
Noirmoutiers), ce qui n'avança pas ses affaires; et quoiqu'il voulvit 
s'aller jeter dans la rivière, ou en faire le semblant, on étoit fort ré- 
solu de le laisser boire sans lui en faire raison. Il fit tout ce que 
l'amour peut suggérer quand il est extrême et que le sujet est sans 
défaut; mais il avoit affaire à une personne qui n'étoit pas aisée à 
toucher, et pour laquelle des têtes couronnées avoient souvent fait 
des vœux qui n'avoicnt jamais été exaucés. Elle le congédia plusieurs 
fois; mais comme elle vit qu'il ne se rebutoit pas, elle partit de 
grand matin et s'en retourna au Mans. Il courut après; on ferma 
les portières du carrosse, et enfin on le traita de manière qu'il fut 
obligé de s'en retourner, etc. » 

1. C'est La Porte qui nous apprend ce qu'il devait à M'"" de 
Hautefort, et comment il fut accueilli par elle lorsqu'il alla la remer- 
cier, p. 387-388 : « J'allai chez M"" de La Flotte pour rendre mes 
devoirs à M""= de Hautefort; c'étoit là qu'il falloit faire des remercie- 
ments et des protestations de reconnoissance; mais elle m'arrêta 
tout court, et je crois qu'elle eut raison; car, outre que je les faisois 
mal, c'est à mon gré une méchante monnoie pour payer de v^Jri- 
tablcs obligations. Bonne ou mauvaise cependant, c'étoit tout ce 
que je pouvois donner à la générosité si extraordinaire d'une per- 
sonne qui avoit tant pris de peine à m'assister ; car, outre les choses 
qui regardent le service de la reine, elle m'avoit rendu tous les bons 
offices qu'elle avoit pu, et eut bien plus de soin de mes affaires 
qu'elle n'en a toujours eu des siennes. Ce n'étoit pas une générosité 
commune qui attende les occasions, elle les cherchoit continuelle- 
ment; et ce qui est admirable c'est qu'elle a toujours été et qu'elle 
est encore à présent de la même force. >> 



CHAPITRE DEUXIÈME. I637-1G43. 51 

elle, habitait dans le voisinage. Ces deux âmes loyales 
et courageuses, bien séparées pac leur rang dans le 
nionde, s'étaient rapprochées dans leur fidélité à 
Anne d'Autriche et dans leur commune ardeur pour 
ses intérêts et pour sa gloire. La Porte avait vu M'"« de 
Ilautefort si intrépide, et il la savait si pure, si désin- 
téressée, si bienfaisante qu'il s'était donné à elle tout 
autant qu'à la Reine, et bien plus qu'à M""" de Che- 
vreuse. Il n'était pas dupe de la feinte amitié de 
M"'' de Chémerault, et plus d'une fois il tenta d'é- 
clairer M'"^ de Hautefort; mais celle-ci rejetait bien 
loin ses soupçons, ne pouvant pas seulement, dit 
La Porte, soutenir la pensée d'un tel crime*, et elle 



1. La Porte, p. 388 : « J'appris à Poitiers que M"" de Chémerault 
avoit intelligence à la cour, et que même elle en recevoit des bien- 
faits, ce qui paraissoit par la dépense qu'elle faisoit, à quoi elle n'eût 
pu fournir de son revenu particulier. Je l'observai dans les entre- 
tiens, et comme je me défiois d'elle, il ne me fat pas difHcile de 
connoître que les soupçons que j'avois eus n'étoient pas mal fondés. 
J'avertis M""-' de Hautefort de ce que j'avais vu et entendu; mais 
comme elle est bonne et qu'elle a la conscience délicate, elle ne put 
croire qu'elle fût capable de faire une si lâche action; et comme de 
jour en jour je m'affermissois dans la croyance qu'elle trompoit son 
amie, je ne pouvais m'empêcher d'avertir M""' de Hautefort de pren- 
dre garde à elle, et sa générosité naturelle l'empèchoit toujours 
d'ajouter foi à ce que je lui disois, ne pouvant s'imaginer qu'une 
personne qu'elle aimoit pût commettre un crime dont elle ne pouvoit 
pas seulement souffrir la pensée. Aussi, pour avoir jugé par elle- 
même, elle se trouva trompée, et n'en put jamais être persuadée 
qu'après la mort de son Éminence, dans le cabinet duquel il se 
trouva dix-sept lettres où, par le moyen de M'"^ de La Malaye, elle 
rendoit un compte fort exact à son Éminence de tout ce que M'"" de 
Hautefort lui avoit confié, tant de ce qui la concernoit en particu- 
lier, que de ce qui regardoit la reine, laquelle envoya ces lettres 
à M"'* de Hautefort au Mans, qui depuis ont été vues de toute la 



52 MADAME DE HAUTEFORT. 

ne fut désabusée qu'à la mort de Richelieu, lorsque 
la Reine lui envoya les lettres de M"^ de Cliémerault, 
trouvées dans la cassette du cardinal. 

C'est pendant ce séjour auprès du Mans qu'elle en- 
tendit parler de Scarron, de ses cruelles infirmités, 
et de la gaieté courageuse avec laquelle il les sup- 
portait. Scarron souffrait; c'était assez, elle s'intéressa 
au bouffon malade, et lui vint en aide de toutes les 
manières. De là, tant de vers adressés par Scarron à 
M"'' de Hautefort et à sa sœur*. Un peu plus tard, le 
pauvre Loret, grâce à sa misère, trouva aussi en elle 
une prolectrice fidèle, et lui consacra les premiers 
fruits de sa muse burlesque-. 



France, et imprimées pendant les désordres de Paris. » Voyez I'Ap- 

PENDICE. 

1. Lorsque M™« de Hautefort revint ;\ la cour, elle présenta Scar- 
ron à la reine Anne, et elle lui fit obtenir une pension, avec un 
bénéfice au Mans. Les pièces fort nombreuses que Scarron lui a 
adressées, ainsi qu'à sa sœur, M""= d'Escars, h diverses époques, se 
trouvent au tome VII des OEuvres de Scarron, édition d'Amsterdam, 
1752. Les principales sont : l» La légende des eaux de Bourbon, de 
l'année 1G41, et la seconde légende de Bourbon; 2» ses vers à l'in- 
fante d'Escars; 3° à M'"'' do Hautefort, revenue à la cour, élégie; 
40 àM'"« de Hautefort, quand celle-ci le présenta h la Reine; 5° à 
M"* d'Escars, sur le voyage de la Reine à la Barre, maison de plai- 
sance de M"'" du Vigean; 0° à M""' de Hautefort tombée en disgrâce, 
et qui s'était retirée dans un couvent, ainsi que nous le verrons plus 
tard, ce qui la fait appeler par Scarron, sainte Hautefort; 7° à 
M""= de Hautefort, Étrennes; 8° épitbalame sur le mariage de 
M""^ de Hautefort et du maréchal de Schomberg, etc. Voyez I'Ap- 

PENDICE. 

2. Loret, Poésies burlesques, in-4'', 1047. L'ouvrage est dédié à 
M'i-^ d'Escars, et presque toutes les pièces sont pour M""-" de Haute- 
fort, pour les personnes de sa famille et de sa société; pour sa 
sœur d'Escars, ses deux frères, le marquis de Hautefort et le comte 



CHAPITRE DEUXIÈME. IG37-'1G43. 53 

Cependant les événements se pressaient sur la 
scène mo])ile que M"'" de Hautefort venait de quitter. 
Du fond de sa retraite, pendant trois années, elle 
assista de loin à bien des spectacles qui tour à tour 
agitèrent son âme de rares joies, d'inquiètes espé- 
rances, d'effroi, de compassion, d'horreur. Elle rece- 
vait de fréquents et secrets messages d'Anne d'Au- 
triche qui l'assuraient de sa constante amitié. Un jour, 
elle reçut de sa part le portrait du petit Dauphin S 
comme un présage de jours meilleurs. Quels durent 
être ses sentiments, lorsqu'elle apprit l'audacieuse 
entreprise du comte de Boissons, son triomphe à la 
Marfée et sa mort M Bientôt aussi elle vit l'ambitieux 
étourdi qui l'avait remplacée dans le cœur du Roi, 
parvenu au faîte de la faveur, s'en précipiter lui- 
même, conspirer la perte de celui auquel il devait 
tout, ^t retombé sous la main puissante qui l'avait 
tiré du néant, porter à vingt-deux ans sa tête sur un 
échafaud^ Elle vit enfin ce terrible cardinal, vain- 
queur de tous ses ennemis au dedans et au dehors, 
maître du Roi et de la France, et méditant les plus 
hardis desseins, succomber à ses soucis et à ses infir- 
mités, et Louis XIII, épuisé et languissant, tout près 
de le suivre dans la tombe. 

Anne d'Autriche n'osa pas rappeler les serviteurs 



de Montignac, M. de Montalais, M. de Villars, M™* de Villarceaux, 
M. de Leuville, et bien entendu le maréchal de Schomberg. Voyez 
I'Appendice. 

1. Vie imprimée. 

2. M"" DE Chevreuse, chap. ii. 

3. Ibid. 



34 MADAME DE HAUTEFOUT. 

auxquels elle tenait le plus avant que le Roi eût fermé 
les yeux. Tout entière à son grand objet, d'être mise 
par le Roi lui-même en possession de la régence, elle 
s'était résignée aux étroites limites où la déclaration 
royale du 21 avril 16!i3 renfermait son autorité, et elle 
avait souffert sans se plaindre que cette même déclara- 
tion maintînt Texil de sa plus ancienne amie. M'"" de 
ClievreuseS se réservant d'agir plus lard selon son 
pouvoir et selon les circonstances. Pendant la fin 
d'avril et le commencement de mai, chaque jour on 
croyait que le Roi allait expirer. M"'" de Hautefort et 
La Porte se hâtèrent d'accourir à Paris; le lendemain 
il se trouva que le Roi allait mieux, et il leur fallut 
regagner leur retraite sans avoir vu personne"-. Le 
U mai, Louis XIII acheva de mourir, et le 17, la 
Reine écrivait de sa propre main à M""' de Hautefort 
le billet suivant : 

(( Je ne puis demeurer plus longtemps sans envoyer 
de Cussy (domestique de la Reine) pour vous conjurer 



1. M'"^ DE Chevreuse, p. 201-203, etc. 

2. La Porte, Mémoires, p. 394 : « On nous avcrtissoit de tout ce qui 
se passoit, et qu'il étoit nécessaire que M""' de Hautefort se trouvât 
auprès de la Reine aussitôt que le Hui seroit mort. C'est pourquoi 
nous crûmes qu'il ne falloit pas attendre cette nouvelle pour partir. 
Nous vînmes incognito à Paris; nous y arrivâmes exprès fort tard, 
de peur de rencontrer des gens de connoissance, ce qui nous donna 
bien de la peine; car tant de gens s'étoient rendus à Paris à cause 
du changement de règne qu'on croyoit proche, que nous fûmes 
jusqu'à onze heures du soir sans pouvoir trouver où nous loger. 
Nous trouvâmes enfin une maison garnie sur les fossés, près l'hùtel 
Condé, où le lendemain... nous apprîmes que le Roi se portoit mieux, 
qu'il s'étoit fait faire le poil, et qu'il jouoit de la guitare, si hieu 
que nous reprîmes le chemin do Blois, etc. » 



CHAPITRE DEUXIEME. 1638-1643. o5 

de me Tenir trouver aussilôl qu'il vous aura (loiin('' 
celle-ci. Je ne vous dirai aulre chose, l'élal où je suis 
après la perle que j'ai l'aile ne me permellanL pas de 
vous assurer de mon alTeclion, laquelle je vous té- 
moignerai toute ma vie, et que je suis votre bonne 
amie et maîtresse*. 

a Anne. » 



Pour faire honneur à M'"^ de Hautefort et lui mar- 
quer davantage son empressement à la voir et son 
amitié, la Reine lui envoy^a sa propre voiture, sa li- 
tière de corps comme dit M'"'' de Motteville-. M""* de 
Hautefort rentia donc à la cour en triomphe avec le 
fidèle La Porte ^; elle reprit sa charge de dame d'a- 
tours, et, en apparence au moins, toute l'affection de 
sa royale amie. N'avait-elle pas acheté assez cher le 



1. Nous devons ce billet au père Griffet, dans son excellente et 
trop peu appréciée histoire de Louis XIII; c'est sans doute un abrégé 
qu'en a voulu donner M""' de Motteville, lorsqu'elle dit, t. I, p. 164, 
que la Reine avait écrit de sa pi'opre main h M'"^ de Hautefort 
« qu'elle la prioit de revenir, qu'elle ne pouvoit goûter de plaisir 
parfait si elle ne le goùtoit avec elle, et ces mêmes mots : « Venez, ma 
chère amie, je meurs d'impatience de vous embrasser. » L'abrégé 
est plus tendre que la lettre même. 

2. Ibid. 

3. La Porte, p. 395 : « Après que je lui eus fait mon compli- 
ment, la Reine dit tout haut devant MB''' les évêques de Beauvais 
et de Nantes, M. le président de Bailleul et plusieurs autres : Voilà 
ce pauvre garçon qui a tant souffert pour moi et à qui je dois tout 
ce que je suis à présent. Ce qu'elle redit plusieurs fois; et qu'elle 
n'auroit jamais de repos qu'elle ne m'eût mis en état d'être satisfait 



36 MADAME DE HAUTEFORT. 

droit de croire que les épreuves de sa vie étaient ter- 
minées, et qu'elle avait touché le port ? 

d'elle » La Porte, en effet, de simple porte-manteau de la Reine fut 
fait premier valet de chambre du Roi, poste de confiance qu'occu- 
pait avant lui Beringhen. 



CHAPITRE TROISIÈME. 1643. 57 



CHAPITRE TROISIEME. 
* 1643. 



SUCCÈS DE Mme up, HAUTEFORT A LA COUR EN 1643. — SON ESPRIT ET SON 
CARACTÈRE. — SA BEAUTÉ ET LES PASSIONS QU'ELLE INSPIRE. LA ROCHE- 
FOUCAULD ET CHARLES IV. CHAVIGNY ET LE DUC DE LIANCOURT. LE MARQUIS 
DE eÊVRES. LE DUC d'aNGOULÊME ET LE DUC DE VENTAHOUR. — DESCRIP- 
TIONS DIVERSES DE SA PERSONNE, — UN PORTRAIT IGNORÉ ET AUTHENTIQUE. 



Marie de Haiitefort avait vingt- sept ans en 16^3. 
La jeune femme avait remplacé la jeune fille. Tout 
en restant modeste, ses manières étaient devenues 
plus aisées. Elle se livrait davantage aux plaisirs de 
la conversation et de la comédie, à la lecture des 
poètes français et italiens, à celle des romans du jour. 
Avec sa délicatesse et sa fierté, ses grands sentiments 
et son amabilité, elle était faite pour être un des or- 
nements de l'hôtel de Rambouillet, une digne amie 
de l'illustre marquise, de sa fille Julie et de M"'^ de 
Sablé\ une véritable et parfaite précieuse. Elle le 
devint sous le nom d'Hermione, et toute sa vie elle 
en garda la réputation ^ II était difficile d'unir plus 

I. M""' DE Sabi.é, cliap. I, p. '20 et suivantes. 
"1. Soniaise, Le grand Dictionnaire des précieuses, KJtJl, t. I, 
p. 218 : « Hermioue est une ancienne précieuse de la plus haute 



38 MADAiME DE HAUTEFORT. 

d'agrément à plus de solidité. La sérénité de «on âme 
passait dans ses propos enjoués, qu'animait une plai- 
santerie assez vive, mais toujours du meilleur goût. 
Elle donnait un tour heureux aux moindres choses; 
elle récitait admirablement les vers, savait jouer de 
la guitare, chantait bien, et écrivait des lettres fort 

jolies ^ Pour son caractère, on ne savait ce qu'on 

« 

qualité, célèbre dans les écrits de plusieurs, dans toutes les ruelles, 
à la cour et à la ville, et généralement par tout l'empire des 
précieuses. Straton (Scarron) en donne des preuves dans tous ses 
ouvrages. » 

1. Nous empruntons ces détails à un passage de la Vie manus- 
crite, qui n'est pas dans la Vie imprimée, ainsi qu'au Portrait de 
M""" de Hautefort, sous le nom d'Olympe, dans la Galerie des pein- 
tures, t. I, p. 723. Vie manuscrite : « Elle a infiniment d'esprit; 
elle s'explique simplement; elle donne à tout ce qu'elle dit un tour 
agréable, qui fait paroîtrc un enjouement accompagné de tant de 
modestie que ceux qui l'écoutent prennent plaisir à l'entendre. Elle 
est naturellement railleuse et entend la raillerie la plus fine; mais 
comme elle a beaucoup de piété, elle la sait si bien régler, qu'elle 
n'a jamais offensé personne.» Portrait d'Olympe : « Pour ce qui 
est de son esprit, il est du plus beau naturel du monde, et les plus 
étudiés n'ont rien qui puisse entrer en comparaison avec lui, quoi- 
qu'il semble qu'il n'ait aucune étude. Olympe a la conversation vive, 
toujours divertissante et jamais ennuyeuse. Ses reparties sont à pro- 
pos et spirituelles et dans la justosse; et quand on se lasse détenir 
sur le tapis des affaires plus importantes, elle ajuste avec tant de 
galanterie les bagatelles les plus simples qu'on y trouve à se diver- 
tir également. La peine qu'elle ne prend point de s'instruire en 
feuilletant les livres, lui donne le plaisir d'entendre avec attache- 
ment les gens qui en ont la connoissance. Elle s'applique assez vo- 
lonti(M-s aux ouvrages qui courent les ruelles et qui volent parmi le 
beau monde. Elle ne passe point par les beaux endroits de prose 
qu'elle ne les remarque en toutes leurs circonstances, et c'est sans 
doute ce qui est cause qu'elle fait des lettres si jolies. Pour les vers, 
c'est sa passion : et quoiqu'elle n'en fasse point, elle les récite comme 
si elle les faisoit, et de cette manière qui règne en tout ce qui vient 



CHAPITRE TROISIÈME. 1643. 59 

devait y admirer le plus de l'élévation ou de la bonté. 
^ssez libre et même un peu fière avec les grands, 
elle était douce aux inférieurs, et d'une bienfaisance 
égale à son désinte'ressement^ Elle était donc hono- 



d'elle, c'cst-à-dii'c toujours tendre et passionnée. Aussi prend-elle 
un particulier divertissement à la comédie, et au concert des vio- 
lons qui touchent les sens, et réveillent si agréablement les belles 
idées... Olympe a le ton et l'accent tendre et passionné, ce qui a 
fait dire d'elle fort galamment à l'un de ses amis, qu'elle étoit pétrie 
de passion, et cela est vrai. Elle sait jouer de la guitare, touche l'an- 
gelique d'une manière extraordinaire, et si elle n'y avoit rien négligé, 
on peut dire qu'elle y aurait excellé. Elle chante bien, et quoique sa 
voix ne soit pas des plus grandes et des plus belles, l'oreille se trom- 
peroit assurément, si on ne jugeoit qu'elle est des plus douces et 
des plus charmantes. » — Quant à l'art d'écrire de jolies lettres, 
lorsqu'elle s'appliquait un peu, on en peut juger par la lettre à la 
fois solide et charmante à M'"'^ de Sablé sur les Maximes de La 
Rochefoucauld que nous avons publiée pour la première fois en 
toute sa pureté, avec deux autres billets aussi fort bien tournés, 
M'"« DE Saklé, chapitre m, p. 151, etc. On trouvera encore quel- 
ques lettres, toujours spirituelles mais très-négligées, dans sa Vie 
manuscrite. 

1. Vie imprimée : « Elle a le cœur d'une reine et d'une héroïne; 
elle est bonne, libérale, bienfaisante, et on peut dire avec vérité que 
jamais personne malheureuse n'est sortie d'auprès d'elle sans être 
consolée, ou de ses conseils ou de ses présents. Elle a toujours 
compté que son bien et son crédit ne lui étoient donnés que pour 
adoucir les misères de son prochain, de quelque qualité qu'il fût. 
D'abord que leurs besoins étoient allés jusqu'à elle, elle ne songeoil 
plus qu'aux moyens de leur faire des présents, d'une manière qui 
ne parût pas une aumône, pour leur en ùter la confusion. Combien 
a-t-elle donné de grosses pensions à des filles et à des femmes de 
qualité, pour empêcher que la nécessité ne les obligeât de prendre 
d'autres secours par de méchantes voies! Et dans tous les états et 
dans tous les lieux qu'elle a été pendant sa vie, soit à la cour, favo- 
rite du roi et de la reine, sa maîtresse, soit mariée et, duchesse, 
son hôtel a toujours été rempli de personnes qu'elle a fait subsister, 
et qui avoient besoin de son secours. » 



60 MADAME DE HAUTEFORT. 

rée et aimée de tout le monde, et par-dessus tout cela 
les grâces incomparables de sa personne semaient 
autour d'elle les adorateurs. 

Nous avons dit un mot de la psTssion respectueuse 
qu'éprouva pour elle La Rochefoucauld ^ Elle inspira 
le même sentiment à l'impétueux Charles IV, duc 
de Lorraine, et le triomphe de sa chaste beauté est 
d'avoir un moment transformé l'amant de M'"^ de 
Chevreuse, de Béatrice de Cuzance et de Marianne 
Pajot, en un héros de l'Astrée et du grand Cyrus. Le 
duc l'aima sans oser se déclarer autrement que par 
une galanterie empruntée aux romans à la mode. 
Dans un combat, soit à Nortlingen, soit à Tudelingen, 
où Charles IV déploya de grands talents militaires 
couronnés par la victoire, ayant fait prisonniers deux 
gentilshommes français dont l'un avait servi avec le 
jeune frère de M""^ de Hautefort, il lui demanda 
s'il connaissait cette dame. Ce gentilhomme ayant 
répondu qu'il l'avait vue très-souvent à la cour, 
Charles IV leur dit à tous les deux : « Je vous donne 
<( la liberté, et ne veux pour votre rançon que l'hon- 
(( neur de savoir que vous avez baisé de ma part la 
« robe de M™« de Hautefort \ » Ce qui fut ponctuel- 
lement exécuté. 

Elle eut un peu de peine, comme nous l'avons vu', 
à l'éprimer la violente passion du brillant marquis de 

1. Plus haut, cliap. i, p. 30. 

2. Vie imprimée. 

3. Plus haut, chap. u, p. 49 et la note. C'était Louis II de la Tré- 
mouille, alors marquis, depuis duc de Noirmouticrs, celui qui se 
distingua à la bataille de Lens et joua un rôle dans la Fronde. 



CHAPITRE TROISIÈME. 1643. 61 

Noirmoiitiers. Il est assez piquant qu'elle ait tourné 
la tête à Cliavigny, le confident et le disciple de 
Richelieu ; et, malgré toute sa modestie et sa retenue, 
elle ne put s'empêcher de troubler le cœur du sage 
duc de Liancourt, le mari de Jeanne de Schomberg. 
Sous Louis XIII, dans un moment où il croyait qu'il 
allait perdre sa femme, au milieu de la douleur la 
plus sincère, M. de Liancourt avait laissé pénétrer 
dans son âme une secrète espérance qu'il n'avait pu 
contenir en présence de celle qui l'aurait pu conso- 
ler, et il l'avait trahie par quelques mots embarrassés 
que M"* de Hautefort avait accueillis avec un air et 
un silence qui avaient suffi à faire rentrer en lui- 
même le noble duc. Mais l'imprudente déclaration 
avait été entendue et rapportée au Roi, qui, alors 
dans toute la recrudescence de sa passion pour 
M""" de Hautefort, ne pouvait souffrir qu'on lui adres- 
sât aucun hommage. M. de Liancourt courait risque 
d'être renvoyé, et toute la cour était émue et in- 
quiète. M"" de Hautefort se conduisit en cette affaire 
avec tant de modestie, de sagesse et d'esprit, que la 
jalousie de Louis XIII s'apaisa, et que M. de Liancourt 
changea peu à peu ses premiers sentiments en une 
tendre amitié : noble changement qu'il appartient à 
bien peu de femmes de produire, et qui demande un 
mélange exquis de parfaite honnêteté et de bonté 
affectueuse'. 

1. Cette anecdote manque à la Vie imprimée et ne se trouve que 
dans la Vie manuscrite : « M. le duc de Liancourt, que toute la cour 
regardoit avec une estime particulière pour les sentiments héroïques 
de son cœur et pour la politesse de son esprit, ce duc ne put se dé- 



62 MADAME DE HAUTEFORT. 

Mais si Louis XIII eut tant d'humeur contre M. de 
Liancourt pour avoir adressé à M™'' de Hautefort quel- 
ques paroles, il entra dans une bien autre colère lors- 
qu'il apprit, à peu près veis le même temps, qu'il avait 



fendre d'une passion violente pour M'"'' de Hautefort. Il opposa en 
vain à cette passion tout ce qu'il avoit de prudence et de raison, il 
fallut céder. Il est vrai qu'il ne falloit point des charmes moins puis- 
sants que ceux de la beauté et de la vertu de 1V1'"« de Hautefort pour 
effacer de son cœur la passion qu'il avoit pour son épouse. C'étoit 
M"" de Schomberg, et personne ne doutoit que ce duc ne l'aimât ten- 
drement et pour son mérite infini et pour l'attachement qu'elle avoit 
pour lui ; et toute la cour le plaiguoit dans une maladie presque 
désespérée qu'avoit cette duchesse, et qui avoit mis son époux dans 
une affliction mortelle par le péril oii il la voyoit. Un jour, les plus 
considérables dames de la cour furent voir cette duchesse malade, 
parmi lesquelles étoit M'"'" de Hautefort. Au sortir de chez elle, 
tontes les dames suivirent Mademoiselle au Mail, où M. le duc de 
Liancourt s'étant trouvé pur un effet du hasard, car bien loin de 
ciiercher le monde il le fuyoit et songeoit seulement à prendre l'air 
pour dissiper la langueur que lui causoit son affliction, et il fut bien 
surpris de voir dans la solitude qu'il cherchoit tant de princesses et 
tant de dames. Après qu'elles lui curent fait leurs compliments sur 
sa douleur, M""" de Hautefort lui fit aussi le sien; mais elle fut bien 
surprise qu'au lieu de lui répondre par des larmes, comme il avoit 
fait à ces princesses, il lui dit qu'avec la plus grande douleur qu'il 
eût ressentie il voyoit pourtant quelque chose dans l'avenir qui étoit 
la seule chose qui pût le consoler, et que sans cette espérance il 
seroit au désespoir. M"'* de Hautefort fut dans une surprise si grande 
qu'elle se retira sans lui rien dire. Cependant le peu de paroles du 
duc ne laissèrent pas d'être redites au Roi, qui en fut au déses- 
poir, et son chagrin et son inquiétude parurent à toute la cour. M. le 
cardinal de Richelieu même en sut très-mauvais gré à M. de 
Liancourt, par le chagrin qu'il voyoit que cela donnoit au Roi, et 
M. de Chavigny, premier ministre d'État, qui n'avoit pu se défendre 
d'une violente et respectueuse passion pour M"'" de Hautefort, 
qu'il cachoit autant qu'il étoit en son pouvoir, ne put s'empôchcr, 
par une secrète jalousie, d'éclater contre M. le duc de Liancourt, 
quoique son ami particulier, et il dit à M""" d'Hautcfort que si elle 



CHAPITUE TROISIEME. 1643. 03 

auprès de Taimable dame d'atours un rival bien plus 
redoutable dans le plus jeune et le plus ])rave capi- 
taine de ses gardes, Potier, marquis de Gèvres, le fds 
aîné du comte de Trêmes. C'était un des jeunes sei- 
gneurs de la cour qui donnait les plus grandes espé- 
rances. Son service de capitaine des gardes lui faisant 
rencontrer souvent la belle Marie, il en était devenu 
éperdument amoureux, et sacbant bien à qui il avait 
affaire, il avait soutenu ses ardents et respectueux 
hommages de propositions qui n'étaient pas faites 
pour être repoiissées. M"" de Ghémerault, pour qui 
M'"'' de Hautefort n'avait pas de secret, en avertit 
Richelieu S qui en avertit le Roi, afin de lui montrer 
que la belle dame n'était pas aussi insensible qu'elle 
le voulait faire accroire, et qu'elle répondait bien 
mal à sa royale affection. Louis XIII, transporté de 
courroux, envoya trois personnes à M""' de Hautefort 
lui demander une explication. Celle-ci ne trouva pas 
de sa dignité de s'expliquer par intermédiaires, et 
leur dit seulement que si le Roi voulait bien venir 
lui-même, elle ne lui cacherait rien. Louis XIII y 

vouloit parler encore une fois à M. le duc de Liancourt, il seroit 
assurément chassé. Mais la sagesse et la prudence de cette dame 
furent si admirables que tous les troubles que cette conversation 
de M. de Liancourt avoit élevés dans le cœur du Roi et de ses 
deux grands ministres se calmèrent. Il n'y eut que M'"*^ de Lian- 
court qui, étant guérie et ayant soupçonné quelque chose de cette 
passion de M. son mari, en eut toujours depuis une étrange inquié- 
tude. » 

1. Lettres de M"" de Ghémerault, dans le Journal de M. le car- 
dinal DDC DE Richelieu : « Le Roi envoya M. de Metz, La Chesnaye 
et Bourdonné pour la résoudre à advouer que le marquis de Gesvre 
l'avoit fait demander en mariage. » 



64 MADAME DE HAUTEFORT. 

courut sur-le-champ, et elle lui avoua sans détour 
qu'en effet le marquis de Gêvres la recherchait, et 
qu'il lui avait fait parler par un 9e leurs amis. Le 
Roi se montra satisfait de cette loyale déclaration, 
disant en même temps que, si elle avait usé du 
moindre déguisement, il l'aurait chassée de la cour. 
Mais il ne s'en tint pas là : il envoya* un exempt de 

1. Nous tirons les détails qui suivent d'une pièce inédite, enfouie 
à la Bibliothèque nationale dans le fonds Du Puy, n°^ 548, 549, 
550. En tête de ce'tte pièce, on lit : Hautefort. Gesvres, 1C39. « Le 
Roi ayant eu advis depuis dix ou onze mois en ça de divers endroits 
par différentes personnes, qu'il se traictoit secfètoment de mariage 
entre le sieur marquis de Gesvres, capitaine des gardes de S. M., et 
la dame de Hautefort, dame d'atours de la Reine, S. M. a com- 
mandé au sieur de Riquetty, exempt des gardes du corps de S. M., 
d'aller trouver de sa part le sieur comte de Tresmes, père du sieur 
marquis de Gesvres, pour lui dire que S. M. avoit trouvé fort 
ostrange que le sieur marquis de Gesvres, estant son domestique, 
eût osé entreprendre de reclierclier ladite dame de Hautefort, aussi 
domestique de la Reine, sans la permission de LL. MM., et que ce 
n'cstoit point la coustume de procéder de la sorte en telle manière 
d'affaires, et que S. M. ne trouvoit nullement bon tel procédé, et 
qu'elle avoit toute sorte de sujets d'estre mal satisfaite dudit sieur 
comte de Tresmes et de son fils. Néantmoins, que si ledit sieur 
marquis de Gesvres vouloit rccognoistre la faute qu*il avoit commise 
et en demander pardon à S. M., qu'elle lui pardonneroit de bon 
cœur, et que s'il vouloit continuer dans le dessein d'espouser ladite 
dame, en faire la recherche et la demander par les voies ordinaires, 
S. M. y consentiroit volontiers, et de plus qu'il le souhaitoit, comme 
estant un mariage bien avantageux pour l'un et pour l'autre, disant 
que ledit sieur marquis ayant de grands biens il ne pouvoit mieux 
faire que d'espouser ladite dame, en cas qu'elle y voulût consentir, 
attendu que c'est une très belle, très sage et très vertueuse fille, de 
très bonne maison, et d'un aussi grand mérite que fille qui soit en 
France, et pour tesmoignage de cela que tout le monde avoit tou- 
jours cognu l'estime que S. M. en a faite et fait encore. S. M., de 
plus, a commandé audit sieur Riquetty de dire au sieur comte de 
Tresmes, qu'elle desiroit savoir sous peu la volonté de son fils, 



CHAPITRE TROISIÈME. 1643. 65 

ses gardes se plaindre au comte de Trêmcs de la 
conduite de son fils, qui, étant à son service et re- 
chercliant une personne du service de la Reine, osait 
le faire par des voies secrètes et sans. en avoir obtenu 
la permission de Leurs Majestés. Il déclarait d'ailleurs 
qu'il ne s'opposait pas à ce mariage, mais sur un ton 
que le courte de Trômes comprit fort bien. Se prê- 



d'autant que tout le monde sait la recherche qu'il a faite de ladite 
dame, bien qu'il croye que cela soit tenu très secret, disant que 
cela lui pourroit nuire ; ce qui oblige S. M., pour l'amitié qu'il porte 
à ladite dame, de vouloir absolument que ledit sieur marquis se 
résolve dans caresme prenant de l'espouser, en cas qu'elle y con- 
sente, ou bien de se marier à une autre fille qu'il voudra choisir ; 
aussi que S. M. a esté asseurée depuis peu que ladite dame de 
Hautefort est dans le dessein de se marier. Ce qui estant, S. M. 
seroit bien fâchée qu'on crût qu'elle eût dessein de l'en empêcher; 
mais qu'au contraire elle s'est offerte par plusieurs fois de contri- 
buer tout ce qu'elle pourroit pour la marier lorsqu'elle lui tes- 
moigneroit en avoir dessein, pourvu que ce fust un parti advan- 
tageux, comme S. M. juge que pourroit estre celui dudit sieur 
marquis. 

« Je certifie avoir dit à M. le comte de Trcsmes, de la part do 
S. M., les choses contenues au présent escrit. Fait à Villeroy, le 
8 janvier 1630. Signé : Christophe Riquetty. 

« Je recognois que M. de Riquetty m'a dit tout ce qui est escrit 
ci-dessus de la part du Roi. Sur quoi je suis venu trouver S. M. pour 
la supplier très humblement de croire que je n'ai jamais eu encore 
cognoissance directement ni indirectement de l'intelligence qui a 
peu estre entre M'"^ de Hautefort et mon fils aisné sur le sujet de 
mariage. Et, quant à mon particulier, je supplie très humblement 
le Roi de trouver bon que je ne consente point audit mariage en 
aucune façon du monde, et que je traite mon dit fils comme un 
père peut traiter un fils qui est désobéissant en cas qu'il passe outre 
audit mariage. Je supplie encore S. M. en ce cas de lui ester toutes 
les charges qu'il peut espérer de moi, S. M. m'ayant promis de me 
les conserver en sa personne. Je demande aussi h S. M., en grâce 
particulière, de ne me point obliger à marier mon dit fils aisné dans 

4. 



66 MADAME DE HAUTEFORT. 

tant, en fin courtisan, à cette comédie, c'est hii qui 
s'éleva contre ce mariage, et le jeune capitaine des 
gardes dut signer une déclaration où librement il re- 
nonçait au dessein qu'il avait eu. Cette belle déclara- 
tion est des premiers jours de 1639. Gêvres s'y serait-il 
arrêté après la mort de Louis XIII, s'il avait eu le 
temps de revoir à la cour Marie de Hautefort plus 
lîrillante que jamais, et si une mort glorieuse ne 
l'avait pas emporté au siège de Thionville, quand il 
allait devenir maréchal de France*? 

Parmi tant d'autres adorateurs de la belle dame 
qui paraîtront successivement, mettons ici, à côté du 
jeune et héroïque marquis de Gêvres, le vieux duc 
d'Angoulême, gouverneur de Provence, le fils de 
Charles IX et de Marie Touchet. Resté veuf de Char- 
lotte de Montmorenci, il mit aux pieds de M'"*" de 
Hautefort sa fortune et son nom qu'elle n'hésita 



caresmc prenant, promettant à S. M. faire tout mon possible pour 
le marier le plustost que je pourrai quand j'aurai trouvé son advan- 
tage et celui de ma maison. Ce que S. M. m'a accordé et remis en- 
tièrement à moi, dont je la remercie très humblement, comme 
aussi de la grâce qu'elle m'a faite de ne me rendre point garant de 
la personne de mon fils aisnô, et de tous événements qui pour- 
roient en arriver. Fait à Villeroy, ce 8 janvier 1039. Signe'' : 
Tresmes. 

« Le Roi m'ayant fait l'honneur de me laisser la liberté de conti- 
nuer le dessein que j'ai ci-devant eu de rechercher en mariage 
M"'« de Hautefort, je déclare à présent que je n'ai aucnue intention 
de parachever ledit mariage. Fait à Fontainebleau, le 10 janvier 
1G30. Signé : Gesvres. » 

1. Il y a du marquis de Gêvres une belle statue par Michel An- 
guier à Versailles, ainsi qu'un portrait frappant peint par Cham- 
pagne et gravé par Morin. Voyez notre ouvrage du Vrai, do Deau et 
DU Bien, dixième leçon, de VArt français. 



CHAPITRE TROISIÈME. 1643. 67 

point à refusera Le duc de Ventadour, le clief 
de la maison de Levis, ne cachait pas la vive et 
solide passion qu'elle lui avait inspirée : il la re- 
cherchait ouvertement et briguait son cœur et sa 
main ^ 

Quelle était donc cette beauté à laquelle nul ne 
résistait, et qui, sans la moindre coquetterie, sou- 
mettait les cœurs les plus dissemblables, les plus 
purs et les plus légers, les plus hardis comme les 
plus sages, et les vieillards comme les jeunes gens? 
Le moment est venu de la faire connaître d'après les 
témoignages les pins certains. 

Sans nous arrêter à recueillir les divers éloges que 
les mémoires contemporains prodiguent en passant 
à M"« de Hautefort, nous nous en tiendrons à trois 
descriptions tracées par ctes mains dififérentes, et qui 
toutes les trois, par leur ressemblance, témoignent 
de leur commune exactitude. 

1. Tallemaiit, t. I, p. 141 : « Après avoir été veuf quelque temps, 
il voulut épouser M"^' d'Hautefort, qui a depuis épousé M. de Schom- 
berg; elle n'en voulut point. » 

2. Scarron, t. VII, p. 178, Voyage de la Reine à La Barre, en 
août 1643 : 

Est-il vrai qu'un pareil naufrage 
Éprouva des ducs le courage, 
Et que le duc de Ventadour 
Y perdit tout, hors son amour 
Qui lui laissa force assez grande 
Pour, à beau pas de Sarabande, 
Nonobstant son trebuchement. 
Aller s'offrir très humblement, 
Ecuyer soumis et fidèle, 
A votre sœur si bonne et belle. 
Mou incomparable Hautefort, 
Seule maîtresse de son sort? 



68 MADAME DE HAUTEFORT, 

M"^ de Motteville fournit d'abord les traits essen- 
tiels * : « Ses yeux étaient bleus, dit-elle, grands et 
pleins de feu, ses dents blanches et égales, et son 
teint avoit le blanc et l'incarnat nécessaires à une 
beauté blonde. » 

La pieuse amie qui nous a laissé une vie édifiante 
de M""' de Hautefort a cédé elle-même au plaisir de 
faire connaître en détail une si parfaite beauté. La 
chaste plume n'a rien oublié, et la peinture entière 
est d'une naïveté gracieuse qui répond assez de sa 
fidélité : « M"^ de Hautefort est grande et d'une très- 
belle taille ; le front large en son contour, ({ui n'a- 
vance guère plus que les yeux, dont le fond est bleu 
et les coins bien fendus; leur vivacité est surprenante 
et leurs regards modestes ; ses sourcils sont blonds, 
assez bien fournis, se sépai-ant les uns des autres à 
l'endroit où se joint le front; le nez aquilin, la bouche 
ni trop grande ni trop resseri'ée, mais bien façonnée; 
les lèvres belles et d'un rouge vif et beau; les dents 
blanches et bien rangées. Deux petits trous aux côtés 
de la bouche achèvent la perfection et lui rendent le 
rire fort agréable. Elle a les joues bien remplies : la 
nature s'est complue à y mêler le blanc et le vermeil 
avec tant de mignardise, que les roses semblent s'y 
jouer avec les lis. Elle a les cheveux du plus beau 
blond cendré du monde, en quantité et fort longs, et 
les tempes bien garnies. Elle a la gorge bien faite, 
assez formée et fort blanche, le cou rond et bien 
fait, le bras beau et bien rond, les doigts menus et la 

l. Mémoires, t. I, p. 48. 



CHAPITRE TROISIÈME. 1643. 69 

main pleine. Elle a l'air libre et aisé, et quoiqu'elle 
n'affecte pas de certains airs que la plupart des belles 
veulent avoir pour faire remarquer leur beauté, 
elle ne laisse pas d'avoir un air de majesté dans 
toute sa personne qui imprime à la fois le respect et 
l'amitié ^ » 

Le portrait de M"'^ de Hautefort, sous le nom 
d'Olympe, qui se trouve dans la Galerie des Peintures 
à la suite des Divers Portraits de Mademoiselle, la re- 
présente vers cet âge de quarante ans, si redoutable 
à la beauté imparfaite et fragile, mais qui met la 
solide et vraie beauté dans tout son lustre, que va 
bientôt suivre un inévitable déclin. Ce n'est plus 
r Aurore des poètes de Louis XIII; c'est, pour con- 
tinuer leur langage, l'astre lui-même à son coucher. 
Ses blonds cheveux ont à peine changé leur teinte 

\. C'est à la Vie manuscrite qu'appartient ce passage trop abrégé 
dans la Vie imprimée. Celle-ci, en retour, s'étend un peu plus sur 
le mélange de majesté et de douceur qui semble bien avoir été le 
caractère de la beauté de M'"" de Hautefort. « Elle a dans son visage 
et dans toute sa personne un certain air de bonté et de majesté tout 
ensemble si particulier, que tous ceux qui la connoissent assurent 
que l'on sent en la voj^ant de la joye, de la tendresse et du respect... 
Il s'est vu même bien de gens qui ne pouvant démêler les senti- 
ments qu'elle faisoit naître, baissoient les yeux sans oser les lever 
jusqu'à elle, quoique son abord bonnète et engageant dût les ras- 
surer. » — Loret, Poésies, p. 102 et 103. A M'"" de Hautefort : 
Quand on peut regarder votre face sereine, 
Qui de tant de douceurs et de charmes est pleine, 
On sent une allégresse en tout temps, en tout lieu, 
Qui ravit tous nos sens, et nous fait louer Dieu 
D'avoir par ses bontés en vous, sa créature, 
Dedans un si beau corps mis une âme si pure ! 
Ce mélange parfait d'incomparable prix 
Est la félicité des yeuï et des esprits. 



70 MADAME DE HAUTEFORT. 

délicale pour celle du brun clair le plus agréable. 
Elle avait doue vaincu le temps; mais nous doutons 
fort qu'elle pût résister à la description insipide et 
maniérée que nous épargnons au lecteur ^ 

Comment admettre qu'une beauté pareille, deux 
fois favorite d'un Roi, l'objet de tant d'adorations, et 
qui plus tard devint la femme d'un des hommes les 
plus considérables de son temps, n'ait pas souvent 
exercé le pinceau et le burin des meilleurs artistes 
du xvii^ siècle? Et pourtant on cbercherait en vain 
la belle Marie dans la riche galerie de Versailles, dans 
celle que Mademoiselle avait rassemblée au château 
d'Eu, et dans les diverses collections célèbres. On 
n'en a môme d'autre portrait gravé que celui de la 
collection de Desrochers, si médiocre et si lourd. Il 
n'est pas aisé d'y reconnaître Olympe dégradée par 
un burin vulgaire. Cependant voilà bien encore ce 
grand front, ces grands yeux, cette abondante che- 
velure, flottant sur d'admirables épaules, ce cou bien 
fait, ce sein magnifique, qui, pour revivre dans toute 
leur beauté, demandaient le talent brillant et doux 
de Poilly ou de Nanteuil. 

Bien convaincu qu'il devait se trouver quelque part 



1. Les Divers Portraits parurent en 1G50, et il y en eut cette 
même annc'^e deux autres éditions sous le titre de Recueil des Por- 
traits et des Éloges en prose, dédiés à Son Altesse Royale Mademoi- 
selle. C'est la seconde de ces éditions, plus ample que la première, 
qui donna pour la première fois le portrait de M"'" de Hautefort, qui 
de là a passé dans la Galerie des Peintures, 2 vol., 10G3.Cc portrait, 
publié en 1659, et composé sans doute quelque temps auparavant, 
montre donc M""' de Hautefort entre quarante et quarante-trois ans. 
Voyez l'AppENDiCE. 



CHxiPITRE TROISIÈME. 164:5. 71 

un portrait de la belle clame perdu dans quelque 
galerie particulière ou dans le coin d'un château de 
province, nous avons porté nos reclierclies partout 
où pouvait nous conduire la moindre espérance, et 
nous avons eu enfin la bonne fortune de rencontrer 
ce que nous avions tant désiré dans une noble famille 
alliée de celle des Hautefort. Lorsque le second frère 
de Marie, le comte de Montignac, épousa Marthe 
d'Estourmel, il aura sans doute apporté dans la mai- 
son où il entrait un portrait de sa sœur, qui y est 
resté depuis le xyii" siècle jusqu'à nos jours. Nous 
l'avons eu entre les mains, nous l'avons longtemps 
examiné*, et nous pouvons nous llatler d'avoir vu 
Marie de Hautefort dans tout l'éclat de sa beauté, 
vers l'âge qu'elle avait â l'époque de son histoire où 
nous sommes arrivés. La peinture n'est assurément 
pas d'une grande finesse; mais la vie n'y manque 
point, et l'on croit volontiers à la ressemblance. Les 
traits les plus frappants des trois descriptions que 
nous avons reproduites s'y retrouvent relevés par le 
charme et la fraîcheur de la jeunesse. Marie de Hau- 
tefort est représentée en buste. Elle a d'abondants 
cheveux blonds agréablement bouclés, le front haut, 
les yeux bleus et grands, le nez légèrement aquilin. 



1. Cadre ovale de deux pieds trois pouces de liauteur, et d'un 
pied neuf pouces de largeur, avec cette inscription derrière la toile : 
Marie cl' Hautefort, duchesse de Schomberg, mareschalle de France, 
dame d:atour de la reyne. Cette inscription d'une écriture du 
temps a été reproduite plus récemment autour de la partie supérieure 
du tableau. Ce portrait est celui qui a été gravé pour être mis en 
tète du présent ouvrage. 



72 MADAME DE HAUTEFORT. 

la bouche petite, les lèvres d'un rouge Imllant, une 
petite fossette au menton, les joues pleines et colo- 
rées, l'ovale du visage parfait, le cou rond et assez 
fort, de belles épaules, le sein, que voile à demi une 
sorte d'écharpe en mousseline, ample et bien formé. 
Elle a des perles aux oreilles, un collier de perles et 
une agrafe de perles à la poitrine. Elle porte une 
sorte de cuirasse de fantaisie qui se termine aux 
épaules et à la ceinture par des ornements en or et 
des rubans. L'ensemble a plus de force et de noblesse 
que de légèreté et de grâce. Marie de Hautefort nous 
rappelle cet idéal de la vraie et grande beauté que 
nous avons autrefois retracé, au scandale des jolies 
femmes ^ elle est de la famille de Charlotte Margue- 
rite de Montmorenci, princesse de Condé, de sa fille 
M""" de LonguevlUe, de M'"^ de Montbazon et de M""*" de 
Guyméné, de Marie de Gouzague el de sa sœur Anne 
la Palatine. Elle était faite pour figurer avec elles 
dans ce paradis de la beauté qui s'appelle la cour 
de Louis Xill et de la Régente. Elle en était une 
des étoiles les plus brillantes et certainement la plus 
pure. 

1. La Jeunesse de M"" de Lonoieville, Introduction, p. 3, etc. 



xMADAME DE HAUTEFORT. 73 

CHAPITRE QUATRIÈME. 
16A3. 



ETAT DES AFFAIRES AU DEBUT DE LA REGENCE. ANNE D AUTRICHE ABANDONNE 
PEU A PEU SON ANCIEN PARTI ET EMBRASSE LA POLITIQUE DB RICHELIEU ET 
DE MAZARIN — ELLE AIME MAZARIN. — M»" DE HAUTEFORT RESTE FIDÈLE AUX 
ANCIENS AMIS DE LA REINE ET CONDAMNE SA LIAISON AVEC LE CARDINAL.^ 
REFROIDISSEMENT GRADUEL d'aNNE D'aUTRICHE POUR SON ANCIENNE FAVO- 
RITE. — APPUIS DE M'ïe DE HAUTEFORT A LA COUR : AFFECTION Qu'eLLE 
INSPIRAIT A TOUT LE MONDE; GOUT PASSIONNÉ DU JEUNE LOUIS XIV POUR 
LA BELLE DAME d'aTOURS ; SES AMIS; CHARLES DE SCHOMBERG RECHERCHE 
SA MAIN. — • LUTTE DÉCLARÉE DE M"« DE HAUTEFORT ET DE MAZARIN. 



Revenue auprès de la Reine à la fin de mai 16/i3, 
M'^*" de Hautefort pouvait se promettre, ainsi que nous 
l'avons dit, de longs jours heureux. Elle était dans 
tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, au comble 
de la considération et de la faveur. Anne d'Autriche 
lui avait promis de l'aimer toute la vie. Cependant, 
au bout de quelques mois, le charme de l'ancienne 
amitié était à jamais rompu, et une année n'était pas 
écoulée que M""' de Hautefort recevait l'ordre de 
quitter la cour. 

De quel côté étaient les torts? Qui faut-il accuser 
d'Anne d'Autriche ou de sa belle favorite? i\i l'une ni 

5 



74 MADAME DE HAUTEFORT. 

l'autre. Tout le mal vint d'une situation nouvelle, 
qui, en s'établissant peu à peu, les séparait inévita- 
Llement. Anne d'Autriche, devenue régente, changea 
de politique; elle renonça à ses desseins et à ses 
amis pour prendre ceux de Richelieu, présentés par 
une autre main. M""^ de Hautefort au contraire resta 
fidèle aux anciens desseins et surtout aux anciens 
amis de la Reine. 

La gloire d'Anne d'Autriche, dans la postéi'ité, est 
d'être arrivée au pouvoir, traînant après elle quinze 
ans de malheurs et de persécutions, d'amers et pro- 
fonds ressentiments, avec une foule d'amis qui, pour 
elle, avaient hravé la mort, l'exil, la prison, et de 
n'avoir pas tardé à reconnaître que l'intérêt de la 
France, de son fils et de la royauté exigeait d'elle le 
sacrifice de ses amitiés et de ses haines, et de tous ses 
anciens engagements. Elle semhlail destinée, en 16/t3, 
à devenir une autre Marie de Médicis. C'était le parti 
de la reine mère qui avait combattu pour elle; et, 
après avoir partagé sa disgrâce, il comptait bien par- 
tager son crédit. La politique de ce parti était au 
dehors la paix, falliance espagnole, l'abandon de 
ralliance proleslanle, au dedans le rétablissement de 
lanarchique autorité des princes et des grandes fa- 
milles, la domination des évêques sous le manteau 
de la religion, et celle des parlements sous celui de 
la liberté, en un mot le letour à l'ordre de choses 
que Louis XIll et Richelieu avaient entrepris de faire 
cesser. Qu'on nous permelle d'éclairer ce moment 
critique et glorieux de noti'c histoire par un souvenir 
de notre temps. Lorsqu'en 18U et 1815 la maison de 



CHAPITRE QUATRIEME. 1643. 75 

Boiirl)on reparut parmi nous, elle ramenait de l'exil 
avec elle tout un monde de préjugés et d'inimitiés 
contre tout ce qui s'était passé en France depuis 
vingt-cinq années. Le roi Louis XVIII revenait avec 
un parti qui lui avait aussi prodigué les sacrifices, et 
qui comptait dans ses rangs des noms illustres, des 
vertus et même des talents. Quelles lumières supé- 
rieures ne lui fallait-il pas pour reconnaître que le 
triomphe de ce parti était la perte de la monarchie, 
pour comprendre l'excellence de l'ordre nouveau, 
pour en venir à préférer à des amis éprouvés d'an- 
ciens adversaires, des généraux de la république 
et de l'empire, pour accepter les principes et les 
résultats de la révolution française, et devenir un 
roi constitutionnel, comme Henri IV, après la Ligue, 
s'était fait un roi catliolique ! De même en 16/i3 il 
fallut à la reine Anne une intelligence et une fermeté 
peu communes pour se séparer de ceux qui jusque-là 
l'avaient fidèlement servie, et embrasser la politique 
de celui qui l'avait tant persécutée. Ce grand change- 
ment s'opéra presque insensiblement, et sans qu'Anne 
d'Autriche elle-même en ait d'abord eu conscience ; 
il ne parut à découvert qu'après deux ou trois 
mois d'incertitudes et de luttes intérieures. Deux 
causes principales expliquent ce changement : avant 
tout, l'instinct de la royauté, puis le talent de Ma- 
zarin, la confiance et l'afTection qu'il sut inspirer à la 
Régente. 

La l'oyaulé a son génie et sa vertu, comme ses pré- 
jugés et ses périls, et dès qu'Anne d'Autriche, d'épouse 
délaissée et sans puissance, fut devenue vraiment 



76 MADAME DE HAUTE FORT. 

reine et investie de Tantorité souveraine, par cela 
seul elle dut prendre d'autres pensées et voir les 
choses d'un autre œil. Il ne lui pouvait déplaire d'être 
maîtresse absolue en France, de disposer à son gré 
des commandements et de toutes les grandes charges, 
au lieu de les remettre aux mains de grands seigneurs 
indépendants, ingrats, souvent rebelles. Et d'ailleurs, 
mère encore plus que sœur, elle devait aimer à voir la 
couronne de son fils s'accroître, même aux dépens de 
celle de son frère le roi d'Espagne. Voilà les soutiens 
naturels que Mazarin rencontra auprès de la Reine, 
et qu'il sut développer avec un art merveilleux, il eut 
l'air de mettre tout à ses pieds, et il opposa cette 
soumission empressée et dévouée aux exigences al- 
tières de ses prétendus amis, (pii réclamaient sa faveur 
comme une dette et l'opprimaient de leur ancien 
dévouement. Les qualités inférieures du ministre, 
son adresse, sa douceur, sa parole insinuante, les 
agréments de son esprit et de sa personne vinrent 
encore en aide à ses hautes qualités; on dit même 
qu'il acheva la conversion de la reine en s' adressant 
au cœur de la femme. Ce bruit, mollement repoussé 
par M"'' de Motteville, était fort répandu et très- 
accrédité au xvn'' siècle. Et en vérité, si Anne d'Au- 
triche n'a point aimé Mazarin, si elle a su le com- 
prendre par les seules lumières de sa i-aison, si elle 
lui a sacrifié tousses amis sans nul dédommagement 
de cœur, si en 16Zi3 elle l'a défendu contre les Im- 
portants, et en lô/iS et 16/|9 contre la Fronde, si elle 
lui est restée fidèle pendant son exil en 1051; si pour 
lui en 1G52 et 1653 elle a bravé une guerre civile 



CHAPITRE OUATRIEME. 1G4:{. 77 

longue et cruelle, el consenti à ener en France, avec 
ses enfanls, à la merci de combats douteux, et sou- 
vent sans savoir où le lendemain elle reposerait sa 
tète, plutôt que d'abandonner un étranger détesté et 
méprisé presque à l'égal du maréchal d'Ancre, parce 
qu'elle avait discerné en cet étranger un homme de 
génie méconnu, seul capable de sauver, la royauté et 
de maintenir la France au rang ([ui lui appartient en 
Europe; si cette constance, que les plus terribles 
orages ne purent ébranler et qui a duré pendant plus 
de dix années, ne s'appuyait pas en elle sur un sen- 
timent particulier, le grand mobile et la grande 
explication de la conduite des femmes, il faut alors 
considérer Anne d'Autriche comme un personnage 
extraordinaire, un des plus grands esprits, une des 
plus grandes âmes qui aient occupé un trône, une 
reine égale ou supérieure à Elisabeth. Nous n'osons 
pas aller aussi loin, bien que nous soyons très-con- 
vaincu que les historiens n'ont guère été plus justes 
envers Anne d'Autriche qu'envers Louis XIII, et ne 
lui ont pas donné le rang qu'elle mérite'. 

Jusqu'où a pu aller la liaison de la Reine et de 
Mazarin, nous ne chercherons pas à le décider; nous 
n'affirmons qu'une seule chose, la seule aussi qui 
importe à l'histoire : c'est que la Reine a eu pour son 
ministre un sentiment de la nature la plus tendre, 
qui a donné sur elle à Mazarin un suprême ascen- 
dant, et explique le prodige de son inviolable fidélité 

1. Sur la reine Anne, voyez M'"'' de CiiEVRErsE, particulièrement 
cliap. V, p. 201 et suiv. 



78 MADAME DE HAUTEFORT. 

au cardinal pendant tant d'années et au milieu des 
plus grands dangers. Sans doute d'autres causes con- 
coururent avec ce sentiment, son aversion pour les 
affaires, Tévidente incapacité des deux premiers ri- 
vaux de Mazarin, l'évêque de Beauvais et le duc de 
Beaufort, l'absence de M'"'' de Clievreuse en ces pre- 
miers moments décisifs, l'impossibilité de mettre d'a- 
bord Cbàteauneuf à la tête du gouvernement malgré 
Topposition de M. le Prince et surtout de sa femme, 
le respect de la volonté dernière de Louis XIII , les 
heureux débuts et les succès toujours croissants du 
cardinal jusqu'au commencement de la Fronde; mais 
selon nous ces diverses causes avaient elles-mêmes 
besoin d'un secret et plus puissant appui dans le cœur 
d'Anne d'Autriche. 

Oui, Anne d'Autriche a aimé Mazarin. Comment 
en douter devant le passage suivant des Mémoires du 
jeune Brienne^? 

« Peut-être, et je ne le désavoue pas, la Reine ac- 
corda-t-elle son estime au cardinal avec trop peu de 
ménagement. Quoiqu'il n'y eût sans doute en cela 
rien que d'innocent, le monde, qui sera toujours mé- 
chant, ne put s'enqjêcher d'en parler en des termes 
peu respectueux, et la licence alla si loin que chacun 
crut voir ce qui n'étoit pas, et que ceux même qui le 
croyoient le moins l'assuroient comme véritable. La 
galanterie de la Reine, s'il y en a eu, étoit tout spiri- 
tuelle-, elle étuit dans les mœurs, dans le caractère 

1. Mémoiros de Louis-Henri de Lonu'nie, rctiiitc de Biiemie, etc., 
publiés pour la iireuiière fois par M. Barrière, l'aris, IS'28, t. II, 
p. 39. 



CHAPITRE QUATRIÈME. 1643. 79 

espagnol, et tenoit de ces sortes d'amours qui n'in- 
spirent point de souillures; j'en puis au moins juger 
ainsi d'après ce que m'a raconté ma mère. La Reine 
avoit pour elle beaucoup de bonté, et ma mère, qui 
l'aimoit sincèrement, osa l'entretenir un jour de ces 
mauvais propos. Voici comment la chose se passa. 
G'étoit à l'époque où la faveur du cardinal auprès de 
la Reine éclatoit librement aux yeux de la cour, et 
quand le monde malin, comme j'ai déjà dit et ne 
puis trop répéter, faisoit le plus de bruit de leurs 
prétendues amours. M'"'' de Brienne s'étoit un soir 
recueillie, selon sa coutume, quelques instants dans 
l'oratoire de la Reine. Sa Majesté y entra sans l'aper- 
cevoir; elle avoit un chapelet dans une de ses mains, 
elle s'agenouilla, soupira, et parut tomber dans une 
méditation profonde. Un mouvement que fit ma mère 
la tira de sa rêverie : « Est-ce vous. M""' de Brienne? 
lui dit Sa Majesté. Venez, prions ensemble, nous 
serons mieux exaucées. » Quand la prière fut finie, 
ma mère, cette véritable amie, ou, pour parler plus 
respectueusement i cette servante fidèle, demanda 
permission à Sa Majesté de lui parler avec franchise 
de ce qu'on disoit d'elle et du cardinal. La bonne 
reine, en l'embrassant cordialement, lui permit de 
parler. Ma mère le fit alors avec tout le ménagement 
possible; mais comme elle ne déguisoit rien à la 
Reine de tout ce que la médisance publioit contre sa 
vertu, elle s'aperçut, sans en faire semblant, ainsi 
qu'elle me l'a dit elle-même après m'avoir engagé au 
secret, que plus d'une fois Sa Majesté rougit jusque 
dans le blanc des yeux; ce furent ses propres paroles. 



80 MADAME DE HAUTEFORT. 

Enfin, lorsqu'elle eut fini, la Reine, les yeux mouillés 
(le larmes, lai répondit : « Pourquoi, ma chère, ne 
nVas-tii pas dit cela plus tôt? Je l'avoue que je l'aime, 
et je puis même dire tendrement; mais l'afl"ection 
que je lui porte ne va pas jusqu'à l'amour, ou si elle 
y va sans que je le sache, mes sens n'y ont point de 
part, mon esprit seulement est charmé de la beauté 
de son esprit. Cela seroit-il criminel? Ne me flatte 
point; s'il y a même dans cet amour Tombre du 
péché, j'y renonce maintenant devant Dieu et devant 
les saints, dont les reliques reposent en cet oratoire. 
Je ne lui parlerai désormais, je t'assure, que des 
afl"aires de l'Élat, et romprai la conversation dès qu'il 
me parlera d'autre chose'.» Ma mère, qui éloit à 
genoux, lui prit la main, la haisa, la plaça près d'un 
reliquaire qu'elle venoit de prendre sur l'autel : 
« Jurez-moi, Madame, dit-elle, je vous en supplie, 
jurez-moi sur ces saintes reliques de tenir à jamais 
ce que vous venez de promettre à Dieu. — Je le jure, 
dit la Reine en posant sa main sur le reliquaire, et je 
prie Dieu de me punir si j'y sais le moindre mal-. — 
Ah! c'en est trop, reprit ma mère tout en pleurs. 
Dieu est juste, et sa bonté, n'en doutez pas. Madame, 
fera bientôt connoître votre innocence. » Elles se 

1. Le cardinal lui parlait donc d'autre chose. 

2. Voilà qui est bien fort et nous persuaderait tout à fait, si nous 
ne nous souvenions qu'en 1637, sortant de communier, Anne 
jura sur la sainte Eucharistie, qu'elle venait de recevoir, et sur le 
salut de son àme, qu'elle n'avait pas une seule fois écrit en 
Espagne, tandis que plus tard elle fit des aveux hion contraires 
à ses premiers serments. Voyez M"'* de Chevreuse, chapitre i""*", 
p. 52, etc. 



CHAPITRE QUATRIÈME. 1643. 81 

remirent ensuite à prier tout de nouveau, et celle 
dont j'ai su ce fait, (jue je n'ai point cru devoir taire 
à présent que la Reine a reçu dans le ciel la récom- 
pense de ses bonnes œuvres, m'a dit plusieurs fois 
qu'elles ne prièrent jamais l'une et l'autre de meil- 
leur cœur. Quand elles eurent achevé leur oraison, 
que cet incident prolongea plus que de coutume, 
M'"® de Brienne conjura la Reine de lui garder le 
secret. Sa Majesté le lui promit, et en effet elle ne 
s'est jamais aperçue que la Reine en ait parlé au 
cardinal; ce qui, à mon avis, est une grande preuve 
de son innocence. » 

Il nous faut avouer que, si cette grande preuve de 
la parfaite innocence des relations d'Anne d'Autriche 
et de Mazarin était seule, elle serait bien insuffisante, 
car dans les Carnets du cardinal nous trouvons bien 
des passages où il se plaint très-vivement que M"^ de 
Brienne tourmente la conscience de la Reine S ce 
qu'il n'a pu savoir que de la Reine elle-même. Ajou- 
tons bien vite, pour être impartial, que M""' de Che- 
vreuse, qui n'était pas prude assurément, s'exprima 
toujours avec doute sur le degré d'intimité d'Anne 
d'Autriche et de son ministre. « Elle m'a dit plusieurs 
fois, dit Retz^ que la Reine n'avoit le tempérament 
ni la vivacité de sa nation, qu'elle n'en tenoit que la 
coquetterie, mais qu'elle l'avoit au souverain degré... 
qu'elle lui avoit vu dès l'entrée de la régence une 

1. IV caruet, p. 59 : « M"''' di Briena e Liancurt daniio grandi 
assalti a Sua Maestà pur la dcvotionc. » 

2. Édlt. d'Amsterdam, 1731, t. II, p. 383 et 384, et dans l'cdit. de 
M. Aimé Champollion, p. 303. 



82 AfADAME DE HAUTEFORT. 

grande pente pour M. le cardinal, mais qu'elle n'avoit 
pu dëniéler jusqu'où cette pente l'avoit portée-, qu'il 
étoit vrai qu'elle avoit été chassée de la cour si tôt 
après, qu'elle n'avoit pas eu le temps d'y voir clair 
quand il y auroit eu quelque chose, qu'à son retour 
en France, après le siège de Paris, la Reine, dans les 
commencements, s'étoit tenue si couverte avec elle 
qu'elle n'avoit pu y rien pénétrer, que depuis qu'elle 
s'y étoit raccoutumée, elle lui avoit vu dans des mo- 
ments de ceitains airs qui avoient heaucoup de ceux 
qu'elle avoit autrefois avec Buckiiigham, qu'en d'au- 
tres elle avoit remarqué des circonstances qui lui 
laisoient juger qu'il n'y avoit entre eux qu'une liaison 
intime d'esprit, que l'une des plus considérables 
étoit la manière dont le cardinal vivoit avec elle, 
peu galante et même rude, ce qui toutefois, ajouta 
M™*' de Chevreuse, a deux sens, de l'humeur dont 
je connois la Reine ; c'est pourquoi je ne sais qu'en 
juger'. .. 

1. Rappelons que deux écrivains de notre temps dont l'opinion 
nous est considérable, l'exact lîditeur des Lettres du cardinal à la 
Reine, à la princesse Palatine, etc., et le savant auteur des Mémoiri-s 
sur M"'f de Sévigné, s'accordent à penser que Mazarin a été l'amant 
d'Anne d'Autriche. M. Ravenel se fonde sur des expressions em- 
ployées par Mazarin, très-vives il est vrai, mais qui dans la langue 
du xvii'^ siècle n'ont peut-t'tre pas toute la signification qu'il leur 
prête, d'autant plus que Mazarin, connaissant la coquetterie de la 
Reine, ne devait pas se faire faute de charger outre mesure, à la 
façon italienne, ses protestations de tendresse et de dévouement. 
Les arguments de M. Walckenacr approchent bien plus de la certi- 
tude. Le principal est une lettre de la Reine à Mazarin, jusqu'alors 
inédite; voyez les Mémoires sur jTi'"« de Sévigné, IIP partie, p. 471. 
Nous devons dire que nous connaissons plusieurs autres lettres 



CHAPITRE QUATRIÈME. 1643. 83 

Sans poursuivre cette discussion délicate, revenons 
à 16Zj3 et à M'"-^ de Hautefort. 

M""" de Hautefort aurait pu se résigner au cliange- 
ment politique de la Reine; elle ne se résigna point 
à l'abandon de leurs anciennes et communes ami- 
tiés. Nous l'avons déjà dit : elle n'avait point de sys- 
tème sur les affaires d'État; toute sa politique était 
dans son cœur, dans sa fierté, dans sa délicatesse. 
En se donnant à la Reine aux jours du malheur, elle 

d'Anne d'Autriche, qui sont bien fortes aussi et qui semblent em- 
porter la balance. On en pourra juger par les passages suivants 
(BiBLioTHÏîQUE NATIONALE, Boîtes clu Sciint-Espnt , lettres inédites et 
autogi-aphes d'Anne à Mazarin) : k Dimanche au soir (vraisembla- 
blement de la fin de l'année 1652). Je n'ai garde de vous rien 
demander (pour le retour du cardinal), puisque vous savez bien que 
le service du Roi m'est bien plus cher que ma satisfaction ; mais je 
ne puis m'empescher de vous dire que je crois que, quand on a de 
l'amitié, la vue de ceux que Ton aime n'est pas désagréable, quand 
ce ne seroit que pour quelques heures. J'ai bien peur que l'amitié 
de l'armée (où était alors Mazarin) ne soit plus grande que toutes 
les autres. Tout cela ne m'empeschera pas de vous prier d'embras- 
ser de ma part notre ancien ami (Louis XIV) et de croire que je 
serai toujours celle que je dois, quoi qui arrive. » — Lettre du 
26 janvier IG53 : « Je ne sais plus quand je .dois attendre votre 
retour, puisqu'il se présente tous les jours des obstacles pour l'em- 
pescher. Tout ce que je vous puis dire est que je m'ennuie fort, et 
supporte ce retardement avec beaucoup d'impatience, et si 16 (Ma- 
zarin) savoit tout ce que je souffre sur ce sujet, je suis assuré qu'il 
en seroit touché. Je le suis si fort en ce moment que je n'ai pas lu 
force d'escrire longtemps ni ne sais pas trop bien ce que je dis. J'ai 
reçu de vos lettres tous les jours, et sans cela je ne sais ce qui arri- 
veroit. Continuez à m'en escrire aussi souvent, puisque vous me 
donnez du soulagement dans l'état où je suis. (Ici deux chiffres que 
nous traduisons par ces mots : Je serai à vous) jusques au dernier 
soupir. Adieu, je n'en puis plus. » — Lettre du 29 janvier 1653 : 
« ... (Anne) est plus que jamais mf:me chose que... (Mazarin). » Voyez 

^APPE^DICE. 



84 MADAME DE HAUTEFORT. 

s'était liée avec tous ceux qui avaient soulïert pour la 
même cause ; il était donc bien naturel qu'en reve- 
nant à la cour, en 1643, elle entrât dans leurs intérêts 
et s'imaginât qu'ils allaient recevoir comme elle le 
prix de leur dévouement. Comment aurait-elle rompu 
avec eux? C'eût été rompre avec tout le passé de sa 
vie, avec toutes ses habitudes, avec tous ses senti- 
ments, et pour ainsi dire avec elle-même. L'honneur 
lui en interdisait la seule pensée, et l'honneur était 
tout pour M""" de Hautefort. Elle aimait la cour, l'é- 
clat, la magnificence; mais elle aimait encore plus la 
gloire; elle avait ce soin passionné de la considéra- 
tion qui fait fuir la moindre apparence d'une lâcheté 
et d'une bassesse. Et quand la généreuse fille vit peu 
à peu, non-seulement tous les anciens plans de la 
Reine abandonnés, mais ses plus vieux, ses plus 
fidèles amis tenus dans l'ombre, puis disgraciés, puis 
proscrits et contraints de reprendre le chemin de la 
prison et de l'exil, elle ne consentit point à passer 
du côté de la fortune; elle prit parti encore une fois 
pour les oppriniés du jour, parla leur langage, ac- 
cepta leurs dangers, et regarda en face le nouveau 
Richelieu triomphant. Elle eut tort sans doute aux 
yeux de la raison d'État; mais quelle femme, si ce 
nom est encore celui de la générosité et de la déli- 
catesse, quel honnête homme même osera la blâmer? 
Qui ne s'inclinera avec respect devant cette belle et 
noble créature qui, après avoir pendant douze années 
servi héroïquement sa maîtresse, et pour elle dédai- 
gné l'amour d'un roi et les brillantes promesses d'un 
minislic luut-jMiissant, an niomeiil où elle a droit 



CHAPITRE QUATRIÈME. 1643. 85 

d'espérer le terme de ses longues épreuves, où elle 
va connaître enfin la faveur, la puissance, la gran- 
deur, que sa jeune ambition avait rêvées, assurer 
son avenir et faire quelque grand établissement digne 
d'elle, foule aux pieds tous ces avantages, et sans au- 
cune intrigue, sans aucune arrière-pensée, se préci- 
pite au-devant d'une nouvelle et irrévocable disgrâce 
plutôt que de manquer à ce que lui commandait 
l'honneur ? 

Un autre motif encore, d'une puissance irrésistible 
sur un cœur tel que le sien, la jeta dans une opposi- 
tion de plus en plus vive : nous voulons dire la liaison 
apparente ou réelle de la Reine et de Mazarin. Pure 
comme la lumière, en vain son incomparable beauté 
lui avait fait mille adorateurs, les plus hardis avaient 
à peine osé se déclarer, et l'amitié de la Reine, avec 
le commerce de leurs saintes amies du Val-de-Grâce 
et des Carmélites, lui avait suffi. Elle s'était attachée 
à Anne d'Autriche, parce qu'au charme du malheur 
Anne joignait à ses yeux celui d'une vertu méconnue; 
et maintenant elle la voyait, presque sur le déclin de 
l'âge, sacrifier au moins sa réputation à Mazarin ; or, 
nous l'avons vu, la réputation lui était chère presque 
à l'égal de la vertu, et elle tenait à celle de la Reine 
comme à la sienne. Elle souffrait impatiemment le 
bruit qui se répandait, comme s'il l'eût atteinte 
elle-même. Ajoutez que, pendant les trois années 
de solitude qu'elle venait de passer auprès du Mans, 
toute sa force contre les voix secrètes de son cœur, 
dans l'entier épanouissement de sa jeunesse et de sa 
beauté, avait été une piété sincère et sérieuse, portée 



86 MADAME DE HAUTEFORT. 

jusqu'à une austérité un peu exaltée; en un mot, 
M""^ de Hautefort, à vingt-sept ans, était dévote. Elle 
rougissait donc à la fois et frémissait de l'injurieuse 
accusation qui s'élevait contre la Reine, et que sem- 
blaient autoriser ces conférences du soir, prolongées 
souvent jusqu'au milieu de la nuit, où Alazarin restait 
seul avec la Régenle, sous prétexte de l'instruire des 
affaires de l'État. Pour M""^ de Hautefort, les affaires 
de l'État étaient bien peu de chose devant le salut 
éternel de la Reine, et même devant l'opinion des 
hommes. Elle croyait la religion et la gloire, ces 
deux idoles de son cœur, intéressées dans la simple 
apparence, et l'apparence au moins était contre Anne 
d'Autriche. 

Pour s'accommoder de ces mœurs nouvelles, il eût 
fallu que M""" de Hautefort eût été une dame d'atours 
ordinaire, faisant son service sans trop s'inquiéter de 
la conduite de sa maîtresse, comme l'honnête et dis- 
crète M'"*" de Motteville, que le triomphe de Mazarin 
choqua d'abord presque autant que sa compagne, 
mais qui, avertie par la Reine, se soumit sans bas- 
sesse et finit par se condamner à un silence prudent. 
M'"'' de Hautefort pouvait elle se réduire h ce rôle ? 
N'était-elle à Anne d'Autiichc qu'une dame d'atours? 
N'était-elle pas son amie devant Dieu et devant les 
hommes, et n'avait-elle point envers elle les droits et 
les devoirs d'une amitié chrétienne? Les nobles reli- 
gieuses du Val-de-Grâce, des Carmélites et des Filles- 
Sainte-Marie la pressaient de se joindre à elles, h 
M""" de Sénecé, à M""' de Maignelai, au père de Gondi, 
à l'évêque de Lisieux, au père Vincent. Tous ses 



CHAPITRE (JUAÏRIEME. 1643. 87 

instincts d'honneur et de dignité, tous les principes 
du solide christianisme dont elle faisait profession, 
se révoltaient à la seule idée de cfevoir sa fortune, les 
faveurs que lui voulaient prodiguer la Reine et Ma- 
zarin, à une connivence criminelle ou à un lâche 
silence. Elle préférait mille fois la pauvreté, la soli- 
tude, une cellule dans un couvent à côté de M"'' de 
La Fayette, à la moindre complaisance de ce genre; 
en sorte que sa sincère affection, sa vertu, sa religion, 
lui inspirèrent d'avertir Anne d'Autriche, d'essayer 
de la sauver, dût-elle elle-même se perdre, et de dis- 
puter le cœur de sa royale amie au heau et heureux 
cardinal. 

Enfin, nous n'écrivons pas ici un panégyrique ou 
un roman, nous étudions l'humanité dans l'histoire; 
nous cherchons à la voir et nous la présentons sans 
fard et sans voile. Disons-le donc, Marie de Hautefort 
est assurément une des femmes du xv!!"" siècle qui ont 
porté le plus loin la grandeur des sentiments, encore 
relevée par l'esprit et par la heauté; mais nous ne la 
donnons pas pour une personne parfaite. Loin de là, 
comme on dit, elle avait les défauts de ses qualités. 
Le trait principal de son caractère était l'honneur, la 
fierté, la générosité, le courage; mais, selon l'instinct 
de sa race et l'humeur de son pays, au lieu d'attendre 
le danger, elle se plaisait à le braver. Elle était d'une 
sincérité et d'une droiture admirables, mais elle n'en 
faisait pas toujours l'usage le plus respectueux. Sa 
bonté était inépuisable; mais elle oubliait quelquefois 
d'y joindre la douceur, quand il ne s'agissait point 
des malheureux et des faibles. Sa vivacité, si char- 



88 MADAME DE HAUTEFORT. 

mante dans les occasions ordinaires, pouvait dégé- 
nérer en une sorte de généreux emportement, lors- 
qu'elle croyait la justice ou l'honneur en jeu. Sa fine 
plaisanterie, si goûtée à l'hôtel de Rambouillet, si 
célébrée par tous les beaux esprits, pouvait avoir sa 
pointe d'amertume, si quelque irritation se glissait 
dans son âme, ainsi qu'il a paru dans la lettre 
qu'elle écrivit à la Reine, en 1639 ou 16/jO, en faveur 
de M"*^ de Chémerault. C'était à la fois une glorieuse 
et une précieuse, visant toujours au délicat et au 
grand, et tournant un peu à l'oulré et au roma- 
nesque, comme M""' de Longue^ille et les héroïnes 
de Corneille. 

Ainsi faite, Mazarin n'était pas l'homme qui la pou- 
vait séduire. Jusqu'à un certain point, elle pouvait 
admirer Richelieu en le détestant, car sa tyrannie 
n'était assurément pas sans grandeur, même aux 
yeux les moins exercés, tandis que Mazarin n'avait 
aucune des qualités auxquelles M'"'= de Ilautefort 
était sensible. Incapable d'apprécier son génie poli- 
tique, sa profonde connaissance de toutes les cours 
de r Europe et des intérêts des diflérents États, sa 
merveilleuse intelligence dans les petites comme dans 
les grandes choses, sa vigilance et son application 
infatigable, et ce qu'il y avait d'original dans la situa- 
tion de cet étranger, arrivé au pouvoir i)ar la faveur 
de l'implacable persécuteur de la Reine, s'y mainte- 
nant par la faveur inattendue de cette même reine 
et luttant presque seul contre une coalition formi- 
dable, M""' de Hautefort ne voyait guère dans Mazarin 
que ses défauts, comme firent plus lard M"" de Lon- 



CHAPITRE gUATKlEMli. I(i43. sy 

gueville, Retz et Gondé lui-même. Celte qualité d'é- 
tranger, qui sonnait mal à des oreilles i'rançaiscs, 
l'appui même de la Reine, qui rappelait le maréclial 
d'Ancre, ce jargon italien, cette politesse exagérée et 
sans dignité, le perpétuel mensonge de ses pro- 
messes, les artifices auxquels il était bien forcé d'a- 
voir recours, le trafic de tous les emplois même les 
plus saints, ses manœuvres souterraines, sa police 
partout présente , les sacrifices même qu'il savait 
faire aux circonstances, et qui semblaient trahir une 
âme médiocre, avant qu'on l'eût vu inéfjranlable dans 
le danger et tout aussi ferme à soutenir les tempêtes 
qu'habile à les conjurer, tout cela repoussait au 
lieu d'attirer M""^^ de Hautefort, et Mazarin n'était 
pour elle qu'un continuateur adroit de Richelieu. Le 
premier cardinal avait gouverné par la terreur, le 
second entreprenait de gouverner par la corruption. 
Ce n'était point là le héros que sa noble imagi- 
nation avait rêvé et qu'elle eût pu pardonner à la 
Reine. 

Pour toutes ces raisons, M^" de Hautefort se déclara 
d'assez bonne heure contre xMazarin, et elle employa 
contre lui tout ce qu'elle avait retenu d'ascendant 
sur Anne d'Autriche, les droits d'un dévouement 
éprouvé, le crédit que lui donnait sa charge, l'auto- 
rité de sa vertu, les ressources de son esprit, le pres- 
tige de sa beauté, la fermeté et la hardiesse de son 
caractère. 

Rappelée à la cour le 17 mai 16/|3, M™*' de Hautefort 
y trouva d'abord les proscrits de la veille dévenus les 
favoris du jour. Anne d'Autriche n'était pas encore 



90 MADAME DE HAUTEFORT. 

changée, elle appartenait encore à son ancien parti : 
elle lui avait ouvert le conseil, livré la cour, le parle- 
ment, l'Église; elle lui prodiguait tous les emplois; 
elle avait seulement gardé Mazarin à cause de sa ca- 
pacité incontestée, et, pour ainsi dire, en attendant 
que celui qui possédait alors toute sa confiance, son 
grand aumônier, Potier, évéque de Beauvais\ eût 
appris l'art de gouverner; elle ne se doutait pas 
qu'un seul homme, à grand'peine maintenu, pré- 
vaudrait peu à peu sur tout le reste, et avec le temps 
lui ferait oublier tous ses desseins et tous ses amis. 
M""' de Hautefort fut quelque temps tout aussi bien 
avec la Reine qu'elle l'avait jamais été. Elle reprit 
l'ancienne familiarité et cette liberté de langage 
qu'autrefois Anne tolérait, encourageait même. Mais 
Anne n'était plus une reine disgraciée, reléguée dans 
un coin de Louvre, à peine entourée de quelques 
serviteurs fidèles auxquels elle confiait toutes ses 
pensées, et qui vivaient avec elle dans le commerce 
le plus intime. Elle était souveraine et régente, en 
spectacle à la France et à l'Europe, et le premier mi- 
nistre ne tarda pas à lui dire que, sa situation étant 
changée, il lui fallait aussi changer de manières, 
faire un peu sentir la majesté royale, et mettre dou- 
cement un terme à des habitudes incompatibles avec 
sa condition présente. Sans cesse il lui représentait 
qu'en souffrant la familiarité elle ôtait le respect, et 

1. Frère du président de Novion. Il avait été très-fidèle à Anne 
d'Autriche pendant les mauvais jours, et elle avait d'abord pensé à 
lui pour en faire un cardinal et un premier ministre. Voyez M""' de 
Motteville, t. I, etc. 



CHAPITRE QUATRliîME. 1643. [)] 

que le respect, surtout en P'raiice, était la sauvegartlc 
de l'autorité*. Son véritable objet était de séparer 
insensiblement la Reine d'amis et de confidents trop 
intimes, et de devenir lui-même son premier confi- 
dent et son premier ami, sachant très-bien qu'il en 
faut toujours un à une femme, fût-elle assise sur un 
trône. II se défiait beaucoup de cette belle et vive 
dame d'atours, qui avait tout fait pour sa maîtresse, 
et à qui celle-ci permettait tout. M""' de Hautefort 
avait l'habitude et le piivilége de rester seule avec 
la Reine quand tout le monde s'était retiré, et 
qu'Anne d'Autriche était passée dans son oratoire 
ou même s'était mise au lit. Le soupçonneux et 
pénétrant Mazarin redoutait avec raison ces derniers 
et intimes entretiens où U'"" de Hautefort pouvait 
dire bien des choses à une maîtresse bonne et facile 
qui l'aimait et qu'elle aimait. Il conjura la Reine 
de faire à la dignité royale le sacrifice de celte 
familiarité excessive, et peu à peu il réussit à la 
persuader. 



1. Vie imprimée : <( Le cardinal Mazarin persuada à la Reine qu'il 
falloit garder plus de gravité dans l'état de sa régence, et ôter, au- 
tant qu'elle pourroit, les airs de familiarité qu'elle avoit donnés 
auprès d'elle à ses amis et à ses créatures. » — H'" carnet, p. 10 : 
« Procuri clie insensibilmente li Francesi non li perdino il rispetto.» 
Ibid., p. 35 : « La Regina si facci conservar il rispetto dà principio, 
li Francesi facendo di natura loro questi passi, quando se li permette 
di metter un piede. Si ricordi con che veneratione era trattata la 
regina madré. » Ibid., p. 35 : « Ogniuno entra quando S. M. è in 
letto, e pure non dovrebbe entrarvi che tre o quatro persone. S. M. 
facendo generalmente le grazie farà che nessuno la stimerà, puol 
prender qualche cosa in ciù dell' uso e ministri di Spagna. » 



92 MADAME DE HAUTEFORT 

Ln soir', M""" de Hautefort restait comme à son 
ojdinaire auprès de la Reine, qui s'était coucliéc ; 
toutes les personnes admises aux dernières heures 
de la soirée se retiraient; une femme de service vint 
lui dire : « Madame, il faut sortir aussi, s'il vous 
plaît, n M"" de Hautefort se mit à rire, croyant qu'elle 
se trompait, et lui dit : « Cet ordre n'est pas donné 
pour moi. » La femme de chambre lui répondit 
que personne n'était excepté; et AI'"" de Hautefort, 
voyant que la Reine entendait de son lit tout cela 
sans dire un mol, comprit que les anciens jours 
étaient passés, et qu'un autre était plus puissant 
qu'elle sur le cœur d'Anne d'Autriche. Ici commença 
la lutte ouverte de l'ancienne favorite et du favori 
nouveau, où l'un et l'autre employèrent toutes leurs 
armes et les qualités les plus différentes, celui-ci 
l'insinuation, l'adresse, la patience, la raison d'État, 
ne se précipitant jamais, mais avançant toujours ; 
celle-là une droiture inflexible, la séduction d'une 
amitié vraie et désintéressée, la tendresse tour à tour 
et l'énergie, l'opinion des gens de bien, la voix de la 
religion, admirable jusque dans ses fautes et empor- 
tant dans sa défaite le respect universel. 

Selon sa coutume, avant de faire la guerre à M""" de 
Hautefort, Mazarin s'efforça de la gagner : il savait 
l'affection que lui portait la Reine, et combien elle 
pouvait le servir ou lui nuirez Mais M""' de Haute- 

1. Vio imprimée, et Mémoires de La Porte. 

2. Jl paraît c[iio Mazarii) avait d'abord soiiRé de faire de M"" de 
Hautefort son intermédiaire auprès de la Reine pour tout ce qui 
regarderait les besoins d'argent. I'"" Carnet, p. lOG et 107 : « '23 mag- 



CHAPITRE QUATRIÈME. 1643. 93 

fort se gouvernait par des pensées devant lesquelles 
échoua toute l'habileté de Mazarin, comme avait déjà 
fait celle de Richelieu. Elle demeura fidèle à ses amis 
et à sa cause. Anne d'Autriche aussi prit la peine de 
lui expliquer les raisons qui lui faisaient maintenir 
Mazarin au ministère, ses talents indubitables, l'ex- 
trême difficulté d'un meilleur choix, et la dépendance 
forcée où il était d'elle, n'ayant en France ni famille, 
ni parti, ni aucun intérêt particulier*. A toutes ces 
raisons, M'"*^ de Hautefort ne manquait pas de ré- 
ponses bonnes ou mauvaises : que la France n'était 
pas dépourvue d'hommes d'État, sans qu'on eût be- 
soin d'avoir recours à un étranger; qu'elle n'avait pas 
essayé de M. de Chàteauneuf, dont la renommée était 
si grande; qu'on ne changeait pas honorablement de 
parti du jour au lendemain ; et qu'après s'être déclarée 



gio Sua Maestà havrà un avviso di cinque cento mila lire, et io 

desidero esser suo thesoriere segreto. Si potrà far per Otfort. » Il 
reconnut bientôt combien il s'était trompé. IP Carnet, p. 12 : « Otfort 
parlatomi con poca volontà. » 

1. M""= de Motteville, t. I, p, 107 : « Il fit (le cardinal) tout son 
possible pour acquérir l'amitié de M""= de Hautefort, comme la plus 
utile à son établissement, car elle paroissoit posséder fortement 
l'inclination de la Reine. Mais il ne put réussir dans son dessein. 
La Reine même en parla à cette dame et lui dit les raisons qu'elle 
avoit de le vouloir élever au premier rang du ministère, qui étoient 
l'opinion de sa capacité, son désintéressement étant étranger, et la 
croyance qu'elle avoit que n'ayant nulle cabale en France ni d'autres 
intérêts que ceux de l'État, elle en seroit mieux servie. Elle lui dit 
encore qu'elle croyoit qu'il soutiendroit mieux les siens entre 
Monsieur et M. le prince que ceux qui par leurs liaisons avoient eu 
de l'affection ou de l'opposition pour l'un ou pour l'autre de ces 
deux princes. Ces bonnes raisons ne purent rien gagner sur un 
esprit aussi attache à son sens qu'étoit le sien. » 



'Ji MADAME DE HAUTE FOR T. 

contre Richelieu à la face du monde entier, elle ne 
pouvait, sans se condamner elle-même, continuer 
son système et maintenir ses créatures. Elle ne crai- 
gnait pas d'ajouter, sous un air de badinage, que le 
cardinal était encore bien jeune, et dans les commen- 
cements, la Reine répondait sur le même ton qu'il 
était d'un pays où Ton n'aimait pas les femmes, et 
que de ce côté-là elle n'avait rien à craindre ^ 

Mais bientôt les badinages firent place à des dis- 
cours sérieux. A mesure que la faveur de Mazarin 
augmenta, et que les fameuses conférences du soir se 
prolongèrent et se multiplièrent. M"" de Hautefort 
s'engagea de plus en plus dans l'espèce de ligue qui 
se forma contre le cardinal. L'ancien parti de la reine 
Anne était devenu le parti des Importants*. Les Im- 
portants se divisaient en deux factions bien distinctes, 
momentanément réunies par un inléi-êt commun, les 
politiques et les dévots. Les dévols servaient d'instru- 
ments aux politiques. Ceux-ci, après quelques efforts 
infructueux, s'élaient presque retirés de la scène, 
méditant dans l'ombre de redoutables projets, et 
laissant agir sur l'esprit et sur le cœur de la Reine 
les dévots et les dévotes. L'évècpie de Beauvais, qui 
voulait succéder à Mazarin, et ne se doutait pas qu'il 
travaillait pour les Vendôme et pour Glu\teauneuf, 

1. Mémoires de La Porte (CoUect. Petitot), p. 400: « Un jour, 
comme M"" de Hautefort lui disoit que le cardinal étoit encore bien 
jeune pour qu'il ne se fît point de mauvais discours d'elle et de lui, 
Sa Majesté lui répondit qu'il n'ainioit point les femmes, qu'il étoit 
d'un pays à avoir des inclinations d'une autre nature. » 

2. Sur les Importants, voyez La Jeunessk dk M"" ok Lo\GUtviLLt, 
chap. m, et surtout M""' de Chkvrelse, chap. v et vi. 



CHAPITRE QUATRIÈME. 1643. 95 

excité par Tévêque de Limoges, l'oncle de M"'^' de La 
Fayette, employait contre Mazarin auprès d'Anne 
d'Autriche les plus vénérés personnages, Emmanuel 
de Gondi, autrefois général des galères, maintenant 
prêtre de l'Oratoire, le père du duc de Retz et du cé- 
lèbre coadjuteur ; le vertueux et hardi Gospéan, évêque 
de Lisieux, et le père Vincent, chef des pères des 
missions, qui devait être un jour saint Vincent de Paul. 
Les couvents étaient entrés dans la pieuse cabale, et 
la Reine n'allait pas aux Carmélites, au Val-de-Gràce, 
aux Filles de Sainte-Marie, sans entendre d'incroyables 
discours, qui troublaient sa conscience et lui lais- 
saient de douloureux souvenirs que Mazarin avait 
peine à dissipera L'évoque de Reauvais s'était d'abord 
adressé à la marquise de Sénecé, première dame 
d'honneur et gouvernante des enfants de France. 
M'"'' de Sénecé, qui sortait de la maison de La Roche- 
foucauld et par son mariage était entrée dans celle de 
Reaufremont^ avait autrefois succédé à M'"*' de Che- 
vreuse dans la charge éminente de surintendante 
de la maison de la Reine. Son loyal attachement à 
sa maîtresse et la hauteur de son caractère avaient 
déplu assez vite à Richelieu, qui l'avait écartée et 
avait mis à sa place M. et M'"'^ de Rrassac. Celle-ci 
était une « dame de grand mérite, dit M""" de Motte- 

1. On en peut juger par ce passage des carnets. Carnet III, 
p. (5 : (i La superiora délie Carmélite parlô contra me. Sua Maestà 
pianse, e disse che se 11 si parlava più di sirail cosa, non vi tor- 
nerebbe. » 

2. Henri de Beaufremont, marquis de Sénecé, joua un certain rôle 
dans les États généraux de 1614, et mourut en 1622, à l'âge de 
quarante-quatre ans, d'une blessure reçue au siège de Royan. 



96 MADAME DE HAUTEFORT. 

ville \ savante, modeste, vertueuse;» elle s'acquitta 
fort bien de son emploi sans intrigues d'aucune sorte, 
gardant, ainsi que son mari, une exacte fidélité à la 
Reine à la fois et au cardinal. Quand Anne d'Autriche 
avait eu un fils, Richelieu avait fait nommer gouver- 
nante, comme nous l'avons dit, W' de Lansac, sœur 
de 1)1'"*= de Sablé, qui, fière de la protection du car- 
dinal, le prit assez haut avec la Reine et la blessa. 
Après la mort de Richelieu tout changea de face, et 
l'intérieur d'Anne d'Autriche fut renouvelé comme le 
reste. La Reine renvoya M""" de Lansac ; et M""'' de 
Sénecé, sortie avec éclat de sa longue disgrAce, devint 
gouvernante des enfants de France. La Reine aurait 
bien désiré garder M'"'" de Rrassac pour sa première 
dame d'honneur, et elle céda à regret aux instances de 
M"'*" de Séneçé, qui, en acceptant la nouvelle charge 
qu'on lui offrait, redemanda aussi l'ancienne, et se 
trouva ainsi pourvue des deux emplois les plus élevés 
de la cour. Elle se fit même donner pour auxiliaire 
et pour survivante sa fille, la comtesse de Flciv. 
Entêtée de sa naissance, « le nom de La Rochefou- 
cauld seulement à prononcer lui donnait une joie 
extrême-. » Elle aspirait à gouverner la Reine; elle 
avait de grandes prétentions pour son gendre le 
cnmlo de Fleix, de l'illustre maison de Foix, pour 
son parent l'évêqne de Limoges, et son impétueuse 
vanité^ soutfrait impatiemment la domination d'une 



I. T. 1, p. 159, 

± M"" de Motteville, t. I, p. 161. 

:}. Expression de M'"» de Motteville, ibid. 



CHAPITRE QUATRIÈME. 1643. 97 

créature de Richelieu. Elle apprenait au jeune roi à 
détester la mémoire du cardinal, et elle poussait la 
haine jusqu'à insulter son portraits Accompagnant 
Anne d'Autriche dans ses visites aux Carmélites, au 
Val-de-Grâce , aux Filles-Sainte-Marie, elle excitait 
les bonnes religieuses à lui parler au nom de sa ré- 
putation et de son salut"-. Elle était de la hgue du 
père de Gondi, du père Vincent, de l'évêque de Li- 
sieux. Elle travailla pour Châteauneuf, puis pour de 
Noyers, ancien ministre de Louis XIII, actif, labo- 
rieux, capable, qui de plus afïectait une dévotion 
profonde, et se recommandait de l'appui des Jésuites, 
des couvents, du père Vincent, et de la mère Jeanne, 
la carmélite, si puissante auprès de la Reine ^ L'é- 
vêque de Reauvais voyant donc M™*' de Sénecé si 
animée la conjura d'être leur interprète auprès 
d'Anne d'Autriche et de l'avertir du mauvais effet 
que faisaient sur les honnêtes gens ses longues et 
perpétuelles conférences avec Mazarin\ Mais M""^ la 

t. IIP Carnet, p. 32 : « A Chalioto (Chaillot), Senese disse videiido 
il ritratto del cardinale : Eccolà quel cane ; e il re disse : Date mi 
una balestra per tirarli. » 

2. Ibid., p. 30 : « M™' di Senese e Otfort hanno fatto grandissimi 
sforzi con la madré Angelica, figlia di M. di Vandomo, perche par- 
lasse à S. Maestà contre di me. » 

3. IV* Carnet, p. I : « Che M. di Noyers viene con gran disegni, 
c clie sotto pretesto di render conte à S. M. dei bastimenti, li trat- 
tarà di cose clie saranno capaci di farli prender gran risolutioni. 
Prétende haver tutta la casa di S. M. per lui, li Jesiiiti, li monaste- 
rii, li devoti, e particolarmente M. Vincent. » — « Visita di M. di 
Noyers dà M'"' di Senese, Limoges. » V carnet, p. 96 : « M"" di 
Senese più alterata che mai. De Noyers la consiglia e tutta questa 
caballa ha cattivissima volontà. » 

4. C'est Mazarin lui-même qui nous l'apprend, IP Carnet, p. 105 : 



98 MADA^IE DE HAUTEFORT. 

gouvernante s'était trop bien dédommagée de sa pre- 
mière disgrâce pour chercher une disgrâce nouvelle, 
et son ambition immodérée pour elle et pour les 
siens ne l'empêchait pas de ménager habilement les 
apparences. Elle trouva plus sûr de rester dans l'om- 
bre de ses pieuses intrigues, et n'osa pas se com- 
mettre ouvertement avec le premier ministre. Il fallait 
une âme tout autrement désintéressée ponr se charger 
d'une mission aussi périlleuse, et M'"« de Sénecé la 
renvoya à M""' de Hautefort. 

L'intrépide et noble femme l'accepta comme de 
son côté l'avait acceptée Cospéan, et elle parla avec 
autant de force que le digne évêque'. Elle n'eut pas 
un autre succès. « Anne d'Autriche, dit un homme 
qui la connaissait bien^ étoit facile à persuader : elle 



« Bovè (l'évoque de Beauvais) a Senese di parlai" a S. M. perche non 
mi vedesse cosi sovente per sua riputazione. » 

1. Mémoires de La Porte, p. '^06 : « Ses serviteurs (de la Reine) 
qui la voyoient courir à sa perte curent recours à M""' de Haute- 
fort parce qu'il ny avait personne à la cour qui dût être mieux 
dans son esprit qu'elle, tant par ses services que par sa vertu. 
M""^ de Senecey fut de ce nombre, et beaucoup d'autres qui étoient 
bien aises qu'elle cassât la glace et dit librement toutes choses à la 
Reine. Elle qui n'en disoit que trop pour le peu que cela servoit, se 
piquant de générosité , voulut servir la Reine en dépit d'elle. » 
II" carnet, p. 31) : « È publico che chi vuol far dire qualche cosa libe- 
ramente alla regina si addirizza a Otfort e a S. Luis (M"'' de Saint- 
Louis, une des plus anciennes filles d'honneur de la Reine). » 
IIP carnet, page 83 : » Che si fanno continue assemblée contre di 
me dà Senese, Otfort, S. Luis. » Ibid., p. 92 et 93 : « Che Otfort 
con Senese et tutta la casa délia Regina cra contro di me e per Cha- 
tonof, e che io con tutta l'affectionc délia Regina avrei fatto assai se 
mi fosse conscrvato questo anno. -> 

'2. Ibid., p. 335. 



CllAPlTiib: QUATRIEME. 1643. yy 

n'avoit de fernietë que pour les choses qu'elle affec- 
lionnoite\li'aordinairemenL » El elle en était venue à 
allectionner extraordinai rement Mazarin. De quelque 
nature que fût cette affection, elle résista à tout, à 
sa piété même, qui était extrême et effrayait tant le 
cardinal. Les alarmes vives et profondes qu'il laisse 
paraître dans ses Carnets nous peuvent donner une 
idée de la puissance du parti dévot sur la Régente. 
Parmi les hommes, celui que Mazarin craignait le 
plus était le vertueux évêque de Lisieux ; il avait ré- 
solu de l'éloigner à tout prix, et comme M'"'' de Hau- 
tefort était de toutes les dévotes de l'intérieur de la 
Reine la plus sincère, la plus hardie, la plus accré- 
ditée, après avoir fait d'inutiles efforts pour la mettre 
de son côté, il se décida à ne rien négliger pour la 
perdre. 

Il ne pouvait lui reprocher son ambition, car elle 
ne demandait rien, accuser sa politique, puisqu'elle 
n'avait à cet égard aucune prétention, encore bien 
moins mettre en doute un dévouement dont elle avait 
donné tant de preuves-, habilement il l'attaqua par 
son côté vulnérable : il se plaignit de sa hauteur et 
de la liberté trop peu respectueuse de son langage; 
il renouvela la manœuvre bien vulgaire, mais tou- 
jours sûre, que Richelieu avait jadis employée avec 
succès auprès de Louis XIII : il flt parvenir aux 
oreilles de la Reine, en les exagérant, les propos qui 
échappaient à M"'*^ de Hautefort. Anne d'Autriche, 
qui n'avait pas déjà été très charmée des libres dis- 
cours que lui tenait sa dame d'atours, l'excusait un 
peu dans la pensée que ces discours ne s'adressaient 



100 MADAME DE HAUTEFORT. 

qu'à elle; mais un blâme public l'ofiensa et l'iriila. 
Mazarin eut grand soin d'entretenir cette irritation, 
que M""' de llautefort ne s'appliqua pas à désarmer, 
et elle apprit bientôt à ses dépens combien était 
vraie et profonde la maxime du cardinal : Qui a le 
cœur a tout, qui n'a pas le cœur n'a rien. Elle perdit 
le cœur de la Reine, et ne se soutint plus que par le 
souvenir de ses anciens services, par les nombi-eux 
et puissants amis qu'elle avait à la cour et qui la dé- 
fendaient hautement. 

M""* de Hautefort, en effet, n'était pas seulement 
l'idole des Importants et du parti des saints ; elle 
était adorée de toute la cour, des plus petits et des 
plus grands, n'étant jalouse de personne, obligeante 
et même affectueuse à tout le monde. Ne demandant 
rien pour elle-même, elle demandait volontiers pour 
les autres, et c'était à elle que cbacun s'adressait pour 
obtenir quelque grâce. Plus tard, sa charité et sa 
bienfaisance se déployèrent avec éclat; mais déjà 
à cette époque de sa vie elle était libérale bien au 
delà de sa très-médiocre fortune. Elle cédait géné- 
reusement aux femmes de la Reine tous les menus 
proiits de sa chargea La Porte, devenu valet de 
cbambre du Roi et une sorte de personnage, lui 
était à ce point dévoué que pour elle, dit .Mazarin-, 



1. Vie imprimée : « Tous les nieul)les et les habits de la Heine qui 
dévoient être à M""' de llautefort, à cause de sa charge de dame 
d'atours, elle les donnoit tous aux femmes de la reine, malgré 
M'"" de La Flotte, qui y avoit part aussi bien qu'elle, et qui n'éloit 
pas d'une humeur si libérale que M""' de llautefort. » 

2. IV"' Carnet, p. C7 : « Si tagliarebbe le venc per Otfort. » 



CHAPITRE QUATRIÈME. 1643. 101 

il se serait coupé les veines. Sa beauté aussi était une 
puissance dont elle n'abusait pas, mais qui lui 
faisait bien des serviteurs. Qui aurait pu s'empêcher 
d'aimer une créature aussi belle, aussi pure, aussi 
bonne! Il n'y avait pas jusqu'au petit roi, alors âgé 
de cinq ou six ans, qui ne témoignât pour elle le 
goût le plus vif, attiré à son insu par le même charme 
qui avait captivé son pèi-e, et par cet amour instinc- 
tif de la beauté, la faiblesse des grands cœurs, qu'un 
jour Louis XIV devait porter si loin. 

(( Le Roi, encore fort jeune, avoit une extrême 
amitié pour M'"»^ de Hautefort, dit la pieuse per- 
sonne qui nous a laissé l'histoire de sa vie*; il l'ap- 
peloit sa femmes Quand elle étoit incommodée, il 
se faisoit mettre sur son lit et jouoit avec elle, il fai- 
soit collation dans sa chambre; enfin il l'aimoit au- 
tant qu'un enfant de son âge pouvoit aimer. » Un 
père jésuite d'une imagination galante, le père 
Lemoine, s'est plu à consacrer le souvenir de cette 
passion précoce et innocente dans une devise assez 
curieuse. On y voit' un phénix sur un brasier allumé 
aux rayons du soleil avec ces mots : Me quoque post 
patrem. Au bas, les armes de W^^ de Hautefort avec 
cette explication : 

1. Vie imprimôe. 

2. Vie manuscrite : « sa maîtresse. » 

3. De l'art des devises, par le P. Lemoine, Paris, cliez Cramoisi, 
1G66, in-4°, p. 281 : « Ce symbole est noble et royal et représente 
l'inclination que le Roi encore enfant a eue, après le roi son père, 
pour une illustre personne dont la vertu éminente a longtemps fait 
l'honneur de la cour. » 



402 MADAME DE HAUTEFOUT. 

Que le feu de cet astre est pur et glorieux ! 

Que le jour est puissant qu'il porte dans les yeux ! 

Mon cœur est à peine formé, 
Et sur les cendres de mon père. 
Déjà de ses regards mon cœur est allumé. 

Louis XIV, déjà fort complaisamment servi dans 
cette première et pure inclination comme il le 
fut dans celles qui suivirent, fit faire par Bense- 
rade et mettre en musique par Boisset des vers 
amoureux dans le genre de ceux que son père avait 
autrefois composés pour la même personne. Us 
sont si médiocres, qu'ils avaient grand besoin d'être 
chantés. Voici les moins mauvais : 



Pour le Roy à M""- de HautefortK 



Objet aimable et vertueux, 
Comme un amant respectueux 
Je mets à vos pieds mon empire. 



Mon père eut le môme transport, 
Et m'a laissé, quand il est mort, 
Cette belle flamme en partage. 
.Te l'ai trouvée entre ses biens, 
Et j'en préfère l'héritage 
A tous les sceptres que je tiens. 

De la Reine et de vous j'apprends 
Des préceptes bien différents 



1. OEuvres de Benserade, '2 volumes in-8°, Paris, 1697, t. I, 
p. 191, etc. 



CHAPITRE QUATRIÈME. 1643. 103 

Qu'il ne faut pas que je dédaigne. 
Elle, se faisant obéir, 
M'instruit comme il faut que je règne, 
Et vous m'apprenez à servir. 

Jusqu'ici mes maux me sont doux. 



Mais qu'un jour je serai content 
Si votre cruauté se passe 
Et si votre beauté m'attend ! 



Mais M™" de Hautefort excita, en 16/i3 comme aupa- 
ravant, de plus sérieuses passions, et elle avait des 
adorateurs jusque dans le parti de Mazarin, et parmi 
les hommes les plus attachés à sa politique et à ses 
intérêts. Nous avons déjà dit qu'elle avait autrefois 
blessé le cœur du duc de Liancourt, un des premiers 
gentilshommes de la chambre du Roi, qui dans les 
secrets conseils d'Anne d'Autriche, pendant la longue 
agonie de Louis XIII, avait si utilement servi Mazarin. 
Il était dans la plus haute faveur auprès du ministre 
et de la Régente, et il y était un appui déclaré et 
très-puissant pour M'"' de Hautefort. Il la défendait 
auprès de Mazarin, -et il défendait aussi Mazarin auprès 
d'elle. Elle protestait à M. de Liancourt qu'elle ne se 
mêlait d'aucune intrigue et qu'elle n'avait pas la 
moindre connaissance des complots qu'on attribuait 
aux Importants; mais elle avouait qu'elle entendait 
dire sur la Reine et sur Mazarin bien des choses qui 
l'affligeaient et auxquelles elle ne pouvait fermer ses 
oreilles, et que la Reine elle-même était souvent ré- 
duite à entendre ^ 



1. IP Carnet, p. 39 : «Liancourt, mille protestationi dà par 



•te di 



i04 MADAME DE HAUTEFORT. 

M'"'' de Haiitefort avait encore auprès du cardinal 
deux autres amis que le ministre avait le plus grand 
intérêt à ménager. L'un était le premier général de 
cavalerie de l'armée française, ce vaillant élève de 
Gustave-Adolphe, si bien fait pour les combats que 
Richelieu l'appelait i^a Guerre\ Gassion, qui venait 
de se couvrir de gloire à Rocroy. Il n'avait pu ren- 
contrer iMarie de Hautefort sans être touché de sa 
beauté modeste; mais ce cœur de fer et de feu, devenu 
timide devant la jeune femme, s'était renfermé dans 
une admiration respectueuse, et il attendait pour se 
déclarer quelque occasion favorable, quelque grand 
avancement, le maréchalat ou un commandement 
d'armée ou de province"-. L'autre adorateur de la 
belle dame d'atours était le duc Charles de Schom- 
berg, le digne fils de Henri de Schomberg, maréchal 
de France et l'un des amis particuliers et des pre- 
miers capitaines de Richelieu; lui-même était maré- 
chal de France depuis sa victoire de Leucate, et il 
tenait dans la cour et dans les affaires un rang très- 
élevé par sa naissance, sa fortune, sa renommée et sa 
magnificence. 11 avait quarante-deux ans en 16/»3. 
Fort beau dans sa jeunesse, il était encore très-bien. 



Otfort. » IIP Carnet, p. 13 et 14 : « Otfort dice sempre chc non vuol 
liaver comercio con li Important!, et insensibilmcnte per niezzo di S. 
Luis et altri la portano a parlare et fare tutto qiiello vogliono. » — 
<i Otfort a Liancoiirt clie non piiol fcrmarsi le orecdiic pcr non 
intcndere quelli che li parlano contra me, c clie S. Maestà mcdesima 
asrolta. » 

1. Tallcmant, t. IH, p. '21'2. 

2. Vie manuscrite. 



CHAPITRE QUATRIEME. 1643. lO.H 

Il avait la mine haute et le plus grand air S et il Tai- 
sait profession de la noble galanterie qui était alors 
à la mode. II n'appartenait à aucun parti, et était 
étranger à toute intrigue : il servait la Régente et 
Mazarin, comme il avait servi Louis XIII et Riche- 
lieu, faisant son devoir plus que sa cour, respectueux 
avec dignité, et dans la posture la plus indépendante. 
Il venait de perdre sa femme, qui avait apporté dans 
sa maison un second duché, celui de Ilalluin; il n'a- 
vait pas d'enfants, et songeait à se marier de nouveau. 
Depuis longtemps, il connaissait la belle Marie; il 
l'avait vue arriver à la cour, et croître chaque année 
en beauté et en vertu; il l'avait suivie et admirée 



1. Vie imprimée ; « Il y avoit alors à la cour un liéros, M. le ma- 
réchal duc de Schomberg, qui étoit d'un mérite et d'une valeur 
extraordinaires. Il avoit les premières charges de la cour ; il ne 
voyoit que les princes au-dessus de lui. Il étcflt fait h peu près comme 
on dépeint les héros de romans : il était noir; mais sa mine haute, 
guerrière et majestueuse, inspiroit du respect à ses amis et de la 
crainte à ses ennemis; il étoit magnifique, libéral, et avoit fait des 
dépenses extraordinaires dans les emplois qu'il avoit eus en com- 
mandant les armées de la France. Sa mine étoit tellement pleine 
de majesté qu'un jour, étant chez une damé et étant dans la ruelle 
avec un habit fort brillant d'or et d'argent, une nourrice de cette 
dame entrant dans la chambre, en fut si surprise qu'elle s'appro- 
cha d'une demoiselle et lui demanda quel roi était là auprès de sa 
maîtresse? L'ingénuité de cette villageoise fut trouvée fort raison- 
nable et bien naturelle d'avoir cru qu'il n'y avait qu'un roi qui pût 
être fait comme celui qu'elle voyoit auprès de sa maîtresse. Il étoit 
fier, audacieux à la guerre, mais doux et galant auprès des dames : 
il chantoit bien, il faisoit des vers, et on pouvoit dire qu'il possédoit 
tout à la fois les vertus guerrières et la galanterie. » Les portraits 
gravés du maréchal de Schomberg ne démentent pas cette flat- 
teuse description. Voyez surtout celui de J. Picard; in-fol., de l'an- 
née 1638. 



loti MADAiME DE HAUTE FORT. 

dans toutes Ips vicissitudes, el trouvant en elle une 
piété solide unie à l'esprit le plus charmant, une 
grâce parfaite avec une dignité qui impiimait le res- 
pect, il jeta les yeux sur elle pour en faire la com- 
pagne de sa vie. Le maréchal duc de Scliomberg 
n'était pas un parti à traiter légèrement, et de toute 
manière il convenait et plaisait même à iM"'' de 
Hautefort. Mais, en digne élève de l'hôtel de Ram- 
bouillet, sans paraître insensible à ses hommages, 
elle les accueillit avec une extrême réserve, et laissa 
le noble guerrier soupirer quelque temps. Entre 
ces deux personnes si bien faites l'une pour l'autre, 
le seul obslacle était le peu de goût du maréchal 
pour les Importants et son loyal attachement à 
Mazarin. Les Importantes de l'intérieur de la Reine, 
M"^ de Saint-Louis à leur tête, repoussaient l'idée 
d'un tel mariage, Qt le combattaient de toutes leurs 
forces, craignant que le maréchal ne leur enlevât 
leur meilleur appui auprès d'Anne d'Autriche. De 
son côté, et par la raison contraire, Mazarin favo- 
risait les démarches de Scliomberg'; il comptait, ou 
qu'il amènerait sa femme à partager ses opinions et 
sa conduite, ou au moins qu'elle quitterait la cour 

1. La Vie imprimée ni même la Vie manuscrite ne disent pas 
qu'en 1643 le mar(!'.chal de Schomberg rechercha M™« de Hautefort. 
Nous devons ce curieux renseignement aux carnets de Mazarin. 
IP Carnet, correspondant au mois de juin et de juillet 1C43, i). 5 : 
«Scliomberg, matrimonio; che avantaggio farà la Rcgina, etc.» 
III' Carnet, correspondant au mois d'août et aux premiers jours 
de septembre, p. 4 : <( Marchesa di San-Luis travaglia dalla parte 
d'Otfort, et si oppone al matrimonio di SChomberg, perche è amico 
mio. » 



CHAPITRII QUATRIEME. 1643. 107 

pour suivre son mari dans son gouvernements 
M'»« de Haiitefort hésitait et mettait à l'épreuve les 
sentiments de son illustre amant. En attendant, elle 
demeurait fidèle à la cause de toute sa vie, et la ser- 
vait avec son zèle accoutumé. Elle croyait Anne 
d'Autriche mille fois plus en danger dans sa toute- 
puissance qu'elle n'avait pu l'être, en 1637, sous la 
plus ardente persécution, car alors elle la croyait 
aussi pure qu'elle-même, digne en ses malheurs des 
respects du monde entier et de la sainte amitié des 
religieuses du Val-de-Gràce et des Carmélites, tandis 
que Miaintenant elle se demandait quel charme mys- 
térieux la soumettait à l'héritier de Richelieu, et 
qu'elle voyait avec douleur sa royale amie sacrifier 
leur commun idéal de piété et de vertu à ce qui lui 
semblait un attachement vulgaire. Plus elle aimait 
la Reine, plus elle s'enhardissait à combattre le pen- 
chant qui de jour en jour l'entraînait davantage vers 
Mazarin; elle ne cessait de l'avertir; elle la blessait 
et la tourmentait. 

La Reine passait sa vie dans un embarras doulou- 
reux, et l'inquiétude de Mazarin croissait chaque jour. 
La lutte était trop vive pour durer longtemps; elle 
demandait un prompt dénoûment. Il vint bientôt, et 
du côté d'où on l'aurait le moins attendu. 



1. Celui du Languedoc, qu'il quitta l'année suivante en faveur du 
duc d'Orléans, retenant la lieutenance générale de cette province, et 
de plus recevant en écliauge l'important gouvernement du pays 
Messia et l'évêché de Verdun. 



108 MADAME DE IIAUTEFORT, 

CHAPITRE CINQUIÈME. 
16Zi3 — I6Z16. 



MANŒUVRES DE MAZARIN CONTRE M'^' DE HAUTEKORT. — SCÈNES PENIBr.ES 
ENTRE LA REINE ET SON ANCIENNE AMIE. — RAPPORTS DE LA POLICE SECRÈTB 
DE MAZAKIN SUR LA CONDUITE DE M™» DE HAUTEFORT. — SA TROP VIVE 
COMMISÉRATION EN FAVEUR DB BEAUFORT PRISONNIER BLESSE LA REINE. — 
DEHNIÈRE SCÈNE ET DISGRACE DÉFINITIVE : M™" DE HAUTEFORT EST REN- 
VOYÉE DE LA COUR LE 15 OU LE 16 AVRIL 1644. — SA RETRAITE AU COUVENT 
DES FILLES DE SAINTE-MARIE DE LA RLE SAINT-ANTOINE. — MaZAHIN NE LA 
PERSÉCUTE PAS DAVANTAGE ET PROCURE DE L'aVANCEMENT A SON .lEUNE 
FRÈRE. ELLE L'eN REMERCIE. SA LETTRE A MAZARIN.— ELLE EST RECHERCHÉE 
EN MARIAGE PAR LE DUC DE VENTADOUR, PAR LE MARÉCHAL GASSION, PAR 
LB MARÉCHAL DUC DE SCHOMBKRG. — ELLE ÉCOUTE CE DERNIER ET SORT DU 
COUVENT. — OBSTACLE IMPRÉVU A SON MARIAGE. — CET OBSTACLE EST LEVÉ, 
ET M™" DE HAUTEFORT DEVIENT DUCHESSE DE SCHOMBERO. — ÉPILOGUE. 



JNoiis avons raconté ' les divers cvcnemenls qui 
tout à coup vinrent changer la lace de la cour et des 
affaires, la bizarre querelle de M'"'' de Longueville 
et de M'"*' de Montbazon, Tinsolente soumission de 
celle-ci, son exil, les fureurs du parti des In)i)ortants, 
la conspiration ourdie contre Mazarin pai' .M"'' de 
Chevreuse et par le duc de Beaul'oil, le mauvais 

1. M"'" DE CHKVntLSE, Chap. V, Vl et VII. 



CIIAI'ITKH: cinquième. t(343-J646. 109 

succès de cette conspiration, l'arrestation de Beau- 
fort, la dispersion de sa famille et de ses amis, l'éloi- 
gnement de M'"'' de Chevreuse, enfin l'absolu triom- 
phe du cardinal. Mais ce triomphe eût été mal 
assuré, si l'heureux vainqueur eût eu l'imprudence 
de laisser auprès de celle qu'il aspirait à gouverner 
des ennemis moins violents, mais presque aussi dan- 
gereux. Mazarin n'hésita pas-, en même temps qu'il 
frappait Beaufort et M'"" de Chevreuse avec leurs 
complices réels ou apparents, il renvoya dans leurs 
diocèses, sous le prétexte de la nécessité de la l'ési- 
dence', l'évèque de Beauvais, l'évêque de Limoges, 
l'évèiiue de Lisieux ; il destitua successivement La 
Châtre', Chandenier', Tréville\ et ne voulant pas 

1. Voyez M""" de Molteville, t. I, etc. 

2. Le marquis de La Châtre, colonel général des Suisses, qui a 
laissé des mémoires très-précieux pour la connaissance des intrigues 
qui précédèrent et suivirent la mort de Louis XIJL II était l'ami 
particulier du duc de Beaufort, et il fut destitué peu de temps après 
son arrestation. Mazarin suppose qu'il prit part à la conspiration. 
Rien n'était plus vraisemblable, sans être vrai. Voyez M"'« de 
Chevreuse, chap. vi. 

3. Le marquis de Cliandenier, de la maison de Rochechouart, un 
des quatre capitaines des gardes du corps. Il était neveu de M""" de 
Sénecé; il devait sa place au crédit de de Noyers, quand celui-ci 
était ministre de la guerre, et il travailla vivement à son retour. 
Mazarin s'en plaint amèrement dans ses Carnets. 

4. Le comte de Tréville, commandant des mousquetaires à cheval, 
et qui s'était fort distingué dans les guerres d'Italie. Il avait offert à 
Louis XIII de le délivrer de Richelieu, et il n'était guère plus favo- 
rable à Mazarin. C'est le père de ce comte de Tréville, célèbre dans 
la seconde moitié du xvn« siècle par le bel esprit, la galanterie et 
la dévotion, tour à tour l'ami de Lafare et des solitaires de Port- 
Royal, de M""= Henriette en ses plus beaux jours, et de M""" de Lon- 
i<ueville en ses plus austères pénitences. 



110 MADAME DE IIAUTEFUKT. 

qu'Anne d'Autriche entendît une voix qui ne fût l'écho 
de la sienne, il pénétra jusque dans son intérieur, 
avertit sévèrement ses dames d'honneur, ^agna les 
unes, écarta ou intimida les autres. M"'^ de Saint- 
Louis, devenue M""^ de Flavacourt, aima mieux rece- 
voir son congé que de renoncer à ses opinions, à ses 
amis'; mais la pauvre M""' de Mottes ille fut- réduite 



1. Il est étrange que M'"* de Motteville nu nomme pas une senlo 
fois M"° de Saint-Louis. Montglat et Mademoiselle la mettent de 
bonne heure parmi les filles de la Reine. Montglat, t. I, p. 412, 
420, 421, et Mademoiselle, t. I, p. 33. Mazarin la cite souvent dans 
ses carnets. Carnet III, p. 3, 4, 12 et 71 : « Far retirare S' Luis; » 
enfin p. 81 : « Flavacourt riunisce il reste degli Importanti. » 

-2. Mémoires, t. I, p. 207-210 et 352-353 : « Le cardinal Mazarin 
me voulut aussi éloigner de la cour. La Reine qui me connoissoit 
depuis mon enfance, et qui savoit que j'avois des intentions droites, 
ne pouvoit douter de ma fidélité ; elle fut assez bonne de répondre 
de moi à son ministre, et comme le cardinal n'avoit pas fortement 
déterminé ma perte, il se laissa persuader par elle. » Il fallut pour- 
tant que M'"" de Motteville s'expliquât avec le cardinal et lui donnât 
satisfaction : <• Je tâchai, dit-elle, de le persuader en ma faveur; je 
ne m'acquis pas ses bonnes grâces; mais comme il avoit de la dou- 
ceur et de la bénignité, et comme il avoit vu dans la Reine de l'in- 
clination à me protéger, il me fut aisé de guérir son esprit de ses 
dégoûts. Mes paroles curent assez de force pour le convaincre de nn' 
laisser en j-epos et non pas assez pour me produire aucun bon effet 
pour ma fortune. » Ici, M"" de Motteville ne dit pas tout : elle n'en 
fut pas quitte à si bon marché; elle dut se soumettre absolument, 
et, sans tomber dans aucune bassesse, s'engager à servir, et servit 
en effet Mazarin. Nous avons vu aux Archives des affaires étrangères 
des lettres autographes et inédites de M'"" de Motteville au cardinal 
qui ne s'accordent guère avec l'indépendance même fort modérée 
qu'elle se donne dans ses Mémoires. Tant il est vrai que les mé- 
moires les plus honnêtes sont toujours mêlés d'inévitables men- 
songes, l'auteur se peignant naturellement par ses beaux côtés et 
ne se chargeant pas de la tâche ingrate de porter témoignage contrt^ 
lui-même. 



CHAPITRE CINQUIEME l64{-lHih. III 

aux plus douloureux sacrifices. M"'' de Beaumont prit 
une pension sans trop changer de caractère*, et 
M""" de Bregy, helle, précieuse et politique, s'attacha 
et demeura fidèle au ministre triomphant-. Deux 



1. « M"" de Beaumont, dit M'"*' de Motteville, t. I, p. 352, etc., 
étoit une fille hardie, dont l'esprit étoit grand, rude et sans règle. 
Elle blàmoit le gouvernement avec si peu de précautions que sou- 
vent elle trouvoit des espions où elle croyoit avoir le plus de sûreté, 
et quoique ses qualités fussent mêlées avec de beaux sentiments, 
comme ce vaisseau étoit sans pilote, il étoit facile qu'il fît naufrage... 
Quoique M"" de Beaumont et moi fussions d'humeur différente, et 
que sa manière d'agir fût opposée à la mienne, j'aimois en elle, 
sans approuver son procédé, sa franchise, son esprit qui paroissoit 
naturel, ses sentiments qui me sembloient avoir quelque apparence 
de vertu stoique; mais je lui faisois de continuelles harangues sur 
sa conduite et la rudesse de ses décisions. Elle vouloit toujours ré- 
former l'État par cette fausse gloire qu'on trouve en méprisant les 
autres. » Il n'est pas moins vrai qu'on trouve les lignes suivantes 
dans un des rapports de la police secrète de Mazarin, Archives des 
affaires étrangères, France, t. CXLIII, p. 142 : « De l'onzième no- 
vembre (1G43). On a advis que la dame datours (M""* de Hautefort) 
ne se fiera pas aisément à la dite demoiselle de Beaumont. La de- 
moiselle de Beaumont s'est déclarée estre pensionnaire de son Émi- 
nence pour cent mille escus qu'il lui donne par an en plusieurs fois. » 
Elle finit, à force d'inconséquences, par lasser la patience de la 
Reine, qui la renvoya, et plus tard aussi la reprit. 

2. Charlotte Saumaise de Chazan, comtesse de Bregy, a publié un 
recueil agréable de lettres et de vers sous le titre : OEuvres galantes 
de Madame la comtesse de D., imprimé à Leyde, et se vend à Paris: 
in-18, 16G6. On y trouve son Portrait fait par elle-même. Il y a 
aussi plusieurs portraits de sa main dans les Divers Portraits de 
Mademoiselle, entre autres celui de Mazarin. Nous en avons recueilli 
quelques pièces inédites dans M"'« de S\BLt, Appendice, p. 385, etc. 
M'"** de Bregy avait vingt-quatre ans, en IGW, étant morte en 1693 
à l'âge de soixante-quatorze ans. M"'" de Motteville, t. I, p. 419: 
« M'"" de Bregy étoit belle femme, faisoit profession de l'être, et 
même avoit l'audace de prétendre que ce grand ministre avoit pour 
elle quelque sentiment de tendresse. » Ce n'était pas du tout de la 



112 MADAME DF. HAUTEFORT. 

femmes seules restèrent debout, que soutenaient leur 
naissance, leur dévouement éprouvé et la haute es- 
time dont elles étaient environnées : M™^ de Sénecé, 
et la belle et fière dame d'atours; toutes deux ouver- 
tement contraires à ;\Iazarin, mais au-dessus du soup- 
çon d'avoir la main dans aucune manœuvre déloyale. 
Le cardinal faisait d'ailleurs entre elles une fort 
grande différence. Il savait qu'avec toute sa vertu 
M"'^ de Sénecé était ambitieuse, et que, si elle voulait 
mettre à sa place l'évêque de Limoges ou de Noyers 
ou Chàteauneuf, elle entendait bien tirer parti de 
leur élévation pour elle-même et poui' sa famille; il 
comprit donc qu'en faisant pour elle ce qu'elle espé- 
rait de ses rivaux, il parviendrait à amortir ses l'essen- 
timentsS sans donner à la Heine l'extrême déplaisir 
et le mauvais air de mettre en disgrâce une personne 
de cette qualité et de cette considération. La redou- 
tant moins, il la supporta davantage, et dirigea toutes 
ses batteries conli-e M""' de Ilautefort. 

Déjà l'amitié de la Reine pour M™*" de Ilautefort 
avait reçu bien des atteintes, et plus d'une scène 
pénible avait eu lieu entre Anne d'Autriche et son 
ancienne favorite. 



tendresse, mais des soins fort intéressés et de la confiance, comme 
on peut le voir dans les Lettres htêdiles de Mazarin à l'abbé Fou- 
quet, BiBi.ioTiiÈouE nationale, fond Gaignières, n" 2799. Mazarin 
l'emploie àTinformer de bien des choses, et des sentiments de plus 
d'une personne considérable, par exemple le maréchal de L'Hôpital. 
1. M'"" de Sénecé se soumit avec le temps, après la mort de son 
gendre, tué jeune encore au siège de Mardyck, et lorsque la fortune 
se fut entièrement déclarée pour le cardinal. Kncore fallut-il qu'il 
satisfit abondamment son orgueil et son ambition, qu'il donnât le 



C H A P IT R E C 1 N O U J i: î\l K. I r, 'i 3 - I (i 4 (, . Il ;î 

Dans une soirée du mois d'août lG/i3, Anne d'Au- 
triche, étant seule dans sa chambre avec une de ses 
femmes, M"'' de Beaumont, et Beringhen, premier 
valet de chambre du Boi, se plaignit à eux de la con- 
duite de leur amie et du peu de respect qu'elle té- 
moignait pour son gouvernement et pour elle-même. 
M'"'' de Hautefort, qui était dans un cabinet voisin, 
entendit ce discours, et, se présentant à l'improviste, 
se défendit avec sa vivacité accoutumée. L'explication 
fut oiageuse, et suivie d'un de ces raccommodements,- 
avant-coureurs certains d'une rupture inévitable. 
M™'' de Motteville, honnête et bonne, mais toujours 
un peu femme de chambre, ne manque pas de 
prendre ici le parti de sa maîtresse: « Nous pouvons, 
dit-elle \ dire nos avis à nos maîtres et à nos amis-, 
mais quand ils se déterminent à ne pas les suivre, 
nous devons plutôt entrer dans leurs inclinations que 
suivre les nôtres, quand nous n'y connoissons point 
de mal essentiel et que les choses par elles-mêmes 
sont indifférentes. » Voilà certes de belles maximes 
de cour, mais qui n'étaient pas à l'usage de M'"*" de 
Hautefort. Elle ne croyait pas du tout qu'il s'agît là 
d'une chose indifférente, et elle n'avait pas autrefois 
résisté à l'amour de Louis XIII, bravé Richelieu, joué 
sa liberté et sa réputation, pour se réduire au métier 
d'une domestique complaisante. M""' de Motteville 
nous raconte ainsi la fin de la scène : « Les larmes 
furent grandes du côté de l'accusée, et les sentiments 

tabouret à sa fille, M'"<^ de Fleix, aussi supiThe quo sa more, et finît 
parla faire elle-même duchesse de Randaii. 
1. lVI"'«de Motteville, t. I, p. ItiS. 



114 MÂDA.Ml' DE HAUTEFORT. 

de même; mais enfin, ayant lëmoigné un grand désir 
de ne plus déplaire à celle à qui elle devoit toutes 
choses, elle lui dit tout ce qu'elle put pour justifier 
ses intentions et l'emportement qu'elle avoit eu. La 
Reine, qui éloit bonne et naturellement aimable, lui 
pardonna de bonne grâce, et, lui donnant sa main k 
baiser, lui dit en riant, pour apaiser son amertume : 
(i II faut donc aussi, Madame, baiser le petit doigt, car 
c'est le doigt du cœur, afin que la i)aix soit parfaite 
entre nous. » 

Mais ce n'étaient là de part et d'autre que de trom- 
peuses apparences. Nous savons à quel point Anne 
d'Autriche était dissimulée, et M"'^ de Hautefort avait 
promis plus qu'elle ne pouvait tenir. 11 lui échappait 
sans cesse de généreuses imprudences que l'habile 
Mazarin ne manquait pas de tourner contre elle. Sans 
s'en douler, elle était entourée d'une police attachée 
à ses pas. Comme autrefois Richelieu était parvenu 
k gagner une de ses meilleures amies, la belle et 
odieuse. JM"'' de Chémerault, son successeur avait 
aussi corrompu quelque valet ou quelque femme de 
chambre en relation habituelle avec la dame d'atours, 
et qui tenait note de toutes ses actions et de toutes 
ses paroles; et lui s'empressait de les rapporter à la 
Reine chargées et envenimées. Voici, par exemple, 
comment, dans les carnets de Mazarin, est repré- 
sentée la scène racontée par M'"*" de Motteville ' : 



1 . m* Carnet, p. 59 : « Otfort ha defto che havcva parlato in modo 
dà farli conoscere che li dimandarebbe iicenza, mentre non fosse 
traltata mcglio. » — « Qno lKil)ia llorado, nia«i que las lao;rinias 



CIIAPITRI:: CLXOUIKME. 1643-1646. 115 

« M""' de Hautefort s'est vantée d'avoir fait connoître 
à la Reine les raisons de sa conduite et de lui avoir 
parlé de façon à lui faire bien comprendre qu'elle 
deinanderoit son congé si on ne la traitoit pas 
niieus. » Puis vient cette remarque en espagnol évi- 
demment destinée à la Reine : « Elle avoue qu'elle a 
pleuré, mais que ce n'étaient pas des larmes de ten- 
dresse. » 

L'emprisonnement du duc de Beaufort aigrit en- 
core cette situation difficile. Nous qui savons aujour- 
d'hui, à n'en pouvoir douter \ que Beaufort était 
coupable, nous approuvons la conduite de Mazarin; 
mais, les preuves juridiques faisant défaut, ceux qui 
n'étaient pas dans les secrets de M"'' de Chevreuse 
pouvaient fort bien croire que toute cette conspira- 
tion, dont on faisait tant de bruit, était une inven- 
tion du cardinal pour se défaire de ses ennemis. 
C'était là l'opinion sincère de bien des gens, et par 
exemple du vertueux évéque de Lisieux, le fidèle ami 
et défenseur des Vendôme. Pourquoi M'"*^ de Haute- 
fort aurait-elle été plus clairvoyante? Elle n'avait pas 
lu les mémoires d'Henri de Campion, et elle croyait 
Beaufort innocent. On conçoit alors quelle dut être 
sa douleur en voyant la Reine se prêter à ce qui lui 
semblait une lâche vengeance et sacrifiera un favori 
italien le petit-fils de Henri IV. Elle eut bien de la 
peine à suivre, comme M""^ de Sénecé, le mot d'ordre 

liabiau sido en esto no de ternezza. Que en fin S. M. le habia dado 
a besar la man de persuasion. » 
1. M""' DE Chevreuse, chap. vi. 



4 16 M AI) A. ME DE HAUTE FORT. 

donné par l'évèque de Limoges : souffrir en silence, 
demeurer à son poste, et attendre les occasions favo- 
rables K 

Dans le parti des Importants, les politiques yaincus 
et détruits avaient entièrement cédé la place aux dé- 
vots qui s'agitaient plus que jamais. Ils avaient tiré 
de Noyers de sa retraite de Dangu, et plaçaient en lui 
leur espérance, comme en un autre Cliàteauneuf. A 
défaut de Tévêque de Lisieux, exilé dans son diocèse, 
ils mettaient en avant le père de Gondy, le père Vin- 
cent, les religieuses du couvent des Filles-de-Sainte- 
l\Iarie, des Carmélites et du Val-de-Gràce. M"' de 
Haulefort était parmi les saints ce qu'avait été M""' de 
Chevreuse parmi les politiques, et elle lui avait suc- 
cédé dans les ombrages et les alarmes du cardinal. 
Comme nous l'avons dit tout à l'heure , elle ne fai- 
sait, elle ne disait rien dont il ne fût sur-le-champ 
informé. Plusieurs des rapports qu'on lui adressait 
sont tombés entre nos mains-, et nous montrent la 

1. IV' Carnet, p. 65: « Consiglio di Limoges a Senese... di far 
buona mina, di non offendersi di cosa alcuna et aspettar il tempo 
più farevole. » Ibid., p. 80 : « Otfort l'istessa cosa con Senese. 
Odiaiio la Regina a morte, e son risolute di soffrire, adulare e dissi- 
mulare, finche si prescnti loro occasione dà farmi del mal. Otfort 
vide in particolarc diverse persone delli Important!. Tutto si dis- 
cute in casa di S. Luis e di Limoges, e li precetti si danno poi alli 
suddetti per governarsi confoi'nie ad essi. » 

2. Archives des affaires étrangères, France, t. CXLIJI, trois pièces 
de Tannée 1643, égarées dans l'année 1652. Elles sont de mains dif- 
férentes, et sur des papiers différents. Quelqu'un écrit les observa- 
lions faites par une autre personne, qui est appelée VOrucIe. Mazarin 
avait donc deux espions autour de M""= de Hautefort : VOracle était 
le principal. Les trois pièces ont diverses dates et portent ce titre 
commun : Touchant la conduite de .W""' de JlaiilefnrI. 



CHAPITRE ClNQUlk.MK. I(i43-ni46, 117 

source des soupçons et des accusations ténébreuses 
répandues dans les carnets. Tantôt on représente 
M'"*" de Hautefort menant Anne d'Autriche au Val-de- 
Grâce, où trois religieuses lui parlent contre Mazarin, 
et elle-même cachée dans une celkde, pendant qu'on 
fait à la Reine la remontrance concertée*; tantôt on 
la suppose feignant d'être malade -, ou d'aller passer 
quelques jours dans des couvents, pour recevoir des 

1. I"'' Rapport, etc., du 28 octobre 1643 : « Ils ont remarqué (les 
deux espions) que depuis la remonstrance des trois dames au Val-de- 
Grâce, Sa Majesté n'y a plus retourné, et voyant la dame qu'elle a 
esté découverte, elle a fait dessein de ne plus communiquer à la 
dame de Senecé ni autres, mais seulement à son cousin de Cham- 
bellay, de l'esprit duquel elle se tient assurée. Le mesme Oracle dit 
que lors de la remonstrance susdite, la dame d'atours, pour n'estre 
surprise dans la conférence et n'estre soupçonnée du complot dont 
elle avoit formé le dessein, se retira, sous prétexte qu'il y auroit des 
choses à dire qu'une fille ne doit entendre, dans la cellule d'une 
religieuse où elle se jetta sur un lit pendant icelle conférence. » 
IP Carnet, p. 62 : « Tutti li conventi sono contro di me e particolar- 
mente Val di Gratie. » IIP Carnet, p. 44 : « Muchas personas me 
dicen que el Valle di Gratias séria do miserias para my, y que la 
Priera siendo gobernada de todo puento de la di Vandomo poco u 
poco se prevaldria de credito que tiene con la Reyna para diniinuir 
el mio... Quando S. M. conclue de aquel logar, parea que no esta 
bien dispuesta. » — IV** Carnet, p. 20 : « S. M. non mi dice niente di 
quello conferisce con la Priera di Val di Gratie con la quale si trat- 
tiene due ore per volta. Ha gran spirito, è ben informata di tutti li 
intrighi passati. » — V« Carnet, p. 27 : « M'"" di Nemours va presso 
délia Priera di Val di Gratie come ha fato ultimamente, e S. M. non 
me l'ha detto. La Priora è tutta di quella casa, e fa sempre sperar 
che con il tempo accommodarà ogni cosa, tutte le caballe attendendo 
che mi arrivi qualche cosa disavantaggiosa o allô stato per prevalersi 
e darmi adosso. » 

2. l"" Rapport, etc. : « La dame d'atours n'a couché- au Palais 
Royal mercredi, comme Sa Majesté, ains en sa chambre du Louvre, 
sous prétexte de prendre médecine le jeudi matin. Elle y demeurera 



418 MADAME DE HAUTE FOR T. 

visites ou entretenir des correspondances mysté- 
rieuses ^ On va jusqu*à lui prêter des intelligences 
avec deux officiers suspects, Tréville et Des Essarts -. 
Les Importants, accusant surtout Mazarin de faire re- 
vivre Richelieu, avaient répandu dans Paris un ron- 
deau imité de celui qu'on avait fait à la mort du grand 
cardinal : 



Il n'est pas mort, il n'a qno ch:ingé d'âge. 
Ce Cardinal, dont chacun en enrage; 
Mais sa maison en a grand passetemps. 
Maints chevaliers n'en sont pas trop contents, 
Ains l'ont voulu mettre en pauvre équipage. 
Sous sa faveur renaist son parentage 
Par le mesme art qu'il mettoit en usage ; 
Et, par ma foi, c'est encore leur temps : 

Il n'est pas mort. 
Or, nous taisons de peur d'entrer en cage. 
Il est en cour l'éminent personnage, 
Et pour durer encor plus de vingt ans. 
Demandez-leur à tous ces Importants, 



encore plus de huit jours, attendant que le retour du sieur de Noyers 
fasse les effets q'ellc espère. » 

1. III*' Rapport, etc. : « Le snbjet pour lequel la dite dame s'est 
retirée aux Dix Vertus (le couvent de l'Annonciade ou des Dix Vertus 
est devenu depuis l'Abbaye au Rois), durant deux jours, n'estoit 
point la maladie de la Reyne, mais le désir de pouvoir communiquer 
avec une religieuse nouvellement venue du Mans au dit lieu des 
Dix Vertus, laquelle est sœur d'un gentilhomme nommé Montalais, 
autrement Chambellan, conseil particulier de la dite dame, lequel 
se rendit au dit lieu pour la conférence, laquelle fut augmentée le 
dernier jour par la venue de la dame gouvernante, qui y mena le 
Roy pour accompagner le retour de la dame d'atours. » 

2. Ibid. « Troisville et Desessarts sont de l'intelligence, et M. de 
Guitaut y est suspect comme serviteur de son Éminence. Les deux 
premiers sont fort considérés pour une occasion. » 



CIIAl'iTlii: C inouï È Mil. 1(i43-l(i4(i. 119 

Ils vous diront d'un moult pileux Innaage : 
]1 nVst lias mort 1. 



Ils avaient même trouvé clans les mots Jules de Maza- 
riii, l'anagramme : Je suis Armand, consolation ordi- 
naire des partis vaincus, qui soulagent leur humeur 
en malices impuissantes. La police de Mazarin, qui 
voyait partout M""' de Hautefort, prétend que c'est 
dans sa société que l'anagramme et le rondeau avaient 
été composés ^ Comme elle pouvait tout sur La Porte, 
Mazarin imagine aussi que c'est elle qui poussa le 
hardi valet de chambre à jeter dans le lit de la Reine 
une impertinente lettre où on la conjurait de prendre 
plus de soin de sa réputation et de son salut. Il se 
trompait; car La Porte, qui dans ses Mémoires fait 

1 . Voici celui qu'on avait fait à la mort de Richelieu : 

Il est passé, il a plié bagage 
Ce Cardinal, dont c'est bien grand dommage 
Pour sa maison; c'est comme je l'entends; 
Car pour autrui maints hommes sont contents. 
En bonne foi, de n'en voir que l'image. 
Sous sa faveur s'enrichit son lignage 
Par dons, par vols, par fraude et mariage ; 
Mais aujourd'hui ce n'en est plus le temps ; 

Il est passé. 
Or, parlerions sans crainte d'être en cage ; 
Il est en plomb l'éminent personnage 
Qui de nos maux a ri plus de vingt ans. 
Le roi de bronze en eut le passe-temps. 
Quand sur le pont, à tout son attelage, 

Il est passé. 

2. IIP Rapport : « Le rondeau et l'anagramme de Son Éminence 
ont pris leur origine parmi ces personnes, et on dit de plus qu'ils 
ont été jusques aux oreilles de Sa Majesté par leurs bouches. » 



120 iMAUA.ME DU IIAUTKKOKT. 

Taveii de cette action singulière, n'y mêle pas le 
moins du monde la dame d'atours ^ 

Mais le plus grand crime de celle-ci était l'intérêt 
qu'elle ne cessait de témoigner à Beaufort. Un des 
rapports que nous avons sous les yeux s'exprime 
ainsi : « La dame susdite n'écoute qu'avec indiffé- 
rence ses adorateurs, ayant son cœur au bois de Vin- 
cennes. » Cette compassion généreuse fut une des 
principales causes de sa perte. Au commencement du 
printemps de \Ç>hh, la Reine alla faire une promenade 
au bois de Vincennes; M""^ de Hautefort l'y accompa- 
gna. A la vue du château et du donjon, la noble et 
bonne créature ne put contenir son émotion, et elle 
dit à la Reine que « c'étoit la première fois que Sa 
Majesté venoit en ce lieu depuis que ce pauvre gar- 
çon y étoit, » et elle lui demanda s'il n'y aurait point 



1. Mémoires de La Porte, p. 404. — Nous ne pouvons nous em- 
pocher ici d'admirer à quel point Mazariii était bien servi par sa 
police. Aucun des mémoires du temps ne dit que La Porte était l'au- 
teur de la lettre jetée dans le lit de la Reine, et c'est La Porte qui 
se dénonce lui-même. La Reine n'a pas soupçonné de qui venait 
cette impertinence; car elle a fiardé La Porte assez longtemps encore 
à son service. Eh bien, Mazarin a parfaitement su ce qui s'était 
passé. La Porte avait été vu jetant la lettre, et Mazarin en avait été 
informé à l'instant môme. IV Carnet, p. '21 : « La Porta, che mi tra- 
disce; che, di concerto con Otfort, messe la scrittiira nel letto di 
S. Maestà ; che Morangi vi era, e che fù veduto. » Ibid., p. G7 : « La 
Porta parla a S. M. le ore entière. Sono assicurato che non mi vuol 
bene, poiche indarno ho fatto ogni diligcnza per guadagnarlo. È 
furbo, e si picca di connoscer S. M. mcglio di nessuno. Si taglia- 
rebbe le vene per Otfort. La consiglia a dissimulare et adulare S. M., 
e son certo che lui et altri dicono alla M. S. chiaramente di non las- 
sarài governare, che si conserva padrona, che si ricordi de! defunto 
re che era in preda al Cardinale Dnca, e coso simili. » 



(;ilAI»ITKK CINOUIK.MH. lfi43-1(iV(i. 121 

quelque grâce à espérer pour lui. La Reine, mécon- 
tente, ne répondit pas un seul mot. Quand on servit 
la collation, M^'^ de Hautefort, qui avait le cœur 
serré, ne put pas manger, et lorsqu'on lui demanda 
pourquoi, elle avoua qu'elle ne savait pas se divertir 
en songeant à « ce pauvre garçon^» C'en était trop : 
dès ce moment, la Reine, poussée par Mazarin, réso- 
lut de se délivrer de cette perpétuelle censure, et elle 
n'en attendit plus que l'occasion ^ 

Le trait dominant du caractère de M""" de Haute- 
fort, avec la générosité et le courage, était une in- 
tarissable bonté. A la cour de Louis XIH, elle était 
la ressource de tous ceux qui avaient à faire entendre 
quelque plainte ou à réclamer quelque faveur légi- 
time. Elle n'hésitait jamais à se mettre en avant dès 
qu'elle croyait la justice intéressée. Elle avait conti- 
nué ce rôle depuis qu'elle était revenue auprès d'Anne 
d'Autriche. Quelques jours après la triste promenade 
de Vincennes, le 13 ou le Ih avril \&kh, un soir, à ce 
que raconte M""* de Motteville, la Reine allant se 
mettre au lit et n'ayant plus que sa dernière prière à 
faire, « M'"'= de Hautefort, toujours occupée à bien 
faire, en déchaussant la Reine, appuya la recomman- 
dation d'une de ses femmes qui parloit en faveur 
d'un vieux gentilhomme servant, qui depuis long- 



4. Archives des affaires étrangères, FRA^CE, t. GVI, lettre de 
Gaudin à Servien, T.i avril 1644. 

'2. W" Carnet : « Quando S. M. è in colera ton Otfort, questa in- 
traprende e 11 fa far ogni cosa. » V« Carnet, p. 48 : « M™* di Otfort 
parla al disavantaggio di S. M. e caballa continiiamente. Dar ordine 
perche parta. » 



\ii MADAME DE HAUTEFORT. 

temps étoit son domestique et demaiidoit quelque 
grâce. M"* de Hautefort, ne trouvant pas la Reine de 
trop bonne volonté pour lui, lui dit et lui fit enten- 
dre par des souris dédaigneux qu'il ne falloit pas 
oublier ses anciens domestiques. La Reine, qui n'at- 
tendoit qu'une occasion pour se défaire d'elle, contre 
sa douceur ordinaire ne manqua pas de prendre feu 
là-dessus, et lui dit avec chagrin qu'enfin elle étoit 
lasse de ses réprimandes et qu'elle étoit fort mal sa- 
tisfaite de la manière dont elle vivoit avec elle. En 
prononçant ces paroles, elle se jeta dans son lit et lui 
commanda de fermer son rideau et de ne lui plus 
parler de rien. M""' de Hautefort, étonnée de ce coup 
de foudre, se jeta à genoux, et, joignant les mains, 
appela Dieu à témoin de son innocence et de la sin- 
cérité de ses intentions, protestant à la Reine qu'eHe 
croyoit n'avoir jamais manqué à son service, ni à ce 
qu'elle lui devoit. Elle s'en alla ensuite dans sa 
chambre, sensiblement touchée de cette aventure, et 
je puis dire fort affligée. Le lendemain, la Reine lui 
envoya dire de sortir d'auprès d'elle et d'emmener 
avec elle M"'' d'Escars, sa sœur^» Voilà le récit d'une 
amie de la Reine. Celui de l'amie de M'"* de Haute- 
fort, qui nous a laissé l'histoire de sa vie, est bien 
différent. Après la scène, que l'amie de M"^ de Haute- 
fort donne un peu autrement, celle-ci, au lieu de se 
jeter à genoux en protestant de son innocence et de 
chercher à se sauver, comprit d'abord l'intention 
d'Anne d'Autriche et vit bien qu'il fallait quitter la 

1. Mémoires, t. I, p. lOh. 



GHAPITKE CINQUIÈME. 1643-l(ii(;. 123 

cour. (( Elle * ferma le rideau de la Reine, comme 
elle avoit accoutumé les autres jours, et lui dit : « Je 
vous assure. Madame, que si j'avois servi Dieu avec 
autant d'attachement et de passion que j'ai fait toute 
ma vie Votre Majesté, je serois une grande sainte. » 
Et levant les yeux sur un crucifix qui étoit auprès du 
lit, elle dit tout haut : « Vous savez. Seigneur, ce que 
j'ai fait pour elle! » La Reine ne répondit rien, et 
M'"'= de Hautefort compta sûrement que le lendemain 
elle auroit un ordre de se retirer, et le lendemain en 
effet elle eut cet ordre comme elle l'avoit prévu. » 

^|me (Je Motteville , l'allant voir dans sa chambre 
avant son départ, la trouva « assez forte sur son mal- 
heur. )) Mais son âme, qui d'abord n'avait pas jeté 
un seul soupir, finit par éclater avec force, à ce point 
qu'elle tomba malade. Le jour suivant, étant un peu 
remise et soulagée par deux saignées qu'on lui fit la 
nuit, elle sortit du palais « regrettée de tout le 
monde, » dit M""' de Motteville, et la Reine ou plutôt 
Mazarin commanda qu'on ne fît aucune sollicitation 
en sa faveur"-. Ce fut en ce moment que lui revinrent 

1. Vie manuscrite. 

2. Archives des affaires étrangères, France, t. CVI, lettre de 
Gaudin à Servien du 17 avril : « M""' de Hautefort a eu son congé 
hier pour avoir parlé avec peu de respect à la Reine. » — Ibid., 
lettre du 23 : « Le cardinal Mazarin se seroit fait prier par la Reine, 
après le congé donné à la dite dame, de ne lui en point parler à la 
sollicitation de ses amis, et qu'il n'y auroit point de quartier pour 
elle. » Bibliothèque Mazarine, Lettres manuscrites de Mazarin, 
lettre à Beringhen, pendant que celui-ci était en Hollande, du 
16 avril 16i4 : « ... Vous serez surpris de la nouvelle- du congé que 
la Reine donna avant-hier h M"*" de Hautefort. La chose arriva sur 
quelque demande que faisoit à Sa Majesté ladite dame pour l'intérf't de 



124 M AD ami: de II A UT C FUR T. 

tristement à la pensée les prophétiques paroles que 
Louis XIII loi avait souvent répétées : « Vous avez 
tort; vous servez une ingrate.» Mais M""' de Haute- 
fort se souvint aussi de Louise-Angélique de La Fayette, 
et elle résolut de l'imiter. Le vrai et sérieux chris- 
tianisme, qui lui avait interdit de rester à la cour 
pour y être une duègne complaisante, lui montra 
l'asyle placé au-dessus des disgrâces comme des fa- 
veurs des rois : elle se fit mener au couvent des 
Filles de Sainte-Marie deja rue Saint-Antoine, et elle 
songea à y devenir religieuse. 

Dieu en avait disposé autrement : Marie de Haute- 
lort devait rester dans le siècle pour en être l'orne- 
ment et le modèle. Son malheur lui fit hien perdre 
quelques amis de cour : elle ne revit plus ni M'"^ de 
Motteville, qui l'aimait beaucoup et qui obéit à regret 
à la Reine, ni même le chevalier de Jars, devenu 
avec l'âge et une riche commanderie bien diflerent 
de lui-même, et que retint la crainte de déplaire â 
Mazarin '. Mais elle était foile pour avoir d'autres 

quelqu'un de ses amis. Elle le porta si avant que de paroles en 
autres, Sa Majesté vint à blâmer la conduite de certaines personnes. 
M"" de Hautefort, ayant pris cela pour elle, mit le marché à la 
main de se retirer, ce que Sa Majesté, qui étoit déjà mal satisfaite 
de sa conduite, accepta sur-le-champ, et depuis a défendu à tout le 
monde de lui en parler. » 

1. M"'" de Mot'eville, t. I, p. 210 : « Je n'osai plus l'aller voir, 
parce qu'en parlant d'elle à la Reine et lui demandant en grâce 
qu'elle ne trouvât pas mauvais que je l'allasse voir, cette princesse 
m'avoit répondu froidement que j'étois libre et que j'en pou vois user 
comme je voudrois. Je lui dis, en lui baisant la main, que je ne le 
voulois pas être pour faire jamais aucune chose qui pût lui déplaire; 
et lui devant tout, et rien à M""^ do Hautefort que do la civilité et 



CHAPITRE CINQUIÈME. 1643-1046. 125 

amis, qui lui demeurèrent fidèles et lui prodiguèrent 
toutes les marques de considération et de tendresse. 
Un poète de la cour, qui avait servi d'interprète à la 
passion précoce du jeune Roi, Benserade, ne craignit 
pas d'adresser à la noble disgraciée des stances où il 
la félicitait d'une retraite qui, en rendant le calme à 
son âme, apportait chaque jour à sa beauté de nou- 
veaux attraits : 

D'où vient sur votre teint cette fraîcheur nouvelle'? 

Vous avez éprouvé le tracas et la peine, 
Maintenant vous goûtez un repos assez doux. 



Vous obligiez les gens d'une ardeur sans seconde. 
Et dans l'empressement dont vous parliez pour eux 
Vous travailliez, ce semble, à faire que le monde 
N'eût plus de mallieureux. 



Au lieu que vous n'avez au séjour où vous êtes 
Ni troubles dans l'esprit ni fatigues au corps. 
Vos méditations y sont libres et nettes 
De crainte et de remords. 

Votre âme qui n'est pas de la trempe commune, 
Kt dont les mouvements sont sublimes et droits. 
Fait aussi peu de cas du vent de la Fortune 
Que des soupirs des Rois. 

Dieu de sa propre main vous tire de la foule 
Pour vous entretenir. 



de l'estime, je m'engageai à la Reine à ne la plus voir. Le comman- 
deur de Jars, beaucoup plus son ami que moi, qui ne manquoit pas 
de fidélité pour ses amis, en fit autant que moi et ne la vit plus que 
quand elle se maria. » 



'I2(i MADAME \)E HAUTE FOUT. 

C'est ce commerce étroit qui fait durer vos charmes. 
Et les rend plus brillants au plus fort du malheur. 

Enfin, c'est d'où vous vient cette fraîclieur nouvelle 
Qui vous fait éclater mieux que vous n'éclatiez. 
Qui rend vos yeux plus vifs, et qui vous fait plus helle 
Encor que vous n'étiez '. 

Lu autre poëte, le Père Le xAloine, se piqua aussi 
de fidélité envers M'"'' de Hautefort, et célébra sa dis- 
grâce comme il avait fait sa faveur, par un second 
emblème du même genre que le premier. 11 figura 
une étoile qui tombait du ciel, et traçait derrière elle 
un long sillon. La devise était : SequUur hix magna 
cadenlcm, avec ces vers : 

De la scène illustre et roulante 
Où longtemps j'ai paru si belle et si brillante. 
Je tombe sans avoir mérité mon malheur. 
Mais ne me plaignez point : je tombe toute entière, 

Et j'apporte avec ma grandeur 

Mon innocence et ma lumière^. 

Rendons justice aussi à Mazarin : satisfait d'avoir 
écarté cette noble ennemie, il n'eut pas la pensée de 
la persécuter. Loin de là, fidèle à sa maxime de ne 
pousser personne à bout, il (il arriv(>r jiis(|u"à elle 



1. OEuvres de Bcnseradc, 1603, t. I, 160. 

2. De l'Art des Devises, p. 112. Le bon Père y joignit ce commen- 
taire : « Telle fut, il y a quelque temps, la disgrâce d'une personne 
illustre, et qui a des étoiles l'innocence, la pureté et l'inclination à 
bien faire. Jamais elle ne fut ni plus lumineuse ni plus regrettée; 
et la fortune même, qui avoit été la perpétuelle rivale de sa vertu, 
l'a respprtée, et a consenti n '^nn i'li''vation depuis cette chute. » 



CHAPITRE GINOUIÈMK. I 643- Ki '.(i. 127 

des paroles crespérance '. Sachant mêiiie à quel point 
elle aimait son jeune frère, le comte de Moiitignac, 
qui servait honorablement, il lui fit donner la lieu- 
tenance de la compagnie des gendarmes de Monsieur, 
le petit duc d'Anjou', et l'envoya au mois d'août 
16/)/j faire la campagne de Flandre sous Gassion, dans 
l'armée du duc d'Orléans ^ M"""^ de Hautefort n'était 
pas femme à se laisser vaincre en généreux procé- 
dés. Elle n'affecta pas de croire qu'elle n'était pour 
rien dans la faveur accordée à son frère, et du fond 
de sa pieuse retraite, elle remercia le cardinal avec 

1. Mémoires de La Porte (Coll. Potitot), p. 411 : « Pendant l'été de 
1644, la coui- étant à Fontainebleau, il m'appela (le cardinal ) et me 
demanda ce que faisoit M™<' de Hautefort. Je lui dis que je croyois 
qu'elle prioit Dieu, et que je ne lui voyois point d'autre recours. 
11 me dit qu'il n'y avoit rien de désespéré, et que son accommo- 
dement dépendoit de sa conduite. C'étoit sa façon d'agir; car il n"a 
jamais poussé personne à bout qu'en même temps il ne lui ait 
donné des espérances pour l'empêcher de se porter aux extrémités 
contre lui. » 

2. Mémoires de La Porte, ibid., p. 398 : « Durant cet intervalle, 
je fus en état de rendre service à mes amis... j'obtins pour M. le 
comte de Montignac, frère de M""' de Hautefort, la charge de capi- 
taine-lieutenant des gendarmes de Monsieur, et je lis donner une 
place de femme de chambre de la Reine, vacante par la mort de 
M'"e de Lingende, à M'"' de la JWoussardière, qui étoit à M"'" de 
Hautefort, laquelle me laissa demander toutes ces choses parce 
qu'elle ne vouloit pas avoir d'obligation à Son Éminence. Elle ne 
demandoit rien, ce qui faisoit que ses proches ne s'en trouvoient 
pas mieux. » Cependant Blazarin dit, IIP' Carnet, p. 61 : « M'"'' di 
Lingiande muore, et M'"^ di Otfort la dimanda per la Mussardiera. 
Finir il negotio délia compania per il fratello di M"'" di Otfort. <, 

3. Archives des affaires étrangères, France, t. CVIII, lettre de 
Gaudiu à Servien, du 20 août 1644 : « La Reyne envoya le sieur de 
Montignac, avec la compagnie des gendarmes de M. d'Anjou, qui est 
de 300 maistres fort lestes, à M. de Cnssion. » 



128 MADAME DK IIAUTEFORT. 

un mélange de loyale reconnaissance et de délica- 
tesse un peu superbe qui la peint à merveille. Vive- 
ment touchée, elle ie témoigne avec effusion, mais 
elle s'arrête assez vite, de peur que Texpression bien 
naturelle de sa reconnaissance envers le tout-puissant 
ministre et de sa fidélité envers la Reine ne semble 
un premier pas pour prétendre à une autre grâce, 
el une sorte de pétition pour rentrer elle-même à la 

(•OUI-. 

« Mouscigucur, 

« Rien que l'état auquel je me trouve me dût dé- 
fendre la hardiesse que je prends d'écrire à Votre 
Éminence, néanmoins l'obligation dont je suis de- 
puis peu redevable à sa bonté en la personne de mon 
frère m'est si sensible, qu'étant réduite à la néces- 
sité ou de manquer en quelque façon au respect que 
je lui dois ou de passer pour méconnoissante S j'ai 
cru, Monseigneur, que vous excuseriez plus facile- 
ment ma liberté en cette rencontre que vous ne 
feriez mon peu de ressentiment d'une grâce qui 
m'est si chère. Votre Éminence, ayant délivré mon 
frère du malheur dont li étoit menacé-, ne peut pas 
douter que faisant profession d'honneur il n'expose 
son bien et sa vie pour son service. Kt comme, Mon- 

1. Excellent mot, alors fort usité, et dont la perte nous paraît 
regrettable, la nuance qifil exprime n'étant pas tout à fait celle du 
mot ingrat. 

2. Le malheur d'être enveloppé dans la disfji'àce de sa sœur et de 
voir sa carrière lii-ist-e. 



C 11 A I' 1 r K E C I N n U 1 ïi M li. U. i i - I (, i (i . I »',i 

seigneur, ce bienfait me regarde par diverses raisons, 
croyant bien que Votre Éminence m'ajait l'honneur 
de m'y considérer, tant par sa générosité que par les 
très-humbles services que j'ai tâché toute ma vie de 
rendre à la Reine, j'ose vous supplier de croire qu<' 
je ne me suis jamais séparée de la fidélité que je de- 
vois à Sa Majesté ; et je me justifierois plus au long 
de ma conduite vers votre Éminence si je ne crai- 
gnois qu'ensuite de cette dernière obligation elle ne 
crût que je prétendisse en attirer une seconde, de 
celles que je crois être entre ses mains. Je m'estime- 
rai donc trop heureuse si, après avoir tâché de lui 
donner des preuves de ma reconnoissance par ce 
foible moyen, le seul qui reste dans mon pouvoir, 
elle me permet de conserver avec toute sorte de sin- 
cérité et de respect la qualité de votre très humble et 
très obéissante servante, 

<( d'Haultkkokt'. » 

Elle demeura quelque temps au couvent des Filles 
de Sainte-Marie, objet du respect public et des soins 
empressés de ses amis. Ses adorateurs, anciens et 

1. Nous avons trouvé cette lettre aux Archives des affaires étran- 
gères, France, t. CVI, sans date, mais avec cette addition d'une 
autre main : janvier, 1645. C'est la seule lettre autographe de 
M'"« de Hautefort que nous ayons jamais vue; nous disons de M"'" de 
Hautefort; car pour M"'" de Schomberg, nous en avons découvert 
plusieurs billets dans les portefeuilles du docteur Valant, à la Biblio- 
thèque nationale; voyez M""" de Sablé, p. 102, etc. L'écriture de 
celui-ci est fort négligée. Elle signe en 1G45, et plus bas, p. 158, 
nous la verrons signer encore en 1646, à l'ancienne mode : D'Haulte- 
fort, tandis que ses deux frères et tous les contemporains écrivent 
ce nom comme nous le faisons aujourd'hui. (Voir I'Appendice.) 



130 .MADAME DE HAUTE FORT. 

nouveaux, se réjouirent presque de la voir pauvre et 
en disgrâce, pour mettre à ses pieds leur fortune et 
leur cœur. Le duc de Yentadour, qui jusque-là lui 
avait fait une cour médiocrement accueillie, déclara 
hautement qu'il serait heureux de Tépouser, (( quand 
elle n'auroit pas un double vaillant';» et, ne s'en 
tenant pas aux paroles, il fit part de sa résolution à 
la Reine, et lui demanda son agrément, qui ne fut 
pas refusée Cette fidélité généreuse toucha M'"*^ de 
Hautefort, mais n'eut pas le pouvoir de la faire sortir 
de son couvent. Gassion ne fut pas plus heureux. 11 
n'avait pu la voir sans l'aimer, ainsi que nous l'avons 
dit, mais il n'avait pas osé se déclarer. Venant d'être 
fait maréchal, très-bien avec la cour et avec les 
Condé, ayant devant lui la plus brillante carrière, il 
s'enhardit un peu ; et sans confier son dessein à per- 
sonne, il prit le parti de risquer lui-même l'aventure, 
et un jour il se présenta au parloir des Filles de 
Sainte-Marie. M""" de Hautefort fut bien surprise lors- 
qu'on l'avertit que le maréchal de Gassion la deman- 
dait à la grille. Elle fut bien plus surprise encore 
et fort embarrassée quand il lui fit une déclaration 
inattendue, et lui témoigna la passion qu'il avait pour 
elle, et son intention de l'épouser, si elle daignait y 
consentir. Elle demeura assez longtemps sans lui 
pouvoir répondre. A la fin, après avoir rappelé ses es- 

1. Archives des affaires étrangères, France, t. CVI, lettre déjà 
citée de Gaudin, du 23 avril. 

'2. Ibid. Lettre du mai : <> Sa Majesté cousent au mariage de 
M"'* de Hautefort avec M. de Ventadour. » IV'- Carnet, p. 2i : « M. di 
Ventadoiu-. Oifort. » 



CHAPITUH CKN'OUIE.ME. 1643-1646. 1:^1 

prits, elle lui dit qu'elle se sentait tout à l'ait obligée 
de rhonneur qu'il lui faisait, que ce serait un très- 
grand avantage pour elle qu'un pareil mariage, 
qu'elle y voyait un seul obstacle, la diiTërence de re- 
ligion, parce qu'elle ne se pourrait jamais résoudre 
à épouser quelqu'un qui ne serait pas catholique. 
N'ayant pas envie de se convertir, le maréchal prit 
cette réponse pour un congé; il s'en alla fort affligé 
de n'avoir pas réussi, mais un peu consolé de n'avoir 
pas eu de témoin de son échec ^ 

Quelque temps après, la helle recluse reçut une 
autre visite, ou du moins un autre message qui ne 
la trouva pas aussi insensible. Elle quitta le saint 
monastère; sans aller à la cour, elle reparut dans le 
monde, et bientôt le bruit se répandit que M""' de 
Hautefort allait devenir la maréchale duchesse de 
Schomberg. Tous les cœurs honnêtes, sans distinc- 
tion de parti, applaudirent à l'idée d'une union si 
bien assortie. Une seule personne s'en affligea : ce 
fut la sœur du maréchal, Jeanne de Schomberg, la 
duchesse de Liancourt. Elle avait soupçonné quelque 
chose de la passion que son mari avait autrefois res- 
sentie pour M""' de Hautefort; elle craignit une al- 
liance qui la pouvait rallumer, en exposant M. de 
Liancourt à voir sans cesse cette beauté redoutable, 
et elle entreprit d'empêcher le mariage, déjà bien 
avancé. Elle dissimula ses véritables craintes; et, 
allant voir M""' de Hautefort, elle lui dit en toute con- 
fidence que M. de Schomberg avait fait de grandes 

\. Vie manuscrite. 



\M .MADAME DE HAUTEFORT. 

dépenses à l'armée et dans ses différentes charges, 
que sa fortune était à peu près perdue, qu'il avait 
besoin d'un riche mariage pour rétablir ses affaires, 
et que, s'il persistait à l'épouser, sa maison était rui- 
née sans ressources; qu'elle s'adressait donc à l'ami- 
tié même qu'elle témoignait à son frère pour prévenir 
un tel malheur. On peut se faire une idée de l'im- 
pression que fit un pareil discours sur M'"" de Haute- 
fort. On lui demandait le sacrifice de sa dernière 
espérance. Que diraient la cour et Paris d'une rup- 
ture aussi imprévue, qu'on ne manquerait pas de 
rapporter à quelque cause injurieuse? Pourquoi 
l'avoir tirée du couvent, où, après ce public affront, 
elle ne pouvait plus rentrer avec le même bonneur? 
Comment M. de Schomberg n'avait-il pas fait toutes 
ses réflexions avant de prendre un engagement aussi 
sérieux, et comment l'aimait-il si peu de les faire au 
moment suprême? Et puis M""" de Liancourt était-elle 
bien l'interprète de son frère? Elle-même, en vérité, 
était-elle obligée d'immoler son bonheur à la fois et 
son bonneur à des considérations qui lui paraissaient 
bien peu dignes et d'elle et de celui qu'elle commen- 
çait à aimer? L'affection, l'ambition, la générosité, 
le dépit, la honte, se livraient dans son cœur le plus 
douloureux combat. La générosité l'emporta; elle 
n'entendait pas nuire à M. de Schomberg, et elle 
promit à sa sœur que le mariage qu'elle redoutait ne 
se ferait point. A peine M""" de Liancourt était-elle 
sortie, que la pauvre femme, épuisée par le noble ef- 
lorl (lu'elîe venait de faire, tomba dans une affliction 
voisine du désespoir. Elle était résolue, mais incon- 



CHAIMÏHE CINQUIEME. I(U3-I(S46. I :n 

solable et malheureuse. Quelques jours après, étant 
restée au lit assez tard, malade et désolée, elle reçut 
la visite d'un ami de M. de Schomberg, qui leur ser- 
vait d'intermédiaire, M. de Villars ; et elle s'apprêtait 
à lui dire qu'elle connaissait la situation et les nou- 
velles réflexions du maréchal, et lui rendait sa parole, 
quand M. de Villars se mit à la gronder d'être si pa- 
resseuse, tandis que lui s'était levé de fort bonne 
heure pour faire les publications de son mariage à sa 
paroisse et à celle de M. de Schomberg; et en même 
temps, il lui remit une lettre du maréchal, la plus 
pressante et la plus amoureuse. M""' de Hautefort ne 
savait que penser et demeurait interdite. Sur ces en- 
trefaites, arriva W"*" de Liancourt, qui, rougissant de 
sa faiblesse et confuse de sa conduite, se jeta dans 
ses bras, lui confessa ses vrais sentiments, la supplia 
de tout oublier et d'être sa sœur^ 

Ainsi se termina la partie romanesque de la vie 
de M""' de Hautefort. Elle devint duchesse de Schom- 
berg, en septembre I6/16, à l'âge de trente ans'. De- 

1. Vie imprimée et Vie manuscrite. 

2. Elle fut mariée à Saint-Sulpice, et nous donnons ici son extrait 
de mariage, qui n'est pas sans intérêt à cause des noms authentiques 
des témoins. 

« Extrait du registre des mariages de l'église de Saint-Sulpice 
pour l'année 1040. 

« Le 23 septembre 1040 a été fiancé haut et puissant seigntMir 
messire Charles de Schomberg, duc d'Halluin, pair et mareschal de 
France, comte de Nantheuil, marquis de Magdeleres, comte de Dure- 
tal, gouverneur et lieutenant général pour le Roy des eveschez de 
Metz et Verdun, ville et citadelle de Metz et Pays-Messin, seul lieu- 
tenant général pour Sa Majesté du haut et bas Languedoc, gouver. 
neur particulier de la ville et citadelle de Pont-Saint-Esprit, cheva- 



134 MADAME DE HAUTEFORT. 

puis, sa destinée a été aussi paisible que sa jeunesse 
avait été orageuse. Arrêtons-nous sur le seuil de 
cette nouvelle carrière où la noble femme s'est sur- 
passée elle-même, où sa vertu est demeurée sans 
tache, et où elle a été tour à tour la plus tendre 
épouse et la veuve la plus sainte. Elle qui jusque-là 
avait répandu l'amour autour d'elle sans en ressentir 
la moindre atteinte, le connut enfin; elle aima son 
mari, et même avec cette vivacité passionnée qu'elle 
portait en toutes choses, et qui entraîne inévitable- 
ment à sa suite, au sein du plus parfait bonheur, de 
légers soucis et de passagères inquiétudes'. Quand 
elle perdit le maréchal, en 1656, sans en avoir eu 
d'enfants, jeune encore elle se consacra à sa mé- 
moire. Elle garda longtemps sa merveilleuse beauté. 
Après avoir été YHcrmione de l'hôtel de Rambouillet, 



lier des Ordres, capitaine-lieutenant des chevaux légers de la garde, 
colonel et maresclial de camp général des troupes allemandes, lié- 
geoises et valonnes, et capitaine de cent hommes d'armes de ses 
ordonnances, de la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois, avec haute 
et puissante dame Marie d'Hautefort, dame d'atour de la Reine, 
fille de haut et puissant seigneur messire Charles d'Hautefort, mar- 
quis d'Hautefort, et de haute et puissante dame Renée du Bellay, 
ses père et mère, de ceste paroisse: et furent mariez le 24'" desdits 
mois et an, les hans publiez auparavant sans opposition, es présence 
de messire Jacques François, marquis d'Hautefort, dame Catherine 
Le Voîer de La Flotte, dame d'atour de la Reine, messire Gilles 
d'Hautefort, sieur de Montignac, messire Charles d'O, sieur de Vil- 
lars, messire Mathurin de Montallais, sieur de Chambellé, messire 
Claude d'Ambleville, et plusieurs autres. 

Signé : Charles de Schomberg. Marie d'Haultefort. Hautefort. 
Caterine Le Voyer. Montiniac d'Hautefort. Charles d'O. Montallais. 
Ambleville. » 

1. Vie manuscrite. 



CHAPLTRE CINQUIEME, 'l 643- 1 (i4(i. 'l3o 

elle fut rO/y7?î/)(^ des portraits de Mademoiselle ^ Elle 
laissa paraître encore dans quelques sociétés d'élite 
cet esprit fin, enjoué, délicat, qui lui dicta tant de 
lettres agréables, entre autres ce billet à M'"'' de Sablé 
sur les maximes de La Rochefoucauld, où la grâce 
sert de parure à la solidité, et qui semble échappé à 
M'"^ de Sévigné ou à M'"'' de La Fayette-. Sans être 
janséniste, sans sortir jamais de la simplicité de la 
foi, elle était attirée vers Port-Royal, et par sa géné- 
rosité naturelle et par le goût inné de la grandeur. 
M. d'Andilly l'admirait, et la prenait volontiers pour 
juge en matière de fidélité et d'amitié ^ A Metz, dont 
M. de Schomberg était gouverneur, elle avait ren- 
contré et distingué le jeune Bossuet; elle encouragea 
ses débuts, et fut une de ses premières protectrices^. 

1. Voyez I'Appendice. 

2. M'"^ DE Sablé, chap. ii, p. 151, etc. 

3. Ibid., chap. iv, p. 223. 

4. Mémoires de l'abbé Le Dieu sur Bossuet, édit. de Tabbé Guettée, 
t. I, p. 25 : « Ce séjour (de Bossuet à Metz) le fit connaître à Charles 
de Schomberg, duc d'Halluin, pair et maréchal de France, comte 
de Nanteuil, etc., gouverneur et lieutenant général des évêchés de 
Metz et de Verdun, et de la ville et citadelle de Metz, où était sa 
demeure ordinaire, mort depuis à Paris, en 1656, et à Marie de 
Hautefort, femme de ce maréchal, en secondes noces. La piété et 
toutes les vertus régnaient dans leur maison. L'abbé Bossuet y eut 
par ce titre un libre accès, et mérita non-seulement l'amitié et la 
confiance de personnes si "puissantes, mais encore leur protection, 
de sorte qu'ils ont le plus contribué à le faire connaître à la cour. 
Aussi en a-t-il conservé toute sa vie la reconnaissance; et, depuis 
qu'il a été évêque de Meaux, il n'a jamais passé à Nanteuil, qui 
est de ce diocèse, qu'il n'allât dire la messe au tombeau de ses 
bienfaiteurs, dans l'église du prieuré. Son attachement pour la ma- 
réchale n'a pas été moins persévérant jusqu'à sa mort, arrivée à 
Paris en 1691, et pour toute la maison d'Hautefort, avec laquelle il a 



I.sr. MADAME DE HAUTEFURT. 

Elle revit l)ien rarement Anne d'Autriche ; mais lors- 
qu'elle apprit, en 1666, que la royale amie, pour la- 
quelle elle avait tant et si diversement souffert, était 
près de mourir, elle se ressouvint de la place qu'elle 
avait occupée auprès d'elle, et s'en autorisa pour lui 
prodiguer des soins assidus. On dit^ qu'en ce mo- 
ment suprême Anne d'Autriche et l'ancienne dame 
d'atours retrouvèrent leurs premiers sentiments, et 
que la Reine mourante la recommanda à son fils. 
Louis XIV, qui n'avait pas oublié l'idole de son en- 
fance, s'efforça en vain de l'attirer à sa cour, en lui 
proposant les charges les plus élevées, (lafin, disait- 
il-, d'y rétablir la dignité et la grandeui- qu'on com- 

toujours été en grandi' liaison. » — Vovl-z I'Appendick, à la fin de ce 
volume. 

1. Vie manuscrite. 

2. Le P. Griffet nous a conservé les deux billets que Louis Xl\' 
écrivit de sa propre main à M""" de Schomberg en cette occasion : 
« Je vous prie de croire ce que Bontemps ( valet de cliambre du P.oi ) 
vous dira de ma part, et de consentir ;\ ce que je vous demande, et 
quelque parti que vous preniez, de garder le secret jusqu'à tant (jue 
j'aie rendu public le choix que je fais de vous. Après cela, je crois 
qu'il n'est pas besoin de vous assurer de mon estime, vous en don- 
nant une aussi grande marque. Louis. De Valenciennes, le 31 mai 
1684. » — « J'ai reçu avec déplaisir le refus que vous m'avez fait, et 
vous n'en doutez pas par cette seconde tentative ici. J'étois bien aise 
de vous donner une marque de mon estime ; j'espérois aussi qu'ayant 
vu la cour autrefois, vous remettriez chez M'"" la dauphine une 
dignité et une grandeur que je n'y vois plus. Si vous pouvez me 
rendre ce service en essayant d'exercer la charge d'honneur quelques 
mois, vous vous trouverez peut-être plus de force que vous ne pen- 
sez ; et si vous en manquez, vous serez la maîtresse de quitter une 
place honorable, soit qu'on la garde ou qu'on s'en démette. Ré- 
pondez-moi présentement, et toujours avec le même secret. Il me 
semble que je n'ai rien à ajouter, puisque ce que je fais vous marque 



(.IIAI'ITUK CINQUlEMIi. Ki'i;i-16l6. 1:57 

ineiirail à ne plus y voir. )> Sensible ;uix bonlés du 
Roi, elle les déclina avec une constance respec- 
tueuse \ et demeura dans la noble solitude qu'elle 
s'était faite. Elle avait toujours été d'une bienfaisance 
admirable; peu à peu ce sentiment devint l'àme el 
comme la passion de sa vie. Digne élève de saint Vin- 
cent de Paul, elle ne retint de sa vivacité et de son 
ardeur naturelle que le feu sublime de la charilé 
chrétienne. Elle était le recours assuré de tous ceux 
qui souffraient. Ses aumônes savaient trouver des 
routes pour arriver partout. Elle était particulière- 
ment attentive aux périlleuses misères des filles et des 
femmes, et leur venait en aide avec une bonté iné- 
puisable. La maison modeste et retirée qu'elle s'était 
bâtie dans le faubourg Saint-Antoine, rue de Cha- 
ronne, à côté du couvent de la Madeleine de Trenelle-, 
n'était pas seulement une sorte de couvent aussi, où 
régnait la prière; c'était l'asyle fidèle des opprimés 
et des malheureux. Au lieu des titres superbes qu'elle 
avait autrefois portés, et qu'elle avait appris à mépri- 
ser, on lui donna le beau nom de la Mère des Pau- 
vres. C'est parmi ces saintes pratiques qu'elle s'étei- 
gnit doucement le l'^'" août 1691, à soixante-quinze 
ans. Elle demanda à être enterrée dans la chapelle 
du château de Nanteuil, auprès de son mari bien- 
assez les sentiments qiK^ j'ai pour vous. Loitis. De Versailles, le 
9 juin 1684. » 

1. Vie manuscrite. 

2. Prieuré de bénédictines , fondé par la comtesse Matliilde, 
femme de Thibault, comte de Champagne. Il fut d'abord établi à 
Trenelle, en Champagne, puis à Melun, puis à Paris, et la reine 
Anne d'Autriche en posa la première pierre. 

8. 



138 MADAiME DE HAUTE FORT. 

aimé, et Bossiiet, qui garda toujours chèrement sa 
mémoire, ne se rendait jamais à Meaux, même dans 
les derniers temps de sa vie, sans passer par Nanteuil 
afin d'aller prier sur ces tombes yénérées. 

Posons la plume, et mettons fin à ces peintui-es 
d'une société à jamais évanouie, et de femmes que 
l'œil des hommes ne reverra plus. Encore quelques 
pages sur M'"" de Longueville, et nous aurons dit 
adieu à ces rêves de nos heures de loisir, que caressa 
notre jeunesse, et qui nous ont accompagné jusqu'au 
terme de l'âge mûr. Nous l'avouons : nous ne quit- 
tons pas sans regret cet aimable et généreux com- 
merce. Soyez bénies, en nous séparant. Muses gra- 
cieuses ou sévères, mais toujours nobles et grandes, 
qui m'avez montré la beauté véritable et dégoûté des 
attachements vulgaires. C'est vous qui m'avez appris 
à fuir les sentiers de la foule, et au lieu d'élever ma 
fortune, à tâcher d'élever mon cœur. Grâce à vos 
leçons, je me suis complu dans une pauvreté fière ; 
j'ai perdu sans murmure tous les prix de ma vie, et 
j'ai été trouvé fidèle à une grande cause, aujourd'hui 
abandonnée, mais à laquelle est promis l'avenir. Sou- 
tenez-moi dans les éi)reuves suprêmes qui me restent 
à traverser. Contemporaines de Descartes, de Cor- 
neille, de Pascal, de Richelieu, de Mazarin, de Condé, 
Anne de Bourbon, Marie de Rohan, Marie de Haute- 
fort, Marthe du Vigean, Louise-Angélique de La 
Fayette, sœur Sainte-Euphémie, âmes aussi fortes 
que tendres, qui, après avoir jeté tant d'éclat, avez 
voulu vous éteindre dans l'obscurité et dans le si- 
lence, donnez-moi quelque chose de votre courage. 



CHAIMTRK GINQUIÈiME. 1043-1640. 139 

enseignez-moi à sourire, comme vous, à la solitude, 
à la vieillesse, à la maladie, à la mort. Disciples de 
Jésus-Christ, joignez-vous à son précurseur sublime 
pour me répéter, au nom de l'Évangile et de la phi- 
losophie, qu'il est bien temps de renoncer à tout ce 
qui passe, et que la seule pensée qui désormais me 
soit permise est celle de quelques travaux utiles, du 
devoir et de Dieu ! 



APPENDICE 



NOTK PREMIÈRE. 

Notre reconnaissance à la fois et notre loyauté bis- 
torique nous font un devoir de mettre au jour la vie 
manuscrite qui nous a été communiquée par M. le 
marquis d'Estourmel et dont plus d'une fois nous 
avons fait usage dans le cours de notre récit. La 
pieuse dame, qui avait composé la Vie imprimée par 
M""" de Montmorency, s'était arrêtée uner douzaine 
d'années avant la mort de la duchesse de Schom- 
berg; les dernières années manquaient entièrement; 
on ne citait aucune lettre de la ducbesse; et tout, 
dans cette rapide histoire, étaitdestiné à la seule édi- 
iication. Après la mort de M'"^ de Schomberg, une 
autre de ses amies, qui l'avait connue à diverses 
époques et avait fini par partager sa solitude et par 
être la compagne et le témoin de ses derniers jours, 
ayant rencontré cet écrit, le copia pour son propre 
usage et pour celui de quelques autres dames ver- 
tueuses et chi-étiennes. En le copiant, elle y mit un 
préambule et une fin, y introduisit un bon nombre 
de traits et d'anecdotes qui n'avaienl pas été recueil- 



142 - APPENDICE. NOTE PREMIERE. 

lies, ainsi que différentes lettres de l'illustre amie 
trouvées dans ses papiers et jusqu'à présent tout à 
fait ignorées. Ces additions considérables, ajoutées et 
non fondues dans le texte, altèrent un peu sans 
doute l'unité de l'ouvrage primitif, mais elles en aug- 
mentent beaucoup le prix. Partout, nous avons res- 
pecté le style des deux pieuses dames. On y sent des 
personnes qui ne savent point écrire, il est vrai, et 
qui racontent ce qu'elles ont appris, et ce que la plu- 
part du temps elles ont vu elles-mêmes, avec une 
simplicité souvent inculte, mais qui inspire une en- 
tière confiance et n'est pas dépourvue d'agrément. Il 
sort de ces pages sans art un parfum de vérité 
que nous avons précieusement conservé, au risque 
même d'atfaiblir l'intérêt de nos propres peintures 
par le dangereux voisinage de l'aimable et naïf ori- 
ginal. 



VIE MANUSCRITE 

DE 

M"^ DE HAUTEFORT 

DUCHESSE DE SCHOMBERG. 



Cet écrit est un abrégé des principaux traits de la vie, 
des actions, des vertus, et des aventures arrivées à feu 
M""" la duchesse de Schomberg ', recueillis par une dame 
qui a été longtemps auprès d'elle, à qui elle se confioit 
beaucoup, qui a cru devoir remarquer les principales 
actions d'une si belle et sainte vie qui de son temps 
étoit le modèle achevé de la sagesse des dames chré- 
tiennes à la cour, de la charité, générosité et autres 
vertus évangéliques, et dont la mémoire sera en éter- 
nelle bénédiction; car on peut dire d'elle ce que l'Évan- 
gile dit de Jésus-Christ : qu'elle a vécu en ce monde en 
faisant du bien et la charité à tous. 

Comme on écrit la vie des dames dont la vertu et la 
piété peuvent donner de l'édification, je ne doute pas 
que l'on ne reçoive agréablement celle que j'écris^ de 
M™" de Hautefort, duchesse de Schomberg. Sa grande 



1. Ici, comme on le voit, M^e .]e Schombers est morte, tandis que dans c 
qui suit il semble bien qu'elle vit encore. Ce délnit est ajouté.' 

■2. Note de la Vie imprimée : « Cette vie paroît avoir été écrite vers 1680. 



144 APPENDICE. NOTE PREiMlÈHE. 

faveur à la cour dans le commencement de sa vie, sous 
le règne de Louis XIII, où sa vertu a paru avec tant 
d'éclat, l'estime et la considération que Louis le Grand a 
toujours conservées pour elle, et la pieuse retraite dans 
laquelle elle a passé la fin de sa vie, la doivent faire re- 
garder comme un modèle admirable que les dames des 
siècles à venir doivent se proposer d'imiter. 

Je commence l'histoire de la vie de M™*' de Haulefort 
en faisant d'abord le portrait de sa personne, afin que 
l'on prenne plus d'intérêt aux grands événements dont 
elle est remplie. 

M""' de Hautelort' est grande et d'une très-belle 
taille-, le front large en son contour, qui n'avance guère 
plus que les yeux desquels le fond est bleu, les coins 
bien fendus, leur clarté est brillante, leurs regards mo- 
destes, leur vivacité surprenante; ses sourcils sontblon- 
dins, assez bien fournis, se séparant les mis des autres 



1. Tout ce remarquable morceau est de la seconde des deux mains que 
nous avons signalées. L'amie qui copiait la première notice ne s'est pu rete- 
nir de substituer une description plus détaillée et plus caractéristique à celle 
qu'elle avait sous les yeux. Mais par une espèce de compensation, lorsqu'elle 
en vient à l'efTet que produisait la beauté de M™» de Hautefort, elle abrège en 
transcrivant, en sorte que la Vie imprimée se trouve ici tour à tour plus 
courte et plus développée : « M"'« de Hautefort est grande et d'une très belle 
taille; elle a les cheveux du plus beau blond cendré que l'on ait jamais vu; 
son teint est d'un blanc et d'un incarnat admirables; elle a les plus beaux 
yeux du monde, si vifs et si pleins de feu que l'on en voit sortir le même éclat 
qui sort de ses diamants, si brillants et si beaux; sa bouche est parfaitement 
belle, et d'un rouge si beau que l'on n'en sauroit imiter les couleurs ; ses dents 
sont blanches, bien faites et bien rangées ; elle a le nez aquilin et au.ssi grand 
<lii'il faut pour lui donner un air de majesté admirable. Elle a dans son visage 
et dans toute sa personne un certain air de bonté et de majesté tout enserab'e, 
si particulier que tous ceux qui la connoissent assurent que Ton sent, en la 
voyant, de la joie, de la tendres.se, du respect et de la crainte. L'on est 
d'abord ravi de la voir, et l'esprit tout prévenu au.ssitot de sa bonté et de 
sa vertu fait que le cœur est rempli de respect et d'amitié pour elle. Il s'est 
vu môme bien des gens qui, ne pouvant démêler le sentiment qu'elle faisoit 
naître, en la voyant baissoient les yeux .sans oser les lever jusqu'à elle, quoi- 
que son abord honnête et obligeant les dût rassurer de toute leur crainte. » 



VIE MANUSCRITE. 145 

à l'endroit où se joint le front; le nez aquilin ; la bouche 
ni trop grande, ni trop resserrée, mais bien façonnée; 
les lèvres belles et d'un rouge vif et beau; les dents 
blanches et bien rangées; deux petits trous aux côtés 
de la bouche achèvent la perfection et lui rendent le 
rire fort agréable ; le menton ne lui descend pas tant 
qu'il ne lui laisse le visage presque rond, et, se sépa- 
rant comme en deux parties, fait voir un petit vide qui 
lui donne un agrément non pareil. Elle a les joues bien 
remplies; il semble que la nature se soit jouée à y mé- 
langer les couleurs de blanc et de vermeil avec tant de 
mignardise que les roses semblent se jouer avec les lis. 
Elle a les cheveux du plus beau blond cendré du monde, 
en quantité et fort longs, les tempes bien garnies; elle 
a la gorge bien faite et assez formée, et fort blanche, le 
col rond et bien fait, le bras beau et bien rond, les doigts 
menus et la main pleine. Elle a l'air libre et aisé, et 
quoiqu'elle n'affecte pas de certains airs que la plupart 
des belles veulent avoir pour faire plus remarquer leur 
beauté, elle ne laisse pas d'avoir un air de majesté dans 
toute sa personne qui imprime tout à la fois du respect 
et de l'amitié. 

Voilà à peu près ce qui est de sa personne. Il reste à 
dire quelque chose des qualités de son esprit ^ Elle en 
a infiniment : elle s'explique simplement; elle a de la 
présence d'esprit au delà de l'imagination : elle donne 
un tour agréable à tout ce qu'elle dit, et qui fait paroître 
un enjouement accompagné de tant de modestie que 
ceux qui l'écoutent semblent prendre plaisir à l'enten- 
dre. Elle est naturellement railleuse, et entend la raille- 
rie la plus fine ; mais comme elle a beaucoup de piété, 

1. Ce paragraphe sur l'esprit de M^^ de Hautefort manque entièrement 
dans la Vie innprimée. Rapprochez ce passage de celui du Poiirnit d'Ohjmpe, 
plus bas dans I'Appendice, 



146 APPENDICE. NOTE PREMIERE. 

elle la sait si bien régler qu'elle n'a jamais offensé per- 
sonne. 

Cette personne si belle a le cœur d'une reine et d'une 
héroïne, et si rempli de bonté que l'on peut dire avec 
vérité que jamais personne malheureuse n'est sortie 
d'auprès d'elle sans en être consolée et de ses conseils 
et de ses présens. Elle a l'àme grande, généreuse-, elle 
est libérale et toute remplie de charité ; elle a toujours 
compté que son bien et son crédit ne lui étoient donnés 
que pour adoucir les misères de son prochain, de quel- 
que qualité qu'il fût. D'abord que leurs besoins étoient 
allés jusques à elle, elle ne songeoit plus qu'aux moyens 
de leur faire des présens d'une manière qui ne parût 
pas une aumône, pour leur ôter la confusion. Combien 
a-t-elle donné de grosses pensions à des filles et à des 
femmes de qualité, pour empêcher que la nécessité 
ne les obligeât à prendre d'autres secours par de mau- 
vaises voies! Dans tous les états et dans tous les lieux 
qu'elle a été pendant sa vie, soit à la cour, favorite 
du Roi et de la Heine sa maîtresse, soit mariée et du- 
chesse, son hôtel a toujours été rempli de personnes 
qu'elle a fait subsister et qui avoient besoin de son se- 
cours. 

Cependant ellg étoit née avec une fierté et une ambi- 
tion extraordinaires; mais l'amour de la véritable gloire 
et la vertu faisoient qu'elle sacrifioit toute chose à sa ré- 
putation. Aussi a-t-elle eu le bonheur si rare aux per- 
sonnes qui ont passé leur vie à la cour comme elle, que 
l'on n'a jamais rien dit ni écrit de désagréable pour 
elle; au contraire tout le monde a toujours chanté ses 
louanges. 

Enfin cette personne si belle et si charmante parut à 
la cour à l'âge de quatorze ans, comme l'Aurore. C'est 
le nom que Ton lui a donné dans les mémoires écrits de 



VIE MANUSCRITE. 447 

ce temps-là. D'abord tout le monde Tadmirn, et plu- 
sieurs ne purent s'empêcher de l'aimer. Mais la fierté de 
son cœur, et un rival qui parut bientôt, aussi puissant 
que Louis XIII, forcèrent tous ses adorateurs à garder 
le silence : il n'y eut que le Roi seul qui osât parler. 

Mais avant de commencer par ordre le récit de la vie 
de M'"*^ de Hautefort, je veux faire voir de quelle manière 
elle vivoit à la cour et de quel air on traitoit la galan- 
terie avec elle. Sa grande vertu, bien plus encore que 
son admirable beauté, sa modestie et sa bonté, et ce 
penchant généreux qui paroissoit dans toutes ses actions 
pour tout le monde, et particulièrement pour les mal- 
heureux, firent naître malgré elle plusieurs grandes 
passions dans les cœurs des plus grands seigneurs de la 
cour, qui l'aimèrent dans un respectueux silence, et qui 
ne lui en parlèrent que par des galanteries à peu près 
semblables à celles que l'on donne aux héros de nos 
romans. 

La cour étoit composée alors de jeunes seigneurs d'un 
mérite extraordinaire. Le prince de Marsillac, depuis 
duc de La Rochefoucauld, fut une des premières con- 
quêtes de M'"« de Hautefort. Il étoit jeune, beau, d'un 
mérite et d'une naissance à pouvoir prétendre à toutes 
choses. Cependant il l'aima sans oser lui dire. Il étoit à 
l'armée; et, à la veille d'une célèbre bataille où tout le 
monde étoit occupé des soins de la guerre pour cette 
redoutable journée, ce prince, fétoit seulement de ceux 
de l'amour. Il s'adressa au marquis de Hautefort et lui 
fit confidence de sa respectueuse passion pour sa sœur. 
Il lui donna une lettre pour elle, en lui faisant donner sa 
parole que, s'il mouroit le jour de la bataille, il la don- 
neroit à M'^'' de Hautefort sa sœur, et s'il revenoit du 
combat il lui rendroit sa lettre, et ne parleroil jamais à 
personne des choses qu'il lui avoit confiées. 



148 APPENDICE. NOTE PREMIÈRE. 

Charles de l^orraine, oncle du prince qui fait aujour- 
d'hui^ admirer sa valeur à toute l'F.urope, aima aussi 
M'"^ de Hautefort, sans oser aussi lui en parler que par 
une galanterie qui égale celles que nous lisons dans les 
romans des chevaliers des siècles passés. Ce duc avoit 
quitté la cour de France et avoit pris les armes contre 
le Roi. Il étoit à la tête d'une armée considérable, et 
dans un combat il avoit fait plusieurs prisonniers fran- 
çois ; parmi lesquels s' étant trouvé deux gentilshommes 
d'un grand mérite, ce duc les voulut voir, et les ayant 
fait venir dans sa tente, il leur demanda leur qualité et 
des nouvelles de la cour de France. L'un d'eux lui ayant 
dit qu'il avoit servi dans les mousquetaires du Roi avec 
MU jeune frère de M""^ de Hautefort, ce duc lui demanda 
d'abord s'il connoissoit bien cette dame admirable, et 
l'autre l'ayant assuré qu'il l'avoit vue très souvent à la 
cour, lors le duc leur dit à tous deux : u Je vous donne 
la liberté, et ne veux pour votre rançon que le plaisir de 
sçavoir que vous avez baisé la robe de M'"" de Hautefort 
de ma part. » Cela fut ponctuellement exécuté; et quand 
les deux gentilshommes eurent baisé le bas de sa robe, 
(^lle voulut les saluer à la françoise; mais ils s'en d('- 
fendirent comme d'un crime, disant qu'ils ne devoieiii 
pas prétendre à un honneur que leur libérateur même 
n'avoitosé espérer par le respect infini qu'il avoit pour 
elle. 

M. le duc de Liancourt-, que toute la cour regardoii 
avec une estime particulière par les sentiments héroï- 
ques de son cœur et par la politesse de son esprit , ce 

1 . Charles V, mort en 1690, à l';\ge de 48 ans. Donc ceci a été écrit aupa- 
ravant, et la date supposée de 1680 est vraisemblable. 

•2. La pieuse copiste n'a pas cru blesser la mémoire de M. le duc de Lian- 
court en ajoutant cette curieuse aventure, omise dans le premier récit, mais 
qui se trouve aussi dans le manuscrit de M. de La Farelle. 



VIE iMANUSCRITE. 149 

duc ne put se défendre d'une passion violente pour 
M'"* de Hautefort. Il opposa en vain à cette passion tout 
ce qu'il avoit de prudence et de raison, il fallut céder. 
Il est vrai qu'il ne falloit pas de charmes moins puis- 
sants que ceux de la vertu et de la beauté de M'"« de 
Hautefort pour effacer de son cœur la passion qu'il avoil 
pour son épouse. C'étoit M"'' de Schomberg, et personne 
ne doutoit que ce duc ne l'aimât tendrement et par son 
mérite infini et par l'attachement qu'elle avoit pour lui': 
et toute la cour le plaignoit dans une maladie presque 
désespérée qu'avoit cette duchesse et qui avoit mis son 
mari dans une affliction mortelle par le péril où il la 
voyoit. Un jour, les plus considérables dames de la cour 
furent voir cette duchesse malade, parmi lesquelles étoit 
M'n« de Hautefort. Au sortir de chez elle, toutes les dames 
suivirent Mademoiselle au Mail, où M. le duc de Lian- 
court s'étant trouvé par un effet du hasard, car bien 
loin de chercher le monde il le fuyoit et songeoit seule- 
ment à prendre l'air pour dissiper une langueur que lui 
causoit son affliction, il fut bien surpris de voir dans la 
solitude qu'il cherchoit tant de princesses et tant de 
dames. Après qu'elles lui eurent fait leurs complimens 
sur sa douleur. M™" de Hautefort lui fit aussi le sien ; 
mais elle fut bien surprise qu'au lieu de lui répondre 
par des larmes, comme il avoit fait à ces princesses, il 
lui dit qu'avec la plus grande douleur qu'il eût jamais 
ressentie il voyoit pourtant quelque chose dans l'avenir 
qui étoit la seule chose qui pouvoit le consoler, et que 
sans cette espérance il seroit au désespoir. M"'' de Hau- 
tefort fut dans une surprise si grande qu'elle se retira 
sans lui rien dire. Cependant le peu de paroles de ce 

I. Sur M""! la duchesse de Liancourt, voyez Madame de Sable, chap. m. 
p. 149. 



150 APPENDICE. NOTE PREMIERE. 

duc ne laissèrent pas d'être redites au Roi qui en fut au 
désespoir, et son chagrin et son inquiétude parurent à 
toute la cour. Ms'' le cardinal de Richelieu même en sçut 
très mauvais gré à M. le duc de Liancourt par le cha- 
grin qu'il voyoit que cela donnoit au Roi ; et M. de 
Chavigny, premier ministre d'État, qui n'avoit pu aussi 
se défendre d'une violente et respectueuse passion pour 
M'"*" de Hautefort, qu'il cachoit autant qu'il étoit en son 
pouvoir, ne put s'empêcher, par une secrète jalousie, 
d'éclater contre M. le duc de Liancourt, quoique son 
ami particulier, et.il dit à M'"« de Hautefort que, si elle 
vouloit parler encore une fois à M. le duc de Liancourt, 
il seroit assurément chassé de la cour. Mais la sagesse 
et la prudence de cette dame furent si admirables que 
tous les troubles, que cette conversation de M. de Lian- 
court avoit élevés dans le cœur du Roi et de ces deux 
grands ministres, se calmèrent. 11 n'y eut que M'"'= de 
Liancourt qui, étant guérie et ayant soupçonné quelque 
chose de cette passion de M. son mari, en eut toujours 
depuis une étrange inquiétude. 

11 me semble que rien ne fait mieux voir le véritable 
caractère de M'"*' de Hautefort que le respect et la crainte 
de lui déplaire que ses manières inspiroient à ses 
amans. Car bien qu'elle fût douce et agréable à tout le 
monde, cependant sa vertu et l'estime que l'on avoit 
pour elle inspiroient à tout le monde ce respect et cette 
crainte qu'ils avoient de lui déplaire par leur passion. 
Ces manières de galanterie paroîtront sans doute aussi 
peu croyables qu'elles sont véritables, dans un temps 
comme celui-ci où elles sont si différentes. 

M'"^ de Hautefort étoit fille du marquis de Hautefort 
et de M"« du Bellay. Ces deux maisons si illustres sont 
assez connues; il seroit inutile d'en parler. Elle perdit 
son père et sa mère dans une si grande jeunesse qu'elle 



VIE MANUSCRITE. 151 

ne les connoissoit pas*. Elle demeura sous la conduite 
de M"" de La Flotte, sa grand-mère. Mais comme cette 
dame demeuroit dans la province, M^^^ de Hautefort, qui 
étoit née avec une ambition qui paroissoit dans un âge 
où elle ne se connoissoit pas encore elle-même, crut 
qu'elle n'étoit pas née pour passer sa vie cachée dans 
la solitude d'une province, et elle songea d'abord à se 
mettre à la cour. Mais comme elle ne voyoit pour lors 
aucun moyen par lequel elle pût réussir, elle s'adressa 
à Dieu, et elle parloit depuis agréablement de la ferveur 
avec laquelle elle s'enfermoit dans son cabinet pour de- 
mander à Dieu de la mettre à la cour. Cette prière et 
ces vœux offerts par une personne de douze ou treize 
ans^ furent enfin écoutés de celui qui la destinoit pour 
donner un si r.are exemple. Les affaires de M'"'' de La 
Flotte se tournèrent bientôt d'une manière où il fut né- 
cessaire qu'elle allât à Paris. Elle amena sa petite-fille 
avec elle, M'^*^ de La Flotte étoit connue de M""' la prin- 
cesse de Conti : ainsi d'abord qu'elle fut à Paris, elle la 
fut voir, et cette princesse trouva M''^ de Hautefort si 
belle qu'elle la voulut mener à la promenade au Cours, 
et tout le monde cherchoit à deviner qui étoit cette 
belle personne que l'on voyoit à la portière de son car- 
rosse, et tout le soir on ne parla que de M"" de Hautefort 
à la cour. 

Les amis de M™^ de La Flotte lui conseillèrent de la 
mettre fille d'honneur de la Reine. Mais comme les 
places étoient remplies, on la mit fille d'honneur de la 
Reine-mère Marie de Médicis. Elle ne fut pas fort long- 
temps à cette r.eine; car s'étant bientôt trouvée une place 

1. En marge : « Elle n'avoit que 27 jours lorsque M. son père mourut, i 
Voir plus loin, note IX«. 

•2. C'est onze ou douze ans qu'il faut dire ; car la jeune Marie entra à la 
cour à douze ans, en 1628. 



152 APPENDICE. NOTE PREMIERE. 

chez la jeune Reine, on la lui donna pour lille d'iionneur. 
Elle ne fut pas longtemps au service de cette princesse 
sans qu'elle l'honorât de son amitié et de sa confiance. 
Elle étoit de ses dévotions et de tous ses divertissemens, 
et l'honneur que lui fesoit cette grande Reine donnoit 
une si véritable reconnoissance à M"'' de Hautefort et un 
si grand attachement pour sa personne que ni l'intérêt 
de sa fortune, ni tout ce que les personnes les plus puis- 
santes du royaume purent faire depuis, ne fut jamais 
capable de lui faire quitter les intérêts de la Reine ni 
la détacher de la maîtresse. Le Roi la regarda bientôt 
avec autant d'estime et de tendresse que le fesoit la 
Reine son épouse, et toute la cour la regarda bientôt 
avec admiration, tant sa piété, sa bonté et sa civilité 
avoient de charmes pour tous ceux qui parloient à elle : 
car sa fierté n'a jamais été pour ses amis; elle étoit seu- 
lement réservée pour ses amants. 

La première galanterie que fit le Hoi et qui lit con- 
noître à toute la cour les sentimens qu'il avoit pour 
elle, ce fut à un sermon oii la Reine étoit avec toute la 
cour. Les filles d'honneur de la Reine étant assises par 
terre, le Roi prit le carreau de velours sur lequel il étoit 
à genoux et l'envoya à M"'' d'Hautefort pour s'asseoir; si 
bien que la surprise de cette belle personne augmenta 
sa beauté par la rougeur qui parut sur son visage. Car, 
ayant levé les yeux, elle vit arrêtés sur elle ceux de 
toute la cour, que cette galanterie du Roi n'avoit pas 
moins surprise que celle pour qui il la fesoit. Elle reçut 
ce carreau avec un air si modeste, si respectueux et si 
grand tout ensemble, qu'il n'y eut personne qui ne ju- 
geât qu'elle le méritoit. La Reine lui ayant fait signe de 
le prendre, elle le mit auprès d'elle, sans vouloir s'en 
servir. 

11 n'en fallut pas davantage pour la faire regarder de 



VIE MANUSCRITE. lo3 

tout le monde avec plus de considération que l'on n'a- 
voit accoutumé, et la Reine l'en aima davantage, et elle 
voyoit tant d'estime du côté du Roi et tant de vertu du 
côté de M"« de Hautefort, qu'elle fut de la confidence de 
tous les deux, en leur fesant une innocente guerre, ce 
qui rassuroit beaucoup M"« de Hautefort. 

Un jour le Roi étant entré dans la chambre de l;i 
Reine, comme elle étoit encore à sa toilette, et ayant vu 
que M"'^ de Hautefort tenoit un billet dans sa main que 
l'on lui venoit de donner, le Roi voulut voir ce billet; 
mais M"« de Hautefort l'ayant déjà lu et voyant que 
celle qui lui écrivoit lui fesoit quelque guerre sur le su- 
jet de sa nouvelle faveur, elle n'avoit garde de le faire 
voir au Roi, et craignant qu'il n'employât le crédit de la 
Reine pour le lui ôter, elle le mit dans son sein. Alors la 
Reine, s'étant levée de sa toilette, lui prit les deux 
mains, et dit au Roi de le prendre avec sa main de l'en- 
droit oh elle l'avoit mis. Mais le Roi dit qu'il n'avoit 
garde, qu'il étoit en lieu de sûreté, et qu'il n'oseroit y 
toucher; si bien que, la Reine la tenant toujours, le Roi 
prit des pincettes d'argent qui étoient auprès du feu 
pour essayer s'il pourroit avoir ce billet avec ces pin- 
cettes; mais elle l'avoit mis trop avant, et ainsi la Reine 
la laissa aller, après s'être bien divertie de la peur de 
M"'= de Hautefort et celle du Roi*. 

La charge de dame d'atours de la Reine étant vacante, 
le Roi et la Reine voulurent faire ce plaisir à M"*^ de 
Hautefort de la donner à M""^' de La Flotte et de lui don- 
ner à elle la survivance, à condition que M'"*' de La 
Flotte serviroit le matin et M"'' de Hautefort serviroit le 
reste du jour, et lors le Roi la nomma M""' d' Hautefort. 



l. Nous avous donné le récit difiérent dy Muntglal, plus haut, chap. i" 
13, en note. 



154 APPENDICE. NOTE PREMIERE. 

d'abord qu'elle eut prêté le serment pour cette charge; 
si bien que voilà cette nouvelle dame d'atours dans une 
faveur extraordinaire. La Reine Taimoit et le Roi l'ado- 
roit, et quoique ce prince eût été jusques alors peu sen- 
sible aux passions, cependant l'amour et la jalousie qu'il 
avoit pour M"" de Hautefort étoient si violens qu'il ne 
pouvoit souffrir sans chagrin que personne lui parlât, 
ni même que l'on la regardât avec trop d'attention. 11 
lui disoit souvent que, si le Roi Henri le Grand son père 
étoit en vie, il mourroit de déplaisir, parce qu'apparem- 
ment il seroit amoureux d'elle et qu'il ne le pourroit 
pas souffrir, si bien que sa jalousie étoit assez extraor- 
dinaire, puisqu'il ne croyoit pas qu'elle aimât per- 
sonne, mais il craignoit que l'on l'aimât. Il souffroit 
même avec chagrin l'attachement qu'elle avoit pour la 
Reine, et il lui disoit bien souvent : « Vous aimez une 
ingrate , et vous verrez comme elle payera un jour vos 
services. » 

M. le cardinal de liichelieu étoit celui sur qui le Roi 
se déchargeoit des fatigues et des soins que lui donnoit 
le gouvernement de l'État. Ce ministre étoit le maître 
de toutes les grâces et de toutes les charges du royaume-, 
car le Roi étoit si persuadé de son grand génie et de sa 
conduite, qu'il agréoit tout ce qu'il fesoit : si bien que 
ce ministre, à qui toute la France fesoit la cour, lit tout 
ce qu'il put pour obliger M""' de Hautefort de vouloir 
être de ses amis. Mais comme elle savoit l'aversion que 
la Reine avoit pour lui et les sujets qu'elle avoit de se 
plaindre de ce ministre, elle évita d'avoir aucun com- 
merce avec lui; elle dédaigna même son amitié dans un 
temps où toute la cour fesoit des vœux pour en être re- 
gardée seulement. 

Ce fut dans ce temps-là que M. le cardinal de Riche- 
lieu, qui vouloit être seul maître de l'esprit du Roi, eu 



VIE MA>JUSCRITE. loo 

avoit éloigné la Reine par plusieurs intrigues qui avoient 
rendu cette Reine suspecte au Roi et à l'État, par l'at- 
tachement qu'il prétendoit qu'elle avoit pour l'Espagne. 
Il fit même chercher la cassette de cette princesse qu'il 
prétendoit être au Val-de-Grâce , et il fit arrêter un 
de ses valets de chambre qu'il fit mettre à la Bastille. 
Voici* comme la chose se passa : ce valet de chambre 
se nommait M. de La Porte, père du conseiller au Par- 
lement d'aujourd'hui. La Reine ayant reconnu beaucoup 
d'honneur et de probité audit sieur de La Porte, l'ho- 
nora de sa confiance. C'étoit lui qui recevoit toutes les 
lettres d'Espagne, d'Angleterre et de Flandre et celles de 
M""' de Chevreuse adressantes à la Reine, et les portant 
à la Reine il les déchiffroit, et faisoit tenir toutes celles 
de la Reine. Mais comme les choses les plus secrètes ont 
le malheur d'être sujettes à se découvrir à la longue, et 
qu'il n'est point de précautions contre la trahison, un 
gentilhomme très-bien fait^ mais des plus perfides, 
s'offrit à La Porte avec de grands empressemens d'en 
porter une à M-^^ de Chevreuse que la Reine lui écri- 
voit. Mais ce malhonnête homme, au lieu de la porter 
à son adresse, la porta au cardinal de Richelieu. Ce 
fut sur cela que l'on envoya prendre La Porte qui fut 
conduit aussitôt à la Bastille, sans que la Reine en sût 
rien et en eût aucune connoissance. Mais M'"'' de Haute- 
fort étant en ce temps-là à Paris chez M'"'' de La Flotte, 
sa grand'-mère, apprit par un pur hasard cet emprison- 
nement si soudain par M. Guyencourt, écuyer du Roi et 
parent de M. le chancelier Séguier, qui, en sortant de 

1. Addition intéressante qui prouverait que M"" de Chémeraull, en 163~, 
n'était pas encore vendue à Richelieu, quoique le P. Griffât affirme le con- 
traire. Il est en effet à remarquer que les premières lettres de M"e de Ché- 
merault, trouvées dans la cassette du cardinal, appartiennent à la fin de 
l'année 1638. 

2. M. de La Tibaudière. 



156 APPENDICE. NOTE PREMIÈRE. 

chez M. le chancelier, avoit vu que des archers pre- 
noient La Porte , les avoit suivis et avoit vu qu'il avoit 
pris le chemin de la Bastille. M'n« de Hautefort ayant fait 
réflexion sur le malheur qui étoit arrivé à M. de La 
Porte, qui étoit un homme qui lui avoit toujours paru 
dans la confiance de la Reine, crut devoir l'en avertir, 
se doutant bien de l'intérêt qu'elle y pouvoit prendre, 
et écrivit toute la nuit. Mais comme les lettres ne vont 
pas aux têtes couronnées directement, elle s'adressa à 
une de ses amies particulières qui étoit M"'' de Chénie- 
rault. Cette demoiselle jugea à propos de se parer extra- 
ordinairement, afin de donner lieu à la Reine de lui 
parler sur son ajustement, parce que, si elle eût été 
habillée à son ordinaire, la Reine n'auroit pas tourné les 
yeux de son côté; ce qui lui réussit; car la Reine la 
voyant belle comme le jour, voulut savoir la raison qui 
l'obligeoit de faire tant de diligence à s'apprêter, vu 
qu'elle ne l'étoit ordinairement qu'à quatre heures 
après midi. Mais Chémerault lui ayant fait signe des 
yeux qu'il y avoit quelque chose pour elle à prendre 
dans son sein, la Reine, continuant de l'admirer et de la 
railler, tira adroitement la lettre de M""' de Hautefort, 
sans que personne s'en pût apercevoir, et s'étant enfer- 
mée dans son cabinet pour la lire, elle pensa tomber 
de l'autre côté dès qu'elle eut vu ce qu'elle contenoit. 
Elle en tomba dans un dégoût si surprenant qu'elle fui 
quarante heures sans pouvoir manger la moindre chose, 
elle qui naturellement inangeoit beaucoup. M"''' de Hau- 
tefort l'avertissoit qu'étant la maîtresse de son secret, 
elle n'avoit pas jugé devoir faire part à son amie du se- 
cret de Sa Majesté, et qu'ainsi elle ne lui en communi- 
queroit et ne lui en diroit que ce qui lui plairoit, mais 
que si celui-là avoit été le sien, elle n'auroit pas fait la 
DUMnch-c difficulté de lui dire, ne lui ayant jamais vu 



VIE MANUSCRITE. 157 

rien faire contre l'attachement qu'elle lui devoit. La 
Reine manda à M'"« de Hautefort l'obligation sensible 
qu'elle lui avoit de l'avoir avertie d'une chose de cette 
conséquence pour sa personne, et l'extrême douleui- 
qu'elle avoit sentie en apprenant ce malheureux acci- 
dent, et elle la conjura de toutes ses forces de lui vou- 
loir continuer ses bons offices et de faire en sorte que 
l'on y pût apporter un prompt remède. Voilà M""* de 
Hautefort bien embarrassée, parce qu'elle est auprès 
d'une grand' -mère dilficile et soupçonneuse, qu'il faut 
tromper, n'ayant personne d'une confiance assez sûre 
pour une pareille entreprise, éclairée* du ministre et 
du Roi, qui ont les yeux ouverts sur tout ce qui peut 
regarder la Reine dans une pareille conjoncture à la- 
quelle on ne vouloit pas qu'elle pût échapper; du péril 
de tous côtés ; point d'accès à la Bastille. Elle s'informa 
néantmoins de tous ceux qui y étoient, et elle en fit une 
liste qu'elle envoya à la Reine, afin qu'elle vît celui en 
qui elle auroit plus de confiance, afin qu'on pût s'a- 
dresser à lui. Il y avoit alors le marquis du Fargis qui 
était mari d'une dame que la Reine aimoit passionné- 
ment. Mais la Reine manda à M'"'' de Hautefort qu'elle 
étoit si troublée et si affligée qu'elle ne songeoit à autre 
chose qu'à sa douleur, qu'elle n'étoit capable de rien, et 
elle la chargea de toute chose. 

Quoique W^" de Hautefort ne crût point que la Heine 
eût des pratiques contre l'État, elle étoit persuadée 
néanmoins que M. le cardinal tourneroit les choses d'une 
manière à la faire trouver coupable quand même elle 
seroit innocente, si bien que sans considérer qu'elle dé- 
chaîneroit contre elle, par l'attachement qu'elle avoit 
pour la Reine, un homme tout puissant, et qu'il la per- 



158 APPENDICE. NOTE PREMIÈRE. 

droit, si elle rendoit à cette princesse tous les services 
qu'elle pouvoit, par une générosité sans pareille, elle se 
résolut de tout hasarder pour la Reine; et après avoir 
bien rêvé S elle s'alla ressouvenir de l'aventure de 
^]me (jg Villarceaux^ avec le commandeur de Jars, que 
M"*' de Beaumont^ lui avoit contée. Ce commandeur 
ayant été mis à la Bastille pour d'autres intrigues, 
M""" de Villarceaux , qui étoit de ses amis , employa 
toutes sortes de moyens pour le tirer de là. Entre autres, 
il y avoit deux geôliers qui le gardoient, et qui avoient 
les clefs de la porte par laquelle il pouvoit se sauver. 
Quoiqu'ils fussent frères, ils étoient d'humeurs bien dif- 
férentes; car autant l'un étoit rude et sauvage, autant 
l'autre étoit civil et gracieux. Ce fut celui qu'on crut que 
l'on gagneroit plus facilement ; mais s'étant montré d'un 
désintéressement sans égal, sa fidélité fut incorruptible 
jusqu'à la fin, et les cent mille livres que AI"'' de Villar- 
ceaux lui voulut donner ne lui donnèrent pas la moindre 
tentation. Cependant M'"* de Hautefort ayant trouvé 
dans cette action une grandeur d'âme si rare du côté de 
\jme (le Villarceaux, se détermina, sans l'avoir jamais 
vue, de l'aller trouver. Il fallut s'habiller pour cela le 
plus simplement qu'il lui fut possible; elle partit de 
grand matin et traversa à pied à peu près tout Paris, et 
alla attendre que cette dame, qui joue toujours fort 

1 . Dans notre propre récit, nous avons suivi celui do la Vie imprimée, du 
manuscrit de M. de La Farelle et de M""» de Mottcville, qui ne font aucune 
mention de M«" de Villarceaux. Avertissons cependant que La Porte, qui a 
dû s'entretenir souvent avec M""^ de Hantefort de tout ce qui s'était passé en 
cette circonstance, parle dans ses Mémoires comme notre manuscrit. 

2. Elle se nommait Anne Olivier de Leuville, fille de Jean Olivier de Leu- 
ville et de Madeleine de L'Auhespine, sœur de ChAteauneuf. Elle avait épousé 
Pierre de Mornai, seigneur de Villarceaux, et était restée veuve de bonne 
heure. V.lle était nièce de Châteauneuf, qui était l'ami particulier du cheva. 
lier de Jars. Les Poésies bni-lesques de Loret sont remplies de vers à sa 

presque autant qu'à celle de M^^ de Hautefort. 
Fille d'honneur de la reine Anne. 



VIE MANUSCRITE. 159 

avant dans la nuit, et qui avoit joué jusques à une heure 
du matin , fût éveillée. M'"^ de Hautefort débuta par 
l'histoire de M"^ de Beaumont, éleva fort haut sa géné- 
rosité, et tâcha de la toucher de l'état affligeant et du 
péril où se trouvoit la Reine, fit valoir l'importance du 
service qu'elle lui rendroit si elle vouloit employer son 
crédit après du commandeur de Jars, son ami, qui étoit 
encore à la Bastille, pour l'obliger de servir cette grande 
princesse, sans oublier les avantages qui pourroient lui 
venir immanquablement de la reconnoissance qu'elle 
en auroit toujours. M"<^ .de Villarceaux lui répliqua que 
ce ne seroit point la reconnoissance de la Reine qui la 
porteroit à lui rendre ce service, qu'elle connoissoit as- 
sez le cœur des princes là dessus, qui ne manquent 
jamais de croire que tout leur est dû, mais que ce se- 
roit la seule vertu de M'"« de Hautefort, qui, étant bien 
auprès du Roi, se sacrifioit tout entière pour la Reine et 
exposoit sa fortune et sa faveur-, que cela lui paroissoit 
infiniment plus grand que toutes les grandeurs de la 
cour, et qu'il n'en falloit pas davantage pour l'obliger 
de faire toute chose, et que ce ne seroit nullement 
pour l'amour de la Reine, mais à la seule considération 
de M'"'' de Hautefort. M""" de Villarceaux fut aussitôt 
trouver le commandeur de Jars à la Bastille, et lui ayant 
proposé la chose, ce commandeur lui dit tout en colère 
qu'il s'en garderoit bien, déclama fort contre l'ingrati- 
tude des princes et la perfidie des courtisans , soutint 
que c' étoit un piège pour le faire descendre dans un ca- 
chot, et qu'il ne se joueroit pas à ces sortes d'affaires. 
Chavigny, qui étoit dans les intérêts du cardinal, étoit 
aussi des amis de M'"'' de Hautefort; cela paroissoit trop 
suspect au commandeur pour ne pas s'éloigner entière- 
ment de tout ce qu'on vouloit qu'il fît, et M"<' de Villar- 
ceaux, revenue sans avoir rien pu obtenir, persuada à 



160 APPENDICE. NOTE PHEMIÈRE. 

M""*" de Haiitefort de lui écrire, ce qu'elle fit avec beau- 
coup de répugnance, n'ayant jamais écrit de sa vie à 
aucun homme, parce qu'elle avoit toujours cru qu'il n'y 
avoit pas bien loin de cette sorte de commerce à de plus 
grands. Aussi n'oublia-t-elle pas la précaution de pré- 
luder par ces mots : (( C'est la première fois de ma vie 
que j'ai forcé la résolution que j'ai toujours gardée de 
n'écrire à aucun homme. Vous jugez par là, Monsieur, 
combien le sujet qui m'y oblige me touche. Je n'ai pas 
cru que je pusse employer de moyen plus fort pour vous 
donner une assurance entière de ma sincérité, » et le 
reste. M'"<^de Villarceaux lui porta elle-même cette lettre. 
Le commandeur n'eut pas plutôt jeté la vue sur la pre- 
mière ligne qu'il se récria, avec son petit fausset: «Ah! 
la friponne! ah! l'hypocrite! Vous ne la connoissez pas 
comme moi, vous ne sçavez pas de quoi elle est capable. 
Klle n'a jamais écrit à aucun homme! Cela est trop plai- 
sant. D'où vient donc une pleine cassette de lettres que 
l.a Rivière de Bonneuil m'a fait voir, et qu'il garde avec 
tant de soin? » M'"*^ de Villarceaux, plus surprise que 
jamais, ne sçavoit (pie lui dire. Elle revient au plus vite 
conter les nouveaux obstacles que l'on lui avoit présen- 
tés. On peut juger de l'étonnement de M'"*-' de Hautefort, 
n'ayant jamais parlé qu'un quart d'heure en trois fois à 
ce misérable La Rivière, que l'on avoit souffert à sa toi- 
lette à la considération de la Chémerault, dont il étoit 
frère utérin. Mais le remède étoit tout prêt; car M'"" de 
Hautefort ayant écrit à la Chémerault si l'on pouvoit se 
servir de son frère qui étoit à la Bastille, elle lui écrivit 
qu'il s'en falloit bien donner de garde comme de la 
mort, que c' étoit un malheureux, un brouillon, un ba- 
vard, qui étoit capable de perdre mille personnes à la 
fois, et enfin pour conclusion, un fou. Ce fut à cette fois- 
là que M""" de Hautefort consentit d'aller servir de sui- 



VIE MANUSCRITE. 161 

vante à M'"" de Villarceaux, et de sacrifier même, s'il 
falloit, sa réputation, en allant trouver à la Bastille le 
commandeur de Jars, 

Elle^ partit donc de grand matin, déguisée au mieux 
qu'elle put et sortit sans être aperçue de personne. Elle 
avoit un papier bien cacheté qui contenoit une instruc- 
tion pour M. de La Porte. Lorsqu'elles furent à la porte 
de la Bastille, elles demandèrent à parler au comman- 
deur de Jars, M'''^ de Villarceaux disant que M"'^ de Hau- 
tefort , qui prenoit grand soin de cacher son beau 
visage -, étoit la sœur d'un valet de chambre de ce com- 
mandeur qui étoit malade, qu'il falloit qu'elle lui parlât 
de ses affaires qui lui étoient de la dernière consé- 
quence. Le commandeur avoit eu la liberté de des- 
cendre dans la cour de la Bastille pour se promener 
quelques heures le jour. On l'avertit, et lui qui savoit 
bien que son valet de chambre n'étoit point malade, ne 
savoit ce que cela vouloit dire. Mais lorsqu'il eut aperçu 
M"* de Villarceaux, il fut rassuré. Sa surprise ne laissa 
d'être bien grande, lorsque l'ayant mené dans un coin 
de cette cour. M"" de Hautefort levant sa coiffe, il la 
reconnut. Sa surprise fut si grande qu'il alloit crier : 
((Ah! Madame, est-ce vous.... » Mais elle l'arrêta là 
comme il ouvroit la bouche, et lui dit qu'elle ne doutoit 
de son étonnement de la voir dans ce lieu-là, mais qu'il 
le seroit bien davantage quand elle lui auroit dit qu'elle 
étoit là de la part de la Beine pour une affaire si impor- 
tante dont M'"'' de Villarceaux lui avoit déjà dit quelque 
chose. Alors tirant le papier de sa poche, elle dit : 

1. Ici les divers récits recommencent à s'accorder parfaitement. 

2. Vie imprimée et manuscrit de M. de La Farelle : « Elle avoit grand 
soin de cacher ses beaux yeux, qui étoient connus de tout le monde, et son 
beau visage qu'elle avoit barbouillé le mieux qu'elle avoit pu. Elle marchoit 
d'un air si déconcerté que l'on ne manqua pas de croire que c'étoit quelque 
honnête demoiselle. » 



162 APPENDICE. NOTE PREMIERE. 

(i Voilà, Monsieur, ce que la Reine m'a donné pour 
vous le confier. Il faut, s'il vous plaît, employer votre 
adresse et votre crédit dans ce lieu-ci; car il s'agit de 
faire donner ce papier à un prisonnier qui est dans un 
cachot ; mais j'ai compté que vous ne m'abandonneriez 
pas dans le dessein que j'ai de tirer la Reine de l'ex- 
trême péril où elle est. » Et le commandeur fut bien 
étonné de voir qu'il étoit question de hasarder sa vie et 
toute sa fortune pour la Reine. 11 balança, il songea 
longtemps, et M"" de Hautefort, le voyant chanceler, lui 
dit : « Eh quoi ! Monsieur, vous balancez, et vous voyez 
ce que je hasarde aussi bien que vous ; car si je viens à 
être découverte, que dira-t-on de moi! » Enfin ce com- 
mandeur lui dit : (( 11 faut faire ce que la Reine demande. 
Il n'y a pas de remède. Je ne fais que sortir de l'écha- 
faud, il faut que j'aille m'y remettre encore. » Il prit la 
lettre de la l^eine, et ces dames sortirent de la Bastille. 
M'"'' de Hautefort fut assez heureuse de n'être pas plus 
reconnue en entrant dans le Louvre que comme elle en 
étoit sortie. Elle trouva encore dans un petit endroit auprès 
de sa chambre la demoiselle qu'elle y avoit fait mettre en 
sentinelle avant que de partir, afin que si le Roi, en pas- 
sant auprès de ce lieu pour aller à la messe, demandoit 
de ses nouvelles, elle ne manquât de lui dire que comme 
elle s'étoit un peu trouvée mal la nuit, elle reposait alors. 
En même temps le commandeur de Jars ne perdit pas 
de temps. Il fut si heureux qu'il fit percer jusque à quatre 
planchers et fit mettre la lettre au bout d'une corde 
dans un petit sac, avec un mémoire pour avertir toutes 
les personnes qui étoient dans ces chambres de faire 
percer les planchers de. l'un après l'autre, et n'oublia 
pas de leur faire valoir l'importance du service qu'ils 
rendroient et la récompense qu'ils en dévoient attendre. 
La chose fut si bien exécutéo que La Porte recul l'in- 



VIE MANUSCRITE. 163 

struction, et ce prisonnier si bien gardé par les soins de 
M. le cardinal ne laissa pas de recevoir ce billet, et par 
une voie que ses gardes ne purent jamais deviner ni 
M. le cardinal. Aussi La Porte justifia dans son interro- 
gation entièrement la Reine, et fut mis en liberté. Mais 
enfin la joie de cette princesse ne fut pas plus grande 
que celle de M'"^ de Hautefort , lorsqu'étant sortie de la 
Bastille, elle se trouva dans sa chambre sans que per- 
sonne s'en fût aperçu. Elle rendit grâce à Dieu de 
l'avoir tirée d'un péril oii le zèle qu'elle avoit pour les 
intérêts de la Reine l'avoit engagée, et lorsqu'elle y eut 
fait un peu de réflexion, elle fut tout effrayée du danger 
où elle s'étoit mise. 

M""® de Chevreuse, à qui la Reine avoit une entière 
confiance, étoit retirée hors de Paris. Craignant d'être 
arrêtée et la prison plus que la mort, elle étoit résolue 
de s'enfuir, si ce valet de chambre donnoit lieu de la 
soupçonner par ses réponses. La Reine s'adressa à 
M'"« de Hautefort, étant sûre qu'elle comptoit pour rien 
d'hasarder sa fortune pour ses intérêts, afin qu'elle 
trouvât un moyen pour faire savoir à M"* de Chevreuse 
qu'elle ne partît point de France, et qu'elle l'avertiroit 
s'il y avoit quelque chose à craindre pour elle, parce que 
sa fuite auroit gâté les affaires de la Reine, si bien que 
M"^ de Hautefort ne sachant à qui se fier, tout le monde 
étant observé, elle n'osa écrire. Elle avoit un de ses pa- 
rens à Paris , à qui elle donna cette commission sans 
lui en dire davantage. Ce gentilhomme^ fut trouver 
M'"^ la duchesse de Chevreuse pour l'assurer que la 
Reine l'avertiroit s'il y avoit à craindre pour elle; mais 



1. Il s'appelait Montalais, seigneur de Cliambellai ou Chambellé, comme 
on le voit dans l'extrait de mariage de M^s de Hautefort, plus haut, chap. v, 
p. 134. Voyez aussi plus bas, dans I'Appendicb, les lettres de M"e de Ché- 
merault, les rapports de la police de Mazarin, etc. 



164 APPENDICE. NOTE PREMIÈRE. 

comme il n'étoit pas facile de confier cela à une lettre, 
et qu'il ne falloit pas que l'on vît revenir deux fois chez 
cette duchesse un homme que l'on connoîtroit pour 
parent de M'"^ de Hautefort, il fut arrêté entre M""» de 
Chevreuse et lui qu'il lui enverroit un livre par un 
laquais, et s'il falloit partir que ce livre auroit la cou- 
verture rouge, et que s'il falloit demeurer et qu'il n'y 
eût rien à craindre, il seroit couvert de bleu ; si bien 
que ce gentilhomme habile mit sur ses tablettes la cou- 
leur qui devoit faire demeurer ou partir, ne se fiant pas 
à sa mémoire pour une affaire si importante. Il est à 
croire cpie M'""' de Chevreuse n'en fit pas de même; car 
la Reine ayant vu qu'il n'y avoit rien à craindre pour 
elle, dit à M""" de Hautefort de lui faire savoir; et ce pa- 
rent envoya un livre couvert de bleu à cette duchesse. 
Mais elle fut si troublée en le recevant que, croyant que 
c'étoit les couleurs qu'ils avoicnt arrêtées qui dévoient 
signifier le départ, elle s'habilla en homme, et deux heu- 
res après et avec peu de train, elle partit et s'en alla 
hors de France ^ Ce fut une grande surprise pour la 
Reine et pour toute la cour et pour M'"" de Hautefort, 
laquelle étant assurée que ce gentilhomme ne s'étoit 
pas mépris, crut que cette duchesse avoit pris ce pré- 
texte pour sortir de France. Dans la suite, M""' de Che- 
vreuse ne manqua pas de croire, voyant que les affaires 
de la Reine n'étoient pas en état qu'elle dût partir, que 
la Reine et M'"^ de Hautefort avoient fait cela pour l'éloi- 
gner de la cour. Ce départ fit croire à toute la cour que 
la Reine étoit perdue et que son valet de chambre alloit 
dire des choses bien criminelles. La Reine était dans 
un désespoir incroyable, et n'ayant personne à qui elle 
pût s'assurer, elle dit à M™" de Hautefort qu'elle ne pouvoit 

1. Madame niî Chkvrkisk, chap m, p. KtS 



VIF MANUSCRITE. 16^ 

confier à personne qu'à elle une alfaire où il alloil de 
toutes choses pour elle, et qu'il falloit trouver moyen de 
faire le mémoire à ce valet de chambre, ce que M'"'^ de 
Hautefort fit avec le succès que je viens de dire ; de 
sorte qu'il n'y eut que la pauvre M'"^ de Chevreuse qui 
eut la peine de faire un long voyage. 

Que de remerciemens ne reçut pas M""*^ de Hautefort 
de la Reine pour un service de cette importance ! Si 
cette princesse avoit eu alors le crédit qu'elle a eu depuis, 
que n'auroit-elle pas fait pour elle ? La Porte fut mis en 
liberté ; le commandeur de Jars sortit aussi de la Bastille. 
M'"^ de Hautefort ne manqua pas d'employer son crédit 
pour cela sans que l'on ait pu savoir le sujet qui l'enga- 
geoit. 

Ce fut environ ce temps que toute la France fesoit des 
vœux pour que la Reine donnât un héritier à la cou- 
ronne. La crainte que l'on avoit de voir la France encore 
plongée dans des guerres civiles comme par le passé 
aiïligeoit toute la cour. L'on voyoit le peu d'amitié que 
le Roi portoit à la Reine qui n' avoit pas tout le sujet du 
monde d'en être contente, se voyant traitée avec tant 
d'indifférence. M"'' de Hautefort, pour laquelle la Reine 
n' avoit rien de caché, se résolut de parler au confesseur 
du Roi pour qu'il fît entendre à Sa Majesté combien 
f indifférence qu'il avoit pour la Reine, son épouse, étoit 
préjudiciable à FÉtat et encore plus à son salut. Cette 
invention réussit, et fut cause que le Roi voyoit la 
Reine bien plus souvent et lui témoignoit plus d'amitié. 
M""' de Hautefort avoit pris son temps de parler au con- 
fesseur la veille d'une grande fête, jugeant bien que le 
Roi ne manqueroit pas de se confesser. Le Roi passa la 
nuit auprès de la Reine ^ Le lendemain, un bon reli- 

L M™e lie MotteviUe elle père Griffet en donnent pour cause une visite 



166 APPENDICE. NOTE PREMIERE. 

gieux, supérieur d'un couvent, s'adressa à M"^ de Hau- 
tefort, et lui dit qu'il venoit de la part d'un bon frère 
lai de leur couvent pour la prier d'avertir la Reine de 
ne point sortir ce jour-là, à cause qu'elle étoit grosse ; 
que ce frère qui avoit fait le voyage de Notre-Dame de 
Savonne, où il fit faire des neuvaines pour obtenir un 
prince, avoit eu révélation cette nuit que la Reine étoit 
grosse d'un fils. M™'' de Hautefort lui dit qu'il étoit plus 
à propos que ce lut lui qui lui dise, et qu'elle y auroit 
plus de créance. Dans ce moment, la Reine parut qui 
devoit aller à la promenade à Versailles avec le Roi. 
M""" de Hautefort lui dit que ce religieux* souhaitoit lui 
parler. Elle le fil approcher contre une fenêtre. Ce père 
lui dit savoir ce qu'il venoit de dire à M"'' de Hautefort, 
qui remarqua que la Reine rougit. Elle rentra dans sa 
chambre. Quoique la Reine regardât cela comme une 
rêverie, elle ne laissa pas de faire savoir au Roi 
qu'elle ne pouvoit pas sortir à cause qu'elle se trouvoit 
un peu mal. Neuf mois après l'on connut que la pro- 
phétie du bon frère étoit véritable. La Reine accoucha 
de notre grand monarque Louis XIV qui règne aujour- 
d'hui, au bout des neuf mois, après vingt-deux ans de 
mariage; elle fut fort mal et même en danger de mou- 
rir, ce qui causa bien de la crainte et de la douleur à 
tout le monde. 

M'"« de Hautefort - étoit une de celles qui en ressen- 



très-prolongée de Louis XHI à M"» de La Fayette aux Filles Sainte-Marie, et 
un violent orage qui ne permit pas au Roi de s'en aller à Saint-Maur et le 
força de coucher au Louvre cette nuit. Cela peut être vrai, et qu'il soit vrai 
aussi que les bons soins de M"» de Hautefort aient réussi à rapprocher Louis 
de sa femme. 

1. En marge : « Le Père Vincent. » Cette anecdote ne se trouve dans 
aucune vie de saint Vincent de Paul, qui, d'ailleurs, n'était pas supérieur d'un 
Couvent, mais d'une congrégation. 

2. Ce passage bien étrange n'est point dans la Vie imprimée, ni dans le 
manuscrit de M. de La Farelle, qui la suit d'ordinaire. 



VIE MANUSCRITE. 167 

toientle plus. Comme elle se trouvoit dans la chambre de 
la Reine où tous les princes et les princesses s'étoient 
rendus selon la coutume de France, le Roi y vint aussi, 
qui voyant M'"« de Hautefort auprès d'une fenêtre, 
s'approcha d'elle, et ayant remarqué qu'elle pleuroit, lui 
dit tout bas qu'elle ne devoit pas tant s'affliger et n'a- 
voit pas tant de sujet qu'elle se l'imaginoit. M^^^ de 
Hautefort, bien surprise d'entendre parler le Roi de 
cette sorte, à quoi elle ne s'attendoit pas, lui répondit 
d'un ton un peu en colère qu'elle s'étonnoit bien davan- 
tage du peu de sentimens que Sa Majesté avoit pour la 
Reine en l'état qu'il la voyoit. Mais le Roi ayant repris 
un air plus gai, lui dit : h Je serai assez content si l'on 
peut sauver l'enfant, ce seroit assez : vous aurez lieu, 
madame, de vous consoler de la mère. » M""^ de Haute- 
fort baissa les yeux, et fit voir au Roi qu'elle ne prenoit 
aucun plaisir à tout ce qu'il lui avoit dit. La Reine passa 
fort mal la nuit. Le Roi ne dormit pas et ne se coucha 
pas. Il fit lire dans l'histoire par La Chesnaie, un des pre- 
miers valets de chambre de Sa Majesté, pour trouver un 
exemple que des rois de France ayent épousé des demoi- 
selles de leurs sujettes. Dieu permit que la Reine accou- 
chât heureusement. M""^ de Hautefort en ressentit une 
joie extrême, et témoigna toujours la même attache pour 
la Reine. Elle rendit mille grâces au ciel d'avoir donné 
un dauphin à la France, dont la naissance toute miracu- 
leuse est un présage du bonheur dont elle devoit jouir 
durant un règne si glorieux et si rempli de merveilles 
que celui de ce prince, qui fut reçu et regardé de tout le 
monde comme un présent du ciel. 

Quoique^ le Roi vécût avec la Reine d'une manière 
plus douce, il ne laissait pas de remarquer de certaines 

1, Ce paragraphe manque aussi dans la Vie imprimée, 



168 APPENDICE. NOTE PREiMIERE. 

choses que la Reine fesoit, quoi? des choses de rien qui 
déplaisoient à ce prince qui ne pouvoit pas s'empêcher 
d'en dire quelque chose à M'"'' de Hautefort, soit qu'il le 
fît à dessein pour que M"^ de Hautefort se détachât un 
peu de cette Reine de laquelle il voyoit assez qu'elle 
prenoit les intérêts. Mais cette dame, bien loin de pro- 
fiter de toutes ces choses-là, par une générosité sans 
pareille, avertissoit cette princesse, afin qu'elle se corri- 
geât des petites imperfections qui déplaisoient au Roi. 
Elle avoit même dit souvent au Roi son sentiment sur 
ce sujet en excusant la Reine, ce qui l' avoit mis bien des 
fois de méchante humeur; de sorte que Ton peut dire 
avec vérité qu'elle sacrifîoit ses propres intérêts pour sa 
maîtresse. C'est à cet endroit qu'on peut dire qu'elle n'a 
jamais eu sa pareille au monde. Car on a bien vu des 
femmes élevées sur le trône par un bonheur extraordi- 
naire ; mais il ne s'en est jamais vu qui en aient laissé 
échapper l'occasion et qui l'aient si fort méprisé. 

Dans ce temps-là, M. le cardinal demanda au Roi la 
charge de gouvernante de M»' le dauphin pour M'"« de 
Lansac, sa parente. M°>* de Hautefort, qui n' avoit jamais 
voulu rien demander au Roi, ne fut pas contente de ce 
que le Roi n'avoit pas songé à la donner de lui-même à 
VI'"^ de La Flotte, sa grand-mère, qui étoit dame d'atours. 
iMais quoique le Roi eût cette pensée sans l'avoir dit, il 
n'osa pourtant refuser la seule chose que lui avoit de- 
mandée M. le cardinal pour sa famille. M'"'^ de Hautefort 
en i)rit un air un peu plus sévère avec le Roi qui fut au 
désespoir. Il ne savoit ce qu'il avoit fait qui lui eût pu 
déplaire. Enfin, ne pouvant vivre tant qu'elle paroîtroit 
n'être pas contente de lui, il s'adressa à M. le cardinal, 
lui dit qu'il étoit le plus malheureux du monde, qu'il 
connoissoit que M'"^ de Hautefort avoit quoique chagrin, 
qu'il vît ce qu'il pourroil faire pour l'adoucir. M. le car- 



VIE MANUSCRITE. 169 

dinal vil mieux que le Roi d'oi^i venoiL le sérieux de cette 
dame. Il assura le Roi qu'il travailleroit à la satisfaire et 
à l'obliger à ne donner plus à Sa Majesté un si grand dé- 
plaisir que celui qui lui paroissoit. M. le cardinal étant 
de retour chez lui fit venir un jeune page qu'il avoit, qui 
étoit parent de M«"= de Hautefort; car c'étoit la mode 
pour faire sa cour que l'on donnât à ce ministre les 
jeunes gens de la première qualité pour être élevés chez 
lui. Il dit donc à ce jeune page d'aller trouver M'"<' de 
Hautefort de sa part, et de lui dire que, comme son 
irès-humble serviteur, il vouloit bien lui donner avis 
que les plus courtes colères contre le Roi étoient les 
meilleures, qu'elle avoit mis le Roi dans une afQiction 
qui pouvoit nuire à sa santé. Le page s'acquitta de sa 
commission. M""' de Hautefort fut obligée par les in- 
stances que lui fit toute sa famille de quitter son sérieux 
pour le Roi, et encore d'aller voir M. le cardinal et le 
remercier de s'être intéressé de lui donner cet avis. 

Elle fut donc chez M. le cardinal qui la reçut avec des 
agrémens et des honneurs, et des privilèges qu'il n'au- 
roit dû rendre qu'à la Reine. Toutes les portes furent 
ouvertes; il fut au-devant d'elle, et enfin elle vit d'abord 
combien sa visite fesoit plaisir à ce ministre. 11 lui dit 
qu'il étoit au désespoir d'être cause du petit chagrin 
qu'elle avoit eu, mais que n'ayant pas su qu'elle vouloit 
cotte charge pour madame sa grand'-mère, il l'avoii 
demandée au Roi pour sa parente, pour laquelle il avoit 
toujours eu beaucoup de considération, mais qu'il répa- 
reroit cela par tous les plaisirs qu'il pourroit lui faire; 
qu'il voyoit bien qu'elle ne vouloit rien demander au 
Roi, mais qu'il la supplioit de lui faire connoître quand 
elle voudroit quelque chose pour sa famille, que, sans 
qu'elle en eût Tobligation nu Roi, elle auroif loul ce 
qu'elle souhaiteroit. 

10 



170 APPENDICE. NOTF. PREMIÈRE. 

M""^ de Hautefort s'en retourna au Louvre, et quoi- 
qu'elle gardât toujours ses airs respectueux pour le Roi, 
elle quitta néanmoins cet air froid qu'elle avoit, et qui 
mettoit ce prince au désespoir, EnOn, la joie revint dans 
le cœur du Roi et sur son visage, et ce fut en ce temps 
que l'on fit ce couplet de chanson: 



Hautefort la merveille 

Réveille 
Tous les sens de Louis, 
Quand sa bouche vermeille 
Lui fait voir un souris. 



Cependant la Reine qui se voyoit un fils se trouvoit 
dans une considération bien plus grande qu'à l'ordi- 
naire; et ne pouvant pardonner à M. le cardinal de 
l'avoir voulu perdre dans l'esprit du Roi, elle cherchoit à 
lui faire tous les chagrins qu'elle pouvoit par mille sor- 
tes d'intrigues qu'elle faisoit contre ce ministre. M. le 
cardinal qui craignoit le pouvoir de la Reine et encore 
plus celui de M""' de Hautefort, laquelle étoit toujours 
attachée à la Reine et de qui il ne pouvoit espérer au- 
cune complaisance, cela lui fit prendre la résolution de 
faire ses efforts pour l'ôter de la cour. Mais c'étoit une 
affaire qui lui paroissoit bien difficile de faire consentir 
le Roi à ne la voir plus. Il dit au Roi que tout le monde 
étoit si persuadé du grand pouvoir que M""^ de Haute- 
fort avoit sur son esprit et de l'attachement qu'elle avoit 
pour la Reine que cela mettoit toute la cour dans des 
intrigues continuelles contre lui qu'il ne pouvoit plus 
soutenir, et qu'il seroit obligé de quitter les affaires de 
l'État et de se retirer. Cette raison étoit le vrai inoyen 
de faire donner le Roi dans le piège qu'il souhaitoit tant. 
Il craignoit de se voir chargé d'un si grand embarras, et 



VIE MANUSCRITE. 171 

lui demanda ce qu'il falloit faire pour mettre ordre à 
cela. Ce ministre lui dit qu'il ne savoit qu'un moyen 
qu'il n'oseroit lui proposer, que c'étoit d'éloigner M""^ de 
Hautefort seulement pour quinze jours de la cour, afin 
que voyant que sa faveur n'étoit pas si grande que l'on 
croyoit, cela pût retenir tout le monde. Le Roi fut au 
désespoir de cette proposition; mais enfin ce ministre 
lui dit tant de raisons qu'il fit résoudre le Roi de l'éloi- 
gner pour quinze jours seulement, à condition qu'il 
empêcheroit qu'elle ne lui parlât point, de peur qu'il ne 
put tenir sa résolution. M. le cardinal fit donc dire à 
M'"" de Hautefort de la part du Roi de se retirer de la 
cour pour quelque temps, ayant jugé cela nécessaire 
pour le bien de l'État; et en même temps il y eut un 
ordre aux gardes de refuser la porte à M'"'' de Hautefort 
des lieux où seroit le Roi. Elle fut bien surprise, comme 
Ton peut juger, de recevoir cet ordre. Elle vit bien que 
le ministre avoit plus d'intrigues et savoit mieux ména- 
ger l'esprit du Roi qu'elle, et se disposa à partir. Mais 
quoiqu'elle sût qu'on avoit ordonné de lui refuser la 
porte où seroit le Roi, de peur qu'elle ne lui parlât, elle 
étoit si bonne et si aimée de tout le monde que lors- 
qu'elle se présenta à la porte, les gardes, après lui avoir 
dit leur ordre, n'osèrent s'opposer à ce qu'elle entrât. 
La surprise du Roi fut grande en la voyant avec un air 
de grandeur et de fierté tout ensemble que le dépit lui 
donnoit et qui augmentoit sa beauté. Elle lui dit qu'a- 
vant de partir de la cour par son ordre elle avoit voulu 
savoir quel crime elle avoit commis pour avoir mérité 
d'être exilée. Le Roi lui dit que son exil n'étoit que pour 
quinze jours, qu'il l'avoit accordé avec une violence 
extrême aux raisons d'État pour des intrigues qui trou- 
bloient toute la cour et que l'on fesoit sous son nom, 
qu'elle le devoit plaindre de la violence qu'il avoit faite 



172 APPENDICE. NOTE PREMIÈRE. 

à son inclination , et de la douleur qu'il en souffriroit 
pendant ce temps. Elle lui dit qu'elle s'assuroit que ces 
quinze jours étoient pour le reste de sa vie, qu'ainsi elle 
prenoit congé de lui pour toujours. Le Roi l'assura, 
comme il le croyoit, que rien au monde ne pouvoit 
l'obliger à se priver de la voir un jour de plus que ce 
temps de quinze jours. Elle sortit de la chambre du Roi 
et elle fut dire adieu à la Reine. Cette princesse étoil 
bien plus affligée que M'"« de Hautefort. Elle voyoit qu'elle 
étoit cause de cet exil, et qu'elle perdoit une personne 
en qui elle avoit la dernière confiance, et à qui elleavoil 
toutes sortes d'obligations, et qu'elle aimoit tendrement. 
Cependant il fallut la quitter. Cette princesse pleura, 
sanglota, l'embrassa plusieurs fois, et, faveur que les 
reines ne font à personne sans titre, elle la baisa, et 
dans le trouble où elle étoit, n'ayant rien à lui donner, 
elle défit ses pendans d'oreille qui étoient de la valeur 
de dix ou douze mille écus, et les lui donna, la priant 
de les garder pour l'amour d'elle. 

Enfin, M""' de Hautefort partit, ot laissa tous ses amis 
et amies dans une extrême afiliction. Elle s'en alla à La 
Flotte, qui étoit une terre de 1X1""= de La Flotte, près 
la ville du Mans. M. le comte de Montignac, son jeune 
frère, et M"'' d'Escars, sa sœur, s'en allèrent avec elle, 
et elle avoit sans cesse des courriers de la Reine et de 
toute la cour. Toutes les femmes de la Reine étoient 
inconsolables; car outre la considération qu'elles avoient 
pour elle, sa grande libéralité étoit encore une raison 
qui la fesoit plaindre; car tous les meubles et les habits 
de la Reine qui dévoient être à M"* de Hautefort, à 
cause de sa charge de dame d'atours, elle les donnoil 
tous aux femmes de la Reine, malgré M""® de La Flotte, 
qui y avoit part aussi bien qu'elle, et qui n'étoit pas 
d'une humeur si libérale. 



VIE MANUSCRITE. 173 

Voici ^ une lettre qu'elle écrivit à la Reine avant que 
de partir pour son exil : 

(( Madame, 

u S'il m'étoit permis de juger des sentimens de 
Votre Majesté par les miens, je n'oserois vous dire adieu 
pour jamais, de crainte que cette parole ne mît votre vie 
au même péril où elle met la mienne en vous l'écrivant. 
Mais puisque Dieu vous fait avoir en cet accident la 
résignation que vous avez eue en tant d'autres, je ferois 
une injure à la Providence et à votre courage si je 
croyois que mes disgrâces et mes déplaisirs pussent 
donner quelque atteinte à votre santé et à votre repos. 
C'est donc pour jamais, Madame, que je dis adieu à Votre 
Majesté, et que je vous supplie très humblement de 
croire qu'en quelque endroit du monde que la persécu- 
tion me puisse jeter, j'y passerai mes jours dans la fidé- 
lité et dans l'attachement, qui sont les véritables causes 
qu'on me persécute, et n'aurai de regret, parmi les 
ennuis qui m'accablent, que de n'en pouvoir pas souf- 
frir davantage pour l'amour de vous. Ma douleur me 
feroit ici achever ma lettre. Madame, si le zèle que j'ai 
pour votre gloire ne me défendoit de vous taire une 
chose qui la peut ternir, et de vous dissimuler l'étonne- 
ment que chacun témoigne de l'état où vous laissez 
M"" de Chémerault. On sait que vous connoissez aussi 
bien son cœur que sa misère, et on ne croit pas même 
que vous lui deviez faire acheter le bien qu'elle peut 
recevoir de vous par une demande qui lui sortiroit de 
la bouche avec plus de peine que sa pro])re vie. Ccpen- 



l. Tout ce paragraphe avec la lettre e^^l une addition, comme il est dit à 
lin même de ce paragraphe. 



174 APPENDICE. NOTE PREMIERE. 

dant, Madame, on lui a commandé de se retirer avec 
quatre mille écus, qu'il faut qu'elle emploie à payer ses 
dettes. On parle de la renvoyer de la même sorte que 
l'on renverroit Michelette, si l'on s'étoit avisé des gran- 
des cabales qu'elle fait dans la cour aussi bien que 
nous ; ce qui m'en afflige le plus est qu'on vous accuse 
de n'avoir pas ignoré cette proposition et de ne vous 
être pas encore déclarée de lui vouloir bailler un de 
vos carrosses, la sous-gouvernante de vos fdles, et une 
lettre de vous qui fasse connoître à sa mère l'entière satis 
faction que vous avez d'elle. Sans mentir, Madame, on 
ne sait que répondre à ces choses-là-, car on dit que, si 
une reine. n'a pas d'argent pour (quelques mots diffici- 
les à lire) aux nécessités d'une fille qu'elle a fort aimée, 
elle peut bien au moins lui envoyer un présent qui 
témoigne qu'elle ne l'oublie pas, et lui donner après 
cela une pension qui assure sa subsistance; mais ce 
n'est pas merveille si vous ne pensez guère à sa fortune, 
puisque vous négligez si fort sa réputation, et que vous 
ne songez point à prévenir les impertinences qui se 
pourront débiter dans son pays. Vous croirez bien, 
Madame, que c'est seulement par ce dernier point 
({u'elle est sensible, et qu'elle sauroit beaucoup mieux 
mourir que de demander. Mais je suis si délicate en ce 
qui regarde l'opinion que toute la terre doit avoir de 
vous que, si elle n'avoit point su le présent que vous 
m'avez fait, je n'eusse jamais pu m'empêcher de lui 
donner de votre part. Encore que j'aye appris avec dépi( 
la peur que vous avez de déplaire à celui qui m'arrache 
d'auprès de vous, je proteste, Madame, que vos timi- 
dités et vos complaisances me piquent beaucoup plus 
pour vous que pour moi, et que je me consolerois du 
mal qu'il m'a fait si j'étois bien certaine que ce fût le 
dernier qu'il voulût vous faire. Adieu pour la dernière 



VIE MANUSCRITE. 17o 

lois, Madame; je ne puis plus penser à ne vous voir 
jamais, et si cette mortelle imagination ne me donne 
relâche pour un moment, je ne vivrai pas même assez 
pour vous dire que je suis, 

('. Madame, 

« De Votre Majesté, la très etc. » 

Cette lettre si pleine d'esprit et qui marque si bien 
les sentiments du cœur généreux de M""^ de Hautefort, 
lait voir que si elle n'a pas été élevée sur le trône, elle 
l'a du moins mérité; car on peut dire que la grandeur 
de son âme étoit encore au-dessus des puissances de la 
terre. J'ai été bien aise d'ajouter cette lettre dans les 
remarques qu'une de ses amies a faites des choses qui 
sont venues à sa connoissance, que je ne fais que copier. 
Mais, comme j'ai eu l'honneur d'être bien des années 
auprès de cette dame, dans trois différents temps, de- 
vant que de faire le voyage de Bavière et après mon 
retour, et depuis la mort de mon mari, on peut juger 
que j'ai pu avoir appris bien des particularités de la 
vie de cette illustre personne. C'est ce qui m'a obligée 
d'y ajouter quelque chose que celle qui a écrit ceci a 
ignoré et que j'ai appris par cette dame même et des 
gens qui étoient auprès d'elle, au temps qu'elle étoit à 
la cour et depuis son veuvage, en ayant été moi-même 
témoin oculaire; et toutes les lettres que j'ajoute ce 
sont des copies écrites de sa main et des originaux qui 
sont tombés dans la mienne ^ 

Toutes les dames de la ville du Mans et des environs 



1. Cette déclaration ne peut laisser aucun doute sur la parfaite authenticité 
des pièces ajoutées, et fait voir combien cette Vie manuscrite est préférable 
à la Vie imprimée. 



176 APPENDICE. NOTE PREMIERE. 

tàchoient de divertir M'"« de Hautefort le mieux qu'elles 
le pouvoient. Enfin la prophétie qu'elle avoit faite au 
Roi qu'il ne la verroit plus se trouva véritable. M. le 
cardinal occupa le Roi par mille divertissemens de 
chasses et de voyages, de telle sorte qu'éloignant tou- 
jours le retour de M""^ de Hautefort de quelques jours 
quand le Roi lui en parloit , ce prince s'accoutuma 
insensiblement à ne la plus voir. Il s'éleva dans ce 
temps-là des orages contre M. le cardinal. M. de Cinq- 
Mars et plusieurs autres furent sacrifiés à la colère de 
ce ministre, et enfin sa mort mit fin à la haine que la 
Heine avoit pour lui et à celle de bien d'autres. La 
maladie du Roi suivit de bien près la mort de M. le 
cardinal, et M. le cardinal Mazarin prit la place qu'occu- 
poit M. le cardinal de Richelieu. La santé du Roi était si 
languissante que l'on voyoit mourir ce prince tous les 
jours peu à peu. La Reine, quoique ravie d'être délivrée 
du cardinal de lîichelieu, n'osa pourtant rappeler toutes 
ses créatures, de peur de déplaire au Roi dans l'état où 
il étoit, et qu'elle avoit besoin de ménager afin qu'il la 
laissât régente; et par cette raison, M'"^ de Hautefort ne 
revint pas à la cour qu'après la mort du Roi. La Reine 
lui envoya le portrait de Monseigneur le Dauphin en 
miniature dans sa solitude, et elle recevoit toutes les 
marques de bonté de cette princesse qu'elle pouvoit 
souhaiter. Enfin le Roi mourut ; et d'abord la Reine 
envoya un courrier à M'""^ de Hautefort et lui écrivit une 
lettre fort obligeante de revenir à la cour. Elle y revint 
donc avec la joie que Ton peut penser, et elle se pou- 
voit flatter que sa faveur seroit plus grande que januii.'> 
auprès de cette Reine, qui se trouva lors régnante et en 
état de récompenser tous ceux qui l'avoient servie. 

M"'» de Hautefort fut recrue à la cour avec une extrême 
joie de toul le inonde. Elle étoil vérilablemenl el sincè- 



VIE MANUSCRITE. 177 

renient aimée, ayant toujours fait du bien à tous ceux 
qu'elle avoit pu et n'ayant jamais voulu faire de mal à 
personne. Ainsi tout le monde croyoit trouver en elle 
la même protection, et la voyant encore en état d'être 
plus puissante que jamais, on se réjouissoit par toutes 
sortes de raisons de son retour. La Reine la reçut avec 
mille caresses et témoignages d'amitié. Tout le monde 
voyoit avec plaisir que le cœur de la Reine n' avoit point 
changé par l'absence de M'"'' de Hautefort. Elle le crut 
aussi, mais non pas longtemps; car un soir elle s'aperçut 
qu'il y avoit quelque diminution à sa faveur; car étant 
demeurée à son ordinaire auprès de la Reine, lors- 
qu'elle fut couchée, après que tout le monde fut sorti, 
une femme de chambre lui dit: <( Madame, il faut sortir 
aussi, s'il vous plaît. » M"'' de Hautefort se mit à rire, 
croyant qu'elle se trompoit, et lui dit: « Cet ordre n'est 
pas pour moi. » Cette femme de chambre lui dit que per- 
sonne n'étoit excepté, et M'"« de Hautefort, ayant vu que 
la Reine entendoit cette dispute et qu'elle ne disoit mot, 
connut que la Reine n'étoit plus la même pour elle. 
Cependant il n'y eut qu'elle qui s'en aperçut, et tout le 
monde se réjouissoit avec elle de voir sa grande faveur. 
Elle aimoit véritablement la Reine, et elle ne pouvoit 
point s'empêcher de lui dire ses sentimens sur bien 
des choses qui se passoient et qui intéressoient la gloire 
de cette grande Reine, à qui M. le cardinal Mazarin 
persuada qu'il falloit garder plus de gravité dans l'état 
de sa régence et ôter autant qu'elle pourroit les airs de 
familiarité qu'elle avoit donnés auprès d'elle à ses 
amies et à ses créatures. Enfin M. le cardinal Mazarin 
craignant que les services que M"'« de Hautefort avoit 
lendus à la Reine ne la missent en droit de lui disputer 
les faveurs de la Reine, il résolut de la faire sortir de la 
cour. 



tT8 APPENDICE. NOTE PREMIÈRE. 

Le Roi étoit encore fort jeune; mais il avoit une 
extrême amitié pour M»* de Hautefort; il l'appeloit sa 
femme, et lorsqu'elle étoit incommodée et qu'elle gar- 
doit le lit, il se fesoit mettre sur son lit auprès d'elle et 
se divertissoit à de petits jeux de son âge et fesoit col- 
lation dans sa chambre. Après ^ qu'il avoit mangé, il 
demandoit de l'argent à une femme de chambre de 
M^^ de Hautefort avec des instances non pareilles. Cette 
fille lui disoit: « Mais, Sire, si je vous donne de l'argent, 
qui est-ce qui me le rendra? — Ce sera moi, Anne; je 
vous assure que je vous le rendrai quand j'en aurai. » 
Aussitôt qu'il avoit cet argent, il se mettoit à une fenê- 
tre, et il le jetoit à des gens qui le ramassoient en 
criant: Vive le Roi! Cela le divertissoit fort et marquoit 
l'inclination que ce prince a de donner; car janftis Roi 
qui a régné en France n'a tant donné. Enfin le Roi 
aimoit M""' de Hautefort autant qu'un enfant de son 
âge pouvoit aimer quelque chose. 

M. le cardinal Mazarin ne sachant par quel endroit 
diminuer l'amitié que la Reine avoit pour M""* de Haute- 
fort, lui disoit sans cesse qu'elle blâmait tout ce que 
la Reine fesoit et qu'elle s'en moquoit souvent. Enfin, 
soit que ce fût un prétexte que la Reine prît pour 
se défaire d'une personne qui étoit en droit par ses ser- 
vices de lui parler plus fortement qu'une autre, la Reine 
prit le premier prétexte qu'elle trouva qui fut un soir 
qu'une femme de chambre de la Reine lui demandoit 
quelque chose que la Reine ne vouloit pas lui donner, 
cette femme de chambre se mit à la quereller, lui di- 
sant qu'il valoit mieux être à des bourgeoises de Paris 
plutôt qu'à des rois et des reines, et que, si elle ne 
savoit pas faire du bien à ses domestiques présentement, 

1. Cette anecdote manque dans la Vie imprimée. 



VIK MANUSCRITE. 179 

qu'esl-ce que l'on en devoit attendre. La Reine ne disoil 
rien, et M""^ de Haiitefort s'étant mise à rire, en disant : 
« En vérité, cela est admirable de voir Mademoiselle que- 
reller la Reine de toute sa force » ; la Reine lui dit assez 
aigrement : « Ce n'est pas d'aujourd'hui, jMadame, que je 
sais que vous vous moquez de moi. » iM'"^ de Hautefort, 
surprise de ces paroles et de cet air si peu accoutumé, fit 
ses excuses bien respectueusement. Mais elle vit bien que 
c'étoit une querelle d'Allemand, et qu'il falloit quitter la 
cour, parce qu'elle n'y étoit pas agréable au ministre. 
Elle ferma le rideau de la Reine quand elle fut au lit, 
comme elle avoit accoutumé les autres jours, et lui dit : 
(( Je vous assure. Madame, que, si j'avois servi Dieu avec 
autant d'attachement et de passion que j'ai fait toute ma 
vie Votre Majesté, je serois une grande sainte. » Et levant 
les yeux sur un crucifix qui étoit auprès du lit, elle dit 
tout haut : « Vous savez, Seigneur, ce que j'ai fait pour 
elle! » La Reine ne répondit rien, et M"« de Hautefort 
compta sûrement que le lendemain elle auroit un ordre 
de se retirer. Elle n'en voulut rien dire à ses femmes 
pour leur épargner une méchante nuit qu'elle passa 
seule avec bien du dépit, et elle se ressouvint de ce que 
le Roi lui avoit dit souvent : a Vous servez une ingrate. » 
Le lendemain, elle eut un ordre, comme elle l'avoit 
prévu ; elle monta dans son carosse et s'en alla dans le cou- 
vent des Filles de Sainte-Marie de la rue Saint-Antoine. 
Ce fut là où elle fit des réflexions sur l'inconstance de 
la fortune, combien la vie de la cour est remplie de 
peines et d'inquiétues, et que, lorsqu'on fait son devoir, 
on ne peut pas faire sa fortune ni quelquefois son salut; 
enfin elle se trouva heureuse avec ces saintes filles et fit 
ce qu'elle put pour être reh'gieuse. Mais Dieu qui la des- 
tinoit pour le monde et pour servir de modèle aux 
dames, lui en ôta l'envie qu'elle en avoit, 



180 APPENDICE. NOTE PREMIÈRE. 

Ce fut' dans cette retraite qu'il lui arriva une chose à 
quoi elle ne s'attendoit pas, une visite du maréchal de 
Gassion, un des héros de ce siècle, qui avoit reçu le 
bâton de maréchal de France pour les grands services 
qu'il avoit rendus à l'État, et qui, malgré l'aversion qu'il 
avoit pour le beau sexe et n'aimant que la guerre, 
n'avoit pu défendre son cœur des charmes de M""^ de 
Hautefort. Sa vertu. si" peu commune lui inspira une si 
haute estime pour elle qu'il lui fit naître des désirs de 
l'épouser. Mais comme cet homme éloit fort fier, la 
crainte qu'il eut de n'être pas assez heureux dans son 
dessein, sa gloire ne lui permit pas d'avoir aucun témoin 
dans sa recherche. C'est ce qui le fit résoudre d'aller 
lui-même aux Filles de Sainte-Marie pour la voir. M™* de 
Hautefort fut extrêmement surprise lorsque l'on l'avertit 
que ce maréchal la demandoit à la grille, ne lui ayant 
jamais parlé qu'une fois en passant. iMais elle le fut 
encore plus lorsqu'il lui fit sa déclaration de la passion 
qu'il avoit de l'épouser. Klle demeura si surprise et 
embarrassée de lui répondre qu'elle fut assez longtemps 
sans rien dire. A la fin, après avoir rappelé ses esprits, 
elle lui dit qu'elle se sentoit tout à fait obligée de l'hon- 
neur qu'il lui fesoit, que ce seroit un très grand avan- 
tage pour elle, mais qu'il n'y avoit qu'une seule chose 
qui en pouvoit empêcher l' effet qui étoit la différence 
de religion, et qu'elle ne pouvoit pas se résoudre à épou- 
ser une personne qui ne seroit pas de la religion catho- 
lique. Ainsi il prit cola pour un congé, n'ayant pas envie 
de quitter la sienne. 11 s'en alla mal content d'avoir si 
mal réussi dans son projet, mais d'ailleurs un peu 
moins confus de n'avoir pas eu de témoin de son congé. 
Après avoir demeuré là quelque temps, elle en sortit, 

1. Tout ce paragraphe sur Gassion est ajout'; 



VIE MANUSCRITE. /|81 

et elle prit un hôtel à Paris avec tout l'équipage que 
demandoit le rang qu'elle tenoit. Elle n'alloit plus à la 
cour ; mais tous ses amis et amies la venoient voir très 
souvent malgré sa disgrâce.^ Il y avoit à la cour M. le 
maréchal de Schomberg, qui étoit d'un mérite et d'une 
valeur extraordinaires. Il avoit les premières charges de 
la cour; et étant duc et pair de France, il ne voyoit que 
les princes du sang au-dessus de lui. Il étoit fait à peu 
près comme on dépeint les héros de romans. Il étoit 
noir; mais sa mine haute, guerrière et majestueuse 
inspiroit du respect à ses amis et de la crainte à ses 
ennemis. Il étoit magnifique et libéral, et avoit fait des 
dépenses extraordinaires dans les emplois qu'il avoit 
eus. Sa mine étoit tellement pleine de majesté qu'un 
jour étant chez une dame, et étant dans la ruelle avec 
un habit fort brillant d'or et d'argent, une nourrice de 
cette dame, entrant dans la chambre, s'approcha d'une 
demoiselle et lui demanda quel roi étoit là auprès de 
sa maîtresse. L'ingénuité de cette villageoise fut trouvée 
fort raisonnable et bien naturelle d'avoir cru qu'il n'y 
avoit qu'un roi qui pût être fait comme celui qu'elle 
voyoit. 11 étoit fier, audacieux à la guerre, mais doux et 
galant auprès des dames. Il chantoit bien, il faisoit des 
vers, et on pouvoit dire qu'il possédoit tout à la fois les 
vertus guerrières et la galanterie. Il avoit rendu de 
grands services à l'État en commandant les armées du 
Roi, et il étoit, par son mérite et par ses services, dans 
une grande considération à la cour. On avoit même 
besoin de lui dans la minorité du Roi et dans les trou- 
bles où étoit la régence. Ce héros étoit véritablement 
digne d'une héroïne comme M"'^ de Hautefort, et elle 
étoit digne de lui. Il avoit été marié et avoit perdu ma- 
dame sa femme, il y avoit quelque temps. Il avoit vu à 
la cour M""' de Hautefort depuis .son enfance, et il avoit 

il 



182 APPENDICE. NOTE PREM[ÈRE. 

admiré sa vertu et sa conduite, comme le reste de la 
France. Il crut qu'il seroit heureux de passer sa vie avec 
une personne selon son cœur, si belle et si vertueuse et 
si remplie de piété ; et dans un règne où il avoit trouvé 
tant de dames galantes, il s'estimoit heureux d'en trou- 
ver une où il étoit en sûreté par sa vertu ; enfin il prit 
la résolution de l'épouser. Il n'y avoit point de parti en 
France qui ne reçût avec plaisir une proposition comme 
celle d'épouser M. de Schomberg. Aussi M""^ de Haute- 
fort, qui étoit disgraciée et sans bienfaits de la cour, 
devoit avoir encore plus de joie qu'une autre de voir 
qu'un des plus grands seigneurs de la cour songeât à 
l'épouser malgré sa disgrâce. Toute la cour fut surprise 
de ce qu'il alloit chercher M'"^ de Hautefort dans la 
solitude de sa maison, et qu'il n'y avoit pas songé dans 
le temps qu'elle étoit à la cour et en faveur après la 
mort du Roi*. Mais c'est que Dieu vouloit faire paroître 
la vertu de M"*" de Hautefort et lui donner la récom- 
pense qu'elle méritoit dans sa disgrâce. 

M'"'' de Liancourt ayant su le dessein de monsieur son 
frère écrivit une lettre à M'"« de Hautefort fort obli- 
geante-. La voici en propres termes: 

(( Madame, 

(( J'ai tant de satisfaction de ce que M. de Villars m'a 
mandé, que je no saurois m'empêcher de vous le dire. 
Enfin il me semble que j'en aime encore mieux celui 
qui montre avoir de si bonnes intentions. Je prie Dieu 
qu'il les bénisse et qu'il mette dans sa maison la per- 

1. C'est une erreur. Les passages que mus avons cités des carnets de 
Mazarin ne permettent aucun doute à cet égard. Voyez plus haut, chap. iv, 
p. 121. 

2. Addition que rend assez piquante la conduite que va bientôt tenir 
M"" de Liancourt. 



VIE MANUSCRITE. 183 

sonne du monde qui y est la plus nécessaire et la plus 
désirée de nous. J'espère que vous n'en douterez pas, el 
que vous me ferez l'honneur de me tenir autant que je 
suis, 

« Madame, 

« Votre très humble et très fidèle servante, 

(( J. DE SCHOMBERG. » 

Après que le mariage fut arrêté, M'^-^ de Liancourt 
qui avoit donné des marques à M'"« de Hautefort d'une 
véritable joie, comme on le peut voir par cette lettre, et 
qui étoit fort amie de cette dame, la vint trouver un 
jour, et lui dit que, si elle n' avoit une extrême confiance 
dans son amitié, elle n'oseroit lui parler comme elle 
alloit faire. M™^ de Hautefort la pria de lui parler avec 
confiance. Elle lui dit enfin qu'ayant autant d'amitié 
qu'elle en avoit pour son frère, elle ne pouvoit voir 
qu'avec une extrême douleur qu'il alloit faire un mariage 
qui les alloit rendre malheureux l'un et l'autre; que 
M. de Schomberg avoit ruiné sa maison par les grandes 
dépenses qu'il avoit été obligé de faire dans les emplois 
que le Roi lui avoit donnés, et que, s'il ne prenoit pas 
une femme avec de grands biens, sa maison étoit per- 
due. M"" de Hautefort crut d'abord que M. le maréchal 
de Schomberg avoit pensé la même chose sur l'état de 
sa maison, voyant combien les paroles de M""- de Lian- 
court se rapportoient peu à la lettre qu'elle avoit reçue 
d'elle peu auparavant sa visite, et elle crut que M. de 
Schomberg se servoit de madame sa soeur pour se tirer 
de toutes les avances qu'il avoit faites pour son mariage. 
Elle avoit pourtant bien de la peine à croire que M. le 
duc de Schomberg n'eût pas fait toutes les réllexions 
qu'il devoit sur toutes choses avant d'avoir pris la réso- 



184 APPENDICE. NOTE PUEMIERE. 

lution de l'épouser; car son esprit capable de tant de 
grandes choses n'étoit pas pour avoir manqué de prévoir 
toutes les suites d'un si grand engagement. Enfin, sans 
condamner absolument le soupçon qu'elle avoit de M. le 
maréchal de Schomberg, voyant que M'"" de Liancourt 
lui faisoit voir combien elle rendroit son frère malheu- 
reux en l'épousant, elle prit une résolution bien géné- 
reuse, de faire ce qu'elle pouvoit pour rompre honnête- 
ment son mariage; elle le promit ainsi à M'"*^ la duchesse 
de Liancourt. 

Cependant après que cette duchesse l'eut quittée, elle 
fut outrée de douleur de s'être engagée à une chose si 
extraordinaire et de sacrifier sa fortune à un sentiment 
de générosité que l'on n'auroit vu que dans les romans. 
Elle songea ce que diroit toute la cour et toute la France, 
qui auroient peine à croire que ce fût une raison si 
extraordinaire qui eût rompu son mariage, que peu de 
gens le croiroient; enfin elle étoit dans une affliction 
dont il n'y avoit rien qui la pût consoler. Un jour, 
comme elle étoit au lit assez tard, ayant passé la nuit 
sans dormir, on lui vint dire que M. de Villars lavouloit 
voir. C'étoit un parent de M. le maréchal de Schomberg, 
qui gouvernoit ses affaires, et de qui il prenoit le con- 
seil en toutes choses. C'étoit lui qui lui avoit parlé de 
son mariage de la part de M. de Schomberg et qui avoit 
fait toutes les avances. Elle commanda que l'on le fît 
entrer dans sa chambre, et se préparoit à lui parler selon 
ce qu'elle avoit promis à M™* de Liancourt. Mais M. de 
Villars ne lui en donna pas le temps, et il lui dit: 
{( Vraiment, Madame, tandis que vous dormez si tard, 
vous me faites lever bien matin. Je viens de faire publier 
vos annonces et de M. le maréchal de Schomberg, à sa 
paroisse et à la vôtre, et voilà la dispense des deux 
autres que j'ai ici. » Quel fut l'étonnement et la joie de 



VIE MANUSCRITE. 185 

M'"^ de Haiilefort de voir qu'elle soupçonnoit si mal à 
propos M. de Schomberg, et qu'elle étoit forcée de ne 
tenir pas à M"^ de Liancourt ce qu'elle lui avoit promis! 
Et en effet, deux heures après, M"'' de Liancourt vint 
chez elle qui avoit appris ce qui s'étoit fait. Elle lui dit 
qu'elle la prioit d'achever son mariage, mais qu'elle lui 
demandoit cette grâce de ne parler jamais à monsieur 
son frère de ce qu'elle lui avoit dit. Elle lui promit et 
lui tint parole. Elle n'a jamais pu savoir si c'étoit véri- 
tablement l'intérêt que M""^ de Liancourt prenoit aux 
affaires de son frère qui l'avoit obligée à lui faire cette 
prière, ou par un sentiment de jalousie que cette dame 
avoit toujours eu pour M""' de Hautefort, ayant soup- 
çonné quelque chose de la passion que M. le duc de 
Liancourt avoit pour elle, et voyant que cette alliance 
alloit faire une liaison de leurs familles qui donneroit 
lieu à M. de Liancourt de la voir bien souvent, et qu'il 
n'y avoit d'autre moyen que celui qu'elle prenoit pour 
empêcher ce mariage. On ne pouvoit blâmer la conduite 
de M"^ de Liancourt et moins encore si c'étoit par un 
sentiment de jalousie qu'elle agissoit, et on devoit la 
plaindre seulement d'avoir si mal réussi. M, de Villars 
donna une lettre" à M""" de Hautefort que lui écrivoit 
M. le maréchal de Schomberg. Elle est si belle et fait si 
bien voir le respect avec lequel il la traitoit, que j'ai 
cru que l'on seroit bien aise de la voir ici : 

« Madame, 

« Puisque j'apprends par M. de Villars que mes sen- 
timens ne vous sont pas désagréables, je vas travailler 
à mon bonheur avec toute la diligence imaginable. Je 
vous supplie très humblement de croire. Madame, que 
je n'en connois point d'autre pour moi sur la terre que 



186 APPENDICE. NOTE PREMIÈRE. 

l'honneur de vous posséder, et d'être tonte ma vie, avec 
un profond respect, 

Votre, etc. » 

La cour étoit à Fontainebleau; mais d'abord que l'on 
sut le mariage, qui se fit avec l'agrément de la Reine 
qui le témoigna à M. le maréchal de Schomberg, toute 
la cour fut chez M'"* de Hautefort. On ne la regarda plus 
comme une favorite disgraciée, mais comme la femme 
d'un des plus considérables et des plus grands seigneurs, 
de qui on avoit besoin pour la guerre et pour le conseil. 

Après son mariage, M"'^ la duchesse de Schomberg 
alors se retira à l'hôtel de Schomberg. Elle étoit très 
peu souvent à la cour, quoiqu'elle y fût très considérée; 
mais elle étoit désabusée de ce pays-là, et elle étoit 
occupée de l'amitié et des soins qu'elle dcvoit à cet 
époux si digne d'elle. Elle songea entièrement à régler 
et liquider sa maison, et elle prit toutes les mesures qui 
se pouvoient prendre honnêtement pour cela sans dimi- 
nuer la magnificence de M. de Schomberg. Elle fit rem- 
bourser et amortir pendant son mariage vingt-cinq mille 
livres de rente que l'on payoit d'intérêt. Jamais mariage 
ne fut plus heureux que le sien. Mais le bonheur dont 
elle jouissoit avec ce digne époux fut bientôt troublé par 
les i)esoins de l'État. 11 fallut que M. le maréchal de 
Schomberg alhàt commander l'armée du roi en Cata- 
logne et faire le siège de Tortose. 11 fallut voir partir ce 
mari si cher pour un emploi que sa valeur et le peu de 
soin qu'il avoit de ménager sa personne dans les périls 
rcndoient très dangereux. M'"« la duchesse de Schom- 
berg le voulut accompagner à cinq ou six lieues de Paris. 
11 se mit dans son carrosse seul avec elle, et quand il fut 
arrivé au lieu où son équipage l'atlendoit, il embrassa 
son épouse tendrement sans lui rien dire ; il se jeta dans 



VIE MANUSCRITE. 187 

son carrosse et s'en alla joindre l'armée qu'il devoit com- 
mander, laissant M'^'^ la duchesse de Schomberg dans une* 
douleur qu'elle n'avoit jamais éprouvée. Elle augmenta 
ses dévotions et ses aumônes pour sa conservation. 

Après la prise de Tortose^ en ayant appris la nou- 
velle, elle écrivit à M. le maréchal de Schomberg une 
lettre qui mérite d'être mise ici: 

« Du 26 août (1648). 

« J'avoue qu'avant votre départ mes craintes m'ont 
fait faire force prophéties; je suis ravie qu'elles n'ayent 
point été véritables. Mais si je ne puis avoir de rang 
parmi les devineresses, l'on ne m'en sauroit refuser un 
parmi les femmes les plus passionnées de la gloire de 
leurs maris; et si mes peurs vous font rire parfois, vous 
ne serez pas sans doute sans considérer l'affection qui 
les fait naître, et qui ne doit pas être rejetée du conqué- 
rant de la Catalogne. F.nfin vos prospérités miraculeuses 
vous font louer de tous. Pour rendre ma joie plus par- 
faite, je voudrois vous pouvoir considérer dans votre 
gloire, qui me réjouit tout autrement que les autres 
femmes, parce que je sais que vous ne la croyez tenir 
que de la main de Dieu, et confessez n'avoir rien que 
vous n'ayez reçu. Ces sentimens que M. de La Contour 
(un des aides de camp du maréchal) mande que vous 
avez me touchent tellement le cœur que rien ne peut 
être capable de vous exprimer la joie que j'en ressens. 

1. Ce paragraphe, avec les deux lettres, forme une addition vraiment pré- 
cieuse à plus d'un égard. Cet échantillon de la correspondance des deux 
époux nous fait pénétrer dans l'âme de l'un et de l'autre, et met dans un 
jour aimable leur parfaite union et le contraste de leur caractère. On y voit 
M^s de Schomberg toujours vive et ardente, s'efTorçant d'engager son mari 
dans la dévotion, et le maréchal affectueux, mais calme, ne paraissant pas 
encore fort avancé dans la route où on l'attire, et partageant moins les sen- 
timents de sa femme que s'y prêtant de bonne grâce. 



188 APPENDICE. NOTE PREMIÈRE. 

Sans doute elle accroîtra tous les jours quand vous con- 
"tinuerez dans ces sentimens de reconnoissance. Les 
autres qui vous ont précédé ne les ont possible pas eus ; 
c'est pourquoi ils n'ont pas eu le nom de vainqueurs \ 
pour le laisser à celui qui espère tout de Dieu, et qui dit 
que ce n'est pas en vain que Dieu se nomme le Dieu 
des armées. Sans mentir, tous ceux à qui j'ai dit que 
vous me mandiez cela, vous ont admiré, et plus encore 
quand j'ai dit l'humilité de cœur que vous aviez après 
tant de victoires. Et celles qui vous louent ne sont point 
sottes. Je m'assure que !\1M'"«* de Sablé, Du Vigean et 
de Montausier ne passent pas dans votre esprit pour 
cela, ni pour fort dévotes; cependant elles le sont dans 
leurs âmes, sans ostentation; c'est pourquoi elles ont 
témoigné devant madame votre sœur qu'on ne vous pou- 
voit assez admirer. Je ne dis pas cela à tout le monde ; 
mais je le dis seulement à ceux qui sont très raisonna- 
bles. Ceux qui le sont, comme ces personnes-là, n'ont 
point d'envie; aussi ils disent sans envie, comme plu- 
sieurs autres, que vous méritez d'être mis au nombre 
des plus grands capitaines. Les Catalans d'ici disent qu'ils 
ne doivent qu'à vos soins et à votre valeur la plus grande 
victoire qu'ils ayent remportée. Jamais vous ne vîtes 
plus de joie que parmi tous les jeunes princes qui sont 
ici. Ils me vinrent voir sitôt qu'ils surent la nouvelle que 
vous aviez pris cette place. 11 faut que je finisse ma 
lettre dans l'impatience que j'ai de vous assurer que je 
suis de tout mon cœur, etc. n 
Voici la réponse d'un héros vraiment chrétien : 
« Ma chère, j'ai reçu votre lettre oia je vois que vous 
avouez ingénument que vous ne ^ pas en prophéties, 

1. La bonne personne fait ici allusion à d'Harcourt et à Condé, qui avaient 
échoué en Espagne, faute de religion, à ce qu'elle croit. 

2. Mot illisible. Peut-être : brillez. 



VIE MANUSCRITE. 189 

comme je tombe d'accord que toutes vos craintes ne 
viennent que d'amitié pour moi. La Contour vous a 
mandé ce que je ne croyois pas lui avoir dit, mais que 
je dois avoir pensé, étant chrétien et connoissant la puis- 
sance de Dieu et la foiblesse de l'homme. Gela soit dit 
sans m'enrôler dans le catalogue des dévots, à quoi je 
ne prétends nullement. Aussi n'est-il pas nécessaire de 
l'être pour connoître et confesser des vérités dont per- 
sonne ne doute. Mais je m'aperçois que vous travaillez 
fort à me faire perdre l'humilité chrétienne, puisque vous 
me traitez de conquérant de la Catalogne. Tout ce que je 
puis dire, c'est qu'il n'est pas besoin que vous m'exhor- 
tiez à serrer votre lettre ; car si l'on la voyoit, l'on s'ima- 
gineroit que vou§ vous moquez. Mais il faut pardonner 
cela au sexe et à la joie d'une nouvelle que l'on n'atten- 
doit pas si tôt ni si bonne. Si MM'"" de Sablé, Du Vigean 
et de Montausier ne me fesoient pas l'honneur de 
m' aimer particulièrement, vous vous seriez bien passée 
de leur faire ce petit récit ; car toutes les personnes ne 
prennent pas toutes les choses d'un même sens; en tout 
cas, il n'en peut arriver grand malheur. Toutes nos 
jeunes femmes viennent ici avec des marques de joie 
très obligeantes. Je ne sais si elles auront celle d'une 
bataille gagnée en Flandre, où l'on dit que nos armées 
sont assez foibles*. M. d'Harcourt fait le devoir de vrai 
ami de se réjouir de la prospérité d'un autre au même 
lieu où il a échoué la seconde année; car la première a 
été la plus belle chose du monde qu'on puisse imaginer. 
Il est vrai qu'il m'a manqué beaucoup de choses cette 
campagne; mais nous en avons eu assez pour prendre 
Tortose, puisqu'elle a été prise. Je vous envoie un paquet 



1. Elle fut gagnée, malgré la faiblesse des troupes, par le génie du général. 
C'est la bataille de Lens. 



190 APPENDICE. NOTE PREMIERE. 

tout ouvert par pure marque de confiance. Ce n'est pas 
qu'il vous importe fort de savoir les choses qu'il contient, 
puisque vous ne vous piquez pas de grand capitaine; 
mais c'est afin que vous voyiez que de loin comme de 
près je ne veux rien avoir de caché pour vous. Faites 
fermer le paquet avec mes armes, et que La Ménardière 
le porte à son Éminence. Ce sont des réponses à une 
grosse lettre qu'il m'écrit où il me fait mille cajoleries, 
à quoi je ne réponds pas ; mais je satisfais à tous les 
points qui ne méritent pas grand secret par les mains 
d'un secrétaire ; et l'autre qu'il ne faut pas qu'une âme 
vivante sache, je lui écris de ma main à cette heure que 
je commence à me remettre cl que je n'ai plus que la 
foiblesse de ma jambe. » 

Enfin, après une glorieuse campagne, Dieu lui ramena 
cet époux en parfaite santé, après de si grandes fatigues 
qu'il avoit souffertes pendant ce siège. On peut juger 
de la joie de M'"'^ la duchesse de Schomberg. Leur bon- 
heur n'étoit plus troublé que par le désir que M. de 
Schomberg avoit d'avoir un fils-, mais Dieu lui refusa 
cette grâce. 

Il étoit gouverneur de Metz et Pays Messin, Toul et 
Verdun, capitaine des chevau-légers, colonel des Suisses, 
qui étoient les plus considérables charges de la cour. Il 
fut nécessaire pour le service du Roi qu'il allât dans 
son gouvernement de Metz. Mais comme Paris commen- 
çoit déjà à se révolter, M™^ de Schomberg se trouvant 
dans cette ville oîi nul n'avoit la liberté de sortir, de 
quelque qualité qu'il fût, il fallut avoir des passe-ports 
de messieurs les Frondeurs. Mais comme M. le maréchal 
de Schomberg étoit également aimé de tout le monde, 
ainsi que madame son épouse, ils n'eurent point de 
peine à obtenir des passe-ports pour sortir de Paris et 
se rendre d'abord à Nanteuil, maison qu'ils avoient 



VIE MANUSCRITE. 491 

proche de Paris. Ils partirent pour Metz * avec un train 
digne de la magnificence et de la grandeur du gouver- 
neur. Tout le monde étoit ravi de l'espérance de voir 
arriver M. et M'"« de Schomberg, et la renommée avoit 
déjà porté les louanges de la bonté, de la générosité, et 
de la beauté de ces deux personnes si aimées et si 
admirées. Metz étant une ville considérable, avec un 
parlement, où les dames sont polies et agréables plus 
qu'en pas une autre province, et M. le duc de Schomberg 
ayant toujours été galant, les dames se préparoient à 
rendre la cour du gouverneur et de la gouvernante la 
plus agréable du monde. On leur fit une entrée pom- 
peuse, on les fit monter dans un char de triomphe tout 
découvert, oii il y avoit seulement deux places sur le 
derrière, où ils se mirent tous deux. Rien ne pouvoit 
égaler la mine haute et majestueuse, la beauté et l'agré- 
ment de ce héros et de cette héroïne. Ils gagnèrent les 
cœurs de tous les peuples cjui les virent arriver avec un 
appareil si superbe. Ils arrivèrent à Metz parmi les 
bénédictions universelles ; on s'efforçoit à l'envi de leur 
rendre le séjour de Metz agréable. Les dames venoient 
jouer avec M. le maréchal de Schomberg; les autres 
alloient aux dévotions et à la promenade avec M'"« la 
maréchale, et tous étoient ravis de pouvoir leur plaire "-. 
Mais enfin une si longue suite de prospérités devoit 
finir, puisque Dieu ne veut pas que ses élus passent la 
vie dans les plaisirs et qu'il veut qu'ils partagent avec 
lui les peines qu'il a souffertes dans cette vie. La santé 



1. Ils n'allèrent à Metz qu'en 1652. Loret nous donne les moindres aven- 
tures liu duc et de la duchesse pendant les troubles de la Fronde avec des 
dates précises. Voyez I'Appendice. 

2. Ici, ni dans la Vie imprimée, il n'y a pas un seul mot sur les relations 
du duc et de la duchesse de Schomberg à Metz avec Bossuet. Voyez plus bas 
I'Appendice. 



192 APPENDICE. NOTE PREMIÈRE. 

de M. le maréchal de Schomberg devint chancelante, et 
les fatigues de la guerre lui firent sentir les douleurs de 
la goutte. Ce mal diminua la joie de toute sa maison et 
de toute la ville. On cherchoit cependant à le divertir, 
et comme il ne pouvoit sortir de sa chambre, les dames 
qui chantoient et qui jouoient venoient pour adoucir les 
inquiétudes de M. le maréchal de Schomberg. Une jeune 
demoiselle que madame sa femme avoit fait venir chez 
elle lui en donna de bien grandes. Ce fut la première 
disgrâce que Dieu fit sentir à M'"^ la duchesse de Schom- 
berg que cette jalousie: car celles qu'elle avoit eues à la 
cour étoient pour des sujets qui lui étoient trop glorieux 
pour les pouvoir nommer des disgrâces. 

Cette demoiselle, quoiqu'elle n'eût pas beaucoup de 
beauté, ne laissoit pas d'avoir assez d'agrément. Elle 
avoit les yeux noirs, le teint uni, mais tant de douceur 
et tant de modestie et un air si charmant dans toute sa 
personne, et tant de complaisance dans son humeur, 
(ju'elle parut agréable à M'"^ la duchesse de Schomberg, 
et qu'elle l'aima extrêmement ; et cette sage personne 
aimoit véritablement aussi M'""^ de Schomberg, et quoi- 
qu'elle eût dès lors le dessein qu'elle a exécuté depuis 
de se faire religieuse à la Visitation, elle ne pouvoit 
quitter M'"*" de Schomberg qui la tenoit quasi toujours 
auprès d'elle. Elle avoit la voix très agréable et char- 
mante; elle jouoit assez bien aux échecs, et M'»« la 
duchesse de Schomberg la menoit ordinairement dans la 
chambre de M. de Schomberg, et même la prioit de 
demeurer avec lui pour le divertir lorsqu'elle étoit 
obligée de le quitter. M. de Schomberg chantoit avec 
elle, et il paroissoit qu'elle le divertissoit. M""" la du- 
chesse de Schomberg trouva qu'il se plaisoit trop avec 
cette aimable personne, et elle fut dans une jalousie si 
forte que personne ne peut s'imaginer combien elle se 



VIE MANUSCRITE. 193 

troiivoit malheureuse que ceux qui ont senti une si 
cruelle passion. Ce qui augmentoit sa peine étoit la vio- 
lence qu'elle se fesoit pour la cacher; car sa gloire se 
trouvoit blessée au dernier point quand elle songeoit à 
la différence qu'il y avoit d'elle à cette agréable per- 
sonne; et cette passion dont elle vouloit être la maîtresse 
inutilement lui paroissoit si honteuse pour elle qu'elle la 
dissimuloit avec un soin qui la consumoit. Elle amenoit 
toujours cette aimable fille, comme elle avoit accoutumé, 
à monsieur son mari avec une violence qui lui déchiroit 
le cœur, afin de cacher cette passion à tout le monde, et 
elle alloit se renfermer dans les Filles de Sainte-Marie ' 
tout le temps qu'elle pouvoit prendre, et surtout quand 
M. le maréchal de Schomberg alloit hors de la ville et 
dans son gouvernement, dans le temps que son mal 
lui donnoit quelque relâche. Le changement que M. le 
maréchal de Schomberg voyoit dans l'humeur de sa 
femme lui donnoit une extrême inquiétude ; mais il étoit 
bien éloigné d'en soupçonner le sujet, puisqu'il n'étoit 
point amoureux de cette demoiselle à un point qu'on dût 
craindre rien de mal, joint qu'il connoissoit sa vertu. 
Enfin Dieu tira M'"« de Schomberg de cette peine, et mit 
fin à cette cruelle passion ; car la maladie de M. le maré- 
chal augmenta à un tel point que les médecins jugèrent 
nécessaire qu'il vînt à Paris. 

Comme l'hôtel de Schomberg n'étoit pas meublé, il 
logea à l'hôtel de Liancourt. 11 se voyoit mourir il y avoit 
longtemps, et s'étoit retiré des plaisirs et du monde 
autant qu'il avoit pu. Il fesoit carême, et fesoit même 
de grandes pénitences. 11 passa un carême à Metz ne 
mangeant que du pain grossier. Sa piété donnoit une 
grande consolation à M™« la duchesse de Schomberg; 

1. Bien entendu dans le couvent que l'ordre do la Visitation avait à Metz. 



194 APPENDICE. NOTE PREMIÈRE. 

mais elle vit bien que le mal de monsieur son mari étoit 
désespéré. La goutte remontée rendit son mal sans espé- 
rance. II mourut en héros chrétien. M. Joly, depuis 
évêque d'Agen, fut celui qui l'assista pendant sa maladie 
et à sa mort. Comme son mal étoit sans douleurs, il 
étoit tranquille et très souvent il chantoit le Z)cpro/'uîîdis 
en musique, qu'il ne paroissoit pas qu'il fût malade, 
tant sa voix étoit belle et forte, qui n'étoit pas d'un 
homme qui devoit finir daiis sept ou huit jours. M'"'' de 
Schomberg fondoit en larmes, quoiqu'il lui parlât de sa 
mort avec beaucoup de fermeté ; et quand elle le voyoit 
chanter le De profundis, elle lui disoit qu'il n'étoit pas 
en l'état qu'il disoit, et qu'il prenoit plaisir de lui faire 
répandre des larmes. Enfin ce jour terrible pour elle 
étant arrivé, elle n'eut plus la liberté d'entrer dans sa 
chambre; elle demeura dans la sienne et dans son lit si 
accablée qu'elle étoit aussi près de mourir que lui. Klle 
entendit enfin M. l'évèque d'Agen entrer dans sa chambre 
qui lui dit : '( Madame, c'en est fait, il est temps de 
pleurer, » A cette terrible parole, elle songea que dans 
ce moment il étoit décidé devant Dieu de l'éternité heu- 
reuse ou malheureuse de cet époux si cher. Elle eut des 
convulsions qui la laissèrent sans sentiment; et lors- 
qu'elle revenoit et que cette pensée terrible s'offroit à 
son esprit, elle retomboit évanouie. Cependant il fallut 
revenir de cet état malgré elle, par les soins que l'on prit 
d'elle, et elle voulut sortir de l'hôtel de Liancourt, ne 
pouvant supporter de si près son malheur. 

Elle a avoué à une personne, plus de vingt ans après', 
qu'elle n'étoit jamais entrée ou môme n'avoit jamais 
passé auprès de cet hôtel , qu'elle n'ait senti une très 
grande douleur qui se réveilloit par cette vue. On la mit 

1. Ce paragraphe complète une lacune qui était dans la Vie imprimée. . 



VIE MANUSCRITE. 495 

dans son carrosse, et elle commanda qu'on la menât au 
couvent de la Madeleine ^ Elle se souvint dans ce mo- 
ment que feu M'"*^ la marquise de Meignelay, qui étoit 
mère de la première femme de M. de Schomberg, et dont 
la piété étoit en -vénération à toute la France, étoit la 
protectrice et en quelque façon la fondatrice de ces filles 
pénitentes , et que même dans le temps que M'"« de 
Schomberg étoit à la cour, avant son mariage, elle la 
nommoit sa fdle, et s'adressoit à elle pour- toutes les 
choses qu'elle souhaitoit pour ses filles pénitentes, qu'elle 
les 4ui avoit recommandées en mourant, et qu'elle lui 
avoit promis d'être leur protectrice; tout cela lui étant 
revenu dans l'esprit dans le temps qu'elle voulut sortir 
de l'hôtel de Liancourt, elle changea le dessein qu'elle 
avoit eu d'abord d'aller aux Filles Bleues ou Annonciades 
Célestes. 

Elle fut donc emportée dans son carrosse, et on la 
porta ensuite dans un lit, dans un appartement de ce 
couvent qui étoit lors gouverné par des Filles de Sainte- 
Marie. La marquise de Meignelay avoit donné quatre- 
vingt mille livres à condition que quatre religieuses de 
la Visitation gouvernassent ce couvent de la Madeleine. 
Ce fut cette raison qui rendit M""' la duchesse de Schom- 
berg leur bienfaitrice et leur protectrice et qui lui fit 
prendre sa retraite dans ce couvent dans ce temps 
d'affliction, non pas par vanité, comme ses amies lui en 
fesoient la guerre; car il est vrai qu'il y avoit peu de 
dames de qui la conduite eût été assez nette et assez 
irréprochable pour pouvoir faire un pas comme celui-là 
sans craindre que l'on fît l'examen de leur vie passée; 
mais elle n'avoit rien à craindre. Toute la cour lui 
écrivit; tous les princes et les princesses, et tous ses 

1. La Madeleine de Trenelle, rue de Charonne. 



196 APPENDIGIÏ. NOTE PREMIÈRE. 

amis et amies, d'abord qu'elle fut sortie de sa chambre, 
furent à sort parloir. Elle passa quelques mois dans- ce 
lieu; et ensuite elle alla passer le reste de l'année de 
son deuil à Nanteuil, qui étoit cette belle maison que 
M. de Schomberg lui avoit donnée pour son habitation 
avec tous les avantages que la coutume des lieux où il 
avoit ses biens situés lui purent permettre. Elle mena 
avec elle une de ses parentes d'un rare mérite et d'un 
esprit charmant, qui étoit une consolation pour elle. 
Son deuil passé, elle revint à Paris et se logea à l'hôtel 
de Lorraine, où elle fut vue de tout le monde. Elle fit 
bâtir une maison proche le couvent de la Madeleine avec 
un parloir par lequel elle entroit dans le couvent quand 
elle le vouloit et y pouvoit faire entrer quatre personnes 
avec elle, et de son cabinet il y avoit une tribune par 
laquelle elle entendoit la messe à une chapelle de 
Lorette qui est dans ce couvent, et cette tribune regar- 
doit aussi sur le grand autel de l'église de la Madeleine, 
où elle voyoit et entendoit la messe, et passoit bien des 
nuits devant le Saint-Sacrement en prières. 

Lorsqu'elle fut logée dans cette maison, ce fut un 
asyle et une retraite sûre .pour tous les malheureux et 
pour tous les gens qui avoient été à feu M, le duc de 
Schomberg. Ses parents et ses parentes qui avoient des 
affaires qui les obligeoient de venir à Paris de leur pro- 
vince, étoient forcés de demeurer chez elle où elle les 
nourrissoit et les servoit de toutes les manières qu'ils en 
avoient besoin. Les gentilshommes qui avoient été ses 
pages ou oflicicrs dans la maison de M. de Schomberg 
n'aUoient point à l'armée sans qu'elle leur donnât des 
marques de sa libéralité, et ils revenoient chez elle à 
leur retour. Enfin elle ne songea plus qu'à se dévouer 
pour servir le prochain. Combien de filles et de fennnes 
a-t-elle soutenues qui auroient tombé sans elle par la 



VIE MANUSCRITE. 197 

nécessité ! Sa vie et ses charités abondantes se répan- 
doient sur tout le monde. Elle vivoit tranquillement, 
étant pourtant obligée d'aller à la cour assez souvent, 
surtout dans le temps que la Reine mère du Roi fut 
attaquée d'un cancer. Quand elle vit cette princesse 
dans l'affliction et sous la main de Dieu, elle oublia 
qu'elle n'avoit pas fait pour elle ce que méritoient ses 
services. 

La Reine étoit consolée de la voir \ de sorte qu'elle 
passoit presque les après-dîners auprès d'elle dans son 
grand cabinet, où cette reine étoit couchée. Il arriva un 
jour que, comme les rideaux du lit étoient ouverts par 
les pieds, comme ils l'étoient fort souvent, afin que cette 
princesse se pût un peu divertir à voir aller et venir, 
M""' de Schomberg s'étant trouvée au pied du lit, appuyée 
à un des piliers du lit, elle arrêta ses yeux sur la Reine 
assez fixement fort longtemps. Cette princesse s'en étant 
aperçue , lui dit : « M™*" de Hautefort (car elle l'a tou- 
jours appelée de ce nom) fait une grande méditation sur 
mon sujet. » — « 11 est vrai. Madame, répondit M"'' la 
duchesse de Schomberg, Votre Majesté l'a deviné; car je 
fesois réflexion, en vous regardant, sur le grand chan- 
gement que je vois en la personne de Votre Majesté 
qui avoit le plus beau corps du monde et le plus délicat, 
que l'on ne pouvoit pas trouver de linge assez fin pour 
en approcher, et je le vois en l'état que Dieu veut qu'il 
soit. » La Reine ne répondit rien; mais elle leva les yeux 
au ciel, et parut touchée des soins assidus de cette 
duchesse par la recommandation qu'elle fit d'elle au 
Roi son fils. Je la mets ici mot pour mot : 

■(( Je vous ai recommandé beaucoup de choses; mais je 



1. Les paragraphes qui suivent, avec la lettre de la reine mère jusqu'au 
paragraphe : « Enfin la Reine, » sont ajoutés, 



198 APPENDICE. NOTE PREMIÈRE. 

vous avoue qu'après avoir fait réflexion sur mes devoirs, 
je ne trouve rien où je sois plus engagée par honneur, 
par conscience et par reconnoissance, qu'àM'^'^ de Schom- 
berg, qui m'a servie avec une fidélité tout extraordinaire. 
Elle a mis sa fortune au hasard pour moi ; cependant 
elle pâtit de n'avoir rien eu de ce qu'on devoit à son 
mari, de tout ce que je lui avois promis '. J'ai un regret 
de la laisser en cet état, auquel je vous conjure de 
satisfaire le plus que vous pourrez, et je vous le recom- 
mande autant qu'il m'est possible. » 

Je ne peux passer sous silence une chose qui se passa 
ensuite, qui fait encore connoître que M""' la duchesse de 
Schomberg n'a jamais manqué aucune occasion de 
donner des marques de sa charité envers le prochain. Le 
mal de la Reine qui étoit assez violent, comme on peut 
se l'imaginer, ne paroissoit pas si grand le long du jour. 
Elle ne laissoit pas de prendre plaisir de voir dans sa 
chambre toute la famille royale. Le Roi y étant 'souvent 
et le reste , elle s'entretenoit avec eux comme si elle 
n'eût eu aucun mal. Mais comme les nuits ont cela 



1. A la mort du maréchal de Schomberg, on offrit à sa veuve une pension 
si faible qu'elle la refusa. Ce refus irrita le tout-puissant Mazarin, comme on 
le voit par la lettre suivante du cardinal, que nous avons trouvée aux 
Archives des Affaires étrangères : « 5 mai 1658. Madame, je n'avois pas 
cru jusques à présent que personne fust en droit de prescrire au Koy 
l'estendue des grâces que .S. M. fait par un pur mouvement de sa générosité 
et sans y estre obligée. Celle qu'elle vous vouloit départir en vous faisant 
donner quatre mille livres est de cette nature ; car si les services de M. de 
Schomberg estoient considérables, il en avoit aussy esté fort bien récom- 
pensé pendant sa vie, et on ne peut pas trouver à redire que le Roy dispose 
de ses charges après sa mort. Je vous advoue donc que j'attendois plusiost 
des remerciements que des plaintes sur cette gratification que je vous avois 
procurée. Je rendrai compte à S. M. des raisons que vous me marquez, qui 
vous ont obligée de la refuser, et je n'empescheray point qu'elle n'y ait 
esgard et ne fasse quelque chose de plus pour vous ; mais comme je n'ay 
pas esté assez heureux pour rencontrer vostre satisfaction dans les choses 
dont je me suis meslé, il ne me reste qu'à souhaiter qu'un autre agisse pour 
vos intérests avec plus de succez, et à vous asseurer que je no cesseray d'estre 
toujours, etc. » 



VIE MANUSCRITE. 1&9 

qu'elles rendent les maux plus violens, cette princesse 
n'avoit aucun repos, de manière que ses femmes étoient 
dans une lassitude terrible de ne point reposer et d'être, 
pour surcroît de fatigue, toujours debout, le respect que 
l'on doit aux têtes couronnées ne permettant pas de 
s'asseoir jamais devant elles, excepté les duchesses ; de 
sorte que ces pauvres femmes n'en pouvant plus, M™^ la 
duchesse dit à la Reine : <( Mon Dieu, Madame, si Votre 
Majesté vouloit ordonner à vos femmes de se mettre par 
terre, elles sont si lasses qu'elles ne résisteront jamais. » 
La Reine lui répondit : « Eh bien. Madame, dites-leur 
de se mettre par terre. Je n'y songeois pas, vous me 
faites plaisir de me le dire ^ » 

Enfin, la Reine, pour faire connoître à M""' de Schom- 
berg qu'elle n'avoit pas oublié les services qu'elle lui 
avoit rendus, pria le Roi de lui donner le pont de Neuilly 
encore pour quarante ans. M"*' de Schomberg avoit déjà 
vendu sa charge de dame d'atours à M'"'' de Noailles-, si 
bien que la mort de cette Reine la ramena dans sa solitude. 

Cependant, comme le Roi avoit toujours une extrême 
considération pour elle et toute la maison royale, elle 
étoit obligée d'aller de temps en temps à la cour dans 
les occasions où les personnes qui tiennent le rang 
qu'elle tenoit y dévoient aller, l.e Roi la proposoit pour 
un exemple de vertu et de conduite dans toutes les 
occasions, et disoit souvent qu'il n'auroit juré de la 
vertu de pas une femme que de la Reine et de M'"^ de 



1. Il est étrange que M"" de ilotteville, qui raconte fort en détail, t. VI, 
la maladie et les derniers jours de sa maîtresse, ne cite pas même M^^ de 
Hautefort parmi les personnes qui l'assistèrent en cette suprême occasion ; 
mais les particularités ici rapportées ont un incontestable caractère de 
vérité. 

2. Louise Boyer, qui avait épousé en 1645 Anne, deuxième du nom, pre- 
mier duc de Noailles, et mourut en 1697, avec une grande réputation de 
piété. 



200 APFENDICK. NOTE PREMIERE. 

Schomberg. Quand elle alloit à la cour, le Roi lui faisoit 
mille honnêtetés agréables. Il lui accorda la seule chose 
qu'elle lui avoit demandée, la survivance de la charge 
de grand écuyer de la Reine qu' avoit M, le marquis de 
Hautefort, son frère aîné, pour M. le comte de Monti- 
gnac, son second frère, dans un temps où il n'en don- 
noit à personne. Mais elle étoit si reconnoissante des 
bontés du Roi qu'elle s'intéressoit sensiblement pour le 
salut de ce grand prince. Combien de fois passoit-ellc la 
nuit dans sa tribune, devant le Saint-Sacrement, pour 
demander à Dieu qu'il changeât le cœur de ce monarque 
et qu'il lui en donnât un selon le sien ! Quand il étoit à 
l'armée, que de vœux et de prières ne fesoit-elle pas 
faire pour sa conservation, et pour le voir un jour un roi 
saint! Le Roi lui en savoit le meilleur gré du monde et 
la Reine aussi. Je ne saurois mieux faire connoître les 
sentimens d'estime et de considération que le Roi avoit 
pour elle et combien il lui parloit agréablement, quand 
elle alloit à la cour, qu'en rapportant quelqu'une des 
conversations qu'il avoit avec elle. 

Un jour, étant allée à la cour au retour du Roi d'une 
campagne qu'il venoit de faire, elle lui dit qu'elle venoit 
se réjouir de le voir de retour, après avoir fait trembler 
tout le monde par le peu de soin qu'il prenoit de mé- 
nager sa personne. Le Roi lui répondit avec cet air 
agréable qui charme tout le monde : « Si c'étoit le feu 
roi mon père, je pourrois croire, Madame, que vous 
vous intéresseriez autant que vous le dites à mon 
retour. » Elle lui dit : u Je vous assure, Sire, que le 
retour de Votre Majesté me donne bien plus de joie que 
ne fesoient ceux du roi votre père ; car il grondoit telle- 
ment que nous craignions toutes son retour. )> Le Roi 
lui dit qu'il savoit bien qu'il ne fesoit pas de même et 
qu'il ne grondoit point les dames, et qu'il ne pouvoit pas 



VIE MANUSCRITE. iO\ 

s'imaginer comment on pouvoit être de méchante humenr 
auprès d'elles. Elle lui répondit en riant que c'étoit tant 
pis, et qu'il vaudroit mieux qu'il grondât. Il lui dit aussi 
en riant que la galanterie se traitoit de ce règne ici 
d'une autre manière qu'elle ne fesoit pas du sien , et 
que si elle avoit été de celui-ci, il ne savoit si elle en 
seroit sortie aussi à son honneur qu'elle avoit fait. La 
Reine qui étoit présente à cette conversation assura que 
M™^ de Schomberg en seroit aussi bien sortie, et le Roi 
disant qu'il ne le croyoit pas, M'"*= de Schomberg lui dit 
qu'elle se flattoit que la Reine voudroit être aussi sûre 
de la vertu des dames que sa Majesté aimeroit, que la 
feue reine sa mère l'étoit de la sienne. La Reine répon- 
dit : (( Oui, en vérité, je le voudrois de tout mon cœur. » 
MJ^^ de Schomberg s'approchant du Roi, lui dit à demi 
bas qu'elle se réjouissoit que la Reine entendoit si bien 
raillerie sur cette matière. Le Roi s'approchant aussi 
d'elle, lui dit que cela n'étoit pas toujours de même et 
qu'il y avoit bien souvent des larmes de répandues ; et 
ayant repris la conversation tout haut, il lui dit : « En 
vérité, l'on me fait beaucoup plus méchant que je ne 
suis. » Alors M™^ de Schomberg lui répondit : (( En 
vérité. Sire, si j'ose le dire à Votre Majesté, pour peu 
que l'on le soit, on l'est toujours trop. » Sa Majesté en 
tomba d'accord, mais qu'il étoit difficile de se défendre 
des charmes des dames. M"»" de Schomberg lui disoit 
qu'il n'y avoit que la fuite qui pût le garantir, de sorte 
que le Roi se divertissoit si agréablement dans cette con- 
versation que l'on lui dit deux fois que les viandes 
étoient servies sans qu'il voulût quitter. Il la quitta en lui 
disant qu'il ne croyoit pas entendre un si bon sermon 
ce matin. Elle dit : « Votre Majesté prend les choses que 
l'on lui dit si agréablement que je crois que j'en ferois 
plutôt deux. » Elle lui fit ses excuses' de lui avoir parlé 



m<i APPENDICE. NOTE PREMIÈRE. 

si librement; mais il lui dit avec la plus grande bonté 
du monde que tout ce qui viendroit d'elle seroit toujours 
reçu avec plaisir, et il s'en alla dîner. 

Une autre fois qu'elle alloit à la cour pour quelque 
arrêt dont il falloit parler au Roi, elle l'attendit comme 
il sortoit du conseil ; et comme il venoit de traiter 
d'affaires , il avoit cet air sérieux et fier qui lui est 
naturel d'ordinaire. Tout le monde remarqua qu'ayant 
aperçu M'"* de Scliomberg dans un bout de la chambre, 
son visage changea à l'instant, et il prit cet air serein et 
agréable qu'il prend quand il veut plaire; et s'étant 
avancé jusqu'où elle étoit, il lui dit : u Madame, y a-t-il 
quelque service à vous rendre ? » Et lui ayant dit qu'elle 
venoit pour lui parler : a Madame, lui dit-il , que ne 
m'avez-vous donné un rendez-vous, ])our vous épargner 
la peine de venir ici? car je vous assure, Madame, que 
je n'en veux plus avoir qu'avec vous. » Lui ayant redit 
cela deux fois, il ajouta : « Et je vous prie de le croire, n 
Comme elle entendit ce qu'il vouloit dire, elle lui dit : 
« Je vous assure. Sire, que je le crois, et que je m'en 
réjouis de tout cœur. » Ensuite il voulut savoir ce qu'elle, 
souhaitoit et fit ce qu'elle voulut avec des honnèlelés 
qui fesoient voir l'estime qu'il avoit pour elle. 

Je' ne veux oublier de parler ici d'une lettre qu'une 
princesse lui écrivit sur le sujet de la conversation qu'elle 
eut avec le Koi en présence de la Keine, qui fait voir son 
humilité toute chrétienne. Voici la réponse qu'elle fit : 
(( Comme les lettres sont l'entretien des absents , et 
qu'après Dieu mon plus doux et plus agréable entretien, 
Madame, est de vous parler en esprit-... Au reste, je me 

1. Les cinq ou six pages qui suivent jusqu'au paragraphe : « Depuis la mort 
de la reine Marie-Thérèse » sont ajoutées, et contiennent des choses qui ne 
se trouvent nulle part ailleurs, ii.irticuliùrcnieiit toute l'aventure du jeuue 
Sauvebœuf. 

2. Ici une lacune dans le manuscrit. 



VIE MANUSCRITE. 203 

garderai bien de prendre aucune vanité des conversions 
dont on vous a tant parlé. Je ne suis pas assez ignorante 
pour ne pas savoir que c'est à Dieu à toucher les cœurs, 
et qu'il nous doit suffire de lui bien donner le nôtre, et 
de nous consumer dans le désir de lui plaire, de le glo- 
rifier et d'accomplir sa sainte volonté. Après cela, 
Madame, je ne m'embarque point dans le compliment; 
je sais qu'à grand seigneur peu de paroles. C'est ce qui 
me fait finir tout court, pour ne finir jamais la recon- 
noissance que je dois à Votre Altesse. » 

Voilà de quelle manière cette vertueuse dame recevoit 
les louanges que l'on lui donnoit, et voici comme elle 
recevoit les injures qu'on lui fesoit. Deux de ses cousins 
germains avoient un gros procès contre un autre de ses 
parents. Ayant sçu la justice de leur demande, elle les 
reçut chez elle et se rendit leur protectrice. Ses deux 
cousins gagnèrent leur procès, ce qui fâcha leur partie, 
comme c'est l'ordinaire de ceux qui perdent, chacun 
croyant toujours avoir raison. Il arriva un accident à ce 
gentilhomme par une chute où il se blessa si fort qu'il 
en pensa mourir. M™« la duchesse de Schomberg ayant 
sçu ce malheur s'en alla pour le voir. Il la reçut avec 
assez de témoignages d'amitié et avec de grands com- 
plimens. Le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois y sur- 
vint qui commença à leur dire qu'il avoit appris avec la 
plus grande joie du monde qu'il se portoit mieux; et 
ensuite insensiblement on tomba sur le sujet du procès. 
M'"« de Schomberg voulut lui dire quelque chose pour 
répondre à ce que le convalescent venoit de dire; mais 
la colère le saisit de telle sorte qu'il commença à lui 
reprocher l'assistance qu'elle avoit donnée à ses par- 
ties, et se mit à la quereller tout de bon, et à lui dire 
tout ce qu'une colère outrée peut inspirer. Il' la traita 
plus mal que l'on n'auroit pu faire une vendeuse de 



204 APPENDICE. iNOTE PREMIÈRE. 

choux, et quelque chose de pis. Cette duchesse recul 
toutes ces injures avec une tranquillité surprenante. 
Comme j'étois présente lorsque cette affaire se passa, 
j'avoue que j'en parus plus émue qu'elle. Ce qui est sur- 
naturel, c'est que je ne vis aucun changement dans son 
visage. Elle lui dit seulement deux fois: a Mon Dieu, son- 
gez que vous vous ferez du mal. » Après qu'il eut bien 
déchargé sa colère et cessé de parler, elle prit congé de 
lui sans lui témoigner aucun ressentiment. Le curé sortit 
aussi en même temps et lui dit en la quittant: « Je vous 
avoue, Madame, que j'avois bonne opinion de votre 
vertu ; mais je ne la croyois pas au point qu'elle est. » Elle 
lui répondit: « Il est vrai que Dieu m'a conservé le juge- 
ment et m'a donné un peu de patience ; mais il faut éviter 
l'occasion, et ne pas se fier à ses propres forces. Il ne le 
faut plus voir, jusqu'à ce que sa fantaisie soit passée. » 
Un peu auparavant, elle avoit fait voir la grandeur 
de son âme et de sa charité : ce fut dans un malheur 
qui arriva au feu marquis de Sauvebeuf, qui eut démêlé 
dans le Palais avec un sieur de Seronville. Ce fut pour 
un procès. Ces deux jeunes messieurs s'étant pris de 
paroles, ils mirent l'épée à la main dans la grande salle 
du Palais, de sorte que le jeune Sauvebeuf alors âgé de 
dix-sept ou dix-huit ans, donna un coup d'épée à l'au- 
tre et le tua. Comme cette affaire se fit en peu de temps, 
personne ne put empêcher ce malheur, quoiqu'il y eût 
bien du monde dans ce lieu, comme c'est l'ordinaire 
tous les matins. Ce fut cette confusion qui donna 
moyen à M. de Sauvebeuf de se sauver, ayant gagné le 
banc d'un procureur de son père qui commanda à un de 
ses clercs de le conduire en quelque lieu de sûreté. 
Pendant qu'il se tiroit de la presse, l'on arrêta M. le 
marquis de Sauvebeuf ^ son père, qui par malheur 

l. LliruHoloijie hislorique et mililttiir, t. IV et VI. Antoine-Charles de Fer- 



VIE MANUSCRITE. W6 

étoit venu au Palais ce jour-là. On le mena dans la Con- 
ciergerie du Palais avec son écuyer et un page ; et son 
fils, qui se sauvoit au plus vite avec le clerc de procu- 
reur, aperçut pas loin du Palais une foule qui couroit 
après eux, ce qui les obligea d'entrer dans une porte 
cochère qui étoit ouverte; mais ils furent bien surpris en 
y entrant d'y trouver du monde, et ils le furent encore 
davantage d'y trouver celui qui venoit d'être tué que 
l'on avoit apporté là. Cette confusion de gens fut cause 
que Ton ne remarqua pas celui qui l'avoit tué; car pour 
peu que l'on l'eût regardé, il auroit été assez facile de le 
connoître dans la surprise où il étoit. 11 se démêla assez 
heureusement de ce péril, et ce clerc de procureur le 
mena chez son maître, oi^i il changea d'habit et courut 
pour se cacher chez des amis de son père. Mais comme 
le bruit s'étoit déjà répandu dans tout Paris de ce qui 
s'étoit passé au Palais, toutes les personnes chez qui il 
voulut se réfugier lui refusèrent, de sorte qu'il fut con- 
traint de retourner chez le procureur pour attendre la 
nuit. M'"« la duchesse de Schomberg en fut aussitôt 
avertie par MM. les abbés de Boisse, oncles du jeune 
Sauvebeuf, avec l'abbé du Manardeau, qui la vinrent 
trouver pour la prier de solliciter, et lui dirent l'état 
des choses et comme tout le monde rebutoit le criminel. 
Apparemment qu'elle leur dit de l'amener chez elle. 
Elle sortit de son logis à trois heures après midi, et 
courut tout Paris pour chercher des amis et tâcher de 
faire délivrer le marquis de Sauvebeuf, qui n'avoit aucune 
part à cette affaire que celle qu'il pouvoit prendre pour 
son fils, en disant que c'étoit une très grande injustice 
que l'on fesoit de mettre en prison un homme de son 

rières, marquis de Sauvebceuf, servit sous Condé à Thionville, à Fribourg, 
;\ Nortlingen, maréchal de camp en 1637, lieutenant général en Kî")!. Pinard 
ne dit pas qu'il eut un fils, ce qu'établit l'anecdote ici racontée. 

12 



206 APPENDICE. NOTE PREMIÈRE. 

âge et si incommodé que l'on le soutenoit sous les bras 
comme un enfant lorsqu'il fut dans le palais. M'"^ de 
Schomberg ne revint chez elle qu'à dix heures du soir, 
et en arrivant elle trouva ces MM. de Boisse et du Ma- 
nardeau qui lui dirent que M. de Sauvebeuf ne savoit où 
aller, mais qu'il étoit auprès de sa maison, je crois 
même qu'il étoit déjà dedans. M'"* la duchesse com- 
manda que tout son monde se retirât d'auprès d'elle, 
disant qu'elle vouloit parler en particulier à ces mes- 
sieurs. Mais M. d'Ambleville', son parent, qui logeoit 
tout devant sa porte, ayant vu entrer ces messieurs 
chez M'"« de Schomberg, et ayant appris en un lieu 
où il avoit passé l'après-dînée à jouer que le crimi- 
nel s'étoit sauvé, s'alla imaginer qu'il poiirroit possible 
se réfugier à l'hôtel de Schomberg. Il s'en vint tout 
essoufflé dire à M™® de Schomberg de se bien garder de 
recevoir ce jeune homme, qu'elle s'attireroit tout le 
Parlement dont elle avoit affaire à cause de son pro- 
cès qui lui étoit de si grande conséquence. Elle pria un 
des officiers de lui dire de sa part qu'elle ne pouvoit pas 
lui parler, parce qu'elle étoit en affaires. Il s'en alla 
chez lui, et ces messieurs sortirent. Aussitôt l'on ne 
manqua pas de dire à M"'« la duchesse ce que M. d'Am- 
bleville lui vouloit dire. Elle rejeta cet avis fort judi- 
cieux, sans doute, mais qui ne servoit de rien puisqu'il 
s'agissoit du salut du prochain, ou pour mieux dire de 
la vie. Elle fit donc monter ce parent que tout le monde 
avoit rebuté dans une petite soupente tout joignant son 
appartement, et il n'y eut que trois de ses domestiques 
les plus anciens qui le sçurent. Son chef d'office lui 
portoit à manger; personne ne s'aper(;ut de rien. 11 n'y 

1. Sur M. d'Ambleville, voyez l'extrait do mariage de M»» de Hauteforl, 
chap. V, p. 133, et les poésies de Loret où il est souvent question de lui, ainsi 
que de M. de Villars, 



VIE MANUSCRITE. 207 

fut que deux ou trois jours. Elle résolut de le tirer de 
là pour le mettre en lieu de plus grande sûreté, de sorte 
qu'un soir elle le fit sortir après l'avoir déguisé. Elle lui 
vouloit couper les cheveux qui étoient beaux et blonds 
et en quantité, car il avoit la tête fort belle ; mais il ne 
put souffrir qu'on les coupât. Il la pria donc de n'en 
rien faire, et de se contenter de les mettre tout en 
bouchon dessous une vieille perruque brune de son 
maître d'hôtel. Elle le fit conduire en cet équipage dans 
un couvent de religieux où il passa le reste de la nuit 
et le jour ensuivant; et la seconde nuit plusieurs de ses 
parents et amis le furent prendre à la porte de ce cou- 
vent et le menèrent à Nanteuil chez la mère d'un des 
domestiques de M""® de Schomberg qui y conduisit cette 
escorte. Ils y passèrent le jour suivant et en partirent 
la nuit. Ils continuèrent leur voyage de cette sorte jus- 
qu'à la frontière. Ils quittèrent M. de Sauvebeuf aussitôt 
qu'il fut dans la Flandre. 11 s'en alla à Bruxelles, et les 
autres s'en revinrent à Paris sans que qui que ce soit 
l'ait sçu. Trois ou quatre mois après l'on le fit revenir, 
M'"*^ de Schomberg ayant fait en sorte de faire consentir 
M. de Seronville à un accommodement qui ne servit de 
rien, le Parlement s'étant rendu partie. Il n'y avoit aucune 
sûreté de rester à Paris ; car, quoique le Roi eût accordé 
la grâce au criminel en ayant égard à l'âge et parce que 
l'on avoit assuré Sa Majesté que celui qui avoit été tué 
avoit commencé la querelle et avoit le premier tiré 
l'épée, le chancelier refusa tout court d'entériner cette 
grâce par les fortes sollicitations de MM. du Parlement, 
de manière que M. de Sauvebeuf fut encore obligé de 
sortir du Royaume. On se servit encore du même 
moyen, sinon que l'on ne le fit pas sortir la nuit, mais 
en plein jour. L'on' le fit passer, sans que personne du 
logis le vît, par l'église de la Madeleine, et M^^ la du- 



208 APPENDICE. NOTE PREMIÈRE. 

chesse de Schomberg se mit dans son carrosse avec une 
demoiselle, à laquelle elle dit de se mettre à la portière 
du côté du ruisseau et qu'elle tirât les rideaux à moitié, 
et ensuite elle lui dit : a Ne vous étonnez pas lorsque vous 
verrez venir un jeune monsieur qui se viendra mettre 
dans ce carrosse. » Aussitôt après il se vint jeter dans ce 
carrosse. M™'= la duchesse de Schomberg se mit à l'au- 
tre portière, et tira le rideau aussi à demi à cette fin 
que l'on ne pût pas voir dedans. Elle traversa ainsi tout 
Paris avec beaucoup de résolution, et arrêta vis-à-vis 
l'Institut des pères de l'Oratoire au bout du faubourg 
Saint-Jacques ^ Six mois après elle le fit encore reve- 
nir; mais l'affaire ne réussit pas mieux que les autres 
fois, le chancelier fesant toujours le diflicile ; ce qui fit 
résoudre. ce gentilhomme d'aller en Candie, qui étoit 
alors assiégée par les Turcs. Il se distingua par sa bra- 
voure, et à son retour, le chancelier étant mort, la pre- 
mière grâce que le Roi signa ce fut celle de M. de 
Sauvebeuf. Ensuite de cela la guerre étant déclarée 
contre la Hollande, il fit la première campagne comme 
volontaire. 11 fit si bien son devoir et se fit tellement 
remarquer dans la première rencontre des ennemis oîi 
il reçut une grande blessure, que le Roi, le jugeant 
capable de commander, le mit à la tête des Dragons du 
Dauphin, le fil-colonel de ce régiment; et il fut tué la 
seconde campagne, à la bataille que M. le maréchal de 
Créqui perdit en Allemagne, où ce régiment fit des mer- 
veilles. Quelques officiers avec des cavaliers le portèrent 
hors de la presse après 'qu'il fut jeté par terre fort 
blessé. Comme ils vouloient rester auprès de lui pour lui 
donner du secours, il les renvoya, en leur disant: Lais- 
sez-moi mourir, allez-vous-en, et sauvez l'honneur du 

1. Aujourd'hui la maison des sourds et muets. 



VIE MANUSCRITE. 209 

régiinenl. C'est ainsi qu'il se rendit cligne des grâces 
qu'il avoit reçues du Roi et des charitables soins de 
notre illustre duchesse. 

Si je voulois mettre en détail toutes les actions pleines 
de charité que je lui ai vu faire, qui étoient toujours 
accompagnées d'humilité, il faudroit plus d'un volume. 
Je me contente d'en rapporter quelques-unes des plus 
remarquables. Je ne veux pas oublier celle-ci : Une de- 
moiselle, qui étoit un peu sa parente, avoit un père 
fort méchant ménager , qui ayant très mal fait ses 
affaires, ne pouvant pas marier sa fille à un homme de 
sa qualité, se résolut de la donner à un bourgeois de 
Laval. Cette demoiselle se trouvoit assez heureuse de 
l'avoir épousé, à cause qu'il avoit raisonnablement du 
bien pour la mettre à son aise. Mais son père, aussi 
mauvais ménager du bien de son gendre qu'il l'avoit été 
du sien, le fit obliger à ses dettes, de manière qu'il vit 
en peu de temps sa fille aussi gueuse qu'elle étoit au- 
paravant son mariage. Son mari fut arrêté prisonnier 
au Châtelet pour les dettes de son père; ce qui obligea 
cette demoiselle de s'en venir à Paris, et comme elle 
se trouvoit dans un état assez misérable, elle s'en alla 
trouver M'""^ la duchesse de Schomberg, qui la reçut avec 
autant d'honnêteté que si elle avoit été dans un magni- 
fique équipage. Ayant remarqué que cette pauvre de- 
.moiselle n' avoit qu'une jupe sur elle et pas trop bonne, 
elle détacha aussitôt celle qu'elle avoit et la lui donna. 
Ensuite elle lui donna de quoi subsister, et lui fit tout 
le bien qu'elle put. Un jour qu'elle étoit venue voir 
cette duchesse avec un petit garçon qu'elle avoit, M. le 
marquis de Hautefort entra dans la chambre. Elle lui 
dit: (( Mon frère, caressez un peu ce petit enfant-là; car 
il est votre parent comme à moi. » J'avoue que je de- 
meurai toute ravie, fesant réflexion sur l'orgueil de la 

12. 



210 APPENDICE. NOTE PREMIÈRE. 

plupart des geps, non-seulement de qualité, mais qui 
n'ont que des biens de fortune, qui ne connoissent plus 
leurs parents lorsqu'ils sont dans la pauvreté. Voilà 
comme elle ne laissoit jamais passer une occasion sans 
donner des marques de sa haute vertu et sans, faire 
quelque chose pour plaire à Dieu. 

Depuis' la mort de la reine Marie-Thérèse, elle n'alla 
plus à la cour. Elle écrivoit au Roi quand il en étoit 
nécessaire pour des affaires, et elle a toujours eu raison 
d'être contente. En voici- une preuve authentique: ce 
fut dans le procès qu'elle avoit avec MM. de la Roche- 
foucauld pour le legs que feu M. le maréchal de Schom- 
berg lui avoit fait du tiers de la comté de Duretal, 
située dans la province d'Anjou. Les gens d'affaires de 
ses parties, qui étoient bien aises d'éterniser ce procès, 
lui fesoient tous les jours de nouvelles chicanes. Voyant 
qu'elle se défendoit trop bien, ils s'avisèrent d'avoir des 
lettres d'État, croyant que son crédit ne seroit jamais 
assez grand pour résister à de si grandes puissances 
comme étoit M. de Louvois, père de M"'« de La Roche- 
Guyon. L'on conseilla à M""^ la duchesse de Schomberg 
d'écrire au Roi, ce qu'elle fit. Comme la copie de la 
lettre m'est tombée entre les mains, je la rapporterai 
ici : 

(( Sire, 

« J'ose dire à Votre Majesté que les gens d'affaires de 
mes parties se prévalent de ma vieillesse et de l'accable- 
ment oi^i je suis par mes continuelles infirmités. C'est ce 
qui leur a donné lieu, Sire, de vous faire demander une 
chose si extraordinaire comme est celle des lettres d'État 

1. Ici recommence la Vie imprimée. 

■2. Ce trait et les deux lettres suivantes sont ajoutés. 



VIE MANUSCRITE. "211 

en temps de paix. Ils ont cru que ne pouvant aller pour 
vous rendre mes devoirs, j'en demeurerois là; et c'est 
ce que j'aurois fait, si Votre Majesté ne m'avoit comblée 
d'honneur et d'une manière inestimable, et dont j'aurai 
toute ma vie tout le ressentiment dont je peux être 
capable, avouant à Votre Majesté que toutes les grâces 
et les grandeurs dont elle me pourroit gratifier me sem- 
bleroientpeu de choses, si je les comparois avec celle-là. 
Après des faveurs si grandes, je ne peux pas douter que 
Votre Majesté n'ait agréable la liberté que je prends de 
lui demander de trouver bon que la marquise de Hau- 
tefort, ma belle-sœur, ait l'honneur de vous présenter 
un placet et des mémoires de ma part qui feront con- 
noître à Votre Majesté combien je suis maltraitée par 
les gens d'affaires de MM. de La Rochefoucauld , aux- 
quels mon crédit ne doit pas être redoutable puisqu'ils 
ont tout pour eux, jusques aux sollicitations de M, le 
duc de Bourbon ; et je n'ai à opposer à de si grandes 
puissances et de si grandes autorités que mon bon droit 
qui, tout évident qu'il est, me donneroit lieu de craindre, 
à moins que Votre Majesté n'ait la charité de le vouloir 
appuyer de sa protection pour délivrer de l'oppression 
une veuve qui a déjà tant d'obligations à Votre Majesté, 
qui ne lui déniera pas encore celle de se dire avec toute 
sorte de respects, etc. » 

Cette lettre fit son effet; car à- quelques jours de là 
l'on lui fit signifier le désistement des lettres d'État, 
comme l'on peut voir par la lettre de remercîment 
qu'elle écrivit au Roi. Je la rapporte ici comme je l'ai 
trouvée, c'est-à-dire la copie écrite de sa main : 

« Sire, 
« J'ai pris la liberté de me plaindre à Votre Majesté 
des lettres d'État dont les gens d'affaires de mes parties 



212 APPENDICE. NOTE PREMIERE. 

s'étoient voulu servir contre moi pour éterniser un procès 
de trente années qui leur est un moyen de me priver et 
de mon legs et de mon douaire. Votre Majesté m'en a fait 
bonne justice, et ses ordres ont été exécutés ; car leur 
désistement m'a été signifié le premier de juillet, si 
bien que j'ai sujet d'en être contente, mais beaucoup 
plus de publier partout que la parole de Votre Majesté 
n'est pas moins sacrée et inviolable dans les occasions 
de la moindre importance que dans celles du plus grand 
éclat. Je ne m'en suis pas étonnée, Sire, parce que 
Votre Majesté, à qui rien n'est inconnu , sait mieux que 
qui que ce soit qu'il n'y a point de gage si précieux 
qu'une parole donnée, et que la tenir c'est le caractère 
des honnêtes gens aussi bien que des hommes illustres. 
Personne ne doute que Votre Majesté ne soit le plus 
honnête et le plus illustre de tous les Rois qui soient 
dans le monde, qui y ont été et qui y seront. C'est, 
Sire, ce qui remplit mon cœur d'une estime et d'une 
vénération profonde. Mais j'avoue que ce qui m'a touchée 
davantage, c'est ce que Votre Majesté m'a fait écrire par 
M. Bonlemps et ce qu'elle m'a fait dire par M. d'Ar- 
gouges, parce que ce sont des marques d'une bonté si 
extraordinaire que je ne puis y répondre ni en avoir 
assez de ressentiment. J'en fais. Sire, mille très humbles 
remercîmens à Votre Majesté et je reconnois que je ne 
la mériterai jamais; mais je ne ferai jamais rien qui 
m'en rende indigne, étant avec un profond respect, 
etc., etc. » 

Voilà comme M"'«la duchesse de Scliomberg a toujours 
été protégée de ce grand Roi qui a si bien reconnu, en 
lui accordant toutes les grâces qu'elle lui a demandées, 
les services qu'elle avoit rendus à la Reine, sa mère. Il 
lui donna encore des marques de bonté dans une autre 
rencontre : ce fut lorsque de certaines rentes furent sup- 



VIE MANUSCRITE. 213 

primées. M""' la duchesse de Scliomberg lit coniioître à 
ce prince qu'elle y avoit soixante mille livres. Sa Majesté 
commanda à M. de Colbert qu'elle fût remboursée sans 
conséquence pour tous les autres; mais ce ministre lui 
ayant dit ensuite qu'il en falloit encore parler au Roi, 
elle aima mieux les perdre que de l'en importuner 
encore une fois. 

Elle s'étoit fait une sainte solitude de sa maison, n'en 
sortant plus que pour aller à sa paroisse. Ses parens et 
ses amis l'alloient voir. Elle n' avoit plus de commerce 
avec le monde que pour des actions de piété. Ses au- 
mônes étoient toujours répandues sur tous ceux qui en 
avoient besoin , et elle étoit dans une continuelle prière 
et un continuel exercice de charité. Voilà de quelle façon 
cette sainte duchesse passoit son temps dont tous les 
momens étoient précieux devant les yeux de Dieu. 

Le^ Roi qui connoissoit son mérite lui voulut encore 
donner des marques de bonté et d'estime, l'ayant choisie 
pour être dame d'honneur de M'"'' la Dauphine après la 
mort de M'"« de Richelieu. Sa Majesté lui écrivit une 
lettre et chargea M. Bontemps de cette commission. 
Voici la réponse qu'elle fit au Roi : 

« L'on ne peut pas au monde être plus surprise que 
je l'ai été lorsque M. Bontemps me dit ce que Votre 
Majesté lui a commandé de me dire. J'avoue, Sire, que 
j'aurois cru que c'eût été une pièce pour se moquer de 
ma vieillesse , si je n'avois connu la personne et les 
armes de Votre Majesté, de laquelle l'on n'ose se servir. 
Après ce petit récit de ce qui s'est passé dans mon esprit, 
trouvez bon. Sire, que je vous dise que mon cœur est 
pénétré de reconnoissance de l'honneur que Votre Ma- 



1. Ce paragraphe est ajouté, ainsi que la lettre de M™« de Schomberg. 
Voyez les deux billets de Louis XIV, plus haut, p. 136, en note. 



214 APPENDICE. NOTE PREMIERE. 

3 esté m'a voulu faire, dont je serois très indigne, si je 
ne considérois le service de Votre Majesté préférablement 
à toutes choses. C'est pourquoi je suis obligée de vous 
dire. Sire, que j'y serois du tout inutile, étant infirme 
au point que je la suis, et j'ose dire à Votre Majesté que 
quand on a un peu de cœur et de sang rien n'est plus 
mortifiant que de ne pouvoir pas faire les choses aux- 
quelles on est' obligé par tant de différens devoirs. C'est 
pourquoi. Sire, par le respect que je dois à Votre Majesté, 
je lui dois dire la vérité de l'état auquel Dieu m'a mise. 
Il l'en faut louer; car ce choix seroit possible cause que 
l'on auroit pu penser qu'en cette seule occasion Votre 
Majesté se seroit méprise; et comme je me dois tout à 
fait intéresser à ce qu'il n'y ait "rien qui puisse jamais 
blesser votre gloire, je prends la liberté de supplier 
Voire Majesté de croire que jamais personne n'a eu plus 
de facilité à se taire ^ que j'en avois en cette occasion 
par le seul motif que je me suis donné l'honneur de vous 
dire ; et ayez, Sire, la bonté de croire que mes ressenti- 
ments vont au delà de tout ce que vous peut jamais dire, 

« Sire, 

<( De Votre Majesté, 

(( La très humble et tn\s obéissante 
servante et sujette, 

« La duchesse de Schomberg. » 

Elle a fait effectivement ce qu'elle avoit promis au Roi 
dans sa lettre; car elle a si bien gardé le secret que 
jamais elle n'a dit à personne la grâce que Sa Majesté 
lui vouloit faire. Il semble même que son humilité l'ait 

1. Allusion au silence que le Roi lui recommandait. 



VIE MANUSCRITE. 245 

obligée de se cacher à elle-même cet honneur, n'ayant 
pas relu la lettre du Roi que l'on a trouvée toute cachetée 
depuis sa mort ^ 

Je ne veux pas oublier les marques d'estime que lui 
donnèrent les personnes retirées du monde et qui vi- 
voient dans une piété exemplaire. Un de ceux-là qui étoit 
de ses amis depuis sa jeunesse - lui envoya deux em- 
blèmes avec des devises, l'un lorsqu'elle quitta la cour 
à deux différentes fois, pendant la vie de Louis XIII, et 
l'autre dans la régence de la Reine mère, Anne d'Au- 
triche. Il y avoit dans Tun un ciel et une étoile qui tom- 
boit de ce ciel, et qui paroissoit avec un éclat bien plus 
grand dans sa chute qu'elle ne fesoit" quand elle étoit 
dans la place qu'elle occupoit dans ce ciel de la cour. 11 
y avoit des vers fort jolis. Le second étoit une fusée qui 
en tombant fesoit un éclat si brillant par les feux qu'elle 
jetoit que l'on l'admiroit dans sa chute ^ 

Des dames* de ses amies la prièrent un jour de de- 
mander des vers à un poëte, du temps qu'elle étoit à la 
cour, et qui étoit dans une grande dévotion et de ses 
amis. Elle se défendit assez longtemps de cette commis- 
sion. A la fin, vaincue par leurs importunités, elle en 
écrivit à cet homme, qui lui répondit en lui envoyant 
des vers sur le sujet de sa conversion. Je ne les rap- 
porterai pas ici, mais seulement ce qui s'adressoit à elle. 
« Pardonnez-moi, si je ne vous envoie pas les vers que 
ces curieuses veulent avoir avec tant d'empressement. Je 



1. L'amie qui a écrit la Vie imprimée n'a pas su cette particularité tou- 
chante, puisqu'elle n'en parle pas. 

2. Le P. Lemoine, de la compagnie de Jésus. 

3. Nous n'avons retrouvé nulle part ce second emblème ; mais le premier 
est dans le P. Lemoine. Voyez plus haut, chap. V, p. 126. 

4. Paragraphe ajouté. Ces vers à Philis sont connus pour être de Patrix 
de Caën, qui eut alors une certaine réputation. Sur Patrix, voyez d'Olivet, 
Histoire de l'Académie française, article de Boisrobert, 



216 APPENDICE. NOTE PREMIÈRE, 

les ai oubliés aussi bien que la manière d'en faire comme 
en ce temps-là ; mais si elles en veulent voir de ceux que 
je fais à présent, en voici (ceux dont j'ai parlé sur la 
pénitence). » Voici encore ce qu'il lui envoya où il y 
avoit écrit au-dessus : Conte pour rire, à Philis. 

« J'ai songé, ma Philis, que d'amour consumé, 

Côte à côte d'un gueux on m'avoit inhumé. 

Et que n'en pouvant plus souffrir le voisinage. 

En mort de qualité je lui tins ce langage : 

Retire-toi, coquin, pourris plus loin d'ici; 

Il ne t'appartient pas de m'approcher ainsi. 

Coquin, ce me dit-il d'une arrogance extrême. 

Va chercher des coquins ailleurs, coquin toi-même. 

Ici, tous sont égaux, je ne te dois plus rien, 

Je suis sur mon fumier comme toi sur le tien. 

Et pouvoit-il jamais jouer mieux son rôle, 

Et vîtes-vous jamais, Philis, rien de plus drôle? 

Une de ses amies de ce caractère lui envoya un tableau : 
c'étoit une tête de mort fort bien représentée, une hor- 
loge et une bougie qui s'éteignoit, et de l'autre côté un 
sablier. Tout cela étoit fort bien peint, et au bas étoient 
écrits ces vers : 

Ce portrait est celui d'une fameuse belle, 
De son temps, comme vous, des grâces le modelle, 
Et de mille captifs, comme vous, le souci. 
Comme elle fit grand feu, vous l'avez fait aussi, 
Et vous serez un jour de la cendre comme elle. 

Enfin < cette illustre personne, après avoir mené une 
vie si sainte et si exemplaire dans tous les différens 

1. Toute cette fin ne pouvait être dans la Vie imprimée, écrite encore du 
vivant de M"' de Schomberg. — Manuscrit de M. de La Farelie. « Enfin le 
temps arriva où elle devoit recevoir la récompense de tout le bien qu'elle 
avoit fait. Elle tomba malade d'une fièvre qui ne parut d'abord aucunement 
dangereuse, mais qui ensuite e-terça sa palience durant quatre mois, qui fut 
si grande qu'on ne l'enlendit jamais sp plaindre pendant ce temps, et les der- 



VIE IMANUSGRITH. 217 

états où Dieu Tavoit mise, tomba malade le jour des 
Rameaux de l'année 1691 ; et après une maladie de 
quatre mois, où elle donna des marques de son entière 
résignation et d'une patience toute chrétienne, elle fit 
un testament qui a bien fait connoître qu'elle étoit véri- 
tablement la mère des pauvres. Elle a aussi été libérale 
autant que charitable à l'endroit de son domestique. Elle 

nières paroles qu'elle dit furent qu'il ne falloit pas songer à la vie mais à 
une bonne mort. Elle dit cela pour répondre à une de ses amies qui lui 
vouloit faire prendre un remède qu'elle assuroit qui la guériroit. Elle avoit 
fait son testament, où sa bonté et sa libéralité paroissoient comme dans tout le 
reste de sa vie. Elle a donné près de 200,000 livres aux hôpitaux, aux mai- 
sons religieuses et aux pauvres. Elle a donné à tous ses parents et à tous ses 
anus, à chacun un legs, selon leur état pour le souvenir d'elle. Tous ses 
domestiques furent récompensés avec magnificence; car, outre leurs gages, elle 
leur donnoit à chacun 5 ou 6,000 livres et 300 livres de pension pendant leur 
vie. Elle donnoit ensuite tous ses biens restants à tous ses neveux et nièces, 
laissant M"' la marquise d'Hautefort, leur mère et sa belle-sœur, exécutrice 
de son testament, avec le pouvoir du régler dans sa succession la portion de 
chacun de ses enfants, à sa volonté. Elle défendit que l'on lui fît aucune 
pompe funèbre; mais seulement, pour épargner aux prêtres la peine de la 
porter à l'église, elle ordonna qu'on les payeroit de même et qu'on la portât 
dans son carrosse. Elle auroit souhaité d'être enterrée dans le cimetière des 
pauvres; mais, craignant que cela fit de la peine à sa famille, elle voulut êtie 
enterrée au pied du confessionnal de son confesseur, dans la nef de Saint- 
Nicolas des Champs, sa paroisse. Elle ordonna que pendant la quarantaine 
toutes les dames et tous les domestiques de sa maison seroient servis et 
nourris, comme pendant le temps qu'elle vivoit, à ses dépens. Enfin on peut 
dire que jamais personne n'a laissé tant d'estime et tant de regrets de sa 
mort qu'elle a fait généralement à toute la France ; et on peut dire qu'elle a 
été l'admiration de la cour de Louis XIII par sa bonté et par ses vertus, et 
de celle de Louis le Grand par sa piété et par sa charité. Ori a fait les deux 
épitaphes qui suivent, oii elle est louée aussi dignement qu'il est permis de 
louer une dame chrétienne dans ces sortes d'ouvrages. Épitaphes. o Ici repose 
darne Marie d'Hautefort, femme de messire Charles de Schomberg, duc et 
piiii-, maiéchal de France. » — « Lecteur, son nom t'apprendra la grandeur 
de sa naissance ; celui de son mari, le rang qu'elle a tenu dans le royaume et 
la mémoire de ses rares qualités, qu'elle a paru à la cour comme un des plus 
beaux ornements de son siècle; mais ce bronze t'apprendra aussi qu'ayant 
toujours connu la vanité de tous les honneurs de ce monde, après avoir 
donné toute sa vie un exemple de jnélé et de charité, plus riche encore des 
vertus et des biens pour l'éternité que de ceux de la terre, elle choisit par 
humilité ce lieu retiré pour être celui de son dernier repos. Sa vie a été un 
si bel exemple qu'elle a été généralement regrettée. Le 1" du mois d'août, 
l'an de grâce 1G91, et le 15' de son âge. » 

<3 



218 APPENDICE. NOTE PREMIÈRE. 

mourut le premier jour cFaoût, âgée de soixante et 
quinze an.s. 

Après ce qui est rapporté dans la vie de cette illustre 
duchesse, il sembleroit qu'elle dût être exempte de la 
calomnie, ayant mené une vie si peu commune parmi 
les gens du grand monde. Mais, comme Dieu vouloit que 
la vertu de cette sainte dame fût éprouvée jusques au 
bout, il s'est trouvé un homme de la cour qui a caché 
son nom, en mettant de certains mémoires au jour à 
l'âge de quatre-vingts ans\ où, entre plusieurs médi- 
sances qu'il a écrites de bien des gens, il a osé avancer 
la plus noire calomnie que Tenfer ait jamais inventée. 
Et pour en faire voir d'abord la fausseté, l'on la con- 
noîtra sans doute lorsqu'on saura que la personne qu'il 
lui veut donner pour galant est un homme qu'elle n'a 
jamais vu, et qui étoit hors de la cour lorsqu'elle y étoit. 
11 avoit suivi M™^ de Chevrcuse lorsqu'elle se réfugia à 
Bruxelles-. L'on peut juger par là de la malice de cet 
écrivain. Tous les gens qui ont connu cette duchesse et 
qui ont eu quelque connoissance de ce qui se passoit à 
la cour de ce temps-là, en conviendront, et personne ne 
s'étonnera de trouver le nom de cette dame dans ce 
registre de médisances, lorsque l'on saura que celui qui 
l'a composé étoit une créature du cardinal de Richelieu, 
qui n'aimoit pas cette dame et appréhcndoit son crédil. 
Cet homme étoit le confident du ministre dans les afiaires 



1. Il nous est impossible de conjecturer quel peut être le personnage dont 
il est ici question, et de quels mémoires ou parle. Peut-être est-il question 
des MémoivcK du comte de Rodwforl, ouvrage de SanJras de Courtils, où il est 
dit, page 90 de la 4» édition : « M"": de Chevreuse n'osa pas maltraiter La 
Porte, de peur que, s'en retournant en France, il ne fût dire à la Reino la vie 
qu'elle menoit et mille intrigues qu'elle avoit eues aussi à son préjudice. Elle 
appréhenda d'ailleurs qu'il ne la sacrifiât à la maréchale de Schomberg, qui, 
après avoir résisté à l'amour du Roi, n'avoit pu, selon le bruit commun, se 
défendre de celui d'un homme de si basse étoffe. » 

2. Nous ignorons aussi quel peut être cet autre personnage. 



VIK MANUSCRIT!-:. il9 

les plus secrètes et les plus délicates, que cet auteur rap- 
porte dans toutes leurs circonstances ; et on ne peut 
nier que cet homme n'ait eu autant d'esprit qu'il en 
falloit pour plaire à ce ministre, et pour le faire réussir 
dans tous ses grands desseins. Le cardinal éloit d'hu- 
meur à mettre tout en œuvre, et son confident à tout 
entreprendre. M'"'= de Schomberg apprit peu de temps 
avant sa mort qu'elle n'étoit pas épargnée dans cette 
chronique scandaleuse. Elle reçut cet outrage avec une 
humilité toute chrétienne. L'on peut dire aussi qu'au 
lieu de lui être désavantageux, il ne put servir qu'à faire 
paroître sa vertu avec plus d'éclat. L'on le peut voir par 
la lettre qu'elle écrivit à un de ses amis qui lui avoit 
fait savoir le chagrin que cela lui avoit donné. Voici la 
réponse qu'elle lui fit : 

« J'apprends de saint Jean Chrysostome que les plus 
grands saints ne rejetoient pas la calomnie, et un des 
sept sages de la Grèce disoit qu'il aimoit mieux l'appro- 
bation d'un seul homme de bien que celle de tous les 
niéchans du monde. En voilà assez pour vous persuader 
que je suis plus contente de la justice que vous me 
rendez que je ne suis fâchée contre ceux qui m'ont 
voulu noircir, dans un âge où je me sens si indifférente 
du côté de l'honneur, que je ne me connois plus quand 
je pense au temps passé où ma réputation me touchoit 
jusqu'à me rendre folle. Vous devriez avoir honte d'avoir 
abusé de votre éloquence sur un sujet qui n'en valoitpas 
la peine, quelque bonne opinion que vous ayez de mes 
sentimens héroïques. Au reste, ne soyez pas surpris de 
mon insensibilité, puisque ce n'est pas la force de mon 
esprit ni la générosité de mon cœur, mais une espèce 
d'apathie qui produit cette incroyable tranquillité qui est 
à répreuve de la médisance des hommes, comme aussi 
de la louange; car ce sont les enfans qui s'apaisent par 



no APPENDICE. NOTE PREMIÈRE. 

ces sortes de bonbons que vous m'avez si souvent donnés 
avec tant de prodigalité .que la profusion m'en seroit 
insupportable, si elle ne venoit de votre main. » 

Voici des vers que le père Lemoine lui envoya, depuis 
son mariage, sur sa première disgrâce* : 

Après le traitement fait à votre maîtresse, 
Ne vous étonnez pas, bonne et sage duchesse, 
Que, sans avoir égard à la fleur de vos ans. 
Sans respect des amours, déclarés vos suivans, 

Un vent funeste aux fleurs et des grâces jaloux 

Se soit si rudement soulevé contre vous. 

De quelque noble feu que la rose s'allume. 

De quelque doux esprit que l'œillet se parfume, 

Et la rose et l'œillet, soit au front du printemps, 

Soit sur le sein de Flore, ont à craindre les vents; 

Et les grâces jamais, ni les amours leurs frères, 

N'ont pu charmer ces vents ou jaloux ou colères. 

En cela pour le moins vous eûtes ce bonheur 

Que la disgrâce fit paroître votre cœur, 

Et par une merveille à la cour bien nouvelle, 

On y vit une fleur aussi tendre que belle, 

Plus forte que les vents qui font ployer les pins 

Et de la tête aux pieds font trembler les sapins, etc. 

En un autre endroit où il parle de la cour et de la 
corruption qui y règne, après avoir montré qu'il en est 
peu qui y conservent leur innocence, il ajoute les vers 
qui suivent : 

Ce fut ce même esprit qui garda votre cœur 
De la corruption qu'engendre la faveur. 
Et qui ne permit pas que la fameuse flamme 
D'un amant souverain passât Jusqu'à votre âme. 

1. Nous sentons bien la profonde médiocrité, pour ne pas dire plus, de 
ces vers de l'auteur de Saint Louis; mais nous devions respecter le manuscrit 
qui nous a été confié et Tinlention de la pieuse dame, qui , se connaissant 
mieux en dévotion qu'en poésie, s'est complue à réunir ces divers éloges de 
son illustre amie. 



VIE MANUSGRITF. 221 

En cela son amour vous fit un feu pareil 

A celui que reçoit la lune du soleil, 

Et voti-e pureté, d'une rare manière. 

Sans en prendre l'ardeur, en reçut la lumière. 

L'exemple est sans exemple, et depuis que les rois 

Esclaves de l'amour ont reconnu ses lois, 

Vous êtes la première, agréable duchesse. 

Qui, sans être captive, avez été maîtresse. 

La cour s'en étonna, l'amour en eut dépit, 

Jl en brisa ses traits, son arc il en rompit, etc. 



Quatrains acrostiches à M""= la duchesse de Schotnberg. 

oame dont les vertus surprennent tout le monde, 
mspoir des malheureux, en charité féconde, 
Keureux si je pouvois exprimer par mes vers 
>vec quelle bonté vous m'êtes secoui-able. 

<;ous ne vous laissez rien, et plus d'un misérable 
roin de vous pourroit bien coure tout l'univers, 
i-îendre la main en vain; on est impitoyable, 
Kt ce n'est que chez vous qu'on trouve enfin le port. 

►sjasse le juste ciel que le Seigneur m'entende! 
On me verra toujours pour l'illustre Hautefort 
Siequérir que ces biens au centuple il lui rende, 
toujours son vrai partage, un jour son heureux sort. 



ÉPITAPHE DE M'"« LA DUCHESSE DE SCHOMBERG. 

Ne verse point de pleurs sur cette sépulture. 
De l'illustre Hautefort le tombeau précieux. 
Où gît de son beau corps la cendre toute pure; 
Mais sa rare vertu vit encore en ces lieux. 

Avant que de payer ses droits à la nature. 
Son esprit s'élevant d'un vol audacieux 
Alloit au créateur unii- la créature. 
Et marchant sur la terre elle étoit dans les cieux. 

Passant, qu'à son exemple un beau feu te transporte. 
Et loin de la pleurer d'avoir perdu le jour. 
Crois qu'on commence à vivre en mourant de la sorte. 



APPENDICE. NOTE DEUXIÈME. 

Les pauvres bico mieux qu'elle ont senti sa richesse; 
Ne chercher que Dieu seul fut sa seule allégresse, 
Et son dernier soupir fut un soupir d'amour. 



NOTE DEUXIEME. 
LA MAISON DE HAUTEFORT. 

11 suflil à- une famille d'avoir produit une seule per- 
sonne qui jette de l'éclat et occupe les regards de ses 
contemporains et de l'histoire, pour que la famille 
entière excite un juste intérêt. C'est à ce titre que- les 
lecteurs de cette biographie de Marie de Hautefort aime- 
ront peut-être à avoir sous les yeux la notice que le père 
Anselme et ses continuateurs ont consacrée à sa maison, 
d'ailleurs une des plus illustres du midi de la France'. 



Histoire gcnênlogiquc cl c/iro)iolof)ique de la maison 
royale de France, des pairs, grands officiers de la 
couronne el de la maison du Roi, cl des anciens barons 
du royaume, Ole, parle Pkre Anselme, 3" édition, 1725- 
n33, t. Vif. tî viM, p. 325. 

La terre de Hautefort, érigée en marquisat depuis près de cent 
vingt ans, est dans le diocèse de Périgucux, et a toujours passé pour 
une dos plus considérables du pays, tant pour son étendue et le 
nombre de ses vassaux, "qu'à cause de la situation de son château, 

1. M. l'abbà Hlampignon a bien vouhi nous communiquer une i< Géné'alogie 
de la maison de Hauterort depuis 990 jusqu'à nos jours. » Ce document inédit 
est extrait des arcliivcs du cli.'itcau de Hautefort; les détails qu'il donne sont 
ù peu près les mômes que ceux du P. Anselme, qu'il cite on le complétant 
et en le copiant. Il y a cependant quelques différences que j'ai notées el 
qu'en trouvera au bas des pages. { Note de I'IaUUw.) 



LA MAISON DE II A L'Tlî F l{ T. 223 

qui t'toit anciennement très-fort, et servoit de rempart contre les 
incursions des ennemis, principalement du temps de la guerre des 
Anglois dans les xiv" et xv'= siècles. 

Son nom se trouve écrit de Altoforli dans les titres latins; mais 
il l'est diversement en français, Altefort, Autafort, Aultafort, Aulte- 
fort, Authefort, Autefort et Ilautefort. Ses armes sont d'or, à trois 
forces de sable, posées en pal 2 et 1 , telles que les porte actuelle- 
ment la maison de Hautefort '. 




Cette terre avoit appartenu à quatre maisons différentes, avant 
qu'elle entrât dans celle des seigneurs de Badefol. Le premier pos- 
sesseur que l'on en connoisse est Guj', surnommé le Noir, seigneur 
de las Tours, de Terrasson et d'Aiit effort, environ Tan 1000; lequel 
étoit un des plus grands seigneurs du Limousin, selon la chronique 
de Geoffroy, prieur du Vigeois 2, qui rapporte ses descendans, et le 
qualifie en ces termes : Inter Principes Lemovicini climatis, probi- 
talis tiliilo clarebat, et super castrum de las Tours, de Terrasson 
et de Alteffort, principatiini habuisse narralur. Il (It bâtir la place 
de Pompadour, aidé du comte de Périgord, pour résister au vicomte 
de Ségur, agi-andit l'église d'Arnac, lui fit de grands biens; et l'ayant 
fait ériger en paroisse, elle fut bénite l'an 1028 par Jourdain de 
Laron, évoque de Limoges, en la présence de ce seigneur et d'Engel- 



1. La généalogie inédite est plus complète : 

Armes : l'écu en bannière, d'or à trois forces de sable posées en pal 2 et 1. 
Couronne de marquis. Tenants : deux anges. Cri : Altus et Fortis. Devise : 
Force ne peut vaincre peine. 

3. Geoffroy était du pays des Lastours ; il avait même des alliances avec 
eux. Contemporain d'une grande partie des événements qu'il raconte, peu 
éloigné des autres, sa chronique est pleine d'intérit pour l'histoire du Li- 
mousin et du Périgord, en particulier pendant les onzième et douzième siècles. 
(Généalogie inédite.) 



m APPENDICK. NOTE DEUXIÈME. 

siane * de Malemort, sa femme, qui depuis son veuvage se rendit 
religieuse à Arnac où elle monrtit. Elle étoit fille de Hugues, seigneur 
de Malemort, et arrière-petite fille de Saint-Géraud, comte d'Aurillac. 
Elle ne laissa qu'une fille unique 2, héritière de tous les grands biens 
de Guy son père, laquelle fut mariée à Aymar Comtour de Laron, 
alias Leron, d'où vint un seul fils, appelé Guy, qui se surnomma de 
las Tours, et qui eut de son mariage avec Agnès de Chambon de 
Saint-Valère, trois fils, lesquels eurent chacun postérité du nom de 
las Tours. L'un d'eux, nommé Golfier de las Tours, dit le Grand, à 
cause de ses exploits militaires dans la guerre de Jérusalem, fut sei- 
gneur de Hautefort. Il passa un accord avec Eustorge, evêque de 
Limoges, touchant l'église d'Obiac, l'an 112G; il fit une donation 
conjointement avec Agnès d'Aubusson, sa femme, dame de la moitié 
du château de Gimel, et avec Guy et Olivier de las Tours, leur fils, à 
Roger, abbé de Dalon, qui siégea depuis l'an 1 120 jusqu'en 1 159. Cet 
Olivier succéda à son père, et mourut en l'an IIGO, ayant épousé 
Almodie de Comborn, fille d'Archambault, dit le Barbu, vicomte de 
Comborn, et d'Homberge, dite Brunissende^ de Limoges. Il en avoit 
eu plusieurs enfants, dont il ne resta qu'Agnès de las Tours, qui 
apporta la terre de Hautefort à Constantin de Born, son mari, qu'elle 
rendit père d'un seul fils, nommé Golfier de Born, dit de las Tours, 
après la mort duquel sans alliance, Hautefort passa à Bertrand de 
Born *, chevalier, son oncle, frère de Constantin, qui en fit hommage 
au roi Philippe-Auguste, l'an 1212, avec Archambault, comte de 
, Périgord, suivant les lettres qui en furent données à Nemours, au 
mois de novembre, par lesquelles ce prince lui promit pour soi et 
ses successeurs, de ne jamais mettre hors de ses mains leurs per- 
sonnes, le comté de Périgord et la forteresse de Hautefort. 

Marguerite de Born, fille d'Itier de Born, chevalier, seigneur de 
Hautefort, et petite-fille de ce Bertrand î», ayant été mariée à Aymar 
de FaycB, chevalier, seigneur de Thenon, devint héritière de sa 
maison, après la mort d'un autre Bertrand de Born, son frère, aussi 
chevalier, seigneur de Hautefort, qui vivoit encore en 12 i8. Son 
mari se qualifioit, à cause d'elle, seigneur de Hautefort, en 1254. 
Elle fit donation de cette terre, et lui de celle de Thenon, à Gi''raad 



1. Engelzie ou Engalcie, selon la Généalogie inéciite. 

2. Nommée Aloaartz, selon la Généalogie inédite. 

3. Vicomtesse de Limoges, dit la Généalogie inédite. 

4. Les Born sont la seconde famille qui posséda le château de Hautefort, 
après les Lastours, qui furent la première. (A'ole de l'Editeur.) 

5. La Généalogie inédite donne de longs et curieux détails sur Bertrand 
de Born, le fameux troubadour. (Noie de l'Edikur.) 

6. Les Paye sont la troisième famille qui posséda le château de Hautefort. 
(Noie de l'Édileur.) 



LA MAISON DE HAUTEFORT. 225 

de Faye, damoiseau, leur fils, en l'itiC. Étant veuve l'an 1269, elle 
fit une seconde donation, en faveur de son fils, du château de Hau- 
tefort, en s'y réservant quelques terres et revenus qui en dépen- 
doient, avec la tour et les maisons étant au bas de la forteresse, le 
four du château, et d'autres biens qui dévoient lui revenir au droit 
de ses père et mère, situés dans la paroisse de la Noailhette et à 
Escoyre, comme chargée de pourvoir à l'entretien de ses deux 
autres fils, Itier et Aymar de Faye Donzels. Elle vivoit encore l'an 
1293. Il paroît que ce Géraud avoit pris les armes de sa mère comme 
seigneur de Hautcfort. On trouve son sceau à deux actes de 1290 et 
1292, qui est un écu parti, au 1 trois forces pour Hautefort, et au 2 
une levrette pour de Boni; et en la même année 1292, il scella un 
autre acte, où on lui voit pour armes deux fasces et un lambel de 
cinq pendants en chef, avec cette légende autour : S. GeralcU de 
Fagia; ce qui semble désigner que c'étoient là les armes propres 
de sa maison. Il n'y a point d'acte qui nomme sa femme; mais on 
ne peut douter qu'elle ne fût la sœur d'Aymery de Gourdon, che- 
valier, puisque celui-ci est dit oncle maternel de ses fils, lesquels 
sont connus par les titres sous le seul nom de Bnrn, et portoient 
écartelés des trois forces et de la levrette selon leurs sceaux, comme 
ayant été substitués vraisemblablement au nom et armes de Born 
par le testament de Marguerite de Born, leur grand'mère. L'aîné 
étoit Bertrand de Born, damoiseau, qui mourut sans enfants. Regnaud 
de Born, damoiseau, son frère, lui succéda, et fut après lui seigneur 
de Hautefoi-t, de Thenon et d'Escoire dès 1317. Marguerite de Born 
devoit être leur sœur; car étant femme de Pierre de Gontaut, fils de 
Gaston, seigneur de Badefol i, sa dot fut payée, en 1305 et 1300, par 
Pierre d'Aragon, au nom de M. Aymery de Gourdon, chevalier. On 
trouve un acte qui y a beaucoup de rapport; c'est une reconnois- 
sance donnée l'an 1337 par Souveraine de Comborn, veuve de Regnaud 
de Born, damoiseau, seigneur de Hautefort, à Guillaume d'Aragon, 
damoiseau, au sujet d'une dette en laquelle défunt Bertrand de 
Born, frère de son mari, étoit tenu envers feu noble M. Aymery de 
Gordon, chevalier, son oncle maternel. 

Du mariage de Regnaud de Born et de Souveraine de Comborn, 
qui étoit fille de Guichard de Comborn, chevalier, et de Marie de 
Comborn, dame de Treignac, vinrent Bertrand de Born, deuxième 
du nom, chevalier, seigneur de Hautefort et de Thenon, et Mathe de 
Born, qui fut mariée trois fois : 1° à Guillaume de Calvignac, avant 
l'an 1339; 2» à Corborand de Vigier, chevalier; et 3° à Guillaume de 
Forces, clievalier, seigneur de Milliac. Elle testa en 1395 au profit 
de BertranJ de Forces, son fils. 



J, Ou de lîaderuld, selon la Généalogie inédite. 



226 APPENDICE. NOTE DEUXIÈME. 

Hélie de Gontauti. damoiseau de Badcfol, est qualifié : Nobilis et 
polens vir et Domicellus dans plusieurs de ses actes, et aussi sei- 
gneur de Hautefort et de Thcnon -. On le trouve quelquefois comme 
ses prédécesseurs sous le nom seul de Badefol. Femme, Mathe de 
Born, dame de Hautefort et de Tlieuon, sa parente au troisième 
degré, vraisemblahlcment par le mariage de Marguerite de Born 
avec Pierre de Gontaut, seigneur de Badefol. Elle étoit fille de Ber- 
trand de Born II du nom, chevalier, seigneur de Hautefort et de 
Thenon, etd'Halaïde ou Alix de Calvignac, et fut mariée en 1388, par 
dispense de Clément VII, pape à Avignon, en date du mois d'octobre 
de la même année. Son mari lui avoit prêté, au mois d'avril précé- 
dent, une somme de deux mille francs d'or, pour racheter son châ- 
teau de Hautefort, qui étoit entre les mains des Anglois. Bertrand 
de Born II du nom, son père, fut en grande considération dans son 
temps ; il servit dans les guerres des rois Jean, Charles V et Charles VI 
contre les Anglois ; est qualifié par Jeanne, comtesse de Penthièvre 
et vicomtesse de Limoges, son amé cousin, le sire d'Aulefort, dans 
ses lettres données à Paris le 17 août 1375, portant quittance de ce 
qu'il avoit pu prendre dans ses revenus pour la garde et défense de 
SCS châteaux de Morucle, Badefoul et Chasens, et mourut en 1383 
ou 1384. Il avoit fait son testament dès l'an 13G0, par lequel il insti- 
tua son héritier universel le fils qui pourroit lui naître de son mariage 
avec Halaide de Calvignac, sa femme, et substitua, au défaut de 
mâles, Jeanne et Mathe de Born, ses filles, dont la première mourut 
jeune, puis Bertrand de Forces, son neveu, à condition que son 
héritier seroit tenu de porter le nom et les armes de Born-Hautefort. 
C'est en conséquence de cette substitution que Mathe de Born étant 
restée seule héritière de son père, les enfans nés de son mariage 
avec Hélie de Gontaut ont quitté le nom de Gontaut pour porter le 
nom et les armes de Hautefort transmis à sa postérité. Elle fut 
enterrée dans l'église de Saint-Martial de Thcnon, suivant le testa- 
ment de Muthe de Baynac, sa belle-fille, ayant eu les trois fils qui 
suivent : 

Taleiran de Hautefort, qui fut substitué avec ses frères aux biens 
de Mathe de Born, sa grand'tante maternel h-, au défaut de Bertrand 
de Forces, fils de cettf dame, par son testament de l'an 1395, et 
mourut jeune. Jean de Hautefort, damoiseau, épousa, par contrat du 
-'() de novembre 1420, Mathe de Baynac, sœur de Ponce, seigneur de 
Baynac, au diocèse de Sarlat, cl de Conimar([ue, chevalier. Il est 



1. Los Gontaut forment la qiialriùme maison de Hautefort. ( iXole de l'Edi- 
Uuy.) 
•2. II était surnommé Cliopiu ou Chopy, vieux mot patois qui veut dire 

boiteux. (Oénéalogic inédite.) 



LxV MAISON DE IIAUTEFORT. 227 

nommé dans ce contrat Nobilis Johannes de AltoforLi, avec clause 
que la dame sa mère l'instituera son hûritier par testament dedans 
trois semaines; et dans une donation de mille francs d'or, que Hélic 
de Gontaut, son père, lui fit le même jour en faveur de ce mariage, 
il est dit Jean de Gontaut aliter de Altoforli ; c'est le seul acte où il 
ne prenne pas le nom de Hautefort seul, conformément au testa- 
ment de Bertrand, seigneur de Hautefort, son aïeul maternel, de 
l'an 13G0, mentionné ci-dessus. Ce mariage fut célébré au château 
de Commarque, le l'^'" de février 1421, suivant la quittance dotale. 
Matlie de Baynac testa du consentement de noble et puissant homme 
Jean de Hautefort, seigneur de Hautefort et de Thenon, son mari, 
le 4 de janvier 1429. Elle se dit dans son testament fille de feu noble 
et puissant homme Ponce de Beynac, chevalier, seigneur de Beynac 
et de Commarque. Elle y ordonne sa sépulture dans l'église de Saint- 
Martial de Thenon, avec noble Mathe de Born, mère du seigneur 
son mari, auquel elle lègue la moitié de sa dot, et institue son héri- 
tier universel Ponce, seigneur de Beynac, son frère. Le roi Charles VU, 
par .lettres datées de Saint-Lyenart, le 12 de mars 1438, manda aux 
généraux conseillers de ses finances de faire payer par Guillaume 
Charrier, son receveur général des finances, à son amé et féal che- 
valier Jehan, seigneur d'Aulefort au pays de Pierregort, la somme 
de 200 livres tournois qu'il lui a donnée pour lui aidier à garder et 
deffendre sa place d'Aulefort qui est en la frontière de ses ennemis, 
et icelle entretenir en l'obéissance dudit seigneur Roy. Le 22 d'oc- 
tobre 1439, le même seigneur de Hautefort fit un traité avec Jean de 
Bretagne, comte de Penthièvre et de Périgord, vicomte de Limoges, 
touchant sa place de Hautefort qu'il lui livroitpour y mettre garnison 
contre les Anglois. Lui et Antoine de Hautefort, son frère, obtinrent 
des lettres de ce comte, datées de Ségur, le dernier jour de mai 1447, 
portant mandement aux officiers de son vicomte de Limoges, de 
remédier aux usurpations que des personnes vouloient faire sur des 
biens et droits à eux appartenans. Ils transigèrent au château de 
Ségur avec le même comte le 10 avril 144S sur les limites de leurs 
jurisdictions d'Exideuil et de Hautefort, et avec le prieur de Cubas, 
touchant la jurisdiction haute, moyenne et basse de ce lieu de Cubas 
qui leur appartenoit, le 10 de juillet 1451 ; et ils obtinrent un man- 
dement de l'ofticial de Périgueux, le 7 de mars 1459, pour faire jeter 
des monitoires dans les diocèses de Périgueux, de Limoges et de 
Tulle, en vertu de lettres apostoliques du pape Pie II, contre ceux 
qui avoient pris, enlevé et détenoicnt des biens et papiers de suc- 
cessions de plusieurs de leurs parens. Ce même Jean de Hautefort 
fit son testament au château de Thenon le 10 de juin de la même 
année, dans lequel il est qualifié : noble et puissant homme et 
scijneur des lieux, châteaux et chastellenies de Hautefort et de The- 



228 APPENDICE. NOTE DEUXIÈME. 

non, au diocèse de Périgueux. Il y élit sa sépulture dans l'église de 
Thenon, devant l'hôtel de sainte Anne et de la Vierge, au tombeau 
de sa mère, avec des obsèques honorables, selon sa qualité; fait des 
legs aux églises et monastères de Hautefort, d'Abzac et de Cubas; et 
un autre à Jeanne de Hautefort, sa nièce, femme du seigneur de la 
Motte; veut que toutes ses autres nièces soient mariées et dotées 
selon la faculté de ses biens, au choix et au bon plaisir d'Antoine 
de Hautefort, leur père ; institue Antoine, son frère, son héritier 
universel, lui substituant Arnaud, son neveu, fils du môme Antoine; 
nomme pour ses exécuteurs MM. Jean de l'ompadour et Richard de 
Gontaut, chevaliers ; et prie M. le sénéchal royal de Périgord et 
MM. les officiaux de Périgueux et de Sarlat de faire observer et 
accomplir ce testament en toutes ses dispositions. Antoine de Hail- 
tefort, seigneur de Hautefort et de Thenon, après son frère aîné, a 
continué la postérité. 

Antoine de Hautefort, damoiseau, seigneur de Hautefort, de The- 
non, de Naillac et d'Escoire, conseigneur de Longua, est connu sous 
le nom de Hautefort seul, dans tous ses actes, avec la qualité de 
nobilis et potens vir, et de domicellus. On le trouve avec Héliot de 
Caumont et Beraudon de Faudoas, au nombre des dix-huit écuyers 
de la compagnie de Jean Marafin, écuyer, dans leur montre originale 
faite à Croces-lez-Bourges, le 24 de juin 1418. Jean, seigneur de 
Hautefort, son frère et lui, firent donation à Golficr de Pompadour, 
chevalier, seigneur de Pompadour et de Cronnières, leur neveu, en 
1428, des villages de Semits, Saint-Hilaire, Chastras et Monteil, 
situés dans les chàtellenies et jurisdictions de Treignac et de Cham- 
beret. Étant en garnison au lieu de Chàteau-Regnault, le 15 de 
septembre 143i, il reçut quittance de la veuve de Robert des Croix 
de la somme de huit-vingt-deux saints d'or sur celle do deux cents 
que son mari lui avoit prêtée, et à Richard de Badofoul, son neveu 
(à la mode de Bretagne, comme arrière-petit-fils de Seguin de Gon- 
taut, seigneur de Badcfol, mort empoisonné Tan 13G4). H fit hom- 
mage, le 10 de novembre 1401, par Jean Basoc, écuyer, chargé de sa 
procuration, à Jean, bâtard d'Armagnac, conseiller et premier cham- 
bellan du Roi, maréchal de France, lieutenant général et gouverneur 
de ses pays et duché de Guyenne, comme commissaire et député à 
cet effet, pour la moitié des terres et seigneuries de Longua, de 
Sainte-Foy et d'Escoire, en Périgord; et fit aussi hommage, le 4 de 
mai 1464, à Alain d'Albret, comte de Penthièvre et de Périgord, 
vicomte de Limoges et seigneur d'Avesnes, de ses châteaux, forts et 
chàtellenies de Thenon et de Périgord. En 140U, le 17 de juin, il 
obtint commission de Pierre d'Acigné, écuyer du Roi et son séné- 
chal de Périgord, pour faire faire infornuition sur des biens et 
revenus qui lui appartcnoient, dont les Anglois s'étoient emparés, et 



LA MAISON DE HAUTEFORT. 229 

principalement de son cluiteau de Thenon où ils avoient mis le feu, 
et dont les titres et papiers étoient perdus. Le roi Louis XI, par 
lettres données aux Montils-lez-Tours, le 3 de janvier 1468, lui 
accorda main-levée et pleine délivrance de ses fiefs, terres et sei- 
gneuries qui avoient été saisis, ayant remontré qu'à cause qu'il étoit 
fort vieil et ancien, il n'aiiroit pu se mettre en armes pour servir en 
Varmée, ni comparoir aux montres avec les autres nobles du pays; 
mais que pour se rendre à son devoir, il avoit fait mettre sus un de 
ses (ils, et l'avoit envoijé monté et armé le mieux en point que pos- 
sible lui fût, avec le sire de Sermet, par devers le comte de Damp- 
martin, grand-maître d'hôtel de France, pour servir ledit seigneur 
au fait de la guerre dans sa compagnie. En la même année 1468, il 
reçut des reconnoissances féodales des habitants du bourg et paroisse 
de Nailhac ; et le 4 de novembre 1469, il fit hommage à Périgueux, 
par Arnaud de Hautefort, son fils, à Charles de France, frère du Roi, 
duc de Guyenne, comte de Saintonge et seigneur de la Rochelle, 
entre les mains de Louis Sorbier, grand écuyer de ce prince, de son 
tenement d'Escoyre, de la moitié de la justice de Longua et Sainte- 
Foy, et d'un tenement qu'il avoit en la paroisse de Tailleul dans la 
sénéchaussée de Périgord. Il y a apparence qu'il véquit peu de temps 
après, puisque l'on trouve des reconnoissances féodales données au 
même Arnaud, son fils, à commencer dès 1470 jusqu'en 1470. 

Femme, Raimonde d'Abzac, des seigneurs de la Douze en Péri- 
gord, est nommée dans les lettres que Jean, sire de Hautefort et son 
mari, obtinrent du comte de Périgord, en 1447, pour empêcher des 
usurpations qu'on vouloit leur faire sur des biens qui leur appar- 
tenoient. Elle est encore nommée Raymonde dans le mandement de 
l'official de Périgueux du 7 mars 1459, ci-dessus mentionné, ainsi 
que dans le testament du même seigneur de Hautefort, son beau- 
frère. Cependant elle est appelée Marguerite d'Abzac, dame de Hau- 
tefort, et veuve d'Antoine, dans les lettres qu'elle obtint du Roi, le 
23 octobre 1482, comme tutrice de Jean de Hautefort, son petit-fils, 
portant commission au sénéchal de Limosin, de faire informer sur 
les excès, crimes et délits commis par Jean de Villac, seigneur de 
Verneui), Pierre de Villac, son frère et autres, en plusieurs lieux de 
lajurisdiction et châtellenie de Hautefort. Elle vivoit encore l'an 1492. 

I. Arnaud de Hautefort, seigneur de Hautefort, de Thenon, etc., 
qui suit. 

II. Regnaud de Hautefort, servoit en qualité d'homme d'armes 
dans la compagnie de Gilbert de Ciiabannes, chevalier, sénéchal de 
Guyenne, l'an 1472, suivant la montre faite en l'abbaye du Jars, près 
de Melun, le l"""" de décembre de la môme année. 

m. Jeanne de Hautefort, mariée, par contrat du 2 novembre 1453, 
à Héliot-Hélic (Pompadour), seigneur de la Motte-de-Lortal, de Gha- 



230 APPENDICIi. NOTE DEUXIEME. 

brignac, de Ségur et de Martliillac, frère de ral)bé do Daloii, étoit 
veuve en 1477. 

IV. Jeanne de Hautefort épousa, par contrat du 9 de novembre 
147 1 , Jean de S. Astier, seigneur des Borios, d'Antbone, et en partie 
de l'hôtel de Barnabe, au diocèse d^ Périgueux. Ils ratifièrent leur 
contrat après leur mariage, le 24 de janvier de la même annt^e. Elle 
donna des quittances de sa dot au seigneur de Hautefort, son neveu, 
en 1504 et 1500, étant alors veuve, et encore l'an 1517. 

V. Philippe de Hautefort fut alliée avec Jean de Pompadour, fils 
de Geofroy; seigneur de Châteaubouchet, des Cousts et de Janaillac. 
Son mari et elle, conjointement avec nobles Geofroy de Pompadour, 
premier aumônier du Roi; Jacques de Pompadour, prêtre, son frère; 
Marguerite de Lasterie, dame de Châteaubouchet, leur mère; Isabelle 
de la Martonie; Etienne, seigneur de la Martonie, chevalier; Cathe- 
rine et Souveraine de Pompadour, religieuses; Catherine de Royère; 
Jean de Hautefort, seigneur des Bories et autres, curent acte de 
l'official de Périgueux, le 14 d'octobre 1490, sur les indulgences et le 
choix d'un confesseur qui leur avoient été accordés par le pape 
Alexandre VI. Elle ne vivoit plus le 6 de mars 1500, que son mari, 
alors qualifié seigneur de Châteaubouchet, capitaine pour le Roi du 
château roj-al du Ha de la cité de Bourdeaux, et Pierre de Pompa- 
dour, écuyer, seigneur de Peyraux, son fils, pannelier ordinaire de 
la Reine, donnèrent quittance de sa dot â noble et puissant seigneur 
messire Jean de Hautefort, chevalier, seigneur de Hautefort, de 
Thenon, d'Escoirc, de N'aillac, etc. 

VI. Jeanne, dite Jeannette de Hautefort, femme de Jean de Brie, 
écuyer, seigneur de Bric et de Boscfranc. Leurs pactes de mariage, 
passés à Hautefort, le 5 de juin 1485, furent par eux ratifiés le len- 
demain. Étant veuve, elle donna des quittances sur sa dot au sei- 
gneur de Hautefort, son neveu, en 1310, 1513, 1514, 1515 et 1518; 
et elle ne vivoit plus en 1525, suivant d'autres quittances données 
en cette année et en 1530 par Pierre, seigneur de Brie et de Boscfranc, 
son fils aîné. 

VII. Gabrielle de Hautefort fut mariée, par contrat du 31 août 
1488, à Jean de Saint Astier, seigneur de Leignc, frère de Jean, sei- 
gneur des Bories, et fils de défunt Forton du S. Astier, seigneur 
des Bories, et de Jacquette Cottot. Ils ratifièrent leur contrat après 
la célébration de leur mariage, le 15 de février de la même année. 
Elle testa le 2 août 1500. 

Enfants naturels d'Antoine do Hautefort, seigneur de Hautefort et 
de Thenon : 

Jean, bâtard de Hautefort, qui a fait la branche dus seigneurs de 
la Motte. .Massée, bâtarde du llautufort, née d'Ali\ l'ro.'.all'.'.nia, fut 



LA MAISON DE HAUTCFORT. 231 

mariée par son père, le 13 de novembre 1448, à Maître Pierre de la 
Bastide. 

Arnaud de Hautefort, seigneur de Hautefort, de Thenon, de 
Naillac et d'Escoire, et conseigneur de Longua, testa, le 3 de décem- 
bre 1477, ordonna sa sépulture dans la chapelle de Saint-Eloy de 
Hautefort au tombeau d'Antoine, seigneur de Hautefort, son père, 
y fonda trente messes, et en ordonna cent autres pour le salut de 
son âme et de ses parents; institua son héritier universel Jean de 
Hautefort, son fils, et nomma dame Marguerite d'Abzac, sa mère, 
Jean de Pompadour, chevalier, seigneur de Pompadour, des Crom- 
mières, de Scillac et de Saiut-Cirq-la-Roche, et Jean de Royère, 
chevalier, son beau-père, pour tuteurs de ses en fans, et pour exé- 
cuteurs de son testament. 

Femme, Catherine de Royère, fille de Jean de Royère, qualifié 
noble et puissant homme monseigneur, chevalier, seigneur de Lom 
et de la Jarossc, et d'Antoinette Hélie, fut mariée par contrat pas^é 
au lieu de Lom, dans la paroisse de Perpezat-le-Blanc, diocèse de 
Limoges, le 28 de septembre 1462. Elle vivoit encore en 1488. 

L Jean de Hautefort, chevalier, seigneur de Hautefort, de Thenon, 
etc., qui suit. 

H. Marguerite de Hautefort, légataire de son père pour mille écus 
d'or par son testament de l'an 1477, fut mariée par contrat du 24 
avril 1498, à Hugues de la Cassagne, fils aîné de Hugues, seigneur 
de la Cassagne et de Vielval. Ils eurent pour fils Jean de la Cassagne, 
seigneur de la Cassagne et de Belpeuch en 1529. 

III. Philippe de Hautefort, aussi légataire de son père pour mille 
écus d"or, fut accordée, le 17 octobre 150G, avec Guyonnet de 
Fayolle, écuyer, seigneur de Fayolle et de la Motte-de-Vernode. Elle 
épousa en secondes noces, par contrat du premier de novembre 1509, 
Artus d'Olivier, écuyer, seigneur d'Olivier et de Lourquant. Ils 
donnèrent quittance dotale le 3 suivant. 

Jean de Hautefort, l" du nom, chevalier, seigneur de Hautefort, 
de Thenon, de Naillac, d'Escoire, de la Mothe, de Miraumont, et en 
partie de Longua, chambellan des rois Charles VIII et Louis XII, et 
gouverneur de Périgord et de Limousin, étoit sous la tutelle de 
Mai-guerite d'Aljzac, son aïeule, de Jean, seigneur de Pompadour, de 
(^hàteaubouchet, etc., et de Jean de Royère, seigneur de Lom, che- 
valier en 1482. Il étoit chambellan de Charles VIII, environ l'an 
1492, lorsque ce prince lui écrivit de Riom, le 20 de mars, pour 
qu'il accompagnât Armand de Gontaut, nouvellement pourvu de 
révêché de Sarlat, à son entrée dans cette ville. 11 fit accord, le 8 de 
juillet 149'(-, avec M""' Jeanne de Bretagne, dame de Baslon, de 
Taneau, de Saiut-Pol et d'Exideuil, au sujet des limites de leurs 
terres d'Exideuil et de Hautefort; rendit hommage au roi Charles VIII, 



232 APPENDICE. NOTE DEUXIEME. 

entre les mains du chancelier de France, de son tenement d'Es- 
coire, de la moitié de la justice de Longua et Sainte-Foy, et du 
tenement qu'il avoit dans la paroisse du Tailleul, le 17 de mars 
1497, et pareillement au roi Louis XII, le 10 de juillet 1498; fit aussi 
hommage, le 8 janvier 1-499, de ses châteaux, chàtellenies et jus- 
tices hautes, moyennes et basses de Hautefort et de Thenon à Alain, 
sire d'Albret, comte de Dreux, de Castres, de Gaure, de Penthièvre 
et de Périgord, vicomte de Tartas et de Limoges, lequel dans les 
lettres qui en furent expédiées au château de Montignac, reconnaît 
que le seigneur de Hautefort est tenu à lui faire foi et hommage avec 
chaperon en tête, et être sur pied à quelconque hommage de feaulté. 
Le roi Louis XII écrivit de Lyon, le 14 juillet (1500), à son amé et 
féal conseiller et chambellan le seigneur d'Aultefort, de s'employer 
et solliciter le chapitre de Périgucux, pour faire élire évêque de ce 
diocèse, Geofroy de Pompadour. Par une lettre datée de Blois le 14 
de novembre (que l'on croit de l'an 1510), il lui manda d'employer 
son crédit pour que son conseiller et aumônier ordinaire, messire 
Foucaud de Bonneval, cousin de la Reine, fût élu évêque de Limo- 
ges, le priant de se trouver à Limoges le jour de l'élection, et d'ac- 
compagner le sieur de La Trémoille, son conseiller et chambellan 
ordinaire, qu'il envoyoit exprès pour cette affaire ; et par auti-e lettre 
du 9 de décembre, le même Roi l'cxhortii d'accompagner, avec le 
plus grand nombre de ses gens qu'il pourroit, le sieur de Bonneval, 
gouverneur et sénéchal de Limosin, qu'il envoyoit contre les habi- 
tans de Saint-Iriez , pour l'exécution de ses ordonnances touchant 
le sel. 11 fit hommage au roi François l", le 19 de février 1514, par 
Jean d'Aultefort, son fils, de son tenement d'Escoire, de la moitié de 
la justice de Longua et Sainte-Foy, et d"un tenement assis dans la 
paroisse de Tailleul, sénéchaussée de Périgord. Ce prince, par lettres 
données à Paris, au mois de mars suivant, créa en sa faveur deux 
foires dans chacune de ses terres de Hautefort et de Thenon. En 
lolG, Jean d'Albret, roi de Navarre, comte de Périgord et vicomte 
de Limoges, lui écrivit le 28 de février une lettre datée de Pau, pour 
le prier d'assembler ses amis et de le venir trouver avec eux pour 
recouvrer son royaume de iSavarre, dont le feu roi d'Aragon l'avoit 
dépouillé. Ce prince étant mort quelques mois ensuite, la reine 
Catherine sa veuve l'invita, par une lettre du 18 d'août, de se trou- 
ver au service qu'elle devoit faire célébrer, le 13 d'octobre suivant, 
pour le feu roi, son mari, dans l'église de la cité de Lescar, eu 
Béarn. Étant gouverneur et capitaine de la terre et seigneurie de 
Chaslus, pour Alain, sire d'Albret, comte de Dreux, de Périgord, 
d'Armagnac, de Fezensac et de Penthièvre, vicomte de Tartas, de 
Limoges, etc., ce seigneur lui donna commission datée de Nérac, le 
11 de juin 15il, de s'emi)arcr par force ou autrement des chastel, 



LA MAISON DE II AL TEFOUT. 233 

ville et seigneurie de Montigiiac-le-Comte, dont François Arnal 
s'ûtoit saisi avec gens armés et rebelles, de les arrêter et les lui 
envoyer prisonniers. 11 est qualifié capitaine de Chaslus, de Chabrol 
et de Mauniont en Limosin, dans un acte qu'il obtint par procureur 
dans la salle du palais royal de Lombrière à Bourdeaux, le 11 de 
février 1523, pour surseoir, en vertu de la lettre que le roi de Na- 
varre lui avoit écrite, le procès qu'il avoit avec Geofroy de Perusse, 
seigneur d'Escars, et Jacques de Perusse, son fils, touchant la capi- 
tainerie des places de Chaslus et de Chalucet, jusqu'à ce que ce 
prince eût connu par lui-même de leurs différends. Il mourut le 16 
d'août 1524, et fut enterré dans l'église de Saint-Éloi de Hautefort. 
Femme, Marie de la Tour, dite de Turenne, fille d'Agne de la 
Tour, IV* du nom, seigneur d'Oliergucs, comte de Beaufort, vicomte 
de Turenne, et d'Anne de Beaufort, fut mariée par contrat du pre- 
mier jour d'août 1499, Elle se remaria avec Gabriel de Perusse 
d'Escars 1, seigneur de Saint-Bonnet, de Saint-Ibard, de la Bastide, 
et conseigneur de la ville d'Aliazac, qui lui fit donation, le 26 de 
mai 1535, de sou château et maison de Garabeuf, dans la paroisse de 
Saint-Ibard, comme il avoit fait envers Catherine de Montbrun, sa 
première femme, avec le repaire noble de la paneterie, dans la 
paroisse de Lubersac, les dîmes de Saint-Martin et de Saint-Par- 
doul, et des revenus sur le village de Boïance, pour en jouir pen- 
dant sa viduité. 

I. Jean de Hautefort, W du nom, seigneur de Hautefort, etc., 
qui suit. 

II. Jean, bâtard de Hautefort, curé de l'église paroissiale de Grange, 
est nommé dans le testament du seigneur de Hautefort, son frère, 
de l'an 1554". 

Jean de Hautefort, W du nom, chevalier, seigneur de Hautefort, 
de Thenon, de la Mothe, etc., gentilhomme de la chambre du roi 
de Navarre, et gouverneur de ses comté de Périgord et vicomte de 
Limoges, fut émancipé par son père çn 1518, commença ses services 
militaires dans la compagnie du duc d'Albanie, où il étoit homme 
d'armes, l'an 1522; étoit lieutenant du seigneur de Sermet et de 
Sauveterre, son oncle; gouverneur de Périgord et de Limosin, en 
1525. Henry, roi de Navarre, sire d'Albret, comte de Périgoj-d et 
vicomte de Limoges, lui donna la capitainerie de ses chastel et 
place de Genys, le 2 de février 1529. Ce prince, étant lieutenant 
général pour le Roi en Guyenne, lui fit expédier une commission à 
Saint-Maur-des-Fûssés, le 30 de mai 1531, pour loger dans les villes 
de Périgueux, de Sarlat et de Bergerac , la compagnie de M. de 
Montpezat, gentilhomme de la chambre du Roi, et son sénéchal de 

1. La Généalogie inédite porte : Des Cars. ( Xote de l'Éditeur.) 



234 APPENDICE. NOTE DEUXIÈME. 

Poitou; lui donna procuration, datée d'AIençon le 29 août suivant, 
pour gérer ses affaires en Périgord et ailleurs, et le pourvut en 1535 
ou 1536, après la mort du sieur de Sermet, son oncle, du gouver- 
nement de ses comté et vicomte de Périgord et de Limosin, et de la 
capitainerie d'Exideuil. En c[ualité de guidon de la compagnie de cin- 
quante lances du baron de Curton, il donna quittance de cinquante 
livres à Nicolas de Troj-es, trésorier des guerres, le i d'octobre 1543, 
pour le payement de son quartier de janvier, février et mars de l'année 
1542. En 1546 et 1547 il eut d'autres commissions du roi de Na- 
varre pour départir dans le haut et bas Limosin les compagnies des 
sieurs de Montlieu, de Bonneval et de Curton. La reine Catherine de 
Médicis lui écrivit de Fontainebleau, le 3 décembre 1551, qu'elle lui 
envoyoit les provisions nécessaires pour remédier aux abus et mal- 
versations commis par la négligence de ses officiers de Donzenac et 
de ses terres de Limosin. Le roi Henri II, par lettres du l" de fé- 
vrier de la même année, lui accorda exemption du service et de la 
contribution du ban et arrière-ban pour raison de ses fiefs et tenc- 
ments nobles, tant en considération de son vieil âge, que de ce qu'il 
avoit deux fils emploi/és au service dans les guerres, l'un en qualité 
de lieutenant de la compagnie d'ordonnance du sieur de Curton, et 
Vautre d'enseigne de la compagnie de chevaux -légers du sieur 
de Randan. En qualité de lieutenant de la compagnie du baron 
de Curton, chevalier de l'ordre du Roi, il donna quittance de cent 
soixante-deux livres dix sols, le 3 de février 1552, pour son quartier 
d'octobre de cette année, obtint un ordre de M. le connétable Anne, 
duc de Montmorency, daté de Saint-Germain-en-Laye, le 21 de juin 

1553, pour être payé du quartier de janvier précédent, ayant été 
absent à la montre à cause de maladie; et donna autre quittance de 
pareille somme à Jean Gaultier, trésorier des guerres, le 30 juillet 

1554. Il fit son testament au château du Mas, près de Ségur en 
Limosin, le 29 de janvier, audit an 1554, par lequel il ordonna sa 
sépulture dans l'église de Saiut-Eloi, de son château de Hautefort, 
aux tombes de ses parents, et deux cents prêtres le jour de son 
enterrement, de miMiic qu'à ses honoraires de la quarantaine et du 
bout de l'an pour dire chacun une messe à son intention, et institua 
son héritier universel Gilbert de Hautefort, son fils aîné, lui 
substituant Edme, son puîné. La reine Catherine de Médicis, par 
lettres données à Blois, le 7 de janvier 1555, le pourvut de l'office de 
son maître d'hôtel ordinaire, en considération de ses services. Il en 
prêta serment le 23 tic mars suivant, entre les mains de M, de 
Curton, son beau-frère, chevalier d'honneur de cette princesse. En 
qualité de gouverneur de Périgord et de Limosin pour le roi de 
Navarre, Antoine do Bourbon, et la reine Jeanne, son épouse, il eut 
commission d'eux, datée de Tarbes le 8 de janvier 1555, pour s'infor- 



LA MAISON DE HAUTE TORT. 233 

nier des abus et malversations qui avoient été commis dans leurs 
forêts; et en 1557, par lettres données au Mont-de-Marsan, le 3 de 
septembre, ce prince, comme gouverneur, amiral et lieutenant géné- 
ral pour le Roi en Guyenne, manda au sénéchal de Périgord, qu'il 
avoit destiné et réservé le sieur cVAultefort, pour l'employer en cer- 
tains endroits du service du Roi, selon l'occurrence et importance des 
affaires qui pourra ient»survenir dans les villes et pays de son gou- 
vernement, et qu'en conséquence il eût à l'exempter pour ce temps 
du service et de la contribution de l'arrière-ban, sans faire aucune 
saisie sur ses biens. 

I. Femme, Françoise du Fou, fille aînée de Jacques, seigneur du 
Fou et du Préau en Quercy, chevalier, maître-d'hôtel ordinaire du 
Roi et de Jeanne d'Archiac, fut mariée par contrat du 18 de mars 
1518, qui fut ratifié par M"*<= de Hautefort mère, le 10 de mai 1519. 
Elle mourut sans enfants. 

II. Femme, Catherine de Chabannes, mariée par contrat des 12 
et 19 de décembre 1519, étoit fille de Jean de Chabannes, cheva- 
lier, seigneur et baron de Curton, de Rochefort, d'Aurière, de 
Madic et de Saignes, et de Françoise de Blanchefort. Étant veuve, 
elle testa à Vincennes, le 9 de juin 15G6, ordonna sa sépulture dans 
la sainte chapelle de ce lieu; donna mille livres à Gilbert, son fils 
aîné, à prendre sur ses moulins du Temple, et institua son héritier 
universel Edme, son fils puîné, lui substituant les enfans du pre- 
mier mariage de son dit frère. 

I. Gilbert de Hautefort, seigneur de Hautefort, qui suit. 

II. Edme de Hautefort, seigneur de Thenon, chevalier de l'ordre 
du Roi, gentilhomme ordinaire de sa chambre, capitaine de cin- 
quante hommes d'armes des ordonnances, gouverneur et sénéchal 
du Limosin, lieutenant général au gouvernement d'Auvergne, puis 
de celui de Champagne et de Brie pour la Ligue, dont il avoit em- 
brassé le parti, à cause de son attachement à la maison de Guise, 
fut du nombre des seigneurs et gentilshommes valeureux qui accom- 
jiagnèrent le jeune M. de Guise en Hongrie, l'an 1566, contre l'armée 
du grand sultan Soliman. En qualité de capitaine do cinquante 
lances des ordonnances du Roi, il donna quittance, le 30 de novembre 
1571, à Etienne de Bray, trésorier ordinaire des guerres, de six cents 
livres pour son état et pension des quartiers d'avril et de juillet de 
cette année, laquelle est signée E. d'Aultefort, et scellée de ses 
armes, qui sont un parti au premier trois forces posées en faces 
l'une sur l'autre, et au deuxième trois chiens courant l'un sur 
l'autre. Il servit en qualité de mestrc de camp des troupes 
françoises en Piémont, sous le jeune M. de Brissac, colonel après 
son frère en ce pays; l'an 1572 fut fait gentilhomme ordinaire de la 
chambre du roi Cliarles IX, par lettres du 10 septembre 1572, et 



236 APPENDICE. NOTE DEUXIÈME. 

le fut aussi du roi Henry III, suivant l'état de la maison de ce 
prince commençant en 1575. Au mois de janvier 1576, il comman- 
doit six compagnies de gens de pied du régiment do Piémont, sous 
M. de Tavannes, à la garde de la ville de Châtillon, en Bourgogne: 
ils firent plusieurs sorties contre le duc Casimir, qui étoit venu en 
ce pays avec six mille reîtres, sous la conduite du prince de Condé; 
donna quittance de trois cents livres au nîême Etienne de Bray, 
trésorier, le dernier jour de février 1578, pour le quartier de jan- 
vier de l'année 1574 de son état de capitaine de cinquante -liommes 
d'armes; étoit chevalier de l'ordre du Roi en 1579. Sa Majesté lui 
donna pouvoir, le 14 de juin 1580, pour commander dans le haut et 
bas Limousin en l'absence du maréchal de Biron : il assiégea plusieurs 
places sur les religionnaires, et les soumit à l'obéissance du Roi, 
notamment les villes et château de Servières et de Saint-Vie, les 
forts de l'abbaye d'Obasine, de la Chapelle, du Bigardel, de la 
Porte-de-Lissac et de la Combe-de-Sourd. Le Roi lui accorda en 
considération de ses services, le 27 octobre 1581, l'état et office de 
gouverneur et sénéchal de Limousin, pour en jouir après la mort 
du sieur de Ventadour qui étoit alors malade à l'extrémité. Il est 
nommé avec la qualité de lieutenant général pour Sa Majesté au 
gouvernement d'Auvergne, dans le contrat de mariage de Charles 
de Lorraine, duc d'Elbeuf, comte de Harcourt, chevalier des ordres 
du Roi, et de Marguerite Chabot, fille du comte de Charny, gi-and 
écuyer de France, du 22 février 1583 qu'il signa; servoit en Guyenne 
sous le duc de Mayenne et le maréchal de Matignon, en 1586; 
étoit du parti de la Ligue en 1588, suivant les mémoires de ce temps 
qui marquent qu'il fut du conseil de l'union pour la noblesse; et 
possédoit l'abbaye d'Obasine, suivant une promesse que Henry de la 
Tour, vicomte de Turenne, son parent, gouverneur et lieutenant 
général pour le Roi de Navarre en Guyenne, lui passa, le 5 de mars 
1589, de prendre cette abbaye sous la protection et sauvegarde de 
ce prince. Il fut tué, sans avoir été marié, au siège de Pontoise qu'il 
défendoit pour le duc de Mayenne, au mois de juillet 1589. Il avoit 
fait son testament en cette ville le 12 des nn^mes mois et an, étant 
alors lieutenant général au gouvernement de Champagne et de Brie. 
11 institua son héritier universel le seigneur de Hautefort, son ne- 
veu, et donna quatre mille écus sol à son fils bâtard, qui pouvoit 
être Henry d'Aultefort, écuyer, lequel obtint, conjointement avec 
Peyrot Chapt d(' Rastignac, écuyer, seigneur de Lassion, et de Saint- 
Jorry et autres, des lettres de rémission au mois de mars 1599 pour 
avoir tué, en 1598, Jean de Montfrabeuf, seignciu- de Tilloux, avec 
lequel ils avoient eu querelle. Ces lettres furent registrées en la 
prévôté de l'Hôtel, le 3 de janvier 1601, après information faite à la 
requête de Jeanne de Hautefort, dame de Rastignac. 



LA MAISON DE IIAUTHKOHT. 237 

in. Foucaud de Hautefort, capitaine de cliovau-légcrs, fut tué à 
\vroy pour le service du Roi, en 155... 

IV. Louise de Hautefort, femme de Raymond de Saint-Clar, sei- 
gneur de Puymartin, en 1554. 

V. Jeanne de Hautefort, mariée à Hélie de Saint-Ghamans, sei- 
gneur du Pescher, de Pazayat et de Merciiadou, chevalier de l'ordi'e 
du Roi, lequel testa le 2 octobre 1555. 

VI. Antoinette de Hautefort, épousa par contrat du 10 de no- 
vembre 1555, Jean de Cugnac, seigneur de Giversac, chevalier de 
Tordre du Roi, gentiliiomme ordinaire de sa chambre, qui fit son 
testament le 31 de juin 1575, et elle le sien le 17 octobre 1586. 

VII. Jeanne de Hautefort, mariée, le 25 d'octobre 15G4, à Adrien 
Chapt, seigneur de Rastignac, du Pouget et de Sigourac, vivoit en- 
core en 1625. 

VIII. Suzanne de Hautefort, religieuse à l'abbaye de Bourbon en 
1554. 

Gilbert de Hautefort, seigneur de Hautefort, chevalier de l'ordre 
du Roi, gentilhomme ordinaire de sa chambre et capitaine de cin- 
quante hommes d'armes de ses ordonnances, servoit en qualité de 
lieutenant de la compagnie de cinquante lances des ordonnances du 
baron de Curton, en 1545, et donna quittance de cent vingt-cinq 
livres à Nicolas de Troyes, trésorier ordinaire des guerres, pour les 
six derniers mois de cette année, le 12 de juillet 1546. Étant lieu- 
tenant de celle de M. d'Kscars, chevalier de l'ordre du Roi, il donna 
quittance à Claude du Lion, aussi trésorier des guerres, le 21 avril 
1563, du paiement de son quartier de juillet 1562, scellé de ses 
armes écartelées au 1 et 4 une levrette rampante, et au 2 et 3 forces 
posées 2 et 1. Il fut fait gentilhomme de la chambre du roi Char- 
les IX, le 8 août 1562. Ce prince le gratifia de quatre mille livres 
par lettres du 24 de mars 156i, l'honora de son ordre de Saint- 
Michel, à Toulouse, le 8 de février 1565, et l'envoya cette année de 
Rayonne avec grand nombre d'autres gentilshommes de marque, à la 
suite du duc d'Anjou, son frère , au-devant de la reine d'Espagne, 
sa sœur, qu'il vouloit voir et qui étoit à la frontière. Ayant été fait 
capitaine de cinquante hommes d'armes des ordonnances, le 30 
octobre 1567, il fit montre de sa compagnie à Paris le 19 novembre 
suivant, et reçut le lendemain deux cent vingt-cinq livres d'Odet 
de Bâillon, sieur de Forges, trésorier des guerres, pour un mois et 
demi de sa solde, par quittance scellée de ses armes, avec le collier 
de l'ordre de Saint-Michel autour. Il fit encore montre de sa compa- 
gnie à Courbespine, près de Bernay en Normandie, le 17 avril 1568, 
et au lieu de Safîrières, dans la paroisse de Maigne, le 28 de mai 
1569. On remarque qu'il soutint le siège de Chartres contre les 
Huguenots, et qu'il mourut à la fleur de son âge. 



*38 APPENDICE. :\OTE DliUXlÈME. 

Femme, Louise de Bonneval, fille de Jean de Bonneval, chevalier, 
seigneur de Bonneval, de Blanchefort, du Teil, etc., conseiller et 
chambellan du Roi, capitaine de cinquante hommes d'iirmes de ses 
ordonnances, et de Françoise de Varie, fut maiiée le 31 de janvier 
1547. 

I. François de Hautelbit, marquis de Hautcfort, qui suit. 

II. René de îlautefort, seigneur du Teil, a fait la branche des 
vicomtes de Lestranges. 

III. Jacquette de Hautefort, mariée par contrat du 20 novembre 
1566, à Philippe de Saint-Georges, seigneur du Frosse en Limousin, 
et de Mérignac, d'une branche puînée des seigneurs de Verac. Us 
donnèrent une procuration le 10 de mai 1582. 

Deuxième femme, Brunette de Cornil, veuve de Jacques Claude 
d'Ornezan, seigneur d'Auradé, chevalier de l'ordre du Roi, gen- 
tilhomme ordinaire de sa chambre, et fille de Guy, seigneur 
de Cornil et du Moulin d'Arnac, et de Rose d'Espagne, dame de 
Durfort. 

I. Alain-Frédéric de Hautefort a fait la branche des seigneurs et 
marquis de Saint-Chamans. 

II. Gilbert de Hautefort, mort au siège de Thoneins, où il com- 
mandoit une compagnie de chcvau-légers. 

JII. Catherine de Hautefort, mariée le l""'" avril 1575, à François 
Robert, seigneur de Lignerac, Pléaux, Rasan, Nerestan, etc., etc., 
chevalier de l'ordre du Roi, lieutensmt pour Sa Majesté du haut pays 
d'Auvergne et gouverneur d'Aurillac, mort en 1013. 

François de Hautefort, marquis de Hautefort, comte de Montignac, 
baron de Theuon, seigneur de la Mothe, de la Borie, de Chaumont, 
Verncuil, Saint-Orsc, Ajac, etc., chevalier de l'ordredu lîoi, gen- 
tilhomme ordinaire do sa chambre, conseiller en ses conseils d'État 
et privé, et capitaine de cent hommes d'armes de ses ordonnances, 
fut fait guidon de la compagnie de cinquante lances du comte 
d'Escarsi, chevalier de Tordre du Roi l'an 1574, donna des quittances 
en cette qualité aux trésoriers des guerres en 1575, 1576 et 1578; 
est employé au nombre des gentilshommes do la chambre du Roi 
Henri IH, l'an 1582, dans l'état des officiers do sa maison. Il acheta 
le repaire noble de Goursac de François, comte d'f^scars, le 10 d'oc- 
tobre 1589. Le roi Henri IV, au mois d'octobre 159i, lui accorda en 
considération de ses services et fidélité, des lettres d'abolition et de 
pardon de ce que feu Fdme de Hautefort, son oncle, dont il étoit 
héritier universel, étoit décédé en portant les armes pour ceux de la 
Ligue, ayant, depuis la rébellion suscitée contre le feu roi Henri III, 
usuri)é le gouverni-nient du Brives-la-Gaillarde et du pays circuu- 

1. Des Cars. (Gûnûalogie inédite.) 



LA MAISON DE HAUTEF0I5T. iM 

voisin, et celui de la ville de Troyes, dans lesquels il avoit fait des 
asseniblécs, levées d'hommes et de deniers sur les sujets, et autres 
actes contraires à l'autorité et service de Sa Majesté; ce sont les 
termes de ces lettres registrées au Parlement de Paris, le mai 
1595, et à la chambre des comptes, le 25 janvier 1599. Il acquit le 
comté de Montignac en 1G03, donna procuration', le 15 d'avril IGIO, 
à Charles de Hautefort, son (ils, pour faire hommage au Roi de 
toutes ses terres; obtint érection de sa terre et châtellenie de Hau- 
tefort en marquisat, par lettres données à Nantes, au mois d'août 
1014, vérifiées au Parlement de Bourdeaux, le 4 de février 1020; fit 
son testament au château de la Mothe, paroisse de Thenon, l'an 
1032, ordonnant sa sépulture dans l'église paroissiale de Saint-Martin 
d'Abzac, et instituant son héritier universel François de Hautefort, 
son petit-fils, et mourut le 22 de mai 1040, âgé de 99 ans, ayant 
servi cinq rois de suite. 

Femme, Louise d'Escars, mariée par contrat du 15 de novembre 
1579, étoit fille de François, comte d'Escars, en Limousin, chevalier 
des ordres du Roi, capitaine de cent hommes d'armes de ses ordon- 
nances, conseiller en ses conseils d'État et privé, lieutenant général 
au gouvernement de Guyenne, et gouverneur de la ville de Bour- 
deaux, et de Claude de Baufremont. Elle eut alors donation de cinq 
mille livres de Charles d'Escars, son onde, évêque et duc de Lan- 
gres, pair de France. Elle mourut l'an 1595, ayant fait donation à 
ses enfants, et institué son héritier universel Charles de Hautefort, 
son fils, dès l'année 1580. 

I. Charles, marquis de Hautefort, baron de Thenon, qui suit. 

II. René de Hautefort a fait la branche des seigneurs de Mar- 
guessac et de Bruzac. 

III. François de Hautefort, seigneur de la Borie, tué au siège de 
Thoneins, étant capitaine de chevau-légers. 

IV. Charles de Hautefort, mort jeune avant 1032. 

V. Charles de Hautefort, seigneur de Chassains, ne vivoit plus en 
1032. Il avoit épousé, i)ar contrat du 10 de janvier 1617, Jeanne de 
Froment de la Corse, fille de Louis de Froment, baron de la Borne, 
seigneur de Saillans, de Cherignac, de la Gorse, de Fourcis, etc., et 
de Madeleine de Muraud. Elle étoit remariée, en 1020, à François 
d'Aubusson, seigneur de Chàloii, et Iran-^igea avec le marquis de 
Hautefort, son neveu, le 20 de mars iOil. 

VI. Diane de Hautefort, mariée en 1598, à, François de Baynac, 
seigneur de la Roque, Tayac et du Péage. Elle eut un legs de quinze 
mille livres par le testament de Charles, comte d'Escars, son oncle, 
capitaine de cent hommes d'armes des ordonnances du Roi, du 25 
mars 1G25, et son père hypothéqua sa dot sur la seigneurie d'Ajac, le 
30 de mai 1029. 



^40 AIM'ENDICE. NOÏË DEUXIÈME. 

VIL Marie de Hautefort, mariée par contrat du 28 septembre 1606, 
à François d'Aubusson, seigneur de Beauregard, fils de Foucault 
d'Aubusson, seigneur de Beauregard et de Françoise de Pompadour, 
étoit tutrice de leurs enfants en 1618 et vivoit encore Tan 1632. 

VIII. Louise de Hautefort, épousa, le 3 janvier 1610, Antoine 
Chapelle, baron de Jumillac, en Périgord , et de Courbes. Elle 
obtint arrêt au parlement de Bourdeaux, contre les héritiers de son 
mari, pour la restitution de sa dot, dont elle donna quittance le 
19 de décembre 1637 et mourut en 1045, ayant été remariée en 
secondes noces au seigneur de Marsac. 

Charles de Hautefort, chevalier, marquis de Hautefort, comte de 
Montignac, baron de Thenon, maréchal de camp des armées du Roi, 
gentilhomme ordinaire de sa chambre, et capitaine de cinquante 
hommes d'armes de ses ordonnances, traita pour le supplément de 
la légitime de sa mère avec Jean d'Escars, en 1613, et en eut les 
terres de Geuis, Savignac, la Forêt-au-Moulin et Pervandoux; fut 
gratifié par le Roi, en considération de ses services, d'une pension 
de trois mille six cents livres sur l'épargne, le 6 d'avril 1614; retenu 
gentilhomme ordinaire de la chambre de Sa Majesté, le 13 janvier 
1615, en prêta serment entre les mains du maréchal de Souvré, 
premier gentilhomme de la chambre; fut fait maistre de camp d'un 
régiment de dix compagnies d'infanterie à cent hommes chacune, 
le 18 d'octobre suivant, écrivit en cour le dernier jour de ce mpis 
pour avoir quelque entretien pour la garnison qu'il étoit obligé de 
tenir dans son château de Montignac-le-Comto, comme place de 
très-grande importance pour le service de leurs Majestés. Les et 
26 de novembre de la même année 1615, le Roi lui écrivit deux 
lettres de Bourdcaux, l'une de compliments et de rcconnoissance 
sur la valeur qu'il avoit fait paroitre, en assistant M. de Schombcrg 
dans la défaite des troupes que conduisoit dans le bas Limousin le 
sieur Châtillon du Pesché; et l'autre pour qu'il allât avec son régi- 
ment joindre les troupes que M. de Schomberg rassembloit dans 
son gouvernement pour l'armée commandée par le maréchal de Bois 
Dauphin, qui devoit être dans quatre à cinq jours aux environs 
d'Angoulêmo, sur la rivière de Charente, où Sa Majesté se devoit 
trouver pour marcher vers ses ennemis. 11 eut une ordonnance de 
six mille livres, le 27 de décembre suivant, pour les frais et dépen- 
ses qu'il avoit faits à la levée de son régiment; fît son testament à 
Poitiers, le 14 de janvier 1623, par lequel il ordonna que son corps, 
après sa mort, fût porté en l'église de Hautefort, et mourut dans la 
même ville le 4 de mars suivant. 

Femme, Renée du Bellay, mariée, par contrat du 13 de janvier 
1608, étoit fille aînée de René du Bellay, seigneur et baron de La 
Flotte Hauterive, les Tuffiêres, etc., chevalier de l'ordre du Hoi, gen- 



LA MAISON DE HAUTEFORT. tk\ 

tilhomme ordinaire de sa chambre, gouverneur et lieutenant pour 
Sa Majesté des pays et comtés du Maine, de Laval et le Perche, en 
l'absence du maréchal de Lavardin, et de Catherine Le Voyer de 
LigneroUes '. 

\. Jacques- François, marquis de Hautefort, comte de Montignac et 
de Beaufort, vicomte de Ségur, baron d"Aixc, de Thenon et de La 
Flotte, seigneur de La Motte, BelleflUe, La Guitterio, Genis, Savi- 
gnac, Julhac, Nexou, etc., chevalier des ordres du Roi, conseiller en 
SCS conseils d'État et privé, lieutenant général de ses armées, pre- 
mier écuyer de la F»eine, eut donation des terre des Genis, La Forest 
et Savignac, par le testament, du 25 de mars 1625, de Charles, 
comte d'Escars, son grand-oncle, baron d'Aixe, de La Motte, de 
Saint-Sizier, seigneur de Ségur, de Julhac, la Roche-l'Abeille, etc., 
capitaine de cent hommes d'armes des ordonnances du Roi, con- 
seiller en ses conseils d'État et privé. Le marquis de Flautefort, son 
grand-père, lui fit cession, le l'"' octobre 1G35, de la quatrième par- 
tie des droits qu'il avoit par Louise d'Escars, sa femme, sur la mai- 
son d'Escars. En considération de ses services, le Roi confirma 
l'érection du marquisat de Hautefort, et y unit et incorpora les ter- 
res et seigneuries de Saint-Orse, de Boisseux, Haut-Genis, Savignac 
et Saint-Trie, pour en jouir lui et ses successeurs à une seule foi et 
hommage, avec pouvoir d'y établir un sénéchal et tous autres offi- 
ciers de justice nécessaires, par lettres du mois de décembre 1643, 
registrées en la chambre des comptes, le 23 des mêmes mois et an, 
et au parlement de Bourdeaux, le 30 de mai 1663. 11 eut ordre de sa 
Majesté, le 7 de juillet 1650, d'assembler les gentilshommes de l'éten- 
due de ses terres en Limosin et Guyenne, et de les commander en 
qualité de maréchal de camp 2. Ayant été nommé chevalier des 
ordres du Roi, par brevet du 4 mars de la même année 1650, il fit 
ses preuves le 24 de décembre 1661, devant les marquis de Souruis 
et comte d'Orval, chevaliers et commandeurs des mêmes ordres, 
commissaires députés par lettres patentes du 5 précédent, et fut reçu 



1. Cette brandie de l'illustre famille des du Bellay s'éteignit alors, la maf- 
quiso de Hautefort n'ayant qu'une sœur mariée à Philippe de Bigni, seigneur 
d'Ainay. Les autres brandies se sont éteintes depuis. La marquise de Hautefort 
paraît avoir été une femme d'un esprit supérieur; restée veuve fort jeune, elle 
éleva parfaitement ses enfants, eut beaucoup de procès à soutenir et fit beau- 
coup de bien autour d'elle. Elle laissa plusieurs enfants et mourut entre 1627 
et 163-2. (Généalogie inédite.) 

2. Il leva par commission le 4 août de la même année un régiment d'in- 
fanterie de son nom pour agir de concert avec la noblesse placée sous son 
commandement contre les partisans de M. le prince de Condé. Ce régiment fut 
licencié l'année suivante. Le P. Anselme le dit lieutenant général ; mais M. de 

u 



m APPENDICE. NOTE DEUXIEME. 

le 31 suivant. Il fonda un hôpital ' dans son marquisat de Hautefort, 
le 4 de février 1009, pour y nourrir et enti'ctenir trente-trois pau- 
vres, onze vieillards, onze jeunes garçons et onze jeunes filles ou 
femmes, en l'honneur des trente-trois années que Jésus-Christ est 
resté sur la terre; et il mourut sans alliance dans riiôtcl des écuries 
de la Reine, à Paris, le 3 octobre lOSO, âgé do soixante et onze ans, 
ayant fait son testament, le 21 de juin 1007, et un codicile, les 27 
et 30 de septembre 1080. 

II 2. Gilles de Hautefort, marquis de Hautefort, après son frère 
aîné, a continué la postérité. 

III. Catherine de Hautefort, fille d'honneur de la Reine mère, 
mourut à Lyon, en 1030. 

IV. Catherine de Hautefort, religieuse à Fontevrault, ne vivoit 
plus en 1032. 

V. Charlotte de Hautefort, dite M>i'' d'Escars, fille d'honneur de la 
Reine, en lOil, fut mariée, le 3 de février 1053, à François de 
Choiscul, marquis de Praslin, baron de Chaource, seigneur de Par- 
gny, Villlers, Merderet, Lantages, Bouilly, Souligny, les Granges et 
Vallières, mestre de camp d'un régiment de cavalerie, puis maré- 
chal de camp des armées du Roi, lieutenant général pour Sa Majesté 
on Champagne et gouverneur de Troyes, mort le 12 de décembre 
1090, fils de Charles de Choiseul, marquis de Praslin, et de Claude 
de Cazillac. Elle mourut à Praslin, le 28 de février 1712, âgée de 
102 ans». 



Courcelles affirme qu'ilnel'apasété et je n'ai pas de preuves à cetéganl. (Généa- 
logie inédite. ) 

1. L'hospice était dédié à la Très-Sainte Trinité. 11 est bâti en l'orme de 
croix; au centre est un dôme formant le chœur de la chapelle; l'un des liras 
de la crois en est la nef; et les autres bras forment de vastes salles disposées 
de manière à ce que de son lit chaque malade puisse voir l'autel. La salle du 
milieu, dédiée au Père Éternel, est pour onze hommes; celle de droite, de Notrc- 
Seigneur Jésus-Christ, est pour onze femmes, et celle do gauche, du Saint- 
Esprit, pour onze enfants. Il dota richement cet hcjpital pour l'entretien des 
pauvres, au nombre de trente-trois, en faveur des trente-trois années de N.-S. 
Jésus-Christ. La Charte de fondation est un modèle de piété et do charité II 
recommande à ses descendants de veiller toujours avec sollicitude sur cet éta- 
l)lissement qu'il leur laisse. La Révolution n'a point détruit cette magnifique 
fondation, mais l'a appauvrie et en a fait un domaine de l'État ( Généalogie 
inédite ). Jacques-François fit encore plusieurs autres fondations pieuses qui 
étaient très-considérables. Il passait pour excessivement parcimonieux, et c'est 
lui, dit-on, que Molière prit pour modèle do son Avare. (A'otede l'Éditeur.) 

2. La Généalogie inédite nomme en outre René de Hautefort, né en 1612, 
mort jeune; et Olympe de Hautefort, née en 1C09, morte jeune. 

3. Et ne laissant qu'une fille, Marie-Françoise de Choiseul, qui s'allia à un 
do ses cousins d'une autre brandie de Clioiseiil. (Généalogie inéilito. ) 



[,A MAISON DE II AU TE FORT. 24? 

VI. MARIE Dli IIAUTEFOP.T', une des filles d'honneur de la 
Heine, en IU2S, et depuis sa dame d'atonr, fut mariée, le 24 de 
septembre lOiG, à Charles de Schomberg, duc d'Halvin, pair et 
maréchal de France, chevalier des ordres du Roi, comte de Nanteuil- 
lo-IIautdouin et de Duretal, marquis d"Épinay, colonel général des 
Suisses et Grisons, gouverneur de Languedoc, de Metz et Pays-Mes- 
sin, mort, à Paris, de la pierre, le G juin 1656. Le roi lui proposa la 
charge de dame d'honneur de M"" la -Dauphine, par deux lettres 
qu'il lui écrivit de sa main, l'une de Valenciennes, le 31 de mai 
168i, et l'autre de Versailles, le 9 de juin suivant; mais elle remer- 
cia Sa Majesté à cause de son âge, et mourut sans enfants, le l^"" 
d'août ICOI, âgée de soixante-quinze ans, dans une haute réputation 
de vertu. Les iiistoriens de son temps en rendent des témoignages 
avantageux. 

Gilles de Ilautcfort, marquis de ITautefort, comte de Montignac, 
vicomte de Scgur, baron de Tlienon et de La Flotte, seigneur de. 
.Tulhac, La Motte, Chaumont, Ilaut-Gcnis, Savigr.ac, La Borie,Nexou, 
Bellefille, Hauterive, Surville, Le Menil Saint-Firmin, Pierrcpont, 
Aubervilliers, Champien, Fonches, Templeux, Guyencourt, Marquais, 
Diiancourt, Hamel, Le Quesne, Roye, Courbas, etc. ; lieutenant 
général des armées du Roi, premier écuyer de la Reine, commença 
ses services dans les cadets aux gardes, puis fut mousquetaire du 
Roi sous MM. de Montalan et de Tréville; servit en Hollande en qua- 
lité de lieutenant dans le régiment de Chàtillon, et dans celui de 
cavalerie du marquis de Sauvebeuf, son oncle ; ayant été fait lieute- 
nant-colonel et premier capitaine du régiment du comte de Souvré, 
son oncle, il servit le duc de Savoie pendant six ans ; revenu en 
France, le roi Louis XIII le fit enseigne des gendarmes de M. le 
Dauphin; ensuite la Reine mère lui donna, le 10 août 1643, le régi- 
ment de cavalerie que commandoit le marquis de Lenoncourt, et le 
fit le 17 septembre suivant^, capitaine-lieutenant des gendarmes d'An- 
jou, dont il se démit au mois de juin 1666. Il fut premier écuyer de 
la Reine, en survivance du marquis de Hautefort, son frère, le 19 
de mars 1675, et depuis lieutenant général des armées du Roi; 
mourut à Paris le 31 de décembre 1693, âgé de quatre-vingt-un 
ans, et fut inhumé dans l'église dos Jacobins de la rue Saint- 
Ilonoré. 

Femme, Marthe d'Estourmel, dame d'Estourmel, de Templeux, 
du Mesnil et de Surville, fille de Louis, seigneur d'Estourmel et de 



1. Qui fdit le sujet de ce livre. (Nolt: de l'Editeur.) 

2. C'est une petite erreur. I.e comte de Montignac ne fut nommé capi- 
taine lieu'enant de la compagnie des gendarmes de Monsieur qu'après la 
disgrà:e de sa sœur, c'est-à-dire en 1641. Voyez plus haut, chap. v, p. 150. 



244 APPENDICE. NOTE DEUXIÈME. 

Templeux, baron de Surville, et de Marthe de Neufbourg, fut mai-iée 
le l" de juin 1650. Elle mourut le 4 novembre 1701, âgée de 
soixante-neuf ans, et fut enterrée dans l'église des religieuses de 
la Visitation de Sainte-Marie, rue du Bac, faubourg Saint-Germain. 

I. N... de Hautefort, né le 7 d'août 1651, mort jeune. 

II. François-Marie de Hautefort, marquis de Hautefort, de Pom- 
padour et de Sarcelles, comte de Montignac, vicomte de Segur, baron 
de Julhac, de Treignac, de -Thenon, de La Motte, de Lerin, etc.; 
chevalier des ordres du Roi, lieutenant général de ses armées et 
gouverneur des ville et château de Guise, naquit le 16 août 165i et 
reçut les cérémonies du baptême à Saint-Sulpice, à Pai-is, le 13 de 
juillet 1659; servit d'abord en qualité de cadet des gardes du corps 
du Roi au siège de Mastrick et pendant la campagne de 1673; fut 
aide de camp sous M. le Prince en 1674, et fit depuis plusieurs 
campagnes; fut fait colonel d'un régiment d'infanterie, par la dé- 
mission du comte de Saint-Geran en 1681, de celui d'Anjou, infan- 
terie, en 1685, brigadier d'infanterie le 9 janvier 1091; servit en 
celte qualité en Allemagne la même année, puis sur la Moselle en 
1692, et en Flandres sous Monseigneur le Dauphin l'an 1693; il fut 
fait chevalier de Saint-Louis le 8 de février l'an 1694, maréchal de 
camp le 3 janvier 1696, et servit sur la Lis sous le maréchal de 
Catinat en 1697; fut fait lieutenant général des armées du Roi le 
23 de décembre 1702; eut ordre le 26 juillet 1708 pour commander 
dans l'Artois et sur la ligne de Commines à la place du comte de 
La Motte. Ses services pendant cette année furent si importans et 
si distingués, qu'il en reçut des lettres de complimens de Monsei- 
gneur le duc de Bourgogne et de M. le duc do Vendôme. Le ministre 
de la guerre lui écrivit le 2 de décembre pour le louer de la part dii 
Roi sur la retraite qu'il avoit faite à la vue des ennemis; il fut 
nommé chevalier des ordres de Sa Majesté le 2 de février 1724, fit 
ses preuves devant les ducs de Tallard et marquis d'Huxelles, ma- 
réchaux de France, chevaliers et commandeurs des mêmes ordres, 
et commissaires députés par lettre du 28 mars suivant, et fut reçu 
le 3 de juin de la même année. Il mourut à Paris le 8 de juillet 
1727, âgé de soixante-treize ans, et fut inhumé aux Jacobins de la 
rue Saint-Honoré, sans laisser d'enfants de son mariage contracté dès 
le 8 mars 1688, avec Marie-Françoise de Pompadour, marquise de 
Pompadour, vicomtesse de Rochechouart et de Treignac, baronne 
de Brct, Saint-Gyr, La Roche, La Rivière et Fressinet, fille unique 
et héritière de Jean, marquis de Pompadour, chevalier des ordres 
du Roi, lieutenant général de ses armées et de la Province de Li- 
mosin, et de Marie de Rochechouart. Elle mourut le 16 de septem- 
bre 1720, âgée d'environ soixante-dix-huit ans. 

III. Louis-Charles de Hautefort, marquis de Surville, qui suit. 



LA xMAISON DE HAUTE FORT. 245 

IV. François Constantin de Hautefort, comte de Montignac, né le 
22 et baptisé le '2i août lOCO, fut capitaine d'infanterie au régiment 
d'Anjou, puis colonel de celui du Vexin, mourut sans alliance le 18 
de janvier 1694 d'une fièvre maligne, et fut enterré dans l'église des 
Jacobins de la rue Saint-Honoré. 

V. Pierre de Hautefort, dit le marquis de La Flotte, lieutenant de 
vaisseau, puis colonel du régiment du Vexin après la mort de son 
frère, le comte de Montignac, dont il prit le nom, et ensuite colonel 
du régiment de Cliarollois. 

VI. Gilles de Hautefort, comte de Hautefort, baptisé à Saint-Sul- 
pice, à Paris, le 23 d'octobre 1606, fut fait capitaine de vaisseau i 
par distinction avec le bailli de Lorraine après le combat de la Hou- 
gue, pour avoir été, dans une chaloupe, couler à fond deux brûlots 
des ennemis, et en avoir remorqué un troisième jusques sous le 
vent de l'amiral d'Angleterre ; fait chevalier de l'ordre militaire de 
Saint-Louis le 2 de janvier 17032, chef d'escadre des armées navales 
le G d'octobre 1712, puis lieutenant général des mêmes armées; 
mourut à Paris ^ le de février 1727, et fut enterré à Saint-Sul- 
pice. 

Vil. Gabriel de Hautefort, dit le chevalier de Hautefort, colonel du 
régiment de CharoUois en 1692, puis d'un régiment de dragons de 
son nom en 1696, fut fait brigadier d'armée le 22 décembre 1702, 
chevalier de l'ordre militaire de Saint-Louis en 1704, maréchal de 
camp le 20 mars 1709, premier écuyer de M""' la duchesse de Berry 
en 1711 et nommé lieutenant général des armées du Roi le 8 mars 
1718. 

VIII. Jean-Baptiste de Hautefort, abbé de Sery, ordre de Prénion- 
tré, diocèse d'Amiens, nommé le 8 septembre 1695; mourut le 22 
juillet 1725, âgé de soixante-deux ans. 

IX. Catherine de Hautefort, née en 165..., religieuse à la Visita- 
tion de Sainte-Marie, rue du Bac, à Paris. 

X. Marie-Aimée de Hautefort, mariée le 8 de mai 1683 à Louis 
d'Estourmel, marquis d'Estourmel, vicomte de Foulloy, seigneur et 
baron de Capy, Suzanne, Frise, etc. 

1. Eu 1692. (Généalogie inédite.) 

2. Le roi Louis XIV écrivit à l'amiral de Tourville le 30 septembre 1704 une 
lettre autographe conservée à Hautefort, oi!i, après avoir complimenté l'amiral 
sur sa conduite au siège de Gibraltar, il parle de la mort de Vélingue et dit : 
« J'ai o\iï dire que le chevalier de Hautefort, capitaine de vaisseau , a des 
« qualités qui nous conviendroient. Je crois que vous ne pouvez choisir 
« mieux ; il servira comme de Vélingue faisoit, et cela ne l'empêchera pas de 
« faire son chemin dans la marine. Je suis persuadé que vous ne sauriez 
« mieux choisir. » (Généalogie inédite.) 

3. Sans postérité. ( Généalogie inédite. ) 

14. 



246 APPENDICE. NOTE DEUXIEME. 

\ï. Marie-Angi'lique de Hautefort, née lo i février 1659, baptisée 
le 2i d'août 16G0, et mariée le 13 mars 1700 à César-Phœbus de 
Bonneval, mestre de camp, lieutenant du régiment des cuirassiers 
du Roi, chevalier de Tordre militaire de Saint-Louis, fait brigadier 
d'armée le 10 de février 170i. 

XII. Louise-Marguerite de Hautefort, religieuse de la Visitation de 
Sainte-Marie, rue du Bac, mourut le 14 de mai 1710. 

XIII. Marthe-Charlotte de Hautefoit, baptisée le 24 de mars 1G63. 

XIV. Anne de Hautefort, mariée à Tâge de vingt-quatre ans, le 7 
de juillet 1699, à Barthélémy-Gabriel d'Espinaj', comte d'Espinay 
en Bretagne, colonel du régiment de CharoUois, infanterie, fait bri- 
gadier des armées du Roi le 20 de juin 1708. 

XV. Marie-Thérèse de Hautefort, âgée de vingt- trois ans, fut ma- 
riée le 29 de juillet 1699 à Claude-Charles de Laval, dit le marquis 
de Laval, baron de La Faigne, seigneur de Gournay-le-Guerin et du 
Buat, capitaine dans le régiment d'infanterie du Roi, puis colonel 
de celui de Bourbon, fils de Charles de Lav.'l, baron de La Faigne, 
et de Louise Meusnier de Rubelles. LUe fut nommée dame du palais 
de M""= la duchesse de Berry au mois de septembre 1717. 

Louis-Charles de Hautefort, marquis de Survillc, lieutenant géné- 
ral des armées du Roi, commença par ôtre page du Roi en sa grande 
écurie, l'an 1673, suivit Sa Majesté en cette qualité la même année 
au siège et prise de Mastrick, au voyage de Nancy, à Colmar et Bri- 
sac, à la conquête de la Franche-Comté en 167i, au voyage de Flan- 
dres, à Limbourg, Huy et Dinan en 1G75. Sorti des pages, il servit 
volontaire au siège d'Aire, au secours de Mastrick en 1077, aux 
sièges de Valenciennes et de Cambray, au secours de Charleroy en 
16T8, aux sièges de Gand et d'Vprcs, et suivit le Roi à Vezel, où Sa 
Majesté le fit enseigne colonel de son régiment d'infanterie; puis 
après le combat de Saint-Denis il eut une compagnie dans ce régi- 
ment. Il fut depuis successivement colonel d'un régiment d'infan- 
terie de son nom, de celui de Toulouse en 108i, et de celui du Roi 
le 26 de mars 1093; fait brigadier d'armée le 30 suivant, chevalier 
de l'ordre militaire de Saint Louis en 1695, maréchal de camp le 30 
janvier 1690, et nommé pour servir en Flandres en cette qualité au 
mois de mars 1702. Ayant été fait lieulenant général des armées le 
23 de décembre suivant, il fut encore nommé en février 1703 pour 
servir en Flandres, sous le duc de Bourgogne, puis au siège de Bri- 
sac la même année; se distingua à la bataille de Spire, au gain de 
laquelle il eut grande part; et au siège de Landau en 1704 où il 
signala sa valeur contre les ennemis, qui vinrent pour le secourir, 
ayant attaqué à la tète du seul régiment du Roi leur droite, où il 
avoit en face sept b.itaillons de leurs meilleures troupes, qu'il enf n-a 
et renversa; ce qui fut cause de l'entière défaite de leur arnijc. 



LA MAISON DE II AU TE FOR T. '247 

et que Landau se rendit ensuite. 11 fit la campagne de Flandres 
en n05, servit sous le maréchal de Eoufflcrs ])endant le siège de 
la ville et la citadelle de Lille, en 1708, où il fut blessé dange- 
reusement, et eut en 1709 le commandement de la ville de 
Tournay, dont il soutint le siège contre les troupes des alliés, 
capitula pour la ville le 29 de juillet, et pour la citadelle le 3 
de septembre de la même année, après avoir employé pour leur 
résister plus longtemps jusqu'à sa vaisselle d'argent, dont il fit 
couper et frapper des pièces de vingt ou de vingt-cinq sols. Il mou- 
rut à Paris, le 19 de décembre 1721, et fut inhumé dans l'église des 
Carmes-Déchaussés, rue de Vaugirard, faubourg Saint-Germain'. 

Femme, Anne-Louise de Crevant-Humières, mariée le 25 de juin 
1G80, étoit veuve de Louis Alexandre, marquis de Vassé, vidame du 
Mans, et fille de Louis de Crevant, duc d'Humières, maréchal et 
gi-and-maître de l'artillerie de France, chevalier des ordres du Roi, 
capitaine des cent gentilshommes de la maison de Sa Majesté, géné- 
ral de ses armées, gouverneur du Bourbonnois, puis gouverneur et 
l;cutei:ant général de Flanch'es, Haynaut et pays conquis, gouver- 
neur de Lille et de Compiègne, et de Louise-Antoinette Thérèse de 
La Châtre. 

I. Louis-François de Hautefort, comte de Surville, né en 1691, fut 
fait capitaine de cavalerie en 1711, puis colonel du régiment de 
Condé, mourut le 23 de septembre 1719, et fut enterré le lende- 
main dans l'abbaye royale de Saint-Corneille de Compiègne. 

IL Emmanuel-Dieudonné de Hautefort, marquis de Hautefort 
qui suit. 

III. Louise-Julie de Hautefort, née le 9 mars 1087, et mariée au 
mois de mai 1715 à Ponce-Auguste Sublet, marquis d'Heudicourt, 
grand louvetier de France, mestre de camp d'un régiment de cava- 
lerie, puis brigadier des armées du Roi, chevalier de l'ordre mili- 
taire de Saint-Louis. 

IV. Lidie de Hautefort, née en 1694 et élevée à l'abbaye de la 
Marquette, à Douay, dont la dame d'Humières, sa tante, étoit 
abbesse, épousa, le 1*"' de mai 1711, François-Rodolphe-Guillaume, 
comte d'Hohen-Embs en Suabe, de Gallara et de Vaduz, baron de 
Srliilemberg, comte du Saint-Empire, souverain de Britoy en 
Holicme, capitaine d'une compagnie de cuirassiers sous le général 
Falkenstein pour Sa Majesté Impériale. Elle mourut en couches de 
son premier enfant au château de Hohen-Embs au coniniencenient 
de l'année 1714. 

V. Emilie de Hautefort, née le 2 ijanvier 1696, religieuse à l'abbaye 
de Monchy. 

9. La Généalogie inédite donne des détails lieaucoup plus longs sur les ser- 
vices de Louis-Charles de Hautefort. {.\olc de l'Éditeur.) 



248 APPENDICE. NOTE DEUXIEME. 

VI. Angélique-Sophie de Hautcfort, née le 22 septembre 170'J, 
épousa, par contrat du 12 novembre 1730, Jean-Luc de Lauzières, 
marquis de Theinines, mestre de camp de cavalerie, fils de Henry de 
Lauzières, seigneur de Saint-Beaulize, etc., et de Marie de Nogaret- 
Trelans. 

Emmanuel-Dieudonné de Hautefort, marquis de Hautefort, de 
Surville ei de Sarcelles, comte de Montignac, vicomte de Segur, 
baron de Thenon, de JuUiac, de La Flotte et de Beliericourt, sei- 
gneur de la Borie, Bellegarde, Savignac, Haut-Genis, La Mothe, 
Chaumont, Lerin, La Forge de Born, Hauterive, Champien, Fonches, 
Grandru, le Mesnil Saint-Firmin, Pierrepont, Aubervilliers, le Ples- 
sier-Gobert, Bacouel, etc., mestre de camp, lieutenant du régiment 
de Condé, infanterie, né le 13 de février 1700, et reçu chevalier de 
Malte de minorité au grand prieuré de France le 9 d'août de la même 
année, a porté le nom de chevalier, puis de comte et de marquis de 
Surville, et a succédé, en 1727, au marquis de Hautefort, son oncle, 
chevalier des Ordres du Roi, dans tous les biens de sa maison. 

Femme, Reine-xMadeleine de Durfort^Duras, fille de Jean-Baptiste 
de Durfort, duc de Duras, marquis de Blanquefort, comte de Rozan, 
baron de Pujols, etc., lieutenant général des armées du Roi, et 
commandant de la Haute et Basse-Guyenne, et d'Angélique-Vic- 
toire de Bournonville, fut mariée par contrat du i l de septembre 
1727. 

Jeau-Louis-Enmianucl de Hautefort, né le 17 septembre 1728. 



Ici s'arrête la généalogie des Hautefort dans la der- 
nière édition du père Anselme. 

La noble maison s'est soutenue avec honneur pendant 
toute l'étendue du xvui* siècle; mais, elle aussi, elle va 
succomber ainsi que tant d'autres maisons illustres, et 
bientôt elle n'appartiendra plus qu'à l'histoire. 

L'avant-dernier des Hautefort, le comte Louis de Hau- 
tefort était premier gentihomme delà chambre du comte 
de Provence, depuis le loi Louis XVlll; il suivit ce prince 
dans l'émigration et y mourut, il laissa deux enfants, un 
fds et une fdle, rentrés en France à la Restauration. 
M"'" de Hautefort épousa M. le baron de Damas, lieute- 
nant général et ministre des affaires étrangères, auquel 
elle apporta le cliàteau de Hautefort, encore aujotn-d'hui 
possédé et habik' par M. de Damas et sa nombreuse 



LA MAISON DE IIAUTEPOKT. 249 

famille. Le dernier comte de Hautefort, sur qui reposait 
tout l'avenir de la maison, fut sous la Restauration un 
des gentilshommes de la chambre du Roi et officier supé- 
rieur des gardes du corps. Il est mort il y a une douzaine 
d'années, sans avoir eu d'enfants de sa femme, née de 
Maillé, une des six dames d'honneur de M"'« la duchesse 
de Berry. 



NOTE SUPPLEMENTAIRE 

TIRÉE DE LA GÉNÉALOGIE INÉDITE. 

Emmanuel-Dieudonné de Hautefort se remaria en se- 
condes noces le 6 juillet 1738 à Françoise-Claire d'Har- 
court, fille aînée de François, duc d'Harcourt, pair et 
maréchal de France, chevalier des ordres du Roi, et de 
Marie-Madeleine Letellier, sa seconde femme. De ce 
second lit, Emmanuel-Dieudonné de Hautefort eut Ar- 
mand-Chaiies-Emmanuel de Hautefort, etc., etc. 

Du second lit. 

II. Armand-Charles-Emmanuel d'Hautefort, comte, puis marquis 
d'Hautefort, né le 26 janvier 1741, mort le 27 novembre 1805 sans 
laisser d'enfants de Marie-Amélie-Caroline-Josèphe-Françoise-Xa- 
vière de Bavière, comtesse de Hohenfels, dame de Villacerf près de 
Troyes en Champagne, grande d'Espagne de l"'' classe, née le 2 
décembre 1744, mariée le 3 février 17G1, morte le 10 mai 1820. Le 
marquis d'Hautefort avait profité de la loi qui autorisait le divorce 
pendant la Révolution et contracta un mariage civil dont un fils: 
Armand-Joseph-Camille, qui vit encore. 

m. Abraham-Frédéric d'Hautefort, dont l'article suit. 

IV. Camille-Françoise-Gabrielle d'Hautefort, dite mademoiselle 
d'Hautefort, née le 6 avril 1739, morte sans alliance. 

V. Adélaïde-Julie d'Hautefort, dite mademoiselle de Montignac, 
née le 12 octobre 1743, était d'une beauté extraordinaire; ses sœurs 
étaient aussi fort belles; mais M"-^ de Montignac l'était tellement 



250 APPliNDICH. NOïli DEUXIEME. 

qu'on la regardait avec admiration. Je tiens ce détail de personnes 
qui l'ont connue. Elle avait épousé le M avril 17G5 N..., comte de 
Mailly-Rubenpré , marquis de Nesle, premier écuj'er de M'"*' la 
Dauphine et maréchal de camp, décédé le 4 avril 1810, ne laissant 
qu'une fille mariée au prince d'Aremberg; ceux-ci n'eurent aussi 
qu'une fille qui épousa le prince Pie de Bavière, grand-père de la 
princesse de la Tour et Taxis, de l'impératrice d'Autriche, Elisa- 
beth, de la reine de Naples et de la reine de Bavière. 

VI. Angélique-Rosalie d'Hautcfort, dite mademoiselle de Cham- 
pien, née le l'2 août 1743, mariée en 1767 à Jacques-Gabriel Chapt, 
comte puis marquis do Rastignac, enseigne des gendarmes du Dau- 
phin, chevalier de Saint-Louis, nommé depuis niestre de camp, 
commandant du régiment de Champagne. 

VII. N... d'Hautefort épousa Louis-Antoine-Sophie du Plessis- 
Richelieu, duc de Fronsac, fils de Louis-François-Armand duc de 
Richelieu, pair de France, prince de Mortagne sur Gironde, mar- 
quis de Pont-Courlay, etc., maréchal de Fi-ance et d'Élisabeth- 
Sophie de Lorraine, n'a laissé qu'un fils: Armand, duc de Riche- 
lieu, ministre du roi Louis XVIII, mort le dernier de son nom en 
1822. 

VIII. Agathe d'ihuitefort, dite comtesse d'Hautefort, née le 12 
octobre 1740, passa une grande partie de sa vie au couvent de 
Chaillot. 

XXIV. Abraham-Frédéric d"IIautefort, vicomte d'Hautcfort, né le 
16 avril 1748, colonel en second du régiment de Flandre infanterie, 
créé brigadier le ï" janvier 1784 et maréchal de camp le mars 
1788; avait épousé par contrat signé par le Roi et la famille 
royale, le 18 avril 1773, Marie-Bertrande d'Hautefort de Vaudre, 
fille de Jean-Louis d'Hautefort, comte de Vaudre, marquis de Bru- 
zac et de Bouteviile, baron do Marqucssac, et d'Anne-Maric de la 
Baume-Forsac. Ils avaient racheté au marqiiis Armand le cliàteau 
d'Hautefort. Condamnés à mort tous les trois le 7 juillet 1794 par 
le Tribunal révolutionnaire, la vicomtesse d'Hautefort sauva son 
beau-frèr.' en répondant à l'appel, que l'on s'était trompé en nom- 
mant trois d'Hautcfort, parce qu'elle portait doublement ce nom et 
avait dû être inscrite deux fois. Le marquis Armand fut ainsi épar- 
gné. Le vicomte et la vicomtesse d'Hautefort furent guillotinés, 
laissant: 

I. Aniédée d'Hautefort, dont l'article suit. 

II. Alplionse d'Hautefort, qui vit, sans avoir vtr jamais marii'-, 
dans son château de Champirn ; il est né en 1778. 

m. Amélie d'Hautcfort, m'e en 1774, morte à 18 ans au couvent 
de Chaillot. 

XXV. Amédée-Louis-Frédéric-limmaiiuel d'Hautefort, comte 



M"' i)K LA FAVETTi:. iM 

crilaiitcfort, né à la fin de 1775, mourut à Paris h' 17 avril lS(i!), 
veuf en 1700 cKAlix-Julic de Choiseid-Praslin. née en 1777, fille de 
Renaud-César de Choiseul, duc de Praslin et de Guyonne. Marguo- 
rite-Philippine de Durfort-Lorge, appelée M"* de Quintin, héritière 
du duché de Lorge. Madame d'Hautefort mourut le 2 juillet 1709 en 
couches de sa fille, qui resta la dernière de son nom. 

XXVI. Charlotte d"Hautefort, née le 2 juillet 1799, élevée jus- 
qu'à l'âge de six ans par sa grand'mère la duchesse de Praslin, puis 
à la mort de celle-ci, à Moutgoger, par sa tante la comtesse de 
GroUier, mariée le 9 juin 1818 à Maxencc, baron de Damas. Le 
baron de Damas servit en Paissie, fit toutes les campagnes de l'em- 
pire et entra au service de France en 1814 avec son grade de maré- 
chal de camp. 11 devint lieutenant général en 1815, fit la campagne 
d'Espagne en 1823, où il s'empara de Figuières; fut nommé succes- 
sivement pair de France, ministre de la guerre, des affaires étran- 
gères, gouverneur de S. A. R. Monseigneur le duc de Bordeaux, 
suivit la famille royale en exil, rentra en France en 1834 et s'éta- 
hlit au château d'Hautefort, que la baronne de Damas habitait depuis 
1830; il y vécut dans la retraite et mourut en 18G2; la baronne de 
Damas était morte en 1847. Ils eurent dix enfants, dont l'un, le 
comte Maxencc de Damas d'Hautefort, possède actuellement le 
château. 

Il y avait encore une autre branche de la maison d'Hautefort, 
celle de Vaudre, dont on ne peut détei'miner la sortie antérieure 
à 1400. 

Cette branche s'allia aux maisons de La Chassagne, Bertin du 
Burg, Sédière, Larmandie, d'Andaux, Cotet Peuch, Roux de Campa- 
gnac, Beynac, du Saillant, la Baume-Forsac, la Granville et Maillé 
de la Tour Landry. Le dernier représentant de cette branche, le 
comte Gustave d'Hautefort, mourut sans enfants en 1850; sa veuve, 
M'^'^ de Maillé, vit encore. {Généalogie inédile.) 



NOTE TROISIÈME. 

M"'' DR LA FAYETTE. 

L'intérêt profond que nous inspii^e M"*" de La Fayette, 
son affection désintéressée pour Louis XIII, ses nobles 
sentiments, sa vertu et ses malheui's noJis ont porté à 



252 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 

rechercher tout ce qui peut éclairer son histoire et les 
vrais motifs qui la firent sortir de la cour et se retirer 
au couvent des Filles de Sainte-Marie. Son principal 
motif fut sans doute l'amour de Dieu et la crainte de 
son propre cœur, ainsi que nous l'avons fait voir, sur 
le témoignage de M'"'' de Motteville; mais nous savons, 
par M'"^ de Motteville encore, que la pauvre femme a été 
enveloppée dans des intrigues diverses dont elle a fini 
par être la victime, et que là aussi il y a un dessous de 
cartes et des trames ténébreuses, où il faut tâcher de 
voir clair pour se faire une idée juste de ce touchant et 
mystérieux événement, si intimement lié à la vie de 
M""*" de Hautefort. 

Que de lumières ne tirerait-on pas des mémoires du 
P. Caussin, de la compagnie de Jésus et confesseur du 
Roi, pendant les derniers temps des amours de Louis XIII 
et de M"^ de La Fayette ! Et peut-on douter que ces 
Mémoires n'aient existé quand M'"« de Motteville déclare 
les avoir vus et leur avoir emprunté en très-grande 
partie ce qu'elle nous dit des raisons de la retraite de 
M"« de La Fayette? Laissons parler la sincère dame 
d'honneur d'Anne d'Autriche. 

T. I*^"", pages 72-80: « L'inclination du Roi (aprùs qiril se fut lassé 
d'aimer en vain M"'= de Hautefort) i se tourna vers un objut nou- 
veau, dont la beautti brune n'étoit pas si éclatante, mais qui, avrr 
de beaux traits de visage et beaucoup d'agréments, avoit aussi de la 
douceur et de la fermeté dans l'esprit. La Fayette, fille d'honneur 
de la Reine, aimable et fière tout ensemble, fut colle qu'il aima, et 
ce fut elle aussi à qui il se découvrit davantage siu- le sujet du car- 

1. Mémoires de La Porte, collection de Pelitot, t. i.ix, page :V.i-2: « Pen- 
dant ce temps il se fit une cabale de M. de Saint-Simon, de M. l'évêque 
de Limoges, de M"»' de Senecey, et de M"" d'Aiches, de Vieux-Pont et 
de Polignar, pour introduire M"" de Lafayette à la place de M^e de Hau- 
tefort. Son Éminence protégea tellement cette intrigue, qu'en peu de temps 
on vit que le Roi ne parloit plus à M™» de Hautefort, et que son grand 
divertissement chez la Reine étoit d'entretenir Ml>« de Lafayette, et de la 



M''-^ DE LA FAYETTE. 253 

dinal de Richelieu et sur les chagrins que sa puissance lui donnoit. 
Comme cette fille avoit le cœur bien fait, quoiqu'elle vît en cette 
confiance la perte de sa fortune assurée, elle ne laissa pas de garder 
le secret qu'elle devoit à ce prince. Elle le fortifia dans cette aver- 
sion par l'amitié qu'elle avoit pour lui, voyant qu'il en étoit désho- 
noré pour se laisser trop bassement gouverner à ce ministre. Le car- 
dinal fit son possible pour la gagner, comme toutes les personnes qui 
approchoient du Roi; mais elle eut plus de courage que tous les 
hommes de la cour, qui avoient la lâcheté de lui aller rendre compte 
de tout ce que le Roi disoit contre lui. Ils eussent eu peur, s'ils 
eussent été fidèles, de manquer de bienfaits, et leur intérêt leur 
paraissoit quelque chose de meilleur que la probité ; ils craignoient 
aussi que le Roi, par timidité, ne les trahît, et ils aimoient mieux 
le trahir les premiers. Mais une fille eut l'àme plus ferme et plus 
belle qu'eux : elle eut le courage de se moquer de la mauvaise for- 
tune, par une résolution secrète qu'elle fit dans son cœur de se faire 
religieuse. Le Roi, trouvant en elle autant de sûreté et de vertu que 
de beauté, l'estima et l'aima ; et je sais qu'il eut des pensées pour 
elle fort au-dessus des communes affections des hommes. Le 
même sentiment qui obligea cette fille généreuse à refuser tout 
commerce avec le cardinal de Richelieu, la fit vivre avec assez de 
retenue avec la Reine. Comme la sagesse du Roi, qui égaloit quasi 
celle des dames les plus modestes, l'obligeoit à beaucoup de recon- 
noissance, elle croyoit devoir payer cette amitié vertueuse par une 
grande fidélité pour ses secrets. Un attachement si grand et si par- 
fait ne pouvoit que plaire à ce prince et déplaire à la Reine, quoique 
elle fût accoutumée au malheur de n'être pas aimée du Roi son 
mari... La Fayette avouant tout haut qu'elle l'aimoit, et de la ma- 
nière qu'il sembloit vouloir l'être, devoit faire le bonheur de sa vie ; 



faire chanter. Elle se maintint bien en cette faveur par les conseils de ceux 
et de celles de son .parti, et n'oublia rien pour cela ; elle chantoit,elle jouoit 
aux petits jeux avec toute la complaisance imaginable ; elle étoit sérieuse 
quand il falloit l'être; elle rioit aussi de tout son cœur dans l'occasion, et 
même quelquefois plus que de raison, etc. » — Mémoires de Monglat, Col- 
lection Petitot, t. XLIX, page 176 : « Le cardinal (pour séparer le Roi de 
M™e de Hautefort) voulut tcâcher de lui faire prendre quelque autre incli- 
nation. Il se servit pour ce sujet des ducs d'Halluyn et de Saint-Simon, et 
de Sanguin, maître d'hôtel ordinaire, qui étoit fort familier avec le Roi: 
lesquels lui dirent tant de bien de M"^ de La Fayette, qu'il commença à 
lui parler pour faire dépit à l'autre ; mais comme il étoit homme d'habi- 
tude, à force de la fréquenter et de la voir, l'inclination lui vint pour elle 
et cette amitié s'augmentant, elle entra dans une grande faveur qui dura 
deux ans, au bout desquels elle se jeta dans les Filles de Sainte-Marie de 
la rue Saint-Antoine, où le Roi l'alloit voir toutes les semaines. » 



2^.4 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 

mais ce prince n'étoit point destiné pour être heureux, 11 ne garda 
guère ce trésor. On a dit que le cardinal s'étoit servi de sa dévotion 
pour l'en priver, et que, ne pouvant avoir La Fayette à ses gages, 
il se servit en même temps de son confesseur pour lui donnei- des 
scrupules de la complaisance qu'elle avoit pour le lioi : ce qui fut 
conduit si finement par leurs directeurs, que l'amour de Dieu 
triompha de l'humain. La Fayette se retira dans un couvent, et 
le Roi se résolut de le souffrir. La vérité est que Dieu la destinoit à 
ce bonheur; car malgré la malice et les faux raisonnemens des 
gens de la cour, le P. Caussin, confesseur du Roi, comme lui-même 
l'a écrit dans des Mémoires qu'il a faits et que le comte de Maure, 
à qui il les avoit confiés, m'a fait voir, au lieu d'adhérer au cardinal 
de Richelieu, comme il en fut soupçonné, la conseilla, vu les inten- 
tions innocentes qu'il lui croyoit, de ne se point faire religieuse, 
dans la pensée qu'il avoit de se servir d'elle pour inspirer au Roi 
de faire revenir la Reine sa mère, et de gouverner lui-même son 
royaume; mais elle, qui étoit pressée par celui qui donne le vou- 
loir et le parfaire, ne balança pas longtemps entre Dieu et les 
créatures. Peut-être aussi qu'elle vit avec quelque dépit l'intrigue 
qui se forma contre elle, et que la fierté, mêlée avec la vertu, eut 
quelque part à sa retraite. On a même soupçonné M'"" de Senecé, 
sa parente, de l'avoir voulu confier au cardinal de Richelieu. 
J'ignore le fond et le détail de cette accusation i; je sais seulement 
que M"'*' de La Fayette pria le père confesseur du Roi d'aller lui 
demander la permission de quitter la cour, pour se mettre dans un 
couvent. Ce père décrit dans ses Mémoires les i)eines qu'il eut à, 



1. Montglat, Ibid.: « Le sujet de cette retraite n'a pas été trop bien 
connu ; mais on a cru que ce fut à la persuasion de l'évoque de Limoges, 
son oncle, et de la marquise de Senecé, sa proche parente, lesquels avoient 
eu part dans l'affaire du P. Caussin, et s'étoiont servis d'elle pour appuyer 
ses desseins: ce qui étant su du cardinal, ils no doutèrent point de leur 
perte. Mais comme il ne vouloit pas directement choquer l'inclination du 
Roi, il fut bien aise que les autres, pour se sauver de sa vengeance, lui 
persuadassent d'en user ainsi, sous couleur qu'il lui scroil plus honorable 
de se retirer dans un couvent sous ombre de dévotion, en méprisant les 
grandeurs où elle étoit, que d'attendre qu'elle fût chassée par le cardinal, 
qu'elle avoit oITensé: ce qui étoit une chose inévitable. » — Le P. Griflfet 
a établi que ces soupçons de M"»» do Motteville et do Monglat sur la part 
qu'auraient eue l'évoque de Limoges et M'"" de Senecé à la retraite de M"'' de 
La Fayette, pour se faire pardonner celle qu'ils avaient prise à l'affaire du 
P. Caussin, ne sont pas le moins du monde fondés, puisque l'affaire du 
P. Caussin et sa disgrâce sont postérieures de près d'une année à l'entrée 
de M"« de La Fayette chez les Filles de Sainte-Marie. La suite de cette note 
fera voir à quel point le P. Griffet avait raison. 



M"" DE LA FAYETTE. 255 

examiner la vocation de La Fayette, et à donner au Roi le conseil 
qu'il lui dcniaudoit en cette occasion. 11 rapporte que ce prince 
parut sensiblement affligé de la résolution de cette vertueuse fille; 
qu'il i-etomba sur le lit dont il ne fesoit que de sortir quand il avoit 
commencé à lui en parler ; qu'il pleura et qu'il se plaignit de ce 
qu'elle le vouloit quitter; mais qu'enfin ayant surmonté par sa 
piété les tourmens de sa douleur, il lui fit cette réponse : Il est 
vrai quelle m'est bien chère; mais si Dieu l'ap2}elle en religion, je 
n'y metlrai point d'empêchement. Sa permission étant obtenue, on 
la vit tout d'un coup sortir de la cour, malgré les larmes du Roi 
et la joie de ses ennemis, qui fut, à ce qu'elle m'a dit depuis, la 
seule chose à vaincre. Il falloit en. effet une grande force d'esprit 
pour se mettre au-dessus de cette foiblesse ; car encore que le Roi 
ne fût pas galant, les dames ne laissoient pas d'être bien aises de 
lui plaire. Entre autres, M""^ de Hautefort ne fut pas fâchée de sa 
retraite, elle n'avoit pas de honte qu'on la crût sa rivale, et il n'y 
avoit point de prude qui n'aspirât à la gloire d'être aimée du Roi 
comme l'étoit La Fayette, tout le monde étant persuadé que la pas- 
sion qu'elle avoit pour lui n'étoit point incompatible avec sa vertu. 
Quand elle se sépara de lui, elle lui parla longtemps devant tout 
le monde chez la Reine, où elle monta aussitôt après avoir eu son 
congé. Il ne parut aucune altération sur son visage; elle eut la 
force de ne pas donner une do ses larmes à celles que ce prince 
répandit publiquement. Après l'avoir quitté, elle prit congé de la 
Reine, qui ne la pouvoit aimer; ce qu'elle fit avec cette douceur et 
cette satisfaction que doit avoir une chrétienne qui cherche Dieu, 
et qui ne veut plus aimer que lui sur la terre et ne désirer que 
l'éternité. Elle ne fit pas néanmoins toutes ces choses sans beau- 
coup souffrir. J'ai su depuis de la comtesse de Fleix, fille de la 
marquise de Senecé, et par conséquent parente de La Fayette, qu'au 
sortir de la chambre du Roi, où elle avoit dit adieu à ce prince, 
elle descendit dans son appartement, dont les fenêtres donnoient 
sur la cour du château, et que cette aimable et vertueuse fille ayant 
entendu le carrosse du Roi, qu'il avoit fait venir pour dissiper le 
cliagrin où il étoit, pressée de la tendresse qu'elle avoit pour lui 
elle courut le voir au travers des vitres. Quand il fut entré, et 
qu'elle l'eut vu partir, elle se tourna vers la comtesse de Floix qui 
étoit encore fille, et lui dit touchée de douleur: Hélas! je ne le 
verrai plus. Le Roi ne fut pas longtemps sans l'aller voir dans le 
couvent des Filles de Sainte-Marie de la rue Saint-Antoine, qu'elle 
avoit choisi pendant toute sa vie pour le lieu de son repos, et le 
port où elle devoit trouver sou salut. Les premières fois qu'il y fut 
il demeura si longtemps attaché à sa grille que le cardinal de 
Richelieu, tombant en de nouvelles frayeurs, recommença ses inti i- 



2o6 APPENDICE. NOTE TROISIÈJIE. 

gués pour l'eu arracher tout à fait. Elles lui réussirent enfin, et il 
trouva moyen d'ôter à son maître la consolation qu'il avoit de faire 
part des chagrins qu'il avoit contre lui à la seule personne qu'il 
avoit trouvée assez secrète et assez fidèle pour les lui confier', et 
d'un esprit assez doux et assez agréable piur les soulager. Je ne 
puis cependant, au sujet de cette amitié si belle et si pure qui a été 
entre un prince si pieux et une âme si sage, m'empèchor de rappor- 
ter une preuve bien forte de la corruption qui se rencontre toujours 
dans les attachemens sensibles qui se peuvent compter pour hon- 
nêtes. Je la tiens de La Fayette même, qui, étant à Chaillot et mon 
amie, m'en a parlé depuis avec confiance. Elle m'a dit que dans les 
derniers jours qu'elle fut à la cour, avant qu'elle fût tout à fait 
résolue de se mettre en religion, ce grand roi, si sage et si constant 
dans la vertu, avoit eu néanmoins des momens de foiblesse, dans 
lesquels, cessant d'être modeste, il l'avoit pressée de consentir qu'il 
la mît à Versailles, pour y vivre sous ses ordres et être toute à lui, 
et que cette proposition si contraire à ses sentimens ordinaires 
l'ayant effrayée l'ut cause qu'elle se détermina plus promptement à 
sortir de la cour, pour prendre des engagemens qui pussent lui 
oter des sentimens de cette nature. La vertu des plus parfaits n'est 
pas toujours également forte; les justes tombent (juelquefois, et 
trop souvent, pour se fier aux résolutions qu'ils croient les i)lus 
fermes. Ce grand prince, qui aroit eu le nom de juste pour avoir 
paru fidèle à Dieu toute sa vie, ne le fut pas dans ces occasions; il 
eut des instans où il lui fut infiàèle; mais cette infidélité, qui ne 
dura pas, ne fit que l'avertir de se tenir sur ses gardes, en lui fai- 
sant remarquer le péril qu'il avoit couru. Dès qu'il s'en fut aperçu, 
il résolut de l'éviter. Le refus de La Fayette lui fit ouvrir les yeux. 
La honte qu'ils eurent de ce petit dérèglement rappela leur vertu et leur 
piété, et la peur qu'ils eurent tous deux, elle de lui et lui d'elle, leur fit 
prendre la r('solution de se quitter. La nature combattit quelque 
temps contre la grâce, mais enfin la grâce fut victorieuse. Sans cela, 
il n'auroit pas consenti si aisément qu'elle se mît dans un cou- 
vent; et dès qu'elle y fut, comme ils étoient dans les mômes sen- 
timents, le lioi n'eut point de peine à lui voir l'habit de religieuse, 
et elle n'en eut point di^ le voir â la grille; l'un et l'autre étoient 
bien éloignés du di'sir d'entrctniir un conuneiTi; dont ils pussent 



1. Monglat, Collection Petitot, 2e série, t. XIJX, p. ITJ : « Les visites du Roi 
à M"« de La Fayette durèrent quatre mois, jusqu'à ce que la passion qu'il 
avoit naturellement pour M"' de Hautefort se réveillant, lui fit oublier 
celle-ci ; outre que le cardinal fut bien aise de rompre ce commerce, parce 
que cette fille vouloit faire profession, et, n'ayant plus d'intérêt dans lo 
monde, seroit capable de parler avec troj) de liberté. » 



IMii" DE LA FAYETTE. 257 

avoir du scnipiilr. Il approiivoit si fort la retraite de cette vertueuse 
fille que sa dihotiou étant fortifiée par la peine qu'il avoit natu- 
rellement à s'appliquer aux affaires, comme il y avoit eu des mo- 
mens où elle avoit été la cause qu'il n'avoit pas été; tout h fait sage, 
il y on eut aussi à sou exemple où il voulut pousser sa dévotion et 
'e mépris du monde trop loin; et s'il l'alloit voir quelquefois, c'étoit 
pour lui parler de ses desseins, qu'il n'y avoit qu'elle qui sût, et qui 
auroient étonné toute l'Europe, s'il les avoit exécutés. Mais Dieu se 
contenta de son intention: et pour le récompenser du sacrifice qu'il 
vouloit lui faire, exauça les prières de ses sujets, lui ôtant ses pen- 
sées mélancoliques, qui l'empêchoient de bien vivi'e avec la Reine, 
qui devint enfin grosse. On crut même que ce fut un jour qu'étant 
demeuré tard à ce couvent, il fit un si mauvais temps, qu'il fut 
obligé de demeurer au Louvre, où il n'y avoit point d'autre lit que 
celui de la Reine. Quoi qu'il en soit, ce fut alors (le 5 septembre 
1638) que Dieu donna à la France le Roi régnant aujourd'hui, cet 
auguste prince Louis XIV, qui fut nommé du peuple Dieu donné. » 

Cet intéi'essant passage se peut résumer ainsi : 

1" La passion du Roi pour M"*^ de La Fayette, tout en 
demeurant parfaitement pure, alla si loin que l'un et 
l'autre en conçurent des scrupules, et Richelieu s'appli- 
qua à fomenter ces scrupules, particulièrement ceux de 
M"^ de La Fayette par son confesseur, que M""' de Motte- 
ville ne nomme point; 

2" Le P. Caussin, confesseur du Hoi, auquel la ver- 
tueuse fille demanda conseil, ne fut pas de l'avis de son 
confesseur et ne la poussa point à se faire religieuse, et 
parce qu'il trouvait son affection pour le Roi innocente, 
et parce que voyant qu'elle était très - défavorable à 
Richelieu il voulait se servir d'elle dans la lutte qu'il 
entreprenait contre le cardinal ; 

3° M"e de La Fayette, ainsi que le Roi, liésitèrent 
beaucoup. Le Roi ne consentit qu'avec peine à la retraite 
de celle qu'il aimait; il en conçut un profond chagrin, 
et elle-même y fut conduite non-seulement par ses sen- 
timents religieux, mais, comme dit M""" de Motteville, par 



ioS APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 

fierté etpar dépit de l'intrigue qui se forma contre elle: 
k" Quand M"'' de La Fayette fut entrée au couvent 
des Filles de Sainte-Marie, Louis XIII allait l'y voir très- 
souvent et y demeurait fort longtemps. Elle secondait le 
P. Caussin en parlant au Roi contre Richelieu ; celui-ci 
s'en inc{uiéta, et finit par ôter au Roi cette dernière 
consolation. 

Ces divers points sont repris, confirmés et développés 
par le P. Griffet dans son excellente histoire de Louis XIII, 
d'après des documents certains qu'il fait connaître. Le 
premier de ces documents est une lettre latine du 
P. Caussin au général de son ordre, le P. Mutio Vitel- 
leschi, écrite le 7 mars 1638, et dans laquelle le P. con- 
fesseur rend compte à son général de toute sa conduite 
et s'efforce de démontrer l'injustice de sa disgrâce. Cette 
lettre a été imprimée dans le recueil : Tuba magna 
mirum dangens snnum, etc., donné par le P. Henri de 
S. Ignace, Paris, t. II, édition de 1717. Elle est intitulée : 
Epistola régis Christian issimi Ludovici XHl confessarii, ad 
rcverendissimum patrem Mnliiim Y ilclkscium , ejusdcm 
societalis prœpositum generalem. Le P. Griffet cite encore 
des lettres manuscrites du P. Caussin. Il s'appuie sur- 
tout sur un mémoire d'un contemporain et d'un ami 
du P. Caussin, M. de Lezeau, doyen du conseil d'État, 
auquel le P. Caussin fit un récit très-détaillé de tout ce 
qui s'était passé dans l'affaire de M"'' de La Fayette et 
dans la sienne propre; récit dont M. de Lezeau composa 
un mémoire étendu qu'il prit soin de soumettre au 
P. Caussin, lequel le revit et le certifia. Ce mémoire, 
que le P. Griffet a eu entre les mains, et que vraisembla- 
blement il trouva dans les archives de sa compagnie, 
n"est-il pas ce que M""' de Motteville appelle les mémoires 
du P. Caussin? Nous inclinons fort à le croire, en voyant 
la grande ressemblance du récit de M""' de Motteville et 



M"- DE LA FAYETTE. 259 

de celui de Î\I. de Lezeau, ressemblance qui paraît bien 
prouver que les deux relations dérivent de la même 
source. Sans doute le passage du P. Griffet que nous 
allons transcrire est bien long et se rapporte au P. Caussin 
tout autant qu'à M"'= de La Fayette; mais au fond les 
deux affaires n'en forment qu'une seule, et il ne faut 
pas oublier que le P, Griffet nous tient lieu do M. do 
Lezeau, c'est-à-dire du P. Caussin lui-même. 

nisloire du règne de Louis Xlll, t. III, année 1637 : « Le Roi avoit 
alors de fréquens entretiens avec M"" de La Fayette, dont le cardi- 
nal se déficit. Dès l'âge de 17 ans, elle étoit entrée dans la maison 
de la Reine en qualité de fille d'honneur; sa beauté, sa modestie, 
sa discrétion, sa douceur attirèrent l'attention de Louis, et leurs 
longues conversations avoicnt donné de l'ombrage au cardinal de 
Richelieu, qui se douta bien qu'il en étoit quelquefois le sujet, et 
que l'on n'y parloit pas toujours à son avantage. Le Roi ne la 
voyoit jamais qu'en public dans l'appartement de la Reine, et l'on 
assure qu'un valet de chambre du Roi ayant voulu leur procurer 
un entrevue secrète, sans leur faire part de son dessein, ils furent 
tous deux fort aises de ce que différentes raisons les avoient empê- 
chés de s'y trouver. M"° de La Fayette jouissoit cependant de la plus 
haute faveur. Le Roi ne se plaisoit qu'avec elle, il lui découvroit 
ses plus secrètes pensées, et il paraissoit disposé à favoriser en 
toute occasion ceux qu'elle lui recommandoit. Il voyoit volontiers 
M'"*^ de Senecey, sa parente, et François de La Fayette, évêquc de 
Limoges, son oncle. Ils avoient la liberté de lui parler quand ils 
vouloient. Elle fit donner à Boisenval, qui n'étoit d'abord que valet 
de garde-robe, une charge de premier valet de chambre que le Roi 
lai accorda sans en parler au cardinal. Ce ministre avoit regardé 
pendant quelque temps avec assez d'indifférence les entretiens du 
monarque avec M"" de La Fayette. Chavigny, qui savoit mieux que 
personne les scntimens du cardinal, mandoit au cardinal de La 
Valette que le Roi parloit souvent à M'^" de La Fayette, qui ne faisait 
ni bien ni mal: mais quand Richelieu s'apei-çut que son crédit 
augmentoit tous les jours, et qu'elle commençoit à demander des 
grâces, et à les obtenir sans sa participation, il en fut alarmé. Il 
entreprit inutilement do la mettre dans ses intérêts; elle étoit fort 
attachée à la Reine', qui se plaignoit souvent d(^ lui. Son caractère 
haut et impérieux ne plaisoit pas â M"'' de La Fayette; elle en avoit 

1. Mme de Motteville est loin de dire que Mlle de La Fayette fût fort bien 



260 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 

souvent entendu parler comme d'un homme terrible, qui ne ména- 
geoit rien, qui vouloit que tout pliât sous ses volontés, et qui avoit 
causé mille chagrins à la Reine, que Ton lui faisoit regarder comme 
des persécutions également injustes et cruelles. Le seul nom dn 
cardinal Tépouvantoit. Dès ses plus tendres années elle eut dessein 
de se faire religieuse, et malgré la faveur du Roi elle étoit toujours 
dans la résolution de se retirer. Ce projet la rendoit plus hardie à 
mépriser les colères du cardinal, et à braver sa puissance. Il ne 
savoit jamais rien de tout ce que le Roi lui disoit, et elle ne crai- 
gnoit pas de découvrir librement à ce monarque les défauts de son 
ministre, parce qu'étant résolue de tout quitter elle n'avoit rien à 
perdre. Le Roi s'opposoit fortement au dessein qu'elle avoit d'être 
religieuse, et pour l'en détourner il lui promettoit de l'établir dans 
le monde avec tous les avantages qu'elle pouvoit désirer'. Ce fut 
dans ces circonstances qu'il fallut choisir un confesseur pour le 
Roi. Le cardinal eut toujours une extrême attention à ne donner 
cet emploi qu'à des hommes incapables, par leur caractère ou par 
leurs goûts, d'entrer dans les intrigues de la cour ou de se mêler 
aux affaires du gouvernement. Le père Maillan, qu'il avoit connu à 
Avignon, et qui succéda au père SufTren, étant mort le 4 octobre 
1635, le père Gordon, qui étoit alors âgé de quatre-vingt-trois ans, 
avoit été nommé pour le remplacer. Il s'agissoit de lui trouver nn 
successeur. Le cardinal consulta sur ce choix le sieur Desclaux, 
chanoine de Bordeaux, et confesseur de son Éminence. Il en pro- 
posa trois, le père Louis de La Salle, supérieur de la maison pro- 
fesse des Jésuites, le père Etienne Binet, et le père Nicolas Caussin, 
auquel on s'arrêta. Il s'étoit acquis une grande réputation par un 
livre intitulé: La Cour Sainte, qu'on ne lit plus aujourd'hui, mais 
qui eut une grande "vogue en ce tcmps-li\. C'étoit d'ailleurs un 
homme simple et modeste, qui vivoit dans une grande retraite, sans 
avoir jamais pris aucune part aux affaires du monde. Le cardinal 
lui annonça par un billet écrit de sa main que le Roi avoit dessein 
de se confesser à lui le jour de l'Annonciation, et qu'il eût à se 
rendre le 24 mars (IGM) à Ruel, où il lui parleroit. Ce billet lui 
fut apporté à la maison professe des Jésuites, où il demeurait, par 
le jeune Cinq-Mars, second fils du maréchal d'Effiat, qui n'avoit alors 
que dix-sept ans, mais qui commcnçoit déjà à être en faveur auprès 
du cardinal. 



avec la Reine et dans ses intérêts. Son rôle n'est pas celui de M^e de Hau- 
tefort, quoique leur conduite avec Richelieu ait été semblable. 

1. Sous cette phrase ambiguë, n'entrevoit-on pas la proposition que M"» de 
Motleville rapporte, sur la foi de Mne de La Fayette elle-même, et qui 
effraya tant celle-ci ? 



M»- DE LA FAYRTTE. 261 

« Le père Caussin étant arrivé à Ruel entra dans le cabinet de 
son Éminence, qui, lui ayant déclaré que le Roi vouloit se confesser 
à lui avant que de communier, ajouta que ce prince étoit sans vice, 
que sa vertu faisoit la bénédiction de son État, qu'il étoit important 
de. le tenir dans cette pureté de mœurs; qu'à la vérité depuis quel- 
que temps il paraissoit attaché à une demoiselle de la Reine, qu'il 
n"y soupçonnoit aucun mal, mais qu'une si grande affection pour 
une personne de différent sexe étoit toujours dangereuse. 11 répéta 
plusieurs fois qu'il croyoit cette inclination fort innocente, mais il le 
disoit d'un air et d'un ton qui la rendoit pour le moins très-sus- 
pecte. Il conclut cependant qu'il ne falloit pas rompre cette liaison 
tout à coup, mais qu'il étoit à propos de la découdre. Le père ayant 
reçu cette instruction, se rendit à Saint-Germain, le 25 mars, jour 
de l'Annonciation, et après avoir confessé le Roi, qui parut fort con- 
tent de lui, il revint à Ruel, oii le cardinal lui apprit que Sa Majesté 
l'avoit choisi pour son confesseur ordinaire. Quelques jours après, 
le père Caussin étant à Saint-Germain fut fort surpris de voir arri- 
ver dans sa chambre au commencement de la nuit le sieur Desiioyers, 
secrétaire d'État de la guerre, qui lui dit qu'il venoit l'avertir de la 
part de M. le cardinal que la demoiselle de la Reine, dont son Émi- 
nence lui avoit parlé, avoit le dessein de quitter la cour pour se faire 
religieuse; qu'il eût soin d'examiner si sa vocation étoit bonne, et 
que s'il l'a jugeoit telle, il devoit la confirmer dans ce dessein et 
l'engager à entrer au couvent le plus tôt qu'il seroit possible. 11 lui 
recommanda en même temps de garder un profond secret sur la 
visite nocturne qu'il lui rendoit, et surtout de ne point dire au Roi 
qu'il fût venu lui parler de cette affaire. Le père Caussin comprit 
alors à quel point le cardinal étoit impatient de voir finir la liaison 
du Roi avec M"*' de La Fayette. Elle ne tarda pas à mettre ce père 
à portée d'exécuter la commission dont le sieur Desnoyers l'avoit 
chargé. Un jour, lorsqu'il entroit dans la chapelle du château, elle 
s'approcha de lui pour lui dire qu'elle souhaitoit de lui parler en 
particulier; il la remit à l'après-dîuée, afin d'avoir le temps de 
demander au Roi s'il trouvoit bon qu'il eût une conversation avec 
elle. Il alla aussitôt trouver le Roi, pour savoir ses intentions; il ne 
lui eut pas plutôt dit qu'une demoiselle de la Reine étoit venue le 
pi-ier de l'entretenir en particulier, que le Roi lui répondit: Cest 
La Fayelle. Oui, je le veux bien, elle veut vous parier du dessein 
qu'elle a d'être religieuse. Le père Caussin eut ensuite une conver- 
sation particulière avec elle, en présence de la sous -gouvernante 
des filles de la Reine; elle lui dit qu'elle étoit résolue de se con- 
sacrer à Dieu dans l'état religieux, et qu'elle le prioit d'engager 
le Roi à ne s'y point opposer. Il lui représenta les peines et les 
dégoûts qu'elle éprouveroit dans ce nouveau genre de vie. 11 lui 

1o. 



"262 APPENDICE. NOTE TROISIEME. 

demanda si elle auroit la force de les supporter, si sa vocation venoit 
de Dieu, si ce n'étoit pas l'effet du chagi-in ou de la séduction de 
quelques personnes intéressées. Elle répondit qu'elle avoit eu ce 
dessein dès sa jeunesse, qu'elle vouloit entrer dans l'ordre de la 
Visitation, qui n'étoit point trop austère, qu'elle n'avoit aucun sujet 
de chagrin, que personne ne lui avoit conseillé de quitter le monde, 
dont elle connoissoit la vanité, et que le seul regret qu'elle auroit en 
le quittant étoit de satisfaire par sa retraite l'ambition et la mali- 
gnité de ceux qu'elle croyoit avoir raison de ne pas aimer; elle dési- 
gnoit par là le cardinal de Richelieu. Le père Caussin étant allé 
rendre compte au Roi des dispositions de M""^ de La Fayette, ce 
prince lui dit les larmes aux yeux: Encore que je sois bien fâché 
qu'elle se relire, néanmoins je ne veux pas empêcher sa vocation, 
mais seulement qu'elle attende que je parte pour aller à Varmée: 
consultez là-dessus 3/""' de Senccey. Tous les ennemis du cardinal 
rcgardoient M"*^ de La Fayette comme une ressource dont ils espé- 
roient se servir tôt ou tard pour renverser sa fortune, ou du moins 
pour mettre des bornes à sa puissance. M'"'= de Senecey, qui n'ai- 
moit pas Richelieu, fut fort fâchée d'apprendre que le Roi eût per- 
mis à M"'' de La Fayette de se retirer dans un cloître, et qu'il se bor- 
nât à vouloir seulement qu'elle différât son sacrifice de quelques 
mois. Le père Caussin lui ayant dit que le Roi s'en rapporteroit h 
elle pour la conduite de cette affaire, la haine qu'elle portoit au 
cardinal lui fit trouver tout à coup une raison plausible pour diffé- 
rer le départ de 1^"*= de La Fayette. Elle dit au père Caussin que 
cette demoiselle avoit un père et une mère, un aïeul et une aïeule, 
qui vivoient encore; qu'il étoit juste de les avertir du dessein de 
leur fille, et d'attendre leur consentement avant que de lui per- 
mettre do se retirer. Le Roi approuva fort l'avis de M'"" de Senccey, 
et il fut résolu que l'on écriroit aux parents de la demoiselle qui 
étoiont en province, et qu'elle demeureroit à la cour jusqu'à ce que 
leur réponse fût arrivée. Le père Caussin étant allé trouver le cardi- 
nal à Ruel, pour lui faire part de cette résolution, il en fut très- 
mécontent: il s'emporta contre ce père, et lui dit qu'il auroit dû 
suivre plus exactement les avis qu'il lui avoit fait donner par 
j\r. Desnoyers, que les délais et les retardemens ne pouvoient avoir 
d'autre effi-t que d'affoiblir la vocation de M""^ de La Fayette, et 
peut-être de la lui faire perdre; qu'il étoit inutile d'attendre le con 
sentement de ses parens, puisque l'on avoit celui du Roi, qui lui 
tenoit lieu de père et de mère; et qu'enfin il ne falloit pas laisser 
languir une affaire qui ne pouvoit être terminée trop promptemenf. 
Le père Caussin lui ayant répondu qu'il craignoit de se rendre sus- 
pect en faisant paroître tant de vivacité, le cardinal lui dit qu'il 
avnit raison, que sa qualité de confesseur du Roi le rendoit moins 



.Ml'' DE LA FAYKTTE. 263 

propre qu'an autre à conduire cette affaire, et qu'il ne vouloit plus 
qu'il s'en mêlât. Son Éminence chargea, en effet, un dominicain 
nommé le père Carré i d'examiner la vocation de M""" de LaFaj'ette; 
mais dès qu'elle s'aperçut qu'il lui ('tnit envoyé par Richelieu elle no 
voulut point se fier à lui. Il lui fit pailer par un autre relijiienx, à qui 
elle témoigna la même défiance. Le Roi approuva sa conduite, et lui 
conseilla de ne suivre, par rapport à sa vocation, que les avis du 
père Caus&in. Le cardinal étoit informé de tout ce qui se passoit 
par Boisenval, qui n'étoit pas suspect ni au Roi ni à M"'^ de La 
Fayette ; c'étoit elle qui lui avoit fait avoir la charge de premier 
valet de chambre; mais quand il la vit résolue de ([uittLr le monde, 
il l'abandonna, pour se livrer au cardinal, qui lui iJimuit, dans une 
conférence secrète qu'ils eurent à Ruel, de prendre un soin parti- 
culier de sa fortune. Il lui recommanda en même temps d'affecter 
toujours de paroître attaché à M"* de La Fayette, et il lui indi- 
qua les moyens de faire passer jusqu'à lui tous les secrets qu'il 
pourroit découvrir, par rapport au dessein qu'elle paroissoit avoir 
d(> quitter la cour. Le Roi et M"« de La Fayette furent quelque temps 
--ans s'apercevoir que Boisenval abusoit de leur confiance, et ils ne 
l'auroient peut-être jamais su, s'il ne lui étoit échappé de dire un 
jour d'un air assez brusque à M"* de La Fayette que, puisqu'elle 
avoit dessein d'être religieuse, le plus tôt étoit le meilleur, pour ne 
pas fatiguer plus longtemps l'esprit du Roi, en le tenant dans une 
si grande perplexité. Ce discours fit soupçonner à M"'' de La 
Fayette que Boisenval s'étoit vendu au cardinal, et que c'étoit 
apparemment par lui qu'il étoit si bien infoi-mé de tout ce qui la 
regardoit; elle fit part de ses soupçons au Roi en lui racontant ce 
que Boisenval lui avoit dit, et ils convinrent ensemble que ce 
domestique infidèle les trahissoit. Cependant les réponses des 
parens de M''" de La Fayette n'amvoient point. Il y a lieu de 
croire qu'ils étoient instruits de la diversité des sentimens du Roi 
et du cardinal sur la vocation de leur fille, et qu'ils craignoient de 
déplaire à l'un, s'ils se pressoient irop d'accorder le consentement 
qu'on leur demandoit, et d'irriter l'autre, s'ils s'obstiuoient à le 
refuser. M'^" de La Fayette, sincèrement résolue de quitter le 
monde, prit son parti â'elle-même, et sans attendre les lettres de 
ses parens, dont le silence lui tenoit lieu de consentement, elle 
supplia le Roi de lui permettre de faire un voyage à Paris pour 
demander à être reçue dans le monastère de Sainte-Marie de la 
rue Saint-Antoine. Le Roi y consentit, à condition qu'elle seroit de 
retour à Saint- Germain à l'heure qu'il lui marqua. Il parut approu- 

1 Voilà le confesseur dont parle M^e de Motteville sans le nommer. Nous 
le retrouverons bientôt dans le cours de cette note. 



264 APPENDICE. NOTE TROISIEME. 

ver qu'elle eût choisi ce couvent par préférence à tout autre, en 
lui disant qu'on y vivoit dans une grande régularité. Elle alla se 
présenter à la supérieure, qu'elle trouva très-disposée à la recevoir; 
elle revint ensuite à Saint-Germain, où le Roi l'attendoit avec impa- 
tience, et quelques jours après elle piia le père Caussin de lui 
obtenir du Roi la permission d'entrer au couvent où elle vouloit se 
consacrer à Dieu pour toujours. Le père Caussin se chargea d'en 
faire la proposition au Roi, qui lui répondit en soupirant qu'il auroit 
souhaité qu'elle eût attendu jusqu'à son départ pour l'armée, mais 
qu'il se fei'oit scrupule de s'opposer à sa vocation, ce qu'il répéta 
plusieurs fois. Le même jour elle vint prendre congé de lui dans la 
chambre de la Reine; il fit un effort sur lui-même pour vaincre sa 
douleur: Allez, lui dit-il, où Dieu vous appelle, il n'appartient pas 
à un homme de s'opposer à sa volonté. Je pourrois de mon autorité 
royale vous retenir à ma cour, et défendre à tous les inonastères 
de mon royaume de vous recevoir, mais je connais cette sorte de 
vie si excellente, que je ne veux pas avoir à me reprocher un jour 
de vous avoir détournée d'un si grand bien. Elle monta ensuite en 
carrosse accompagnée de quelques filles de la Reine et do leur gou- 
vernante, qui la conduisit au monastère de la Visitation de la rue 
Saint-Antoine, où elle entra le 19 de mai 1G37. 

« Dès que M'"^ de La Fayette fut partie pour le couvent, le 

Roi tomba dans une profonde mélancolie. Il se fit conduire à Ver- 
sailles, où il fut obligé de se mettre au lit; il lui prit un dégoût et 
une tristesse qui fit craindre pour sa santé. Le cardinal, l'étant venu 
voir, le trouva si abattu qu'il en fut effrayé, et pour paroître sen- 
sible à son affliction, il se mit à blâmer le départ de M"'= de La 
Fayette, en disant que l'on avoit trop précipité cette affaire, et que 
c'étoit la faute de M""-" de Senecey. Le Roi le crut, et cette dame 
ayant appris que le prince, prévenu par son ministre, lui attribuoit 
la cause de son chagrin, eut recours au père Caussin pour le 
détromper; elle lui manda le discours que le cardinal avoit tenu 
au Roi, et l'impression qu'il avoit faite sur l'esprit de Sa Majesté, 
en le priant de lui faire connoîti-e la vérité. Le père Caussin, qui 
savoit tous les mouvemens que le cardinal s'étoit donnés pour hàtor 
le départ de M"'' de La Fayette, osa dire au Roi qu'il n'avoit aucun 
sujet de se plaindre de M'"= de Senecey. Ce monarque, dont l'esprit 
étoit aigri par la douleur, déchargea tonte sa colère sur Boisenval ; 
il se souvenoit de ce qu'il avoit dit à M"" de La Fayette pour 
la presser d'entrer au couvent, et lorsqu'il fut de retour à, Paris, 
Boisenval étant venu se présenter, il lui tourna le dos. Celui-ci 
alla aussitôt implorer la protection du cardinal, qui dit au père 
Caussin qu'il étoit fort surpris de la réception que le Roi avoit faite 
à Boisenval. Le père Caussin l'apporta ce discours au Iloi, quoique 



M»' DE LA FAYETTE. 265 

le cardinal ne l'eût point chargé de lui en parler. Le Roi, voyant 
que son ministre prenoit ouvertement le parti du valet de chambre, 
se confirma de plus en plus dans la pensée où il étoit déjà que 
Boisenval l'avoit trahi dans l'alTaire de M"'' de La Fayette, et quel- 
ques jours après, l'ayant trouvé dans son appartenieiit, il lui dit, en 
présence de plusieurs personnes: Boisenval, je vous donne votre 
congé, vous êtes un traître, je ne veux plus vous voir^. On ne sait 
pas si le cardinal de Richelieu trouva quelque moyen de le dédom- 
mager de sa disgrâce, mais il est certain qu'il perdit sa charge de 
premier valet de chambre, et que l'on ne put jamais engager le 
Roi à souffrir qu'il revînt à la cour. 

<( Louis étoit si affligé du départ de M"" de La Fayette que l'on 
lui dit, pour le consoler, qu'il ne tenoit qu'à lui de l'aller voir 
quand il lui plairoit. 11 écrivit auparavant à la supérieure du cou- 
vent, pour lui marquer le jour et l'heure où il iroit. Il vint au 
monastère, et en entrant dans le parloir, il y trouva le secrétaire 
d'État Desnoyers 2, qui s'entretenoit avec la supérieure; il étoit venu 
lui dire qu'elle ne devoit point avoir d'inquiétude sur la dot de 
M"e de La Fayette, parce qu'il étoit décidé qu'elle auroit les 12,000 
livres que le Roi avoit coutume do donner aux filles de la Reine, à la 
fin de leur service. Desnoyers fut étonné de voir arriver le Roi dans 
un lieu où il ne l'attendoit pas; il se retira, et l'on fit venir M"'' de 
La Fayette, avec qui le Roi eut une conversation, qui dura plus de 
trois heures. Jl fut si touché de tout ce qu'elle lui dit sur le bonheur 
de la vie religieuse, qu'il assura le père Caussin qu'il emhrasseroit 
volontiers l'état religieux s'il n'étoit pas attaché au gouvernement 
du royaumes. 

« Le cardinal avoit compté que le Roi auroit bientôt oublié 
M"" de La Fayette, quand une fois elle seroit enfermée dans le 
couvent. Lorsqu'il sut qu'il étoit allé lavoir, et qu'il s'étoit entretenu 
plus de trois heures avec elle, il en fut très-mécontent; il manda le 
père Caussin, et lui dit qu'il étoit fort étonné que le Roi eût fait un 
mystère de la visite qu'il vouloit rendre à M"" de La Fayette, qu'après 
tout, il n'en avoit aucune inquiétude. Le Boi sait bien, disoit-il, 
que je ne me soucie pas des petites affaires qu'il a â démêler avec 

1. Monglat, Collection Petitot, '2e série, t. XLIX, p. 177, dit aussi que le Roi 
chassa Boisenval et ne voulut plus le revoir. 

2. Le père GriflFet met ici et partout, comme on a pu le remarquer, 
Desnoyers, erreur étrange de la part d'un homme qui, comme nous, avoit dû 
voir tjien des lettres autographes toujours signées: De Noyers. Il s'appeloit 
Sublet, seigneur de Noyers, terre et château près de Dangu et de Gisors. 
Dangu appai tenoit aussi à Sublet, qui en avoit le titre de baron de Dangu. 

3. Ce passage confirme parfaitement celui où M™" de Motteville, toujours 
sur la foi de M'I» de La Fayette, attribue la mémo intention à Louis XIIL 



266 APPENDICE. NOTE TROISIEME. 

La Fayette : voilà pourquoi il ne m'en a pas parlé; il sait que je sius 
assez occupé des grandes affaires qui concernent son État, sans 
m'amuser à des bagatelles. Le père Caussin n'eut pas de peine à 
s'apercevoir qu'en lui tenant ce discours il dissimuloit ses vérita- 
bles sentimens. Il se montra plus à découvert dans une autre con- 
versation en lui disant que cette visite avoit fait beaucoup d'éclat, 
que le public étoit persuadé qu'elle auroit de grandes suites, et que 
ses amis étoient venus s'offrir à lui pour le défendre au péril de 
leur vie. Hé quoi. Monseigneur, reprit le père Caussin, q%i'y auroit- 
il à craindre? 3/"« de La Fayette n'est qu'un enfant. Vous n'êtes 
pas méchant, reprit le cardinal en lui serrant la main ; il faut que 
je vous apprenne la malice du monde; sachez que cet enfant a pensé 
tout gâter. 

« Le Roi continua pendant quatre mois à rendre de fréquentes 
visites à M"" de La Fayette, cfuoique le cardinal pressât le père 
Caussin de l'en empi^chcr, en lui représentant qu'il ne convenoit 
pas à un crand roi d'occuper son esprit de cette petite fille. Louis 
ne la voyoit qu'au parloir, en présence des officiers et des courtisans 
qui l'accompagnoient, et qui se tenoient éloignés de la grille pour ne 
pas entendre la conversation. Le cardinal avoit raison de se défier 
des longs entretiens de son maître avec cette fille; il se doutoit qu'elle 
travailloit à l'indisposer contre lui, et il ne se trompoit pas. Le père 
Caussin étoit dans la confidence ; il dirigcoit M"'^' de La Fayette, qui 
ne ccssoit de vanter au Roi sa droiture et sa probité. Le cardinal 
ayant remarqué que ce père commençoit à prendre du crédit sur 
l'esprit du Roi, lui proposa un jour de se lier étroitement avec lui 
sans que le Roi s'en aperçut; il lui dit que tous les autres confes- 
seurs en avoient usé ainsi, et qu'il ne savoitpas pourquoi il refusoit de 
lui témoigner la même confiance. Il lui offrit en même temps toutes 
les grâces qu'il pouvoit désirer pour lui, pour son ordre et pour ses 
parens, s'il vouloit l'appuyer auprès do Sa Majesté. Le père Caussin 
reçut les avances du cardinal avec beaucoup de respect et de civi- 
lité, sans se lier cependant à une parole positive. Le cardinal étoit 
trop éclairé pour ne pas s'apercevoir de son indifférence; il résolut 
de ne rien omettre pour la vaincre ; il l'accabloit de caresses quand 
il le voyoit; et non content de lui offrir des gi'àces, il le pressoit do 
lui en demander, et lorsqu'il en sollicitoit (juclqu'unc, ce qui arri- 
voit très-rarement, Richelieu paroissoit plus content do pouvoir la lui 
accorder, que l'autre ne l'étoit de l'avoir obtenue. Le père Caussin 
évitoit autant qu'il lui étoit possible d'avoir obligation à un homme 
dont il n'approuvoit pas la conduite. 

« Les bruits répandus dans le public contre le gouvernement du 
cardinal, qui étoient parvenus jusqu'à lui, avoient fait de si vives 
impressions sur son esprit qu'il les regardoit comme autant de véri- 



Mii« DE LA FAYETTE. 267 

tés incontestables. Il étoit persuadé que ce ministre n'avoit allumé 
la guerre dans tnute l'Europe que pour se rendre nécessaire et pour 
satisfaire son ambition, et que le Roi rendroit compte à Dieu de 
tout le sang humain dont les villes et les provinces étoient inon- 
dées. 11 gémissoit sur le malheur des peuples, qu'il croyoit accablés 
d'impôts. Les alliances contractées avec les puissances hérétiques le 
scandalisoient; il déploroit le pillage des églises, et l'oppression des 
catholiques d'Allemagne. 11 prétendoit que les rigueurs exercées 
contre la Reine mère étoient évidemment contraires au quatrième 
commandement de Dieu, et qu'enfin le Roi ne pouvoit en conscience 
abandonner le pouvoir de son royaume à un ministre qui lui faisoit 
violer toutes les lois divines et humaines. M'^° de La Fayette n'en 
avoit pas une autre idée, et ils convinrent ensemble qu'elle parleroit 
fortement au Roi pour lui faire sentir à quel point il se rendoit 
coupable devant Dieu par la confiance aveugle qu'il donnoit au car- 
dinal. Ce prince blàmoit volontiers son ministre, mais il ne pouvoit 
souffrir qu'on en dît du mal en sa présence, ni que l'on osât lui 
représenter des inconvéniens auxquels il ne pouvoit remédier. Un 
jour que M""^ de La Fayette lui en parla très-fortement, après l'avoir 
écoutée, il lui tourna le dos, et partit sans lui répondre un seul 
mot. Il se repentit ensuite de l'avoir quittée si brusquement, et lui 
fit dire par le père Caussin qu'il ne désapprouvoit pas la liberté 
qu'elle avoit prise, et qu'il reviendroit la voir incessamment. La 
Reine donna le voile à iVl"'= de La Fayette, le jour de sa prise d'ha- 
bit. Le père Caussin y prêcha, et après le sermon la Reine le fit 
appeler pour lui parler en particulier; elle lui dit qu'il étoit obligé 
en conscience de représenter au Roi que son peuple étoit surchargé 
de tailles et d'impôts, pour subvenir aux frais d'une guerre qui 
n'étoit excitée et entretenue que par l'ambition du cardinal; que ce 
ministre n'avoit en vue que d'embarrasser tellement l'esprit du Roi 
qu'il ne pût absolument se passer de lui ; qu'il entretenoit une divi- 
sion perpétuelle dans la maison royale en inspirant au Roi de l'éloi- 
gnement et de la défiance de ses plus proches parens et des grands 
du royaume, dont plusieurs le serviroient avec beaucoup plus de 
zèle et de fidélité que lui. Le -père Caussin évita d'entrer dans 
aucune discussion sur ce qui regardoit le cardinal de Richelieu: il se 
contenta de répondre en général qu'il ne vouloit point se mêler de 
ce qui n'avoit aucun rapporta son ministère, mais qu'il s'acquitte- 
roit de ses obligations, et qu'il ne craindroit jamais d'éclairer le 
Roi sur tout ce qui pourroit intéresser sa conscience. 

« Le Roi continuoit à, rendre de fréquentes visites à M"'" de La 
Fayette, et quand il étoit à Fontainebleau il venoit quelquefois à 
Paris exprès pour la voir, et s'en retournoit ensuite, après avoir 
passé quelques heures au parloir avec elle. Au commencement de 



268 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 

décembre (1037), il partit de Versailles pour aller coucher à Saint- 
Maur, et en passant par Paris il s'arrtta au couvent des Filles Sainte- 
Marie de la rue Saint-Antoine pour lui rendre visite. Pendant qu'ils 
s'entretenoient, il survint un orage si affreux qu'il ne lui fut pas pos- 
sible de retourner à Versailles, ni d'aller à Saint-Muur, où sa cham- 
bre, son lit et les officiers de sa bouche étoient arrivés. Il attendit 
que l'orage cessât; mais voyant qu'il augmentoit au lieu de dimi- 
nuer, et que la nuit approchoit, il parut embarrassé; son apparte- 
ment au Louvre n'étoit point tendu, et il ne savoit où se retirer. 
Guitaut, capitaine aux gardes, qui étoit dans l'habitude de lui par- 
ler avec assez de liberté, lui dit que la Reine demeurant au Louvre, 
il trouveroit chez elle un souper et un logement tout préparé. 11 
rejeta cette proposition en disant qu'il falloit espérer que le temps 
changeroit. On attendit encore, et l'orage étant devenu plus violent, 
Guitaut lui proposa encore d'aller au Louvre. Il répondit que la 
Reine soupoit et se couchoit trop tard pour lui. Guitaud l'assura 
qu'elle se coiiformeroit volontiers à sa manière de vivre. Le Roi prit 
enfin le parti d'aller chez la Reine. Guitaut y courut à toute bride 
pour avertir cette princesse de l'heure où le Roi vouloit souper. 
Elle donna ses ordres pour qu'il fût servi selon ses désirs. Ils sou- 
pèrent ensemble. Le Roi passa la nuit avec elle, et neuf mois après 
Anne d'Autriche mit au monde un fils, dont la naissance inespérée 
causa une joie universelle à tout le roj'aume'. 

<( Le cardinal souffroit impatiemment les visites que le Roi ren- 
doit à M"'= de La Fayette; mais il n'osoit s'y opposer ouvertement. 
Louis vouloit être maître de ses actions, et il n'étoit pas facile au 
cardinal de le gêner à un certain point. On remarquoit aussi que ce 
monarque s"enfermoit souvent avec son confesseur et que leurs en- 
tretiens duroieiit des heures entières. La confiance que le Roi lui 
témoignoit devenoit de jour en jour plus suspecte au cardinal. Il 
jugeoit avec raison que le père Caussin étoit d'intelligence avec 
M"*^ de La Fayette, et qu"ils travailloient ensemble à le dégoûter 
d'un ministre qu'ils n"aimoient pas. Toute la cour avoit les mômes 
soupçons, et Chavigni mandoit au cardinal de La Valette que la 
cabale de M'^" de La Fayette subsistoU toujours. Le Roi trou- 
voit dans la conversation du père Caussin un air de candeur et de 
sincérité qui lui plaisoit extrêmement. Ce monarque n'ignoroit pas 
qu'il étoit environné de gens qui rapportoicnt toutes ses paroles au 
cardinal. 11 goûtoit une satisfaction qui lui étoit presque inconnue à 
découvrir ses pensées à un homme qui ne cherchoit point à plaire 
n son ministre, et qui évitoit d'avoir aucune liaison particulière avec 
lui. Le père Caussin alloit même jusqu'à blâmer ouvertement la con- 

1. C'est le mùmo récit que nous avons lu dans M""» de Motteville. 



Ml'- DE LA FAYETTE. â69 

(laite du cardinal, par rapport au gouvernement de l'État. Louis 
étoit persuadé que la guerre qu'il faisoit à l'Espagne cHoit juste et 
nécessaire; que les sollicitations du Pape et de ses neveux dévoient 
rtre comptées pour rien, dans une affaire de cette nature; que la 
Heine sa fenime étoit stérile, et qu'elle n'avoit aucune affection pour 
lui; que la Reine mère vonloit le détrôner, pour mettre la couronne 
sur la tête de Monsieur; que la plupart des grands du royaume et 
des seigneurs de sa cour ne lui étoient point attachés; que plusieurs 
étoient disposés à le trahir, pour secouer le joug de l'autorité royale, 
qui leur étoit insupportahle; qu'ils soulevoient le peuple contre lui, 
et que sans le cardinal il auroit peine à se maintenir sur le trône; 
qu'enfin son peuple n'étoit pas aussi malheureux, ni aussi surchargé 
d'impôts que les gens malintentionnés pour le gouvernement affec- 
toient de le publier ; qu'après tout l'on n'étoit ni plus riche ni plus 
heureux dans les autres États de l'Europe, et qu'il y avoit même du 
danger à laisser le peuple dans une trop grande abondance. Le père 
Caussin, qui avoit passé sa vie dans l'étude des belles-lettres et dans 
l'exercice de la chaire, sans avoir acquis la moindre connoissance 
de ce qu'on appelle les affaires d'État, tâchoit d'inspirer au Roi 
d'autres sentimens. Le Roi l'écoutoit volontiers, et quand ce prince 
étoit mécontent du cardinal de Richelieu, il étoit le premier à par- 
ler contre lui. Il dit un jour au père Caussin: C'est un étrange fait 
que le cardinal ne se contente pas de tyranniser mon peuple, il veut 
aussi tyranniser ma personne ; la misère et la pauvreté est partout, 
et dans sa maison l'or et l'argent y est à pellerées. Il a quantité de 
bénéfices, et ne dit point son bréviaire, il dit qu'il en est dispensé en 
récitant les heures de la croix, c'est-à-dire un petit office fort court, 
fait pour honorer la croix de Jésus-Christ, et encore je crois qu'il 
ne les dit pas. Il veut m'assujetlir à demeurer toujours à Saint- 
Germain-en-Laye, à cause de son Buel. Je n'aime plus la chasse, je 
voudrais bien lui donner un logement en mon château,, pour tenir 
conseil tous les jours, et je n'en puis venir à bout. 

« Le cardinal, à qui les entretiens du Roi avec le père Caussin don- 
noient de la jalousie et de l'inquiétude, venoit souvent les interrom- 
pre. Comme on ne lui refusoit jamais l'entrée du cabinet, dès qu'il 
savoit que le Roi s'y étoit enfermé avec son confesseur, il arrivoit 
brusquement, sous prétexte de quelque nouvelle ou de quelque 
affaire importante dont il falloit parler à Sa Majesté, pour rompre 
la conversation ou pour y prendre part, ou du moins pour juger, par 
la manière dont il seroit reçu, si le père Caussin avoit parlé contre lui 
au Roi. Ce monarque, n'osant lui faire fermer la porte dans la crainte 
d'augmenter ses soupçons, prit un autre moyen pour s'en délivrer. 
11 savoit assez de latin pour entendre celui de l'Écriture Sainte ; il en 
tiroit divers passages dont il composoit de petits offices pour son 



■210 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 

usago particulier sur les principales fêtes de l'année, sur les saints 
les plus renommés du royaume de France, sur le précieux sang do 
Jésus-Christ, sur les différentes grâces qu'il vouloit obtenir de Dieu, 
comme la paix du i;œar, la vraie pénitence, la pureté de l'àme, et 
les dispositions nécessaires pour mourir chrétiennement. Il y en 
avoit un très-grand nombre, et quand il eut achevé cet ouvrage il le 
fit imprimer au Louvre en 1640. Lorsqu'il avoit composé quelque 
office nouveau, il le montroit au père Caussin, ce qui ne les empèchoit 
pas de suspendre l'examen qu'ils en faisoient ensemble par des dis- 
cours sur le gouvernement de l'État et sur la conduite du cardinal 
de Richelieu. Si tôt que ce ministre ouvroit la porte du cabinet, ils 
reprenoient la lecture de l'office qu'ils examinoient, comme si c'eut 
été leur unique occupation. Richelieu, les voyant occupés à chercher 
des passages dans la Bible ou à corriger quelque endroit de l'office 
qu'ils examinoient, se retiroit, fort content de savoir que le Roi, au 
lieu de critiquer sa conduite, employoit son temps à un pareil tra- 
vail; et quand il étoit sorti, le Roi disoit au père Caussin : Voilà de 
petits offices qui nous rendent un grand office. Ils recommençoient 
ensuite à parler du cardinal. Le père Caussin, séduit par la con- 
fiance que le Roi lui témoignoit, s'imagina qu'avec le temps il 
viendroit à bout de l'engager à gouverner par lui-même, à rappeler 
la Reine mère de son exil, à se réconcilier sincèrement avec le duc 
d'Orléans, à regarder d'un autre œil les principaux seigneurs de 
son royaume, à rompre les alliances qu'il avoit contractées avec les 
flollandois et les princes protestans d'Allemagne, à diminuer les 
impôts et à donner la paix ;\ ses peuples: mais il éprouva bientôt 
que cette entreprise étoit plus difficile qu'il ne pensoit. 

« Le cardinal ayant remarqué que le Roi prenoit, en le voyant, 
un air sombre et mélancolique, qui ne lui étoit pas ordinaire, se 
douta que le père Caussin travailloit sourdement à lui enlever la 
confiance de son maître. Il chargea le cardinal do Lyon, son frère, 
qui étoit revenu de Rome, d'entretenir ce père en particulier pour 
tâcher de découvrir par ses discours jusqu'où s'étendoit l'empire 
qu'il paroissoit avoir acquis sur l'esprit du Roi. Le cardinal de 
Lyon se rendit à Saint-Germain, où il eut une conversation avec le 
père Caussin, dans laquelle il commença par se plaindre de ce que ce 
père et quelques autres à son exemple avoient pris la liberté de 
prêcher devant le Roi sans sa permission. Ce prélat étoit grand 
aumônier de France et pour lui faire sentir qu'il dépendoit de lui, 
par rapport aux prédications qui se faisoient dans la chapelle du 
Roi, il lui déclara qu'il ne vouloit plus que ni lui ni aucun autre y 
prêchassent sans son consentement. 11 le pressa ensuite de lui dire 
sur quoi pouvoient rouler les longs entretiens du Roi avec M"'' de 
La Fayette. Le père Caussin évita de s'expliquer le plus honnêtement 



Mil" ni< LA l'AYIiïTE. iTI 

qu'il fut possible; mais le cardinal de Lyon iic laissa pas d'entrevoir 
qu'il étoit dans les mêmes sentimens que M"*^ de La Fayette, et 
qu'il se croyoit sûr de la protection du Roi, indépendamment de 
celle du premier ministre. Il eut soin d'en avertir son frère, en lui 
disant que ses affaires n'(Hoient pas en bon état à Saint-Germain, et 
qu'il lui conscilloit d'y prendre garde. Le père Caussin obtint vers- le 
mêmetempsune gi-àce du Roi, qui contribua encore à l'éblouir, età lui 
persuader qu'il lui seroit facile de faire changer tout le système du 
gouvernement établi par le cardinal. Il avoit souvent dit au Roi 
qu'il étoit obligé en conscience de nommer de dignes sujets aux 
bénéfices vacans , et qu'il répondroit à Dieu des choix que l'on 
auroit faits en son nom et par son autorité. Il lui avoit représenté 
que le cardinal nommoit aux évéchés des ecclésiastiques pleins de 
l'esprit du monde, qui ne songeoient qu'à leur fortune, et qui 
alloient à la guerre, où ils faisoient les fonctions de commandans, 
de munitionnaires et d'intendans d'armée, au lieu de résider dans 
leurs diocèses, tandis que Sa Majesté avoit parmi ses aumôniers et 
dans sa propre maison des sujets plus dignes de l'épiscopat, qui le 
servoient depuis longtemps, et à qui l'on n'accordoit jamais 
aucune récompense. Charles de Beaumanoir, évèque du Mans, étant 
mort le 21 novembre, le père Caussin proposa au Roi de donner cet 
évêché à l'abbé de La Ferté, qui étoit un de ses aumôniers. Le Roi 
le nomma, sans en parler au cardinal, qui en fut promptement 
averti. Il partit aussitôt de Ruol pour travailler avec le Roi sur les 
bénéfices, et au lieu de se plaindre à lui de ce qu'il avoit donné, 
contre son usage, l'évèché du Mans, sans le consulter, il fit sem- 
blant d'ignorer que le Roi eût pourvu à ce bénéfice, et il proposa, 
comme de lui-même, l'abbé de La Ferté pour le remplir, en disant 
qu'il étoit juste que Sa Majesté récompensât les ecclésiastiques de 
sa chapelle, et que cet abbé lui paroissoit très-propre à remplir cette 
place. Le Roi n'osant dire au cardinal qu'il en avoit disposé de sa 
propre autorité, feignit d'approuver le choix qu'on lui proposoit, 
comme si la nomination n'eût pas été déjà faite, et le cardinal en eut 
encore tout l'honneur aux yeux du public ; mais il en conserva un 
vif ressentiment contre le confesseur, qu'il soupçonna d'avoir parlé 
au Roi en faveur de La Ferté. Ce premier succès persuada au 
père Caussin qu'il réussiroit à faire prendre au Roi des résolutions 
contraires à celles de son ministre dans des affaires beaucoup plus 
importantes. 

« Dès le temps qu'il avoit été nommé confesseur du Roi, le 
père Gordon, son prédécesseur, devenu paralytique, lui avoit remis 
une lettre anonyme qu'il avoit reçue, dans laquelle on le menaçoit 
des jugemens de Dieu s'il n'avertissoit pas le Roi de l'obligation où 
il étoit de remédier à la misère du peuple, à l'oppression de tous 



272 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 

les ordres de l'État, à l'exil de sa mère et aax divisions de la mai- 
son royale. Le père Gordon, on donnant cette lettre au pèreCaussin, 
Ini dit que ses infirmité^; ne lui pormettoient plus de profiter des 
avis qu'elle contenoit, et que c'd'toit k lui à en faire usage pour 
éclairer la conscience du Roi, et pour mettre ce grand prince dans la 
voie du salut. Le père Caussin l'assura qu'il ne négligeroit rien pour 
remplir les devoirs de son ministère, dût-il lui en coûter la vie. 
Lorsqu'il crut le Roi suffisamment disposé à suivre ses conseils, il 
résolut de lui représenter à quel point sa conscience étoit chargée 
par les désordres qui régnoient dans le gouvernement, et par la 
conduite qu'il tenoit à l'égard de sa mère. Il avoit appris que le 
cardinal et le père Joseph conseilloient au Roi de faire alliance avec 
le Turc, et de l'attirer en Allemagne pour accabler l'Empereur par 
les armes des infidèles, projet que le père Caussin regardoit comme 
un crime abominable. Le 8 décembre au matin, jour de la Concep- 
tion, le Roi l'ayant fait appeler pour se confesser, il supplia Sa 
Majesté de lui donner auparavant une audience particulière dans 
son cabinet. Quand il fut entré, il commenta par lui dire qu'il savoit 
que la France étoit sur le point de conclure un traité d'alliance avec 
le Turc, ce qui lui paroissoit tellement contraire à tous les principes 
de la religion qu'il ne pouvoit se persuader qu'un roi Très-Clirélicn 
pût jamais se résoudre à y donner son consentement. Le Roi lui 
répondit qu'on ne lui avoit rien dit que de vrai, et lui apporta quel- 
ques raisons pour justifier ce projet. 11 demeura cependant sans 
exécution, ainsi que le cardinal de Richelieu nous l'apprend dans 
son Testament politique: « Votre Majesté, dit-il, n'a jamais voulu, 
pour se garantir du péril de la guerre, exposer la chrétienté à celui 
des armes des Ottomans, qui lui ont souvent été offertes; elle n'igno- 
roit pas qu'elle pouvoit accepter un tel secours avec justice, et 
cependant cette connoissance n'a pas été assez forte pour lui faire 
prendre une résolution hasardeuse pour la religion, mais avanta- 
geuse pour avoir la paix. L'exemple de quelques-uns de vos prédé- 
cesseurs, et de divers princes de la maison d'Autriche, qui affecte 
particulièrement de paroitre aussi rcIi-iciiNi' devant Dieu qu'elle 
l'est en effet pour ses propres ini' 1 1 is, sr-,t trouvé trop foible pour 
la porter à ce que l'histoire nous apprend avoir plusieurs fois été 
pratiqué par d'autres. » On voit que le cardinal étoit dans des prin- 
cipes tout différents de ceux du père Caussin sur l'alliance avec le 
Turc. Celui-ci la croyoit illicite et contraire à la religion ; l'autre 
pensoit qu'elle étoit légitime. Ainsi Ton ne peut guère douter qu'elle 
n'eût été proposée et approuvée plus d'une fois dans le conseil du 
Roi; mais enfin on ne jugea pas à propos de se liguer avec cette 
puissance odieuse à la chrétienté, et il paroit que Louis XIII fit en- 
tendre au père Caussin que cette alliance n'auruit point de lieu, puis- 



M"« DE LA FAYETTE. 273 

qu'à en juger par les ML'iiioire's qui nous restent, ce père n'insista 
pas sur cet article, sur lequel il n'auroit pas manqué d'appuyer si le 
Roi lui en eût parlé différemment. Il s'étendit principalement sur 
l'union de nos armes avec celles de la Hollande et de la Suède, qui 
duroit depuis si longtemps, et qui avoit eu des suites si funestes à 
la religion catholique. Il lui représenta que de telles alliances ne 
pouvoient être permises que sous la condition de ne causer aucun 
dommage à l'Église, mais que notre alliance avec les religionnaires 
avoit produit la ruine entière de la religion et les plus iiorribles 
scandales , qu'il y avoit en Allemagne plus de six mille églises 
détruites ou abandonnées, qu'on y voyoit plus de trois cents lieues 
de pays où la clôture des vierges consacrées à Dieu avoit été violée, 
où le saint sacrifice de la messe étoit aboli, les vases sacrés em- 
ployés à des usages profanes, les reliques des saints foulées aux 
pieds, leurs châsses biisi'cs, leurs tombeaux ouverts; que tous ceux 
qui avoient encore quelque sentiment de piété ne voyoient qu'avec 
horreur les ennemis de l'Église enrichis de ses dépouilles; qu'à la 
vérité on avoit eu soin d'insérer dans les traités quelques clauses 
favorables à la religion, mais qu'on ne les observoit pas; qu'il se 
croyoit obligé de lui dire que Sa Majesté ne pouvoit en conscience 
tolérer de pareils abus, et qu'il valoit mieux rompre toute alliance 
avec les protestans que de participer à de si grands excès. Le Roi 
lui répondit qu'il ne falloit plus toucher à ce point-là, qu'avant que 
de faire ces alliances on avoit examiné avec soin si elles étoient per- 
mises, et que les plus habiles docteurs les avoient déclarées légiti- 
mes, que les pères même de son ordre avoient été de cet avis, et 
qu'ils avoient donné leurs consultations par écrit. Le père Caussin 
lui répondit qu'il u'avoit ixiiut (Mitendu parler de ces consultations, 
et qu'il seroit bien aise de les voir. Il vint ensuite à la misère du 
peuple. Il lui dit qu'il étoit surchargé de tailles, d'impositions et 
de logemens de gens de guerre, qui n'avoient point de fin, et qu'un 
roi étoit obligé de traiter ses sujets en père et de les regarder comme 
ses enfans. Louis s'écria, en jetant un profond soupir: .4/)/ mon 
'pauvre peuple! Ensuite, ayant réfléchi un moment, il ajouta: Je ne 
saurais encore lui donner de soulagement, étant engagé dans une 
guerre. Le père lui dit qu'il avoit grande raison d'avoir compassion 
de son peuple, qu'il en étoit aimé, et qu'il n'y avoit que le cardinal 
seul qui fût l'objet de sa haine, et voyant que le prince l'écoutoit 
avec beaucoup d'attention, il le conjura d'avoir pitié de la Reine sa 
mère, et de ne la pas laisser languir plus longtemps dans l'exil et 
dans la misère. II lui déclara qu'il étoit obligé par la loi de Dieu 
de piiuiviiir à sa subsistance en lui faisant au moins payer son 
doiKiire; iprelle ne lui dcmandoit pas d'autres grâces; et pour l'en 
convaincre, il lui présenta une lettre écrite de la propre main de 



274 APPENDICE. NOTE TROISIEME. 

Marie de Médicis, qui le supplioit de lui accorder la jouissance de 
ses revenus, et un asyle dans son royaume, en lui promettant qu'elle 
ne se mêleroit point des affaires d'État. Le Roi ayant lu cette 
lettre en parut touché: Je voudrais bien, dit-il, lui donner conten- 
tement, mais je n'oserois en parler à M. le cardinal. Si vous pou- 
viez obtenir cela de lui, j'en serois bien aise^. Les discours du père 
Caussiu lui causoient un trouble et un embarras qu'il ne pouvoit 
dissimuler. D'un côté il eût bien voulu rappeler sa mère et rendre 
son peuple heureux ; mais il ne croyoit pas pouvoir se passer du 
cardinal, et il craignoit de le mécontenter. Le père Caussin lui parloit 
avec tant de force qu'il se lassa de l'entendre, et ne sachant plus que 
lui répondre, il lui dit qu'il éloit fâché de l'avoir fuit appeler, et 
qu'il eût mieux fait de renvoyer cette conversation à un autre jour. 
Il se repentit un moment après de son impatience, et lui en fit 
excuse: Je vous demande pardon, lui dit-il, je vous ai répondu 
trop rudement, je reconnais que tout ce que vous m'avez dit est pour 
mon bien. 

Cl Le cardinal de Richelieu, qui étoit alors à Ruel, fut bientôt 
informé de la longue conférence que le Roi venoit d'avoir avec sou 
confesseur. 11 sut que le monarque en étoit sorti avec un air sombre 
et rêveur, qui marquoit le trouble ^ie son âme, et que tous les cour- 
tisans s'attendoient à quelque événement extraordinaire. Le duc 
d'Angoulème fut un des premiers qui partit exprès de Saint-Ger- 
main, pour lui donner cet avis. La plupart des mémoires et des 
historiens du temps, que les modernes ont suivis, se sont évidem- 
ment trompés dans le récit qu'ils nous ont laissé des principales 
circonstances de cette affaire Il est certain \° que le père Caus- 
sin eut un long entretien avec le Roi le 8 décembre, pendant qlie le 
cardinal étoit à Ruel, puisqu'il l'assure lui-même dans la lettre 
qu'il écrivit au père Mulio Vittclleschi, général des Jésuites; 2° que 
ce fut dans cet entretien qu'il attaqua si vivement les défauts qu'il 
croyoit avoir remarqués dans le gouvernement, et qu'il fit entendre 
au Roi l'obligation où il étoit d'y apporter un prompt remède; 
3o qu'il ne fut point exilé le 8 décembre, jour de la Conception, qui 
étoit un mardi, et qu'il vit encore le Roi à Saint-Germain le jeudi 
suivant 10 du môme mois; 4" que la lettre de cachet qui lui fut 
signiliée ne lui ordonnoit pas de se rundre à Quimpcr-Corentin, 
mais à Rennes, où il fut conduit par un exempt des gardes. Tous 
ces faits sont clairement prouvés par sa lettre au général des Jé- 



1. Cette lettre de Marie de Médicis au roi son lils, fut trouvée dans les 
papiers du P. Caussin, lorsqu'ils furent saisis le mois suivant, 2" janvier 1638; 
nous en avons rencontré une copie 'authentique que nous donnerons plus 
bas. 



M"' DE LA FAYETTE. 275 

suites, et par le récit qu'il fit hii-iiiOme à M. du Lezcau 

Il reste à examiner s'il est vrai que le pure Causslii ait offert au duc 
d'Angoulênie de la part du Roi la place de premier ministre... Le 
duc d'AngouIème le disoit à toute la cour. M. de Lezeau, doyen du 
conseil, ayant pris la liberté de l'interroger là-dessus, après la mort 
du Roi, ce duc lui raconta qu'un jour il étoit allé voir le père Caussin 
pour lui recommander une petite affaire; on prétend qu'il s'agissoit 
d'une abbaye de filles qu'il dcmandoit pour une i-eligieuse à laquelle 
ils'iutéressoit; que ce père lui répondit que dans peu ce seroit à lui à 
faire les grâces, et non pas à les demander, et que le Roi avoit jeté 
les yeux sur lui pour le mettre à la place du premier ministre. Le 
duc d'AngouIème ajouta que cette proposition le surprit extrême- 
ment; qu'il l'épondit au P. Caussin qu'il ne se sentoit pas capable 
de cette charge, et qu'il le supplioit de l'en faire dispenser par Sa 
Majesté ; mais qu'à l'instant le père lui avoit répliqué qu'il falloit 
absolument l'accepter ou se résoudre à être incessamment enfermé 
à la Bastille. Le duc d'AngouIème dit à M. de Lezeau que la propo- 
sition du père Caussin, accompagnée de cette menace, lui avoit causé 
tant d'inquiétudes qu'il fut trois jours sans pouvoir dormir et sans 
communiquer à personne un secret de cette importance; mais 
qu'enfin il avoit pris le parti d'en parler au sieur de Chavigni, son 
ami, qui s'écria d'abord, en faisant une grande exclamation : Il y a 
trois semaines que nous cherdions ce qui met le Roi de si mauvaise 
huuœur, et le voilà trouvé. Je vous promets que j'en informerai M. le 
cardinal à votre avantage, et que vous serez bientôt délivré de toute 
inquiétude; que le lendemain il eut ordre d'aller à Ruel, où il rendit 
compte à Son Éminence de tout ce qui s'étoit passé, et qu'ensuite 
pour le récompenser elle fit avoir au comte d'Alais, son fils, le gou- 
vernement de Provence. Lezeau, ayant écouté le récit du duc d'An- 
gouIème avec beaucoup d'attention, fut trouver le père Caussin pour 
en savoir la vérité. Ce père lui protesta que rien n'étoit plus faux, 
qu'il n'avoit jamais été question entre le Roi et lui de choisir un 
autre ministre pour remplacer le cardinal de Richelieu, et que s'il 
se fût agi de faire un pareil choix le duc d'AngouIème étoit le der- 
nier homme du royaume auquel il auroit pensé. « C'est à savoir, 
ajoute M. de Lezeau dans son écrit, lequel des deux il convient 
de croire. » 

« Le lendemain du jour de la Conception, 9 de décembre, le 

Roi dit au père Caussin: J'ai pensé à ce que vous m'avez dit, je vois 
le désordre que vous m'avez représenté, je reconnois l'obligation 
que j'ai d'y remédier, je vous prom,ets d'y travailler sérieusement. 
Il est bien vrai que j'ai de la peine à le dire à M. le cardinal . si 
vous voulez lui proposer la chose en ma présence, j'appuyerai tout 
ce que vous direz, et j'espère que cela profitera. J'irai cette après- 



276 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 

dlnée à Ruel, allez-y avant moi, sans dire que je vous y ai envoyé. 
Je surviendrai ensuite, et vous ferez venir à pi-opos tout ce que vous 
m'avez dit. Le père Caussin aperçut d'abord tous les inconvéniens 
d'une pareille entrevue. Je me représentois, disoit-il longtemps 
après à un de ses amis, le cardinal furieux comme un dragon, qui 
me sauteroit au visage, dès que je commencerois à découvrir les 
fautes qu'il avoit fait commettre au Roi par ses pernicieux conseils, 
mais je n'en étois pas effrayé. Il répondit à la proposition du Roi, 
qu'il savoit bien qu'en répétant devant le cardinal ce qu'il avoit eu 
l'honneur de représenter à Sa Majesté, il alloit s'exposer à la ven- 
geance d'un ministre impérieux, qui vouloit que tout pliât sous ses 
volontés et qui ne pouvoit souffrir la moindre contradiction : qu'il 
espéroit que Sa Majesté le prendroit sous sa protection, mais que, 
quelque chose qui en pût arriver, il ne manqueroit point à ce qu'il 
devoit à Dieu et à sa conscience. 11 partit ensuite pour arriver à 
Ruel avant le Roi. Il se présenta au cardinal, qui le reçut assez 
froidement, et qui lui parla de la vanité du monde et du bonheur 
de ceux qui s'attachent uniquement au service de Dieu. Ensuite pour 
lui faire entendre qu'il étoit informé de ses liaisons avec M"'- de 
La Fayette et avec la Ruine mère, il ajouta qu'un homme vertueux 
devoit être en garde contre les artifices des femmes et des filles, qu'il 
y avoit parmi elles des esprits très-dangereux qui débitoicnt sou- 
vent des maximes contraires au bien de l'État. Leur entretien fut 
interrompu par l'arrivée du Roi. Le cardinal, ayant entendu le 
bruit du carrosse qui approchoit du château, dit au père Caussin: 
Voilàle lioi qui vient, il ne faut pas qu'il nous trouve ensemble , 
vous savez qu'il est fort ombrageux, il est à propos que vous vous 
retiriez promplement par ce petit escalier. Le père Caussin, n'osant 
contrevenir à la défense que le Roi lui avoit faite de dire qu'il venoit 
de sa part, sortit aussitôt, dans l'espérance que ce prince le feroit 
bientôt rappeler, et il se retira dans une chambre voisine où il 
attendit longtemps que l'on vînt le chercher. On dit qu'en effet le 
Roi, surpris de ne le point voir, demanda où il étoit, mais que le 
cardinal répondit qu'il étoit parti. Louis eut une grande conférence 
avec son ministre, auquel il lit part des scrupules et des inquiétudes 
que le père Caussin lui avoit mis dans l'esprit. Le cardinal employa 
pour les dissiper cette éloquence qui lui étoit naturelle, et qui 
n'étoit jamais plus vive et plus féconde en raisonnemens que lors- 
qu'il s'agissoit de défendre ses intérêts et de conserver sa place et 
sa fortune. Il prouva par l'autorité des théologiens et des canonistes 
que la guerre avoit été justement entreprise, et que les alliances 
avec les puissances protestantes n'étoient i)as contraires à la loi de 
Dieu, surtout après les précautions que l'on avoit prises pour main- 
tenir partout l'exercice public et tranquille de la religion catholique. 



M"'^^ DE LA i: A Y ET TE. 277 

11 soutint que le rappel de la Reine mère renipliroit le royaume de 
troubles et de factions, que si on lui envoyoit l'argent qu'elle 
deniandoit, elle ne l'employeroit qu'à lever des troupes pour faire 
la guerre au Roi ou à suborner des assassins qui viendroient mas- 
sacrer ses ministres jusque sous ses yeux. Il lui demanda s'il pré- 
tendoit gouverner son royaume par les conseils d'une jeune novice 
de la Visitation et d'un religieux simple et crédule qui n'avoit jamais 
eu aucune connoissance des affaires du monde. Les intelligences du 
père Caussin et du père Monod, et les avis certains qu'il en avoit 
reçus du duc de Savoie, ne furent pas oubliés; il lui dit que l'un 
n'étoit évidemment que l'organe et l'instrument de l'autre, et que l'un 
agissoit par malice en faveur de l'Espagne, et l'autre par simplicité; 
que si on les écontoit, les Espagnols seroient bientôt maîtres de la 
Savoie, et la France réduite à une paix honteuse et précipitée à 
subir le joug de la maison d'Autriche; qu'enfin le père Caussin lui- 
même avoit si bien senti la foiblesse de ses raisonncniens qu'il 
n'avoit osé demeurer pour les soutenir en sa présence, parce qu'il 
n'ignoroit pas que l'on pouvoit aisément le confondre par des preu- 
ves sans réplique. Le cardinal parloit dans ces occasions avec une 
force et une véhémence à laquelle il étoit difficile de résister. Le 
Roi fut comme accablé par le poids et par la multitude de ses rai- 
sons; il n'entreprit pas d'y répondre; il tâcha seulement d'excuser 
le père Caussin sur la droiture de ses intentions ; mais le cardinal le 
prit sur un ton si haut qu'il menaça le Roi d'abandonner entière- 
ment le soin de ses affaires, à moins qu'il ne changeât de confes- 
seur. Louis, qui ne croyoit pas pouvoir se passer de son ministre, 
prit enfin le parti de lui sacrifier le père Caussin, et il consentit que 

l'on le renvoyât, pourvu qu'on ne lui fît aucun mal 

Le lendemain 10 de décembre, le père Caussin alla dès le matin 
chez le Roi, et il eut assez de peine à pénétrer dans son cabinet pour 
lui parler en particulier. On ne vous a point vu à Buel, lui dit le 
Roi. J'y ai été. Sire, répondit-il, mais M. le cardinal me fit retirer à 
votre arrivée. Ils ont bien vu, reprit le Roi, que j'avois du chagrin, 
et ils voudraient bien que vous approuvassiez leur conduite et leurs 
sentimens. — Je ne le pourrais, Sire, répliqua le père Caussin, 
sans charger votre conscience et la mienne. Dieu m'a conduit à 
vous pour vous dire la vérité. Je n'envisage et je ne désire que votre 
salut. La cour ne m'a jamais ébloui, je la quitterai sans peine, 
mais je ne cesserai jamais de prier Dieu jusqu'au dernier soupir de 
ma vie pour le salut de Votre Majesté. Le Roi se mit à pleurer, et 
les sieurs de Chavigni et Desnoyers étant survenus pour lui parler 
d'affaires, le père Caussin se retira et revint à Paris. Le soir M. Des- 
noyers vint trouver le père Binet, provincial des Jésuites, et il lui 
remit une lettre de cachet par laquelle il étoit ordonné au père Caus- 

'IG 



278 APPHNDICE. NOTE TROISIÈME. 

sin de se retirer à Rennes en Bretagne, avec défense de rendre 
ni de recevoir aucune visite, d'écrire à personne, et d'aller dans 
aucun couvent de religieuses, ni à Paris, ni sur le chemin. Cette 
lettre fut signifiée le lendemain II de décembre par le Provincial, 
et il partit le même jour, accompagné d'an exempt des gardes, qui 
le traita pendant la route avec beaucoup de douceur et d'honnêteté. 
On saisit tous ses papiers, et M. Desnoyers prit la peine de les 
examiner lui-même. 11 y trouva des dissertations sur les alliances 

avec les puissances hérétiques Le père Caussin ne 

demeura que deux mois dans la ville de Rennes. Une lettre qu'il 
écrivit à M. Desnoyers lui attii-a une nouvelle disgrâce. Ayant lu ce 
qu'on disoit de lui dans la Gazette^, il entreprit de se justifier, et il 
adressa au sieur Desnoyers une longue apologie de sa conduite dans 
laquelle il protestoit qu'il n'étoit jamais entré dans aucune espèce 
de cabale ni de faction, et qu'il n'avoit rien fait que par principe 
de conscience, et après avoir prié Dieu et répandu beaucoup de 
larmes en sa présence; qu'il ne pouvoit cacher au Roi l'obligation 
où il étoit de faire la paix et de soulager son peuple sans se rendre 
cDupable d'un péché grief; que sa disgrâce ne faisoit pas honneur 
au cardinal ; qu'on l'avoit traité avec une rigueur inouïe, et qu'il y 
auroit de l'inhumanité à tenir plus longtemps en exil un homme 
qui n'avoit fait que remplir le devoir de son ministère, en donnant 
au Roi des avis absolument nécessaires pour son salut 2. Desnoyers 
ne manqua pas de montrer cette lettre au cardinal, qui en fut très- 
irrité. Il envoya chercher les supérieurs des Jésuites ; et après la 
leur avoir fait lire, il leur dit qu'il falloit absolument envoyer le 
père Caussin si loin que l'on n'entendit plus parler de lui. Il leur 
proposa de le reléguer à Québec en Canada. Ils représentèrent à 

1. Voici cet article: « De Paris, le 26 décembre. Le Père Caussin a été 
dispensé de Sa Majesté de la plus confesser à l'avenir, parce qu'il ne s'y gou- 
vernoit pas avec la retenue qu'il devoit, et que sa conduite éloit si mauvaise, 
qu'un chacun et son ordre môme a bien plus d'étonnement de ce qu'il a tant 
demeuré en cotte charge que de ce qu'il eu a été privé. Le déplaisir que ceux 
que sondit ordre ont de sa faute est proportionné à la grande et sincère 
passion qu'ils ont au bien de cet État et au service du Roi. Pour tenir sa place 
le Roi a fait élection, dans le même ordre des Pères Jésuites, du Père Sir- 
mond, qui est en réputation il y a plus de cinquante ans d'être un des plus 
savans hommes de l'Europe, auquel Sa Maje-sté se confessa avant-hier à 
Saint-Germain. » 

■2. Nous n'avons pas retrouvé cette longue lettre à De Noyers, que le 
P. GriCfet cite et qu'il paraît avoir vue, mais une autre fort courte, et qui n'a 
pu être motivée par l'article de la Gazette, qui est du -26 décembre, puisqu'elle 
est antérieure à cet article, et datée du n décembre. Elle contient en abrégé 
tout ce que le P. GrifTet attribue à la longue lettre à De Noyers. Voyez plus 
bas. 



M"^ DE LA FAYETTi:. 279 

Son liminence qu'ils n'envoyoient dans les missions du Canada que 
des gens d'une grande vertu et d'une piété singulière, et qu'il ne 
convenoit pas que ce qu'ils accordoient comme une grâce devînt 
une punition; qu'il su'firoit d'exiler le père Caussin à Quimper- 
Corentin, dans le fond de la Basse-Bretagne, oi"i l'on veilleroit avec 
soin sur ses lettres et sur ses actions. Le cardinal y consentit, et le 
père Caussin reçut ordre de se rendre à Quimper, où il demeura jus- 
qu'à la mort du Roi. Anne d'Autriche le fit revenir à Paris, au 
commencement de sa régence, et il y mourut le 2 juillet 1051, âgé 
de soixante-huit ans. » 



Nous venons d'entendre le P. Caussin et son ami 
M. de Lezeau; mais il faut entendre aussi Richelieu. 
Celui-ci, dans ses Mémoires, s'explique tout au long sur 
le P. Caussin, et présente l'affaire de M"^ de La Fayette 
comme un des épisodes d'une vaste intrigue ourdie en 
faveur de la Reine mère, Marie de Médicis, par le jésuite 
Monot, directeur de la duchesse de Savoie, et c|ui, venu 
en France en 1637, aurait mis dans ses intérêts son con- 
frère de Paris. Selon le cardinal, c'est le P. Monot qui, 
voyant la vocation de M"« de La Fayette remise par elle 
et par le Roi à l'examen du P. Caussin, aurait engagé ce 
père à ne pas se presser et à retarder le plus possible sa 
décision pour prolonger son propre crédit. Richelieu 
représente M^'^ de La Fayette, Mémoires, édition de 
Petitot, t. X, pag. 16 et 17, comme (( se laissant con- 
duire par des esprits malintentionnés. » Il ne nomme 
ni M™^ de Senecé ni l'évêque de Limoges, mais il se 
plaint particulièrement de M"** de Vieux-Pont, une des filles 
de la Reine et confidente de M"« de La Fayette. M. de Le- 
zeau, au moins dans le P. Griffet, ne parle point de 
M"e de Vieux-Pont, et c'est le cardinal qui amène sur la 
scène ce personnage de quelque importance. 11 nous 
apprend une chose toute nouvelle, qu'on aurait fait 
accroire au Roi que le cardinal avait tellement à cœur 
de le séparer de M"*^ de La Fayette qu'il était résolu de 



^280 APPENDICE. NOTE TROISIEME. 

la faire enlever, et que, lorsqu'elle fut entrée en reli- 
gion, M"^ de Vieux-Pont avait osé dire que si elle ne 
Teùt pas fait, sa vie n'aurait pas été en sûreté. Bien 
entendu, Richelieu traite tous ces bruits de ridicules; 
mais, s'ils ont été répandus, il n'est pas impossible 
qu'ils aient fait quelque impression sur l'esprit de la 
jeune fille et contribué à lui faire considérer la vie reli- 
gieuse comme le seul asile où elle pouvait trouver la 
paix. Nous lisons encore dans les Mémoires du cardinal 
cette particularité, que M"'= de La Fayette désirait entrer 
aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques pour y être 
plus retirée du monde, et que ce fut le P. Caussin qui lui 
persuada d'entrer aux Filles de Sainte-Marie, de la rue 
Saint-Antoine, parce qu'ainsi elle serait plus près de lui, 
qui demeurait dans la même rue, à la maison professe 
des Jésuites. Richelieu a la pudeur de ne pas citer le 
P. Carré comme garant de la vocation de M"'' de La 
Fayette; mais il allègue un autre ecclésiastique, le P. de 
\arennes. Il fait aussi intervenir dans cette affaire le 
frère de M"« de La Fayette, que la pieuse cabale avait 
introduit auprès du Roi et en vain essayé de tourner 
contre le cardinal. Mais c'est sur le P. Caussin que 
Richelieu accumule toutes les accusations; il le peint 
comme un esprit brouillon, inquiet, artificieux, se mê- 
lant, sous couleur de dévotion, de toutes les intrigues de 
la cour et jouant un double jeu auprès du Roi et auprès 
du cardinal. Ce passage des Mémoires mérite d'être cité 
tout entier : 



Mémoires, tome X, page 191: « Le cardinal avoit en la maladie 
du P. Gordon, Écossois jésuite, confesseur du Roi, jeté les yeux 
sur le P. Caussin, de la même compagnie, pour le présenter au 
Roi comme capable d'exercer cette charge importante pendant Tin- 
disposition de l'autre. Il avoit conseillé à Sa Majesté de le choisir 
sur la réputation de piété que l'on croyoit être en lui, h cause de 



M'i^ DE LA FAYETTE. 281 

son livre de la Cour Sainte, qui avoit eu quelque vigueur parmi 
les personnes dévotes. Dès qu'il fut entré en cette fonction, il 
donna témoignage d'un esprit actif, et qu'il étoit plus plein de soi- 
môme que de l'esprit de Dieu; car, bien qu'il n'eût été appelé que 
pour être confesseur par intérim, il demanda de l'être définitive- 
ment, marchant sur les talons de son frère qui n'étoit pas encore 
dans le tombeau. Il voulut aussi, dès le lendemain, avoir pleine 
connoissance des bénéfices, contre ce qui avoit été pratiqué par ses 
prédécesseurs, et bien qu'il fût averti que ce n'étoit ni la raison ni 
la pratique, et que son provincial même lui conseillât de ne le 
faire pas, néanmoins il s'y ingéra et se mit en la possession de ses 
prétentions, jusqu'à ce que le Roi lui fit connoître que sa volonté 
n'étoit pas telle, ce qui le fit en apparence départir de telle entre- 
prise, l'affection de laquelle lui demeura toujours dans le cœur. Il 
voulut aussi s'ingérer de confesser les dames et trouva mauvais 
qu'on l'en détournât. Le cardinal étant averti de toutes ces choses, 
les attribua plutôt à simplicité qu'à malice, et à manque de juge- 
ment qu'à mauvaise volonté; cependant ce bon père passa plus 
avant, et des prétentions particulières vint à celles de l'État, et, 
pour y parvenir avec plus de facilité, commença à médire du cardi- 
nal de Richelieu. 

« Le Roi, entre les filles de la Reine, témoignant plus de bonne 
volonté à la demoiselle de La Fayette qu'aux autres, il fut si mali- 
cieux qu'il dit au Roi que le cardinal la haïssoit et la demoiselle de 
Vieux-Pont, parce qu'elle étoit sa confidente. Et néanmoins ledit 
père étoit si double qu'il disoit d'autre côté an cardinal qu'il étoit 
étonné de la créance que le Roi avoit que son Éminence voulût mal 
à ladite de La Fayette, que la Vieux-Pont lui donnoit ces impressions, 
et qu'il avoit été brouillé avec le Roi pour empêcher telle malice. 
D'autres fois parlant du cardinal au Roi, il lui disoit qu'il n'y avoit 
pas d'apparence qu'une seule tète gouvernât un État, et qu'il de- 
voit écouter tout le monde; et, par tels et semblables discours, il 
fit ou sembla faire tant d'impression dans l'esprit du Roi qu'on 
disoit assez publiquement que ce bon pèi-e se vantoit d'avoir tout 
crédit, qu'on épandoit dans le monde que le Roi étoit en soupçon 
et en jalousie de ses créatures; qu'on lui vouloit persuader qu'on 
lui faisoit faire par autorité tout ce à quoi on le portoit par raison 
et par la seule considération de ses intérêts, et ainsi lui rendre son 
conseil odieux et les meilleurs avis inutiles par de faux ombrages; 
qu'on publioit faussement que Sa Majesté avoit défendu à tous ses 
domestiques particuliers de communiquer non-seulement avec le 
cardinal, mais avec ceux qu'elle croyoit lui être affidés, et qu'on 
disoit encore qu'elle avoit fait défense au frère de ladite demoiselle 
de La Fayette d'entrer en aucun engagement avec ledit cardinal, et 

4 6. 



"282 APPENDICE. NOTE TROISlÈiME. 

qu'on avoit fait croire à Sadite Majesté qu'on vouloit faire mal à 
ladite demoiselle de La Fajette, et qu'on la vouloit enlever. Cette 
fille étant appelée de Dieu à se faire religieuse, le bon père voulut 
tirer l'affaire en longueur pour se rendre longtemps nécessaire, et 
n'étoit pas d'avis qu'elle y allât sitôt, et proposa au Roi de faire 
différer son entrée dans la religion si Sa Majesté le vouloit, dont 
cette jeune fille sembla souffrir quelque peine de pudeur pour lui. 
Il trouva fort mauvais que le P. de Varennes eût plus avancé cette 
affaire qu'il ne vouloit; et quand il vit qu'il ne pouvoit la retenir 
davantage, la fille désirant aller au couvent du faubourg Saint-Jac- 
ques pour être plus retirée, il la fit mettre au couvent de la rue 
Saint-Antoine pour être plus proche de lui. Le P. Monot, qui étoit 
lors à Paris, le fortifioit en son dessein, sous espérance que la fille 
demeurant dans le monde, ce seroit un embarras au cardinal, lequel 
rendroit ledit P. Caussin nécessaire; au lieu que si elle y entroit 
promptement, on n'auroit besoin de lui qu'une fois; de sorte que 
ce que le Roi imputoit à foiblesse audit père de ce qu'il lui faisoit 
paroître tant de passion pour elle qu'il cherchoit tous les moyens 
d'éloigner l'exécution de son dessein d'entrer en religion, étoit l'effet 
d'un dessein formé qu'il avoit pour prolonger son emploi en une 
affaire que Sa Majesté affectionnoit, et trouver moyen de nuire au 
cardinal. Quand elle eut pris l'habit, la Vieux-Pont alla jusqu'à ce 
point d'impudence de dire que si elle ne se fût mise en religion sa 
vie n'étoit pas assurée. 

« Toutes ces choses scmbloient si ridicules que la counoissancc 
qu'on avoit qu'il étoit impossible de s'en imaginer quelques-unes, 
empêchoit qu'on en put croire aucune; et le cardinal eut patience 
jusques à ce que la folie ou la malice de ce petit père allât si avant, 
qu'elle passa de l'intérêt de la personne du cardinal jusques à 
attenter à la ruine des affaires publiques et au bouleversement de 
tout riitat; dont le cardinal ne fut averti que bien tard, car les 
mauvais ottices d'un confesseur vers un prince sont si secrets, que 
personne n'en peut rien découvrir si le prince n'en donne connois- 
sance lui-môme. » 

Richelieu a eu ses raisons i)Our ne pas parler di; la 
commission que, selon M. de Lezcau, il aurait donnée à 
son frère le cardinal de Lyon auprès du P. Caussin, ni du 
duc d'Angoulême que le P. Caussin aurait proposé au 
Uoi pour ministre, et qui se serait empressé d'avertir 
Chavigny des manœuvres du P. confesseur ; il ne parle 
pas davantage des scènes de Ruel, que M. de Lezeau a 



M"" DE LA FAYETTE. 283 

racontées et qui ne peuvent pas avoir été inventées. Mais 
à côté de ces réticences se rencontrent dans les Mémoires 
du cardinal de précieux et nouveaux renseignements sur 
un point très-imporlant laissé dans l'ombre par M. de 
Lezeau et par le P. Griffet qui l'a suivi. Kichelieu prétend 
que le P. Caussin osa se mêler de l'affaire de La Porte, que 
nous avons ailleurs amplement fait connaître S et plaider 
la cause d'Anne d'Autriche. Selon Richelieu, le P. Caussin 
alla plus loin encore : non content de défendre la Reine, il 
attaqua le cardinal, et insinua au Roi que sa conduite en- 
vers la Reine était d'autant plus étonnante qu'il avait eu 
autrefois pour elle une très-vive affection, renouvelant 
ainsi les anciens bruits qui avaient couru, et que déjà la 
Reine mère, Marie deMédicis, avaiteu soin de faire arriver 
aux oreilles de son fils. Il n'y a pas la moindre trace de 
tout cela dans le récit de M. de Lezeau, ou du moins 
dans l'extrait du P. Griffet. Cependant, il est impossible 
que Richelieu ait prêté gratuitement au P. Caussin une 
aussi étrange et audacieuse démarche; car il se défend 
contre ce qu'il appelle une infâme calomnie avec une 
violence qui ne peut pas être feinte. A l'en croire, c'est 
Louis XIII lui-même qui, indigné des insinuations témé- 
raires de son confesseur, les découvrit à Chavigny le 
9 décembre 1637, et demanda l'éloignement du P. Caus- 
sin; de là la relégation de ce Père, non pas à Quimper- 
Corentin, comme dit le P. Griffet, mais à Rennes avec le 
plein assentiment de sa compagnie, qui même aurait été 
jusqu'à remercier le cardinal de son indulgence. Mais 
celui-ci se garde bien de nous dire, et nous ignorons s'il 
est vrai, comme l'assure M. de Lezeau, qu'il demanda 
à la compagnie de Jésus d'envoyer le P. Caussin bien 
autrement loin, dans les missions périlleuses du Canada. 

1. M"'" DE C'hevkeuse, ch;ip. I*^'', et I'Appendice. 



284 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 

Ibid., page 205: « De tous ceux qui se comportèrent mal en cette 
affaire (celle de Laporte), et témoignèrent mauvaise volonté au 
gouvernement présent, il n'y en eut point qui allât si avant que le 
petit Père Caussin,qui eut bien la hardiesse, Timprudence ou la folie 
de dire au Roi, quelques mois après, que l'emprisonucment de La 
Porte, et la découverte qui avoit été faite des lettres et intelligences 
que la Reine avoit en Flandre, en Espagne et avec le duc de Lor- 
raine, l'étonnoient infiniment, d'autant qu'il ne savoit comme il 
étoit possible que le cardinal la traitât si mal, puisqu'il Tavoit tou- 
jours aimée, et avoit encore beaucoup d'affection pour elle. 

« Cette parole justifîoit la plus noire et damnable malice qui pût 
entrer jamais en esprit de moine, tant pour ce que le cardinal n'étoit 
point en cause au fait de La Porte , que le Roi avoit voulu faire 
prendre de son mouvement, que parce qu'il n'étoit pas en la puis- 
sance du cardinal d'empêcher qu'on ne trouvât mauvaises les lettres 
de la Reine ; et enfin qu'il accusoit ledit cardinal d'une chose fausse, 
et ce, sur la simple relation d'une personne qui étoit convaincue de 
plusieurs faux sermons en ce fait-lâ propre, où elle avoit reconnu 
la fausseté de plusieurs choses qu'elle avoit jurées sur le Saint- 
Sacrement. Et ce qui montra une particulière protection de Dieu 
sur le cardinal, c'est que ceux qui avoient jamais osé vomir cette 
infâme calomnie, l'avoient toujours fait dans les occasions auxquelles 
il avoit été évident aux yeux de tous qu'il n'avoit point craint de 
fâcher tout le monde pour servir le Roi. Ce qui se passa à Lyon en 
étoit une preuve aussi certaine qu'en cette dernière occurence. 

« Aussi Sa Majesté eut-elle à contre-cœur ces paroles, comme 
semblablement les autres accusations qu'il lui faisoit souvent contre 
le cardinal; lesquelles enfin elle découvrit au sieur de Chavigny, le 
9 décembre, et manda par lui au cardinal que ce bon père ne lui 
étoit pas agréable, pour ce qu'il essayoit de mettre sa conscience en 
trouble par des scrupules déraisonnables déguisés sous une appa- 
rence vaine de piété; qu'il essayoit de la mettre en peine des dé- 
sordres qui s'étoient commis en la guerre des Suédois en Allemagne, 
d'autant, disoit-il, qu'elle les y avoit appelés; ce que Sa Majesté 
lui niant absolument avoir fait, il avoit insisté que, quoiqu'elle ne 
lui avouât pas, il étoit véritable: chose nouvelle et bien étrange à 
un confesseur, qui n'est là que pour entendre ce qu'avec simplicité 
et vérité on lui expose devant Dieu, de vouloir forcer et contraindre 
le pénitent de lui dire ce qui est contraire â sa connoissanco; qu'il 
avoit soutenu impudemment à Sa Majesté qu'elle vouloit faire venir 
le Turc en la clirétienté, quoiqu'elle l'assurât du contraire; sur 
lequel sujet il l'avoit tellement pressée, qu'enfin Sa Majesté fut con- 
trainte de lui dire que, bien qu'elle n'eût jamais eu cette pensée, il 
eût peut-être néanmoins été expédient que le Turc eût été dans 



Mil" DE LA FAYETTE. i8o 

Madrid pour obliger les Espagnols à faire la paix, et puis tous les 
chrétiens se joindre à eux pour lui faire la guerre. Sur quoi ce bon 
p^re s'écriant comme sur un grand blasphème, Sa Majesté lui dit 
qu'il ne la pressât pas davantage en ces affaires publiques, puis- 
qu'elle n'y entreprenoit rien sans l'avoir bien fait consulter aupa- 
ravant. A quoi il avoit répondu que pour faire ces consultations 
on cIloiNissoit des personnes qui étoient gagnées. Et Sa Majesté lui 
répliquant que c'étoient ses propres pères et des docteurs savans, il 
dit que pour gagner des consultans entre ces pères, on donnoit des 
autels, voulant secrètement mal interpréter la libéralité du cardinal, 
qui avoit donné 2,000 écus pour commencer le grand autel de Saint- 
Louis: en quoi il faisoit paroître non-seulement de la folie, mais de 
la fureur, puisqu'il se portoit contre sa compagnie, et par consé- 
quent contre soi-même. Puis il ajouta que si Sa Majesté vouloit 
faire consulter quelque chose, il falloit que ce fût par lui, qui choi- 
siroit en secret des gens qu'il croiroit les plus propres ; voulant par 
ce moyen attirer à soi la conduite des plus importantes affaires 
publiques. 

« Sa Majesté ajouta encore qu'il lui avoit remontré qu'il ne 
devoit rien lever sur le peuple; qu'il se devoit fier en l'affection de 
ses sujets, qui le sauroient bien défendre d'eux-mêmes quand il 
en auroit de besoin ; et que Sadite Majesté, lui témoignant combien 
cette proposition étoit ridicule, lui i avoit dit qu'il n'y avoit plus 
après cela qu'à se faire moine et quitter son État, mais qu'il valoit 
mieux pays gâté que pays perdu: sur quoi ledit père lui avoit dit 
que tout le monde disoit cela; qu'il lui avoit ensuite proposé do 
faire entremettre la Reine régnante de la paix, et que les étrangers 
se défioient du cardinal; sur quoi Sa Majesté avoit répondu qiTil 
étoit bien mal averti, et qu'au contraire il étoit certain que le crédit 
qu'il donnoit au cardinal auprès de lui étoit le principal fondement 
de la confiance que les étrangers avoient de traiter avec lui; c{u'en- 
fin ledit père, pour n'oublier rien de ce qu'il pouvoit dire au blâme 
de Sa Majesté en toutes ses actions, lui avoit parlé en faveur du 
retour de la Reine mère en France, dont il s'étoit cette année traité 
quelque chose, et que Sa Majesté lui ayant témoigné une aversion 
entière de son retour présent, il avoit bien osé aller jusque-là de 
lui dire s'il la vouloit donc voir mourir de faim en Flandre. 



1. Ce passage est un peu altéré dans l'édition de M. Petitot; nous rétablis- 
sons le vrai texte d'après une note de Cliavigny que nous avons rencontrée 
aux Archives des affaires étrangères, France, t. I.XXXVIII : « Mémoire de ce 
que le P. Caussin a dit au ,'loy contre les propres intérêts de Sa Majesté et 
contre monseigneur le cardinal. Décembre 1637 » Cette note ou déposition de 
Chavigny a passé presque entière dans les Mémoires de Richelieu. 



â86 APPENDICE. NOTE TROISIEME. 

« Ce procédé du père étoit bien étrange en une personne, non- 
seulement de longtemps nourrie en la société de Jésus, mais qui, 
y ayant fait son quatrième vœu, étoit informée de toutes leurs lois 
particulières et de leurs secrets ; et bien qu'il n'y ait aucune congré- 
gation en laquelle on se mâle davantage d'affaires, néanmoins il 

n'y en a aucune en laquelle il y ait plus de précaution pour cela 

Dans le canon XII de leur cinquième congrégation générale, il est 
défendu, sous les plus étroites peines auxquelles les défenses se 
peuvent étendre, qu'aucun d'eux s'ingère en affaires d'État auxquelles 
il n'est pas appelé, et que s'il le fait son supérieur le fasse changer 
de maison afin de lui en ôter le moyen; et le canon XllI de leur 
septième congrégation générale, expliquant ce que dessus, dit que 
sous cette règle sont comprises toutes choses qui concernent les 
alliances des princes, les droits et les successions de leurs royaumes, 
et les guerres, tant civiles qu'étrangères. Et descendant plus bas 
aux confesseurs des rois et des princes, leurs lois leur défendent 
expressément de se mêler aux affaires où ils ne sont pas appelés, de 
fréquenter trop la cour, d'y aller sans y être mandés, ou si quelque 
grande nécessité ou office de piété n'y oblige, et de s'ingérer de 
recommander les affaires des uns ni des autres; et si la piété les 
oblige d'eu recommander quelqu'une, qu'ils fassent que lesdits 
princes les envoient recommander par un autre que par eux. Et ce 
qui est essentiel, c'est qu'il leur est ordonné qu'encore qu'un con- 
fesseur doive avoir la liberté de dire au prince ce que sa conscience 
lui dicte, néanmoins, s'il arrivoit difficulté en quelque chose dont il 
fût d'opinion de laquelle le prince, pour s'éclaircir, voulût qu'il fût 
fait consultation avec deux ou trois théologiens, ledit confesseur, 
déposant sa propre conscience, seroit obligé d'acquiescer à ce qui 
auroit été par eux ordonné contre son propre sens. Mais il faut bien 
dire que toutes ces sages constitutions de la société de Jésus, ou ne 
furent pas sues ou avoient été oubliées par ce bon père, puisqu'il 
les pratiqua si mal. 

« Il montra une forte passion d'entrer et iHre en cette charge, 
comme nous avons remarqué, et avoit tant de peur de n'y être pas 
maintenu, qu'il dit au sieur de Chavigny qu'il savoit bien que le 
sieur des Noyers' avoit destiné d'y mettre le P. Binet pour confes- 
seur, et qu'il avoit tourné tout court lorsqu'il avoit vu que le Koi, 
par l'avis du cardinal, étoit résolu de lui donner cette charge; mais 
que néanmoins il ne laisseroit de bien vivre avec ledit sieur dos 
Noyers, et que quant au sieur de Chavigny, il croyoit qu'il lui avoit 
obligation et le remercioit de l'assistance qu'il lui avoit donnée. 

1. 1,'éditeur des Mémoires de Richelieu s'est troaipé sur ce nom, comme le 
P. GiifTet. Encore une Ibis, il faut lire de Xoyers. 



M"' DE LA FAYETTE. 287 

« Ses actions répondirent h ce commencement : il se glorifia 
incontinent de son crédit, et se faisoit de fête mal à propos. Le sieur 
de Chavigny étant mai avec le Roi, par quelque faux rapport qui lui 
avoit été fait de lui, ledit père fut assez léger de lui dire qu'il ne 
s'en mit point en peine, qu'il le raccommoderoit aisément, et n'eut 
point de honte de le solliciter de signer des lettres patentes pour 
l'établissement de son ordre à Troyes sans en parler au Roi ni au 
cardinal, et, pour l'obtenir de lui, lui disoit qu'il le servît en cette 
affaire comme il voudroit qu'il le servît à le remettre bien auprès du 
Roij en quoi il montroit et ostentation et imprudence et audace; 
ostentation de son crédit de mettre bien dans l'esprit du Roi qui 
bon lui sembleroit; imprudence, de vouloir, sans le consentement 
ni de l'évêque ni de la ville, établir son ordre à Troyes contre les 
ordonnances roj'ales et l'ordre tenu par ses prédécesseurs, qui ne 
l'ont jamais désiré qu'en ménageant ledit consentement, et encore 
au fort de la guerre, qui est un temps où il est moins à propos de 
mécontenter les villes; et son audace, en ce qu'il a bien osé pour- 
suivre cette chose très-importante au nom du Roi, et toutefois à 
son déçu et celui du cardinal. 

« Sa Majesté, après avoir beaucoup supporté et excusé d'actions 
semblables dudit P. Caussin, non-seulement contre les règleniens de 
sa compagnie, mais contre tout droit et raison, et absolument contrai- 
res aux fonctions d'un bon confesseur; enfin, n'en pouvant plus sup- 
porter davantage, résolut de le changer; et pour ne pas découvrir 
l'entière honte de ce père, dit seulement qu'à raison de la hantise 
qu'il avoit avec toutes sortes de personnes, et la résolution et la fer- 
meté avec laquelle il avoit voulu la continuer, nonobstant les avis 
qu'on lui avoit donnés au contraire, d'où il arrivoit qu'étant simple 
et ignorant des choses du monde comme il l'étoit, toutes sortes 
d'esprits lui imprimoient telles créances que bon leur sembloit, et 
en effet lui en avoient donné quelquefois de si extravagantes qu'il 
n'étoit pas possible de plus. Sa Majesté avoit été contrainte de le 
prier de s'éloigner d'elle, pour ce qu'ensuite de ce que nous avons 
dit ci-dessus il venoit souvent trouver Sa Majesté, et lui vouloit 
persuader qu'elle faisoit beaucoup de choses à quoi elle ne pensoit 
pas, et s'y opiniàtroit de sorte qu'il passoit les régies non-seulement 
d'un confesseur, mais d'un homme sage, n'y ayant personne tant 
soit peu avisé qui voulût procéder de la sorte, n'étant pas permis 
aux confesseurs d'en user ainsi, pour ce qu'ils doivent croire ce que 
leur pénitent leur dit touchant l'état de la conscience, et non le vio- 
lenter pour eu tirer de lui confession de ce qu'ils pensent savoir 
d'ailleurs, en quoi souvent ils se peuvent tromper; qu'ensuite ce 
pè;-e s'arrêtoit tellement aux opinions qu'on lui mattoit dans l'esprit, 
qu'il disoit même des choses au Roi pour rendre sou ordre suspect. 



288 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 

en ce eu quoi il savoit bien que ses supérieurs le condamneroicnt, 
puisqu'il disoit qu'on leur dounoit des autels pour les gagner. Elle 
avoit été avertie, de la part de deux princes souverains, qu'il avoit 
intelligence avec quelques personnes qui étoient hors du royaume; 
qu'ensuite de ces avertissemens qu'on avoit toujours voulu taire, 
on avoit vu de temps en temps ledit père s'échaufler de plus en plus 
à prendre les opinions favorables aux ennemis de l'État, et tâcher 
de les faire réussir avec violence, au préjudice du royaume, que le 
Roi eût assurément ruiné s'il eût voulu suivre les bons avis de 
ce bon petit père ; que ledit petit père avoit si peu de discrétion et 
de secret, que les choses que le Roi lui disoit hors de confession, il 
les redisoit aux parties intéressées; que Sa Majesté, ayant eu diver- 
ses expériences de ce que dessus, les avoit communiquées à son 
conseil et lui avoit dit comme elle ne pouvoit plus confier les secrets 
de son âme à un tel homme, ce qui fut approuvé de tous; ensuite de 
quoi elle prit la résolution la plus douce qu'il pouvoit prendre en 
une telle occasion, qui fut de l'éloigner de lui, et, afin qu'il ne put 
pas continuer ses intelligences dans sa maison royale ou les étran- 
gères, l'envoyer à Rennes en une maison de son ordre, éloignée de 
tout commerce de la cour. Il y avoit un grand collège en cette mai- 
son-là, qui est un des plus célèbres de France; il y pouvoit passer 
doucement le temps en la conversation des personnes plus doctes de 
sou ordre, et y faire une seconde Cour Sainte, -llustrée des exem- 
ples des choses qu'il avoit vues et pratiquées en la cour. 

« Mais la douleur qu"il avoit ressentie en se séparant de ce à quoi 
il avoit eu plus d'attachement que sa profession ne requéroit, l'em- 
pôchoit d'estimer la grâce qu'il recevoit d'un éloignement ordonné 
en un lieu si favorable, qui le lui faisoit représenter comme un lieu 
de supplice: il en écrivit avec témoignage de grande douleur à ses 
supérieurs, qui, au contraire, témoignèrent au cardinal par leurs 
lettres lui avoir beaucoup d'obligation d'avoir adouci ses fautes et 
lui avoir procuré pour quelque temps un éloignement si favorable'. » 



Comment juger entre le P. Caiissin et Richelieu, et 
retrouver la vérité entre des récits souvent si opposés ? 
Nous n'avons pu, malgré toutes nos recherches, mettre la 
main sur les Mémoires du P. Caussin, que ^1""= de Motte- 
ville déclare pourtant avoir vus, ni sur le Mémoire de 



1. Jtichelieu ne parle pas de l'apologie que le P. Caussin aurait adressée 
à de Noyers; pour la lettre du père à son siipéiieur et le remercîment de 
celui-ci au cardinal, nous les avons et les publierons plus loin. 



M"-^ DE LA FAYETTE. i89 

M. de Lezeau, dont le P. Griffet a fait usage. Que soni 
aussi devenues les lettres manuscrites du P. Caussin, 
citées par le P. Griffet, et que l'exact historien avait 
trouvées très-vraisemblablement dans les archives de sa 
compagnie? Ces lettres ont-elles péri , ou ne sont-elles 
que dispersées? Une d'elles était tombée entre les. mains 
du savant éditeur des Mémoires de Richelieu, qui l'a 
publiée dans une note. M. Petitot était sans doute trop 
éclairé pour avoir admis l'authenticité de cette lettre sans 
preuves sufïisantes; mais il ne nous donne pas ces 
preuves; il n'indique pas même la source où il a puisé. 
Cette pièce est d'ailleurs fort intéressante ; car elle fait 
voir que le P. Caussin, comme Richelieu le lui reproche, 
fit tout au monde pour engager M"'' de La Fayette à 
résister à sa vocation. 

Mémoires de Richelieu, t. X, note des pages 16 et 17. « On trouve, 
dit M. Petitot, des particularités fort curieuses sur cette intrigue 
dans une letti i que le P. Caussin écrivit à M"*" de La Fayette lors- 
qu'elle fut entrée au couvent de la Visitation de la rue Saint-An- 
toine. En lui rappelant les longues conférences qu'il avoit eues avec 
elle, il lui dit: « Je résolus de vous tenter et de voir tout le fond de 
votre cœur. Eh quoi! disois-je, quitter le monde et la cour, un roi 
qui vous aime et tant de belles espérances, pour prendre un voile 
et vous ensevelir toute vivante entre quatre murailles 1 11 n'y a déjà 
que trop de malheureuses filles qui se sont jetées à l'aveugle dedans 
un monastère, sans que vous en augmentiez le nombre. Vous ne 
savez pas ce que c'est que de quitter son propre jugement, d'aban- 
donner sa propre volonté, et de vivre à la satisfaction de personnes 
inconnues, et peut-être fâcheuses, qui ne vous permettront pas de 
disposer d'une épingle sans leur consentement. Vous avez été jus- 
qu'ici à la cour comme un oiseau des Indes qui se nourrit d'ambre 
et de cannelle; vous n'avez que des louanges, des complaisances et 
de l'admiration. Vous serez tout étonnée quand on vous mettra une 
grosse croix sur les épaules, et que l'on vous fera marcher au cal- 
vaire plus vite que vous ne voudriez. Encore si vous étiez une vieille 
qui n't'ût que peu de jours à donner à la pénitence, après en avoir 
abandonné tant d'autres à son plaisir, personne ne trouveroit rien 
d'étrange à votre conduite ; mais une fille de dix-sept ans, toute 

17 



•290 APPENDICE. NOTE TROISIÈME 

bonne, toute innocente, fuir un roi pour courir à une prison! Sa 
conversation vous a-t-elle jamais donné de scrupule? Ne savez-vous 
pas que vous en sortez aussi pure que vous y êtes entrée? Vous le 
connoissez trop bien pour avoir appréhension qu'il demande jamais 
rien de vous que ce que Dieu vous permet d'accorder. Vivez avec 
lui, et faites tout le bien que vous pourrez par son moyen, puisque 
Dieu vous a donné tant de pouvoir sur son esprit. » 

D'un autre côté, M'"« la duchesse de Montmorency, qui 
a mis au jour pour la première fois la vie de M'"" de 
Hautefort, dit dans la préface : « Il seroit à souhaiter 
que l'on publiât une vie manuscrite de M"« de La Fayette 
que nous avons lue autrefois avec le plus grand intérêt ; 
mais nous ignorons dans quel dépôt elle se trouve aujour- 
d'hui. » Ce témoignage est trop formel pour être révoqué 
en doute; et, quoique le P. Lelong n'indique pas plus 
cette vie inédite que les Mémoires du P. Caussin, sur la 
foi de M'""^ de Montmorency nous nous sommes livré à 
des recherches qui ont abouti aux résultats dont nous 
allons rendre compte. 

Parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale, 
dans les portefeuilles du docteur Valant, qui contiennent 
les papiers de la marquise de Sablé, nous avons trouvé, 
tome III, pages 73 et 7/t, trois petites pages avec ce 
titre : de l'Histoire de M"' de La Fayetle. Ces pages sont 
dans le désordre le plus étrange ; elles ne se suivent 
point, et leurs divers paragraphes ne se suivent pas 
davantage. Un peu d'attention nous y a fait reconnaître, 
au lieu d'une vie de M"« de La Fayette, comme le titre 
nous le faisait espérer, un fragment des Mémoires du 
P. Caussin ou du Mémoire de M. de Lezeau. En effet, 
c'est le P. Caussin qui y porte la parole, et raconte plu- 
sieurs choses qui sont dans les extraits du Mémoire de 
M. de Lezeau, avec un certain nombre de particularités 
nouvelles. Donnons ici ce petit morceau en le mettant 
dans un ordre qui le rende intelligible. 



m"- DE LA KAVETTE. 291 

(( Et comme je vins à la conclusion, qui étoit d'agréer une 

etraite, le bon prince me dit la larme à l'œil: Il est vrai que je la 
tiens bien chère; mais si Dieu l'appelle en religion, je n'y mettrai 
point d'empêchement. 

« Elle (M"" de La Fayette) demanda d'entrer (en religion) de- 
vant que le consentement de sa mère fût venu. Le P. Caussin le dit 
au Roi, qui fort étonné s'assit sur son lit comme se trouvant affoibli 
par le sentiment de la perte qu'il alloit faire. Il me dit en pleurant: 
Qu'est-ce qui la hâte'? Ne pouvoit-elle encore différer quelques mois, 
attendant que je partisse pour aller à l'armée? Cette séparation 
m'eût été moins sensible: et maintenant j'en suis au mourir. J'aper- 
çus des agonies si violentes en son esprit que j'en pleurois moi- 
même. Je lui dis qu'il pouvoit en bonne conscience lui ordonner 
quelque délai raisonnable pour juger mieux de son dessein; et je 
lui dis ensuite que je l'allois arrêter et lui dire que vous n'êtes pas 
dans la résolution de lui donner congé présentement. Il me retint, 
et me dit: Ne le faites pas; car si je l'empêche, et qu'elle vienne à 
perdre sa vocation, j'en aurois du regret toute ma vie. Jamais rien 
ne m'a tant coûté que ce que je fais à cette heu,re; mais il faut que 
Dieu soit obéi. Allez lui dire que je lui donne congé. 

« Adieu, chère Angélique, ma joie et ma couronne. » 

(Ici venait un discours du P. Caussin à M""' de La Fayette poqr la 
détourner d'entrer si vite en religion, dans le genre de celui que 
donne la note de M. Petitat. ) « Vous ne savez pas ce que c'est de 
quitter son propre jugement, d'abandonner sa propre volonté, et de 
vivre à la discrétion do personnes inconniies. 

« Vous courez à un monastère pour vous mettre à couvert. A 
Dieu ne plaise! Dites-vous : Si j'eusse voulu être du nombre des 
esclaves, la faveur me tendoit les bras. 

« Louis XIII: il ne dit pas tout ce qu'il pense, il ne fait pas tout 
ce qu'il veut, et ne veut pas tout ce qu'il peut. 

<( Après la visite, le cardinal dit que plusieurs s'étoient venus 
offrir à lui pour mourir pour lui. Le P. Caussin répondit : Mais 
ce n'est qu'une enfi^nt que M"^ de La Fayette. Le cardinal après 
cela lui serra la main en lui disant : Vous n'êtes pas méchant ; il 
faut que je'vous apprenne la malice du monde. Sachez que cette en- 
fant a pensé tout gâter. 

« Comme je dis au cardinal que l'affaire ne tenoifplus qu'au 
consentement de la mère qu'on attendoit, il répondit qu'il n'y avoit 
pus d'apparence de faire languir davantage le Roi, (pril n'en atten- 
doit que laccomplissement, et qu'il seroit guéri quand il auroit été 
trois jours sans voir La Fayette; qr.e je ne pouvois pas ignorer ce 



292 APPENDICE. NOTE TROISIEME. 

que disoit saint Jérôme qu'il falloit passeï' sur le corps de son père 
pour courir à l'étendard de la croix. Je lui aurois pu dire que le 
Saint-Esprit ne se prend pas à coups de canon; mais je lui dis seu- 
lement que, si j'eusse pressé davantage, j'aurois pu tout gâter. La 
vie de Notre Seigneur a été plus soutirante qu'agissante » 



Voici maintenant un autre document du même genre, 
qui n'est pas sans importance, parce qu'il conlirme et 
même développe tout ce que nous avons vu dans les 
Mémoires de Riciielieu. Nous l'avons rencontré à la 
Bibliothèque nationale, parmi les papiers de Baluze, 
V" Armoire, paquet i, numéro 2; c'est un in-folio conte- 
nant un certain nombra de pièces du plus grand prix, 
qui proviennent du cabinet de Richelieu, et sont écrites 
par ses deux secrétaires, Cliarpentier et Chéré, avec 
quelques autres pièces du même temps, copiées par 
Baluze lui-même. Au milieu du volume se trouvent 
quelques pages sous ce titre, de la propre main du car- 
dinal : Journal du révérend Père Caussin, commence le 
quinziesme juillel 1637. Il ne faut pas s'imaginer que ce 
soit un journal du P. Caussin ; c'est un journal de Richelieu 
sur le P. Caussin, c'est-à-dire un de ces journaux que le 
cardinal faisait assembler et composer dans son cabinet 
sur toutes les grandes affaires de son ministère. C'est à 
l'aide de ces journaux qu'ont été successivement rédigés 
]es Mémoires. De bonne heure , et dès les premières 
années de son second ministère, Richelieu eut la pensée 
de transmettre à la postérité l'histoire de ce qu'il avait 
fait ; et, avec la constance et la suite qu'il mettait en 
toutes choses, il ne cessa de recueillir avec le plus grand 
soin les matériaux d'une telle histoire. On ne peut avoir 
le moindre doute à cet égard quand on lit aux Archives 
des Affaires étrangères, Fkance, tome LXXXVI, le billet 
suivant : 



M"" DE LA FAYETTE. 293 



« De Ruel, ce 23 décembre 1637. 



« Je prie M. de Noyers de me faire faire par ses commis des 
copies de toutes les instructions, ordres et dépèches importantes 
qu'il a expédiées cotte année, qui peuvent servir de mémoires à 
l'iiistoire, afin qu'on les ajoute à mes journaux. 

« Signé : Le cardinal de Richelieu. » 



Un de ces Journaux a été publié en 16/j8 au commen- 
cement de la Fronde : Journal de M. le cardinal duc de 
Richelieu, qu'il a fait durant le çirancl orage de la cour en 
l'année 1630 et 1631 ; tiré de ses Mémoires, qu'il a écrits 
de sa main. A parler rigoureusement, ce journal n'est 
pas tiré des Mémoires ; il serait bien plus vrai de dire 
que les Mémoires sont tirés des journaux ; quelquefois 
même les Mémoires se bornent à les abréger. Il est 
vraisemblable que la rédaction première était l'ouvrage 
d'un secrétaire, ou de quelque affîdé, comme Boisrobert 
ou Desmarets, travaillant sur des pièces authentiques et 
sous l'inspiration directe du cardinal. Mais l'infatigable 
Richelieu, passionné pour la gloire, n'a dû rien laisser 
passer sans le revoir et le corriger. Partout il intervient, 
et on le reconnaît aisément aux jugements qu'il porte sur 
les choses et sur les hommes, aux portraits qu'il trace, 
au ton énergique et altier du style, à l'emploi porté 
jusqu'à l'abus des formes un peu pédantesques de l'ar- 
gumentation. Nous possédons, dans le manuscrit ci-dessus 
indiqué, un des journaux du cardinal, ou plutôt un 
fragment beaucoup trop court d'un de ces journaux. La 
plus grande partie de ce fragment est de la main bien 
connue de Chéré; le commencement est de celle du 
secrétaire d'E^tat de Noyers, qui raconte ce qu'il a 
entendu dire au P. Caussin ; plusieurs passages sont 
écrits par le cardinal lui-même , et Baluze y a mis des 



294 APPENDICE. NOTE TROISIEME. 

notes pour inarquer les mains diverses auxquelles appar- 
tiennent les différents morceaux de cette pièce. Nous 
allons la transcrire fidèlement, comme un échantillon des 
journaux de Richelieu, et aussi comme nous donnant 
une idée des intrigues de toute sorte qui s'agitaient 
autour de M'^'^ de La Fayette et de Louis XI H. 



« Le père me dit i que le Roy lui dit qu'il avoit chassé Boizaii- 
val2 parce qu'il avoit conféré avec Amadeo ^ sans son sçu, et qu'il 
avoit contribué à faire retirer la fille. 

« M'a dit que la grande colère que le Roy avoit eue à Fontaine- 
bleau avoit été sur ce que La Fayette lui avoit mandé qu'Amadeo la 
vouloit faire enlever pour la conduire en Auvergne. Que ledit père 
lui avoit plusieurs fois répété que cela étoit sans fondement et sans 
apparence, mais que le Roy l'avoit toujours voulu tenir pour cer- 
tain et lui avoit dit que c'étoit chose assurée*. Qu'il (le Roi) voyoit 
déjà venir le P. Carré ■">, le capitaine des moines errans par le monde, 
qui viendroit dire force choses pour fonder cette action; que d'un 
autre côté il voyoit venir le P. Rernard^, à qui Amadeo avoit fait 
fraîchement donner une abbaye, avec une révélation sur ce sujet. 
Qu'il souffroit beaucoup d'Amadeo et qu'il étoit las de le faire. Sur 
ce fondement il commanda audit père d'écrire à, la supérieure de la 
Visitation de ne donner la fille à qui que ce fût qui la vînt deman- 
der, quand môme ce seroit M. de Noyers. 

<( Le dit père représenta que cette précaution seroit inutile, vu 
qu'il n'y avoit point d'apparence. Mais le l'oij insistant, il fut con- 
traint de le faire. M. d'iîsclox "^ sçut peu de temps après, de M"" de 
Mal. % que les partisans de La Fayette avoient été portés jusques là 



1. Note de Baluzo : « Ceci est écrit do la main de M. de Noj-ers. » 

2. Valet de chambre du Roi vendu à Richelieu. Voyez le récit de M. de 
l.ezeau, plus haut, p. 316, 320, 321 et 323. 

3. Un des noms du cardinal, dans le jargon convenu. 

4. Cette peur de M"e de La Fayette et du Roi, bien ou mal fondée, était 
donc très-réelle. Voyez le récit de Richelieu, plus haut, p. 344. 

.'). Dominicain, dévoué à Richelieu. Voyez le récit de M. de Lezeau, plus 
haut, p. 320, et les lettres citées plus bas. 

6. Autre ecclésiastique gagné par Richelieu. 

7. Confesseur de Richelieu. 

8. M""^ de .\Ialine, attachée au service du palais, et qui servait d'espion 
au cardinal. Voyez plus bas, p. 2i)7, et la note troisième de cet Appendice 
sur les Lettres de MUe de ChemerauH. 



M'i« DE LA FAYETTE. 295 

auprès du Roy de lui dire que , si La Fayette ne se fût retirée eu 
religion, Amadeo lui eût fait donner du poison. 

« Depuis le père m'a dit que voyant La Fayette trois ou quatre 
jours avant qu'elle prît l'habit, elle lui dit que songeant qu'Amadeo 
auroit grand plaisir de sa profession, cela lui donnoit une grand'- 
peine. 

(( Il me dit aussi qu'elle s'étoit mise en si grande colère lors- 
qu'elle sçut que le Roy n'avoit pas voulu commander à M'"" de 
Senecey d'aller à sa vôture, qu'il l'avoit fallu mettre au lit. 

(En marge.) « Il m'a dit aussi i : Le Roy se plaint de ce que la fille 
est en religion. C'est lui qui l'y a fait aller; car elle dit fort bien 
qu'il est bizarre et inégal, et que la crainte qu'elle a eue qu'il ne 
changeât, l'a fait hâter d'entrer en religion. 

« 7 ou 8 jours 2 devant la mi-août 1637, le Roy étant en mau- 
vaise humeur contre le cardinal , comme si ledit cardinal eût eu 
dessein de l'empêcher d'aller vers la Cappelle, où ledit cardinal 
avoit tellement consenti qu'il allât, suivant la proposition que Sa- 
dito Majesté en avoit faite, que tout étoit prêt pour partir, il dit au 
P. Cossin qui l'a rapporté à M, de Noyers et h moi: Si le cardinal 
fait emmener La Fayette en Auvergne, je Tirai quérir là et la main- 
tiendrai contre ledit cardinal, et tous les diables. Et cependant on 
ne songea jamais à faire aller La Fayette en Auvergne. Et ce n'est 
pas chose possible à un particulier d'enlever une fille d'un couvent, 
et à moins que d'être extravagant au dernier point on ne voudroit 
pas l'entreprendre. 

« Le 28 août' M. de Noyers étant à Chantilly, le P. Caussin dit 
audit sieur de Noyers en grand secret que c'étoit le Roy qui lui 
avoit commandé d'écrire au cardinal pour faire revenir Patrocle*,'; et 
cependant quand M. de Noyers en a parlé au Roy, sa Majesté a 
toujours dit que c'étoit une simplicité du P. Caussin. Elle a dit de 
même à M. de Chavigny, et à tous deux, qu'il falloit bien se garder 
de le faire revenir, disant toutefois audit sieur de Noyers, le 
27 août, qu'il falloit le mettre à une maison à quinze lieues de 

1. Note de Baluze : « Cette apostille est de la main de M. le cardinal de 
Richelieu. » 

•2. Note de Baluze : « Ceci est écrit de la main de M. le cardinal de 
Richelieu, n 

3. Note de Baluze: « Ceci est écrit de la main du secrétaire qui écrivoit 
alors plus ordinairement les lettres de M. le cardinal de Richelieu. C'étoit 
M. {Charpentier, écrit d'abord, puis barré) Chéré. » 

4. Écuyer de la Reine. Voici une lettre du P. Carré, confident du car- 
dinal, qui porte à croire qu'ici Richelieu parle avec sincérité. Archives des 
Affaires étrangères, France, t. LXXXVI, fol. 343: 

« Monseigneur, je viens de chez M. Patrocle qui, avec sa femme, m'ayant 



296 APPENDICE. NOTE TROISIEME. 

Paris; et c"est le Roy qui de son propre mouvement manda au car- 
dinal le 10 août qu'il falloit éloigner cet homme pour des choses 
qu'il avoit découvertes, ou le mettre à couvert, et que le plus tôt 
qu'on le pourroit faire ce seroit le meilleur. Et c'est de plus Sa 
même M:ijesté qui fit ajouter à M. de Noyers sa femme ^ dans Tordre 
qui fut envoyé à M. le chancelier pour les faire sortir de Paris, disant 
qu'elle étoit pire que son mari. 

« Le 22 octobre- le P. Cossin me vint voir qui me témoigna 
que le Roy étoit fort content de moi. En parlant des humeurs que 
Sa Majesté avoit souvent contre ses serviteurs, il me dit qu'il ne 
savoit qui lui pouvoit parler, si ce n'étoit la demoiselle de Vieux- 
Pont. 11 me dit qu'on persuadoit au Roy que je voulois vivre hau- 
tement avec lui, contraignant son humeur, et que Sa Majesté lui 
avoit dit qu'il voyoit bien le contraire. 

<( Il me dit qu'on lui faisoit trouver mauvais que je n'allasse pas 
souvent le trouver et qu'il vînt chez moi, et qu'il lui avoit dit: Il va 
bien chez M""= de Combalet. 

H Nota» que le Roy a voulu de son propre mouvement s'accoutu- 
mer à venir chez moi, tant h cause de mes incommodités que pour 
y être plus libre, me l'ayant dit plusieurs fois. 

fait appeler, m'a raconté ses infortunes, et étant seul avec moi m'a fait récit 
de tout ce qui s'est passé en l'histoire delà maîtresse (la Reine) et comme 
ilTavoit défendue et excusée au Gentilhomme (le Roi). Je lui ai dit franche- 
ment qu'il a mal fait en cela; il m'a avoué qu'elle avoit plus de conhance en 
lui qu'en son secrétaire, et que lui l'a portée à se découvrir à votre Êmi- 
nencfi, et qu'il avoit écrit à la grand'raère ( M™« de La Flotte, grand'mèrc 
de Ml'« d'Hautefort! qu'elle fît son possible aOn que la maîtresse (la Reine) 
entre en grande confiance avec votre Éminence. U avoit quelque appréhen- 
sion que son malheur fût venu des rapports qu'on avoit faits à son Éminence 
contrfi lui. Je l'ai assuré du contraire, lui rapportant ce que votre bonté 
m'avoit dit en sa faveur, à la fenêtre, à Ruel ; ce qui l'a beaucoup consolé. 
Il m'a expliqué toutes choses en particulier que votre Éminence sçait mieux 
que moi, et, étant le secret du Roy, elle seroit fâchée si ja le mettois en 
hazard sur ce papier. Tout ce qu'il y a à travailler, est que la maîtresse (la 
Reine) connoisse les extrêmes obligations qu'elle a à votre bonté, et que là- 
dessus se fonde une solide et très-étroite confiance, sans laquelle jamais le 
Gentilhomme (le Roi) ne la pourra croire entièrement convertie. C'est l'avis 
et le souhait perpétuel de, 

« Monseigneur, 

( Votre très humble, etc 

« F (rère) Jean-Baptiste Carré. 

« De votre noviciat général, ce 19 août 1637. » 

1. La femme de Pattocle. 

2. Note de Baluze : o Ceci est écrit de lamain de M. le rardinal de Richelieu.» 

3. En marge, et toujours de la main de Richelieu. 



.M»- DE LA FAYETTE. 297 

« Le 10 novembre, le P. Cossin me vint voir et me dit que le Roy 
l'avoit envoyé pour lui dire qu'il étoit très-content de moi. Ensuite 
il me dit que le Roy lui avoit dit qu'il voyoit bien que j'aimois 
maintenant La Faj'ette,que je lui en avois fort bien parlé, que j'avois 
bien reçu son frère, et choses semblables. Il me dit encore que le 
Roy lui avoit donné charge de me dire que je ne fusse plus à l'ave- 
nir si soupçonneux, et ajouta: « Il vous accuse d'être soupçonneux, 
et c'est lui qui l'est, et c'est son défaut. » 

<( Quand i La Fayette ^ vint de Hollande, on lui dit qu'il allât trou- 
ver M. de Chavigny pour le présenter au cardinal, qu'il vît ledit 
sieur de Chavigny sans grands complimens et le cardinal sans s'en- 
gager à lui, et qu'il hantât peu les habitués chez le cardinal, et peu 
d'autres gens que Lucas, Duniont, Annery, etc. 3 

<< En la visite que le Roy fit à La F:iyette, elle lui parla pour faire 
donner l'évèché de Paris, qu'on disoit lors vacant, au P. de Gondy *, 
ce que le Roy refusa disant qu'il falloit qu'il le donnât à Aniadeo et 
fît encore deux ou trois choses pour lui et pour les siens. » 

Suite des affaires du P. Caussin et de la cabale qui lui 
étoit jointe «. 

« Vers le '25"'« décembre, disant au Roy que j'avois sçu, lorsque 
M. l'archevêque de Paris étoit malade, que la cabale lui avoit parlé 
pour empêcher qu'il ne me donnât son évêclié, ainsi qu'il eu avoit 
intention, sa Majesté me fit l'honneur de me dire qu'il étoit vrai 
que le P. Caussin lui en avoit parlé par trois fois différentes, ten- 
dant à le faire donner au P. Gondy, et que le Roy lui disant que 
déjà deux ou trois fois qu'il avoit cuidé vaquer il me l'avoit promis 
sans que j'y pensasse, s'il ne continuoit cette bonne volonté, je 
serois décrédité, paroissant que j'aurois moins de part en ses bonnes 
grâces que par le passé, ledit père avoit fait ce qu'il avoit pu pour 
persuader an Roi que si j'avois cette charge je m'en servirois pour 
persécuter La Fayette ; sur quoi le Roy avoit été contraint de lui dire 
qu'il répondoit que je ne le ferois pas. 

1. De Ja main du secrétaire de Richelieu. 

2. Le frère de M"' de La Fayette. 

.3. En marge, de la main du cardinal: Maline, c'est-à-dire Mm» de Maline, 
qui probaljlement avait rapporté cela à Richelieu. 

4. Le Cardinal a mis à la marge: Gond) an, comme s'il voulait dire qu'il 
tenait cela du P. Gondran ou plutôt Condren, de l'Oiatoire, qui était en effet 
très lié avec Richelieu, comme on le voit par une foule de lettres de ce 
père au cardinal, qui sont aux Archives des Affaires étrangères. 

5. Tout ceci est écrit de la main du secrétaire du cardinal. 

17. 



298 APPENDICE. NOTE TROISIEME. 

« Environ le même temps ou quelques jours auparavant, le Roy 
dit à quelques-uns des siens que la Vieux-Pont lui faisoit horreur, 
r[u'elle lui avoit médit si universellement de tout le monde qu'il ne 
la pouvoit supporter, qu'elle lui avoit parlé cent fois contre le car- 
dinal, et qu'il penseroit, sçachant ce qu'il sçavoit d'elle, qu'il iroit de 
sa réputation de ne lui plus parler. 

« Depuis et environ le même temps, il a dit plusieurs fois au 
cardinal et à MM. de Chavigny et de Noyers la môme chose, fors 
qu'il ne leur a pas parlé du mal qu'elle lui avoit dit du cardinal. 

« Vers le 28" décembre le Roy dit à M. de Chavigny que le frère 
de M^'*' de La Fayette l'éloit allé trouver et lui avoit dit que le Roy 
lui avoit donné M'^" de Vieux-Pont, Annery et M""^ de Senecey pour 
amis, mais qu'il vouloit bien l'assurer qu'il ne vouloit plus avoir de 
commei'ce avec elle, parce qu'il reconnoissoit leurs mauvais des- 
seins; qu'il avoit ouï dire depuis peu à M'"" de Senecey et aux deux 
autres étant ensemble : « Vous verrez que le Roy sera si foible qu'il 
dira au cardinal tout ce qu'il sçait et ce que le P. Caussin a dit et 
fait contre lui. » 

« Le premier de février le Roy étant venu à Ruel, après plusieurs 
])laintes qu'il fit des mauvais offices qu'on rendoit à Hautefort', 
depuis quïl l'aimoit, s'étendant sur Messieurs de la cabale, il dit au 
cardinal que le frère de La Fayette lui avoil dit le matin plus qu'il 
n'avoit fait encore auparavant, lui ayant rapporté en ternies exprès 
qu'il y a environ trois semaines ou un mois M""' de Senecey avoit 
dit à Annery et à lui : « Tenez-vous toujours près du Roy pour pren- 
dre le temps de charger le cardinal, (|uand vous connoissez qu'il sera 
eu mauvaise humeur contre lui »; et ladite dame ajouta: « Car il 
ne tient guère qu'à un filet. » 

« Le Roy a dit au sieur de La Fayette que \icuxpont lui avoit dit 
plusieurs fois, pendant qu'il aimoit sa sœur dans le monde: «Sire, il 
faut que vous optiez de rompre avec le cardinal ou avec La Fayette.» 

" Le sieur évéque de Limoges a dit plusieurs fois à une femme qu'il 
appelle sa ménagère: « Quand le cardinal sera ruiné, nous ferons 
ceci, nous ferons cela; je logerai dans l'hôtel de Richoliou. Cest un 
logis qu'il me prépare. » 



Nous avons déjà relevé une tles diiïé fonces les plus 
frappantes du récil de M. de Lezeau vl de ("elui de 
Richelieu : M. de Lezeau , c'est-à-dire le P. Caussin, 



1. Ainsi, dès février 1(337, le Roi avoit repris son commerce avec M" 
Hautefort. 



m^ DK LA FAYETTE. 299 

accuse Richelieu d'avoir abusé de l'empire de la religion 
sur M"^ de La Fayette, en introduisant auprès d'elle un 
ecclésiastique qui tâcha de s'emparer de la confiance de 
la jeune fille pour la pousser vers le couvent, le P. Carré, 
de l'ordre de Saint-Dominique: tandis que Richelieu, 
dans ses Mémoires, se tait absolument sur cette circon- 
stance et ne prononce pas même le nom de ce P. Carré. 
Que faut-il penser de cette accusation de M. de Lezeau 
et du silence du cardinal ? Faute de pièces authentiques, 
on est fort embarrassé et on en est réduit à des conjec- 
tures. Richelieu se défend d'avoir jamais songé à enlever 
M"^ de La Fayette et à la renvoyer à ses parents, en 
Auvergne, malgré le Roi. Ici nous le croyons volontiers, 
d'abord parce que nous n'avons aucune preuve contraire, 
ensuite parce que l'entreprise eût été de la dernière témé- 
rité; pour le reste, à nos yeux, le silence du cardinal ne 
prouve rien, sinon qu'il n'a pas porté témoignage contre 
lui-même. Nous le connaissons, nous connaissons ses 
manœuvres souterraines, ses ruses infinies qui égalaient 
son audace, et son art consommé de faire jower mille 
ressorts secrets pour arriver à ses fins. Attentif et vigi- 
lant au dernier point, il avait le goût et le génie de la 
police, qu'il transmit à Mazarin. Jamais homme d'État 
ne fut mieux informé. 11 semait l'argent pour recueillir 
des renseignements de toute espèce ; il était au fait de 
tout ce qui se passait ou se préparait dans les diverses 
parties de l'Europe, et il avait des créatures jusque dans 
le cabinet de ses ennemis. Toute la cour de France était 
remplie de gens chargés d'écouter pour lui, et de lui 
transmettre ce qu'ils entendaient. Inilé que M"« de 
Hautefort ne voulût pas subir son joug, il avait aidé 
M"^ de La Fayette à prendre sa place auprès du Roi : 
mais voyant qu'elle était tout aussi indocile que sa com- 
pagne, et qu'elle était soutenue par une cabale puissante 



300 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 

composée de ses deux oncles, le chevalier de La Fayette 
et révoque de Limoges, premier aumônier de la Reine, 
et de sa parente, M'"*^ de Sénecé, première dame d'hon- 
neur, il dut tout entreprendre pour surmonter un aussi 
pressant danger, et éloigner de la cour M"^de La Fayette. 
Ne pouvant séparer les deux amants qu'au nom de la 
religion, il n'était pas homme à se faire scrupule d'exercer 
sur la jeune fdle une pieuse et secrète violence pour la 
jeter dans le cloître; et si un prêtre, un dominicain, le 
P. Carré, put lui servir à cela, assurément il ne se fit 
pas faute de l'employer, lieste toujours à savoir s'il en a 
été ainsi, et si les faits confirment ces conjectures fort 
spécieuses et le Mémoire de M. de Lezeau. Or, nos nou- 
velles recherches ne nous laissent aucune incertitude, et 
nous permettent d'éclairer de la plus triste mais de la 
plus sûre lumière cet épisode de l'histoire de M"'' de La 
Fayette. 

Oui, il est certain que le P. Carré, de l'ordre de Saint- 
Dominique, le directeur de plusieurs dames de la coui- 
et que M"' de La Fayette consulta sur sa vocation, était 
au service de Richelieu; il est certain qu'il dirigeait les 
espions de toute sorte que le cardinal entretenait autour 
du Roi et autour de la Reine, qu'il leur transmettait les 
instructions nécessaires et recueillait leurs rapports; il 
est certain qu'au confessionnal et dans toutes ses consul- 
tations religieuses il faisait parler Dieu selon l'intérêt et 
au commandement de Richelieu. Ce personnage mysté- 
rieux, jusqu'ici ignoré de l'iiistoire, joue un tel rôle 
dans l'affaire de M"« de La Fayette, et, plus tard, dans 
celle de M'"^ de Haufefort, (pi'il importe de le faire un 
peu connaître. 

De tous les agents de Richelieu, ceux qu'il aimait le 
plus à employer, les plus sûrs, les plus inttïlligents, les 
plus habiles, étaient des prêtres, et c'est particulière- 



Mil' DK LA FAYETTE. 301 

ment dans le clergé et dans les ordres religieux qu'il 
recrutait sa police. Là, il trouvait des esprits préparés à 
toutes les subtilités des intrigues les plus compliquées 
par les subtilités au moins égales de la théologie scholas- 
tique, des âmes façonnées de lon-gue main au secret et 
à l'obéissance, des serviteurs sur lesquels il pouvait 
compter à toute épreuve, pourvu qu'il leur persuadât que 
l'intérêt de l'ordre auquel ils avaient prêté serment de 
fidélité absolue leur imposait envers lui la même fidé- 
lité. Sa qualité de cardinal et de prince de l'Église, sou- 
tenue et relevée par celle de premier ministre, le met- 
tait à la tête du clergé français et lui donnait une sorte 
de protectorat général des ordres les plus importants 
d'honmies et même de femmes. Il favorisait ouverte- 
ment, et il avait pris grand soin de mettre dans ses 
intérêts la Compagnie de Jésus, qui lui rendait ses ser- 
vices avec usure en lui fournissant des confesseurs de 
roi sans ambition et sans intrigue, et même, en une 
certaine mesure, commodes et complaisants. Le P. Caussin 
seul crut sa conscience intéressée à se mêler des affaires 
de l'État. Son successeur, le savant et vieux P. Sirmond, 
se montra dans toutes les circonstances d'une docilité 
extrême, et la Société de Jésus, pour ne pas perdre le 
haut avantage dont elle était en possession depuis 
Henri IV de donner des confesseurs aux rois, s'engagea 
avec le cardinal à renfermer l'autorité et les obligations 
du directeur spirituel de Sa Majesté en des bornes assez 
étroites ^ L'ordre de Saint-Dominique était celui dont 
Richelieu disposait avec le plus d'empire. Cet ordre, 
autrefois si illustre et abondant en grands hommes, était 
depuis longtemps dégénéré, et au commencement du 
xvi'^ siècle il tombait en ruine de toutes parts. Pour se 

1. Vo3'ez plus bas dans cette même note. 



H02 APPENDICE, NOTE TROISIÈME. 

soutenir, il avait grand besoin d'un protecteur puissant 
et généreux; il le trouva dans Richelieu. Le cardinal 
pratiqua envers les Dominicains la maxime des grands 
politiques, de ne rien. épargner en faveur de leurs amis; 
il leur venait en aide dans leurs mauvaises affaires, leur 
donnait de l'argent, les couvrait de son crédit. Aussi le 
servaient-ils avec un zèle ardent et peut-être sincère. 
Puisqu'un religieux aussi rigide que le P. Joseph avait 
épousé les desseins et la cause du premier ministre au 
point d'y voir la cause même de la religion, pourquoi 
d'autres religieux n'auraient-ils pas eu la même foi dans 
le cardinal ? Parmi les premiers dignitaires de l'ordre de 
Saint-Dominique, en France, était le P, Jean-Baptiste 
Carré, supérieur du noviciat général de l'ordre à Paris, 
et, en celte qualité, presque aussi puissant que le 
P. Provincial , en perpétuelle correspondance avec les 
chefs des maisons les plus considérables de l'ordre, 
répandues d'un bout à l'autre de l'Europe, et avec le 
P. Général résidant à Rome. Le P. Carré tenait Richelieu 
pour son véritable général; il avait pour lui un dévoue- 
ment absolu et en même temps très-éclairé ; il lui était 
un conseiller intelligent et un soldat fidèle, prêt à tout 
faire jusqu'au métier d'espion; il lui recrutait partout 
(les partisans; il faisait prêcher pour lui; il mettait à ses 
ordres tous ses religieux; il lui communiquait les nou- 
velles qu'il recevait d'Espagne et d'Italie; il lui trans- 
mettait les bruits qui circulaient sur son compte, lui 
donnait des avis souvent fort judicieux, lui écrivait fré- 
quemment, et même, dans certaines circonstances, plu- 
sieurs fois en un seul jour. Richelieu garda toutes ses 
lettres, même celles que le P. Dominicain le supplia de 
brûler; et nous les avons trouvées éparses à travers la 
volumineuse correspondance du cardinal aux Archives 
des Affaires étrangères. Ces lettres parcourent presque 



Ml'" DE LA FAYETTE. 303 

tout le second ministère de Richelieu : elles mettent à 
découvert la partie secrète de bien des affaires impor- 
tantes, et si elles étaient publiées avec exactitude et 
intelligence, elles formeraient un recueil très-original en 
son genre et qui serait fort précieux pour l'histoire. Nous 
ne donnerons ici que celles qui se rapportent à M"*^ de 
La Fayette. 

Nous ne remonterons pas avant l'année 1636; nous 
prendrons l'affaire dans sa crise même, au milieu de la 
lutte engagée entre les parents et amis de l'aimable 
jeune fille qui s'efforcent de la retenir à la cour, et 
Richelieu qui la précipite vers le couvent à l'aide de 
conseillers et de conseillères hypocrites que dirige dans 
l'ombre le P. Carré; tandis que M"'' de La Fayette, ne se 
doutant pas encore qu'elle est environnée d'intrigues, 
n'est partagée qu'entre son inclination pour le Roi et sa 
vocation religieuse. Le P. Carré était depuis longtemps 
au service de Richelieu ; il lui appartenait par un ser- 
ment d'obéissance absolue, qu'il renouvelait chaque 
année dans la forme la plus solennelle , comme on 
le voit dans la première des lettres que nous mettons 
sous les yeux du lecteur. 



Archives des Affaires étrangères, France, t. LXXVIII, 
année 163G, foL 4L 

Il Monseigneur, 

« Pour les mêmes raisons qui m'ont conduit ces années précé- 
dentes à me jeter aux pieds de votre Éminence pour me consacrer 
à elle par un lien indispensable d'obéissance, que je lui ai fait et 
signé de ma main, je prends la hardiesse au premier jour de celle- 
ci de lui faire et renouveler la môme promesse de perpétuelle 
obéissance qu'elle a daigné recevoir de mon cœur et de ma main 
par ci-devant, l'assurant que ce n'est point pour aucune raison 
humaine, espérance ou crainte temporelle que je le fais, mais seu- 
lement pour obéir au sentiment supérieur qui m'y porte, lequel 



304 APPENDICE. NOTH TROISIEME. 

m'a été communiqué de Dieu en l'oraison , où sa bonté infinie m'a 
fait connoître et vos vertus et la sainte intention qui vous gouverne 
et dirige toutes vos actions. Et partant, constitué en la présence du 
même Dieu, de la glorieuse vierge Marie, de notre bieniieureux 
père saint Dominique, de tous les saints et saintes du paradis : 
Ego frater Joannes Baptista Carré, ordims pr.edicatorim, vestri 
novitiatus ge^eralis prior , vovi o et promitto obedientiam tibi, 

nOMINO FM \E>fTISSlMO ArMANDO CARPINALI DICI DE RICHELIEU, liSQL'E 

AD MORTEM. C'est le seul et unique présent que je puis faire à votre 
Éminence que de me donner et dédier entièrement à son service, 
la suppliant en toute humilité de ne vouloir rejeter cette étrenne, 
comme indigne de son acceptation, l'assurant qu'elle possède le 
corps de plusieurs pour l'exécution de ses commandemens, mais 
que je ne crois pas qu'elle aye plus leurs affections entières qu'elle 
possède les miennes. Nous sommes céans en continuelles prières 
pour votre prospérité et santé et le très-heureux succès de tous vos 
desseins. 

« ... Je proteste à votre Éminence que si notre père Général s'est 
tant oublié que d'avoir fait ou dit quelque chose contre le service 
de Sa Majesté ou de votre Éminence, dorénavant il ne me sera plus 
rien, in omnibus et per omnia, que suivant les commandemens ou 
oidonnances de votre Éminence, qui sera, s'il lui plaît, toute sa vie, 
mou général, et de tous ceux qui me voudront croire. 

« .... 11 y a quatre jours que j'ai reçu une lettre de M"* de La- 
fayette par laquelle elle m'avertit de sa deinière et entière résolu- 
tion d'entrer en religion, et me conjure de lui en dire mon avis au 
plus tôt. Je lui écrirai qu'elle conserve cette bonne volonté; que 
quant l'i l'exécution je lui en i)arlerai à la première rencontre; ce 
qu(; je lais afin d'en avoir auparavant communiqué avec votre Emi- 
nence. Ce qu'attendant, après lui avoir souhaité mille bénédictions 
et prospérités et la victoire générale sur tons ses ennemis, tant de- 
dans que dehors le royaume, je la supplie très-humblement de 
garder cette présente lettre, quoiqu'elle ne le mérite pas, et je de- 
meure à jamais devant Dieu et h's hommes, 

Il Monseigneur, 

« Votre très-humble, très-afl'ectionné, très- 
obéissant, très-obligé, et irès-fidèle serviteur 
en Jésus-Christ jusques à la mort, 

F (rère) Jean bapiiste Carré. 
Rel. ind. ord. Praedic. 

■< Au Noviciat génùral, 1" jour de l'an 16.Sfi. >• 



M"^ DE LA FAYETTE. 305 



Ibid., fol. 63. 



<( Monseigneur, 
« J'écris ce mot en grande tri-tesse à votre Éminence, non poul- 
ies affronts et ignominies que je viens de recevoir, mais i pour le 
danger où je vois la vocation de !/"« de Lafayetle ; car, outre un 
grand discoiirs que me fit hier M'i^^ de Vieux-Pont^ que M. San- 
guin^ lui avoit fait dps déplaisirs et ressentimens du Boy, qui 
L'toient comme au dernier point, que je communiquai hier à ma- 
dame votre nièce* pour lui demander avis (qu'elle me donna de 
tenir bon, et faire exécuter au plus tôt, s'il n'y avoit contraire 
mandement du Roi ou de votre Éminence, et sans le dire à M. de 
Limoges, ni à M™"^ la marquise de Senecé); mondit sieur et madite 
dame, avec M. le chevalier de tMfayette ■"•, me sont venus trouver 
ce matin sur les neuf et dix heures. Tous trois m'ont attaqué et 
combattu furieusement : M. de Limoges, par raisonnement, repro- 
ihes et injures ; la deuxième, par reproches, et le troisième, par un 
reproche atroce : et le tout à cause, disoient-ils, que j'ai ménagé, 
pratiqué et négocié la vocation de leur nièce « à la religion, m'ayant 
demandé pourquoi je ne leur en avois donné avis. J'ai répondu, 
parce que ma conscience me le défendoit, et qu'ils n'étoient juge 
compétens ni intéressés dans l'afTaire. Là-dessus ils m'ont accabls 
de ce que dessus, et m'ont fait défense de la part de la Rcyne été 
de la leur de ne plus voir ni traiter avec leur nièce. Je leur ai 
dit que je ne l'avois jamais recherché, et qu'au péril de ma vie je 
dirai toujours la vérité, quand une âme m'interrogera pour son 
salut. Si bien que, Monseigneur, me voilà*au di'sespoir de pouvoir 
avancer l'oeuvre commencée, si votre Éminence ne me conseille et 
ne m'assiste. 

1. Tout ce qui est ici en italique est dans l'original souligné de la main 
même du P. Carré, pour attirer plus particulièrement sur ces passages l'at- 
tention du cardinal. 

2. Amie de M'i« de La Fayette Voyez plus haut les extraits de Richelieu. 

3. Maître d'hôtel du Roi, du parti de M"e de La Fayette. Voyez plus haut, 
chap. le"", p. 22, dans la note. 

4. Mn"= de Combalet, depuis duchesse d'Aiguillon, nièce et confidente de 
Richelieu. 

5. Le chevalier de La Fayette, Philippe-Emmanuel, chevalier de Malte, 
était un oncle de Ml'e de La Fayette. 

6. Mlle de La Fayette. Ici et ailleurs M^^ de Sénecé est donnée par le 
P. Carré et par d'autres pour une tante de Mlle de La Fayette. Sans entrer 
dans aucune di.scussion généalogique, disons seulement que nous ne voyons 
pas comment cela pourrait être, et renvoyons au P. dominicain cette erreur, 
si erreur il y a. 



306 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 

« J'ai parlé à la mère assistante de Sainte-Marie, fille de feu 
M. le président de Lamoiguon, ne pouvant parler à la mère prieure 
qui étoit actuellement occupée avec M. de Lisieux, son oncle. Sous 
les secrets et précautions, je m'ouvris à ladite mère assistante, lui 
découvrant le nom, l'âge, la complexion et inclination de la postu- 
lante, et comme je ne pouvois ouvrir ce dessein ni à M. de Limoges 
ni à M""' la marquise de Senecé, ses oncle et tante. Elle me promit 
que, quand je voudrais, ils la recevroient sur ma parole, et que 
toutes celles qui étoient entrées en qualité de bienfaitrices étoient 
simples religieuses comme les autres, et avoient apporté toutes 
pour le moins dix mille écus. Il est vrai, me dit-elle, que la reli- 
gion a plus de soin d'elles, quoique elle aye grand soin de toutes. 
Je ne voulus me contenter de sa parole; je lui fis promettre que la 
mère m'écriroit le lendemain ; ce qu'elle a fait. J'envoie sa lettre 
à votre Éminence. Or, ce que j'appréhende extrêmement est que 
notre bon et saint Roy ne tombe malade, en voyant davantage devanj 
lui celle qu'il a aimée avec tant de pureté, innocence et tendresse, 
sachant que tôt ou tard il faudra venir à la séparation. D'ailleurs, 
j'appréhende que Dieu ne se fâche si on l'empêche ou retarde de 
prendre pour épouse celle qu'il a choisie et uppelée pour telle ; pour 
laquelle je crains aussi qu'elle ne tombe malade de déplaisir et 
tristesse si elle est retardée. Elle se vint hier matin confesser à 
moi. Devant que se confesser, elle me fit le récit, comme par mé- 
garde et sans y avoir pensé, le jour que j'avois parlé au Roy, le 
soir étant devant lui proche le lit de la Beyne, elle avoit les yeux 
bas, ce qui déplut beaucoup au Roy, ainsi que M. Seguin lui avoit 
dit : et je m'étonne de cette faute parce que je lui avois conseillé tout 
le contraire. Elle me dit hier que M. Seguin l'avoit tant interrogée 
sur la religion ; et, quoiqu'elle biaisât et équivoquât en ses ré- 
ponses, il voulut néanmoins avoir assurance et promesse d'elle, 
(lu'elle parleroit au Roy avant sa retraite. Sur ce, nous avions 
accordé hier ensemble qu'elle verroit le Roy demain au soir, et 
que lundi au matin elle s'en iroit à Sainte-Marie, où étant entrée 
elle me donneroit les lettres pour Sa Majesté, votre Éminence, son 
oncle et sa tante. Je lui dis qu'elle feroit bien d'écrire aussi à la 
Reyne. Elle me dit qu'il n'en étoit ])as de besoin parce qu'elle en 
seroit bien aise. Elle me témoigna d'être la plus contente du monde. 
Après elle s'en alla communier. 

(I Ci-après sa compagne de Vieux-Pont m'attaqua fortement et me 
dit beaucoup de discours du vieux Sanguin, entre autres que le 
Roy étoit fort fâché contre celles qui lui avoient procuré cette réso- 
lution par leurs mauvais traitemens, que le Roy avoit dit qu'elle, lui 
parlant des petits déplaisirs de ses compagnes, avoit dit que si elle 
en avoit reçu aucun de semblable, elle seroit bientôt hors du monde 



M"-- DE LA FAYETTE. 307 

en religion, etc. Après m'avoir beaucoup interrogé, ne pouvant rien 
tirer de moi, elle me protesta que tout le déplaisir qu'elle avoit 
étoit de n'être pas assez fortement appelée elle-mf^me à ladite reli- 
gion. Or, je ne sais qui a découvert le pot; car la petite m'avoit 
promis le secret. Madame votre nièce, à qui je demandai hier con- 
seil, me le promit aussi, le lui ayant demandé à raison de M""^^ Bou- 
thillier, qui étoit en la chambre, grandissime amie de M"'*' la mar- 
quise de Senecé. Quant aux religieuses, votre Éminence verra leur 
lettre. Tant y a que timor quem timebam evenit mihi; mais je le 
supporte joyeusement, ayant procédé selon les principes de la pru- 
dence divine et humaine, dessous la très-sage et très-assurée con- 
duite de votre Éminence, que je prie très-humblement de me 
renvoyer la lettre de la mère de la Visitation, parce qu'elle servira 
de passeport à notre petite fille pour la religion, à la première 
occasion. .Te la supplie aussi de faire en sorte que le Roy commande 
f|u'elle puisse communiquer avec moi pour sa consolation, et qu'elle 
me puisse venir voir ou moi elle à cet effet et pour son pieux des- 
sein. Priant Dieu de continuer ses grâces et protections à Sa Majesté 
Très-Chrétienne et à votre Éminence, je demeure à jamais votre 
très-humble, etc. 

« F. Jean-baptiste Carré. 



: Noviciat général, ce 29 janvier 1636, à raidi. 
IBID., fol. 124. 



« Monseigneur, 

« Lundi dernier j'écrivis à votre Éminence comme j'avois parlé à 
la gouvernante i qui m'avoit promis de parler à la petite comme il 
falloit pour sa vocation ; mais M"« Fillandre 2 a averti M"«^ Thomas- 
sin 3 qu'elle croyoit qu'elle étoit gagnée contre moi par l'oncle et la 
tante; de quoi M"" Thomassin m'ayant averti, je lui donnai hier 
charge d'aller au Louvre et de faire la guerre à l'œil, ce qu'elle fit 
hier au soir, et trouva ladite dame toute interdite, laquelle inconti- 
nent dit qu'elle avoit besoin d'aller trouver la Reyne, ce que faisant 
semblant elle rentra en la chambre où. étoit la petite et son oncle * 

1. La gouvernante des filles de la Reine. Nous ignorons quel était son 
nom. 

2. Première femme de chambre de la Reine. Voyez Madame de Che- 
VREUSE, ch. v, p. 283, et Appendicr. 

3. Encore quelque femme de chambre gagnée par Richelieu. 

4. L'évêque de Limoges. 



308 APPENDICE. NOTE TROISIEME. 

à ce qu'elle connut. M"'' Pommereul avoit telle peur que M"^ Tho- 
rnassin n'y entrât, qu'elle lui ferma promptemeiit et brusquement la 
porte de ladite chambre. Elle, voyant bien le jeu, attendit que ladite 
dame revînt toute effarée ; alors M"'= Thomassin lui dit qu'on m'avoit 
averti qu'elle ne m'étoit pas fidèle; de quoi elle fut fort troublée 
et piquée, et à l'instant lui demanda son carosse pour aujour- 
d'hui à onze lieuies. Or, qu'elle me trahisse ou non, je n'en sais 
rien; mais sais-je bien qu'elle étoit fort entrecoupée et dans des con- 
tradictions avant-hier que je l'entretins durant deux heures; où elle 
me dit qu'elle avoit parlé à la petite dans le p;rand cabinet de la 
Reyne le jour précédent, qui lui avoit témoigné qu'elle avoit eu la 
volonté de me parler la semaine passée que j'étois allé voir et con- 
fesser M'"^ de La Flotte», lorsqu'après ell« sçut que je parlois à 
ladite gouvernante en sa chambre, et que je ne Pavois pas avertie 
qu'à raison de sa jeunesse ses parons la feroient sortir de la religion 
par arrêt de la c<'ur du Parlement. Je lui dis qu'elle Passuràt que 
cela ne seroit pas, et que l'on y mettroit bon ordre. Je lui demandai 
en quelle disposition elle la trouvoit. Elle commença alors avec un 
labyrinthe de paroles à me dire qu'il n'y avoit pas apparence qu'à 
j)résent elle effectuât son désir; que dans un, deux, six mois, un an 
ou deux, cela se pourroit bien faire; que ce carême où le Roy iroit 
à Chantilly, elle ne verroit pas son oncle; que néanmoins j'avisasse 
en quoi et comment je voulois qu'elle me servît, qu'elle le feroit de 
bien bon cœur, mais, etc. J'en sortis fort mal satisfait, sans néan- 
moins le lui témoigner. Je lui témoignai que deux raisons ine por- 
toient à solliciter cette affaire, la première le salut de cette âme, la 
seconde le bien tant désiré de la paix, et que notre père Général me 
presse par toutes ses lettres d'y travailler selon mon possible, que je 
ne croyois pas que le Roy d'Espaigne y entendît de bonne sorte tan- 
dis qu'il srauroit que notre bon et saint Roy aimeroit une autre 
que sa sœur, quoique ce soit avec une grande pureté et innocence, 
et qu'il me sembloit que tous ceux qui chérissoient le bien commun 
dévoient coopérer à cette bonne œuvre. 

« M"'' Thomassin m'a averti encore ce matin que M"" Fillandre lui 
avoit dit comment madame la tante '^ parloit à la Reyne en son lit, 
et lui disoit que ni elle ni sa nièce ne se gouverncroit plus par le 
bonhomme ( parlant de moi). 

« J'oubliois que la gouvernante nu; dit que Sanguin lui avoit dit 
à quoi étoit bon que M'"« de La Flotte, elle, et M"« Fillandre se 
confessassent à moi; que par ce moyen je sçaurois tous les se- 
crets, etc. » 

« Noviciat général, 1" février 1C36. » 

1. Dame d'atours, grand'mère de MU» de Hautel'ort. 
•2. Mme de Sénecé 



M"' l)K LA FAYKTTR. 309 

IBID., fol. 148. 

« Monseigneur, 
« N'ayant pu avoir le bien de parler à la petite, ni lui faire par- 
ler que par la gouvernante, que je n'y trouve pas tant portée ou qui 
s'y veut rendre nécessaire, elle donc dit hier à M"" Thomassin que 
la petite s'étoit plainte à elle de ce que M"'^ la marquise de Senecé 
n'avoit pas voulu qu'elle eût fait ses dévotions, et que l'on avoit eu 
iivsLnd tort de ce que l'on l'avoit empêchée d'entrer en religion, té- 
moignant qu'elle en avoit toujours le dessein; et après ces paroles 
de la petite, la gouvernante auroit ajouté qu'il ne la falloit pas pres- 
ser à l'exécution de ses desseins, ce qui convient fort bien au pre- 
mier discours qu'elle m'en avoit fait. Sur quoi je demande avis à 
voire Éminence s'il esl à propos d'avertir le l!oy de ne faire si bon 
visage à la petite, afin que ses pareus, qui regardoiunt plutôt leur 
appui que son salut, désistent de la détourner de son entreprise. 
L'on m'a averti que sans votre Éminence le Roy m'auroit banni de 
la France, à cause que j'avois eu la hardiesse d'aider une fille qu'il 
aime à entrer en religion. Outre que je n'ai pas cru cette impos- 
ture, j'ai pensé que ceux qui pour leurs intérêts particuliers font 
courir de pareils bruits, font un grand tort à la réputation de notre 
saint monarque, duquel votre Éminence m'a si souvent exagéré la 
pureté, sainteté et droite intention en toutes choses, que j'ai écrites 
à Rome, et je l'ai dit partout et à tous et l'ai fait prêcher : outre, 
dis-je, que je ne l'ai pas cru à cause de la contraire disposition que 
votre Éminence a trouvée à sa Majesté et moi aussi, je me suis laissé 
facilement persuader que le Boy n'y auroit pas témoigné tant d'af- 
fection, si, comme l'on dit par Paris, il n'y avoit des personnes 
proche du Roy, qui jour et nuit cornent aux oreilles de Sa Majesté 
qu'il faut qu'd témoigne des passions, des langueurs, etc., pour 
celte fille. Je demande donc avis à votre Éminence s'il est à propos 
d'en parler au Roy, et par qui, afin qu'il y témoigne plus d'indiffé- 
rence, afin que la petite puisse plus facilement et sans résistance 
exécuter ses pieux dtsseins. Je demande aussi avis à votre Éminence 
s'il est à propos que j'écrive à la petite que j'en ai parlé au Roy et en 
ai obtenu son consentement, et que je suis aussi assuré des trente 

mille livres qu'elle désire avoir pour être bienfaitrice M^'" Fil- 

landre a dit à M"'- Thomassin que M'"'' la marquise de Senecé avoit 
dit à la Reyne, parlant de la petite, qu'il y avoit eu des bonnes 
gens qui avoient pensé faire beaucoup de mal en pensant bien 
faire. La Reyne a interprété ce beaucoup de mal de la cessation du 
pouvoir que la tante et l'oncle avoient à raison de la petite. 
« Noviciat général, ce 13 ft^v. 1636. » 



310 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 



IBID., fol. 150. 

« Monseigneur, 
« Cette après-dînéc étant allé au Louvre pour y parler à la gou- 
vernante, et elle en même temps m'étant venue chercher céans en 
notre maison, étant de retour au Louvre elle m'a fait avertir de me 
trouver sur les quatre heures et demie chez M"'' Thomassin, où elle 
est venue après six heures, et m'a raconté ce que j'écrivis hier à 
votre Éminence. Elle m'a ajouté aujourd'hui que parlant à la petite 
elle lui avoit fait connoître comme l'oncle et la tante ne l'empô- 
choient de son dessein que pour leurs intérêts particuliers, ce que 
la petite a reconnu; outre que ce matin la petite l'est venue trouver, 
et lui a dit qu'elle voyait sensiblement que Dieu l'attirait à la 
religion, et que pour l'y contraindre il lui envoyait mille petites dis- 
grâces, lui en montrant une qui lui était arrivée cette nuit sur la 
joue droite tendant vers le menton, à sçavoir un petit furoncle, ce 
que Dieu m'envoie, dit-elle, pour me faire voir qu'il n'est pas con- 
tent de mon retardement. Là dessus la gouvernautc a pris son temps 
pour lui confirmer sa pensée, lui redisant encore ce que dessus de 
l'oncle et de la tante, et qu'assurément Dieu la vouloit en religion. 
Comme je lui ai voulu là-dessus dire qu'elle avoit un beau champ 
pour aider cette fille à l'exécution de son dessein, elle m'a dit qu'elle 
ne pouvoit pas faire contre sa parenté. Je lui ai dit qu'en cela elle 
devoit regai-der Dieu, l'intérêt du public, et le service et honneur 
de sa maîtresse. Elle m"a répondu qu'elle avoit satisfait à sa cou- 
science, et que pour la Reyne elle la traitoit comme une cham- 
brière, et qu'elle n'y feroit pas davantage. Comme Je l'ai vue si 
opiniâtre, j'ai fait semblant d'être piqué, et je lui ai dit: Oh ! je vois 
bien que vous désirez tous conserver la faveur des parens de la 
petite (qui sont aussi les siens') ; mais je vous assure que Dieu no 
permettra pas que les uns ni les autres soient pour vous. Alors j'ai 
été contraint de lui déclarer, sous de grands secrets, que j'en avois 
parlé au Roy et à votre Éminence, que tous deux m'aviez donné 
votre consentement pour cet effet, et que ce qui m'y avoit plus 
induit étoit le salut de cette fille et le bien de la paix, pour laquelle 

1. Cette gouvernante des fiUes de la Reine, parente de Mme de .Sénecé et 
des La Fayette, serait-elle M'ie de Polignac? Elle était dans le service de la 
Reine (voyez plus haut, chap. 1", p. 22) comme M"» de Vieux-Pont, et d'a- 
bord elle était du parti des La Fayette (ibid.), dont elle pouvait fort bien 
être parente, étant d'Auvergne comme eux, et les Polignac s'étant d'ailleurs 
plusieurs fois alliés aux La Rochefoucauld, auxquels M™« de Sénecé appar- 
tenait. 



M"- DE LA FAYETTE. M] 

votre Éminence avoit goûté ma raisou, et que si elle ni'aidoit en 
cette affaire je lui en serois obligé et ferois savoir à votre Éminence 
la peine qu'elle y auroit prise en y coopérant, et la supplierois lui 
en savoir gré. Sur cette promesse, elle m'a promis de porter la fille 
à l'entière exécution. Je lui ai lu la lettre (dont j'envoie une copie 
à votre Éminence) que demain je ferai tenir à la petite par le gar- 
çon de M"'= Senault qui a mine de marchand; il la lui donnera pliée 
en façon de parties, lui disant tout doucement à l'oreille qu'elle est 
de ma part, qu'elle la lise et la lui rende après, lui disant de vive 
voix ce qu'elle aura à me répondre. Je vois, Monseigneur, que Dieu 
travaille en cette affaire, et partant j'en ai une bonne et très-grande 
espérance. Craignant que la Reyne ne sorte de Paris, je presserai 
l'affaire tant que je pourrai. 

« J'ai oublié à dire que la gouvernante m'a dit que depuis un 
an votre Éminence lui avoit fait la mine, et n'avoit quasi daigné la 
regarder. Je lui ai promis du changement, c'est à votre Éminence lit 
(ïdelis propheta inveniar. Priant Dieu avec tous ses petits serviteurs 
pour votre santé et prospérité toujours victorieuse, je demeure à 
jamais, etc. 

«P. S. M^'= Fillandre m'a confirmé aujourd'hui qu'elle avoit ouï 
dire que l'oncle de la petite prétendoit par son moyen et de la tante 
de parvenir au gouvernement ; mais je ne puis croire un si grand 
aveuglement. Elle n'a pas voulu nommer de qui elle l'avoit appris. 
A ce que je puis juger de la gouvernante, si elle peut croire que 
votre Éminence lui saura gré aux occasions de cette affaire, elle y 
travaillera et s'y rendra nécessaire, etc. 

« Noviciat général, ce 14 février 163S, entre huit et neuf du soir. » 



Ibid., fol. loi. Lettre du P. Carré à il/"'- de La Fayette K 

« Ma très-chèrement bien-aimée fille, l'unique et pur amour de 
Jésus-Christ vous soit pour très-humble salut. 

« Ayant sçu que vous aviez été indisposée, j'ai hasardé ce mot ne 

1. Cette lettre est un chef-d'œuvre d'astuce et de fourberie. Chaque mot 
est admirablement calculé pour agir sur le cœur de la noble et fière demoi- 
selle. On l'accuse de faire mine de se retirer pour engager davantage 
Louis XIII et en tirer de l'argent. Toute la chrétienté a les yeux sur elle. 
Plus tard elle sera réduite à ce même parti et elle le prendra sans mérite et 
sans honneur, tandis qu'à présent elle se couvrira de gloire. Les conseils 
de sa famille sont intéressés; lui seul lui parle sans intérêt. Les discours 
de Tartufe sont au-dessous de cette lettre, comme la fiction au-dessous de la 
réalité. 



312 APPENDICE. NOTE TROISIEME. 

sçachant s'il pourra pénétrer jusques àvous,pour exprimer l'extrême 
affliction où a été mon pauvre cœur tous ces jours passés, entendant 
par la boiiclie de personnes de haute qualité les faux bruits que la 
calomnie a fait courir de vous, comme que ce n"a été qu'une feinte 
et une mine prise à dessein pour plus profondément et puissam- 
ment pénétrer et posséder les affections de Sa Majesté et pour l'in- 
duire à vous donner une grosse somme. A quoi je me suis opposé de 
tous mes efforts, protestant hautement que votre vocation étoit véri- 
table et non contrefaite. Mais je n'ai pu prévaloir contre le torrent 
de la calomnie que les intérêts particuliers de ceux qui mettent leur 
établissement en votre fortune vous ont attiré. Néanmoins j'espère 
que votre vertu et votre courage auront le dessus, et que toute la 
chrétienté verra au plus tôt ce que jamais elle n'a vu ni entendu. 
Sans vous arrêter à ce que l'on vous a menacé du Parlement, aussi 
bien que moi, duquel j'ai toute assurance en votre faveur, aussi 
bien que de Sa Majesté, à laquelle j'en ai parlé sans vous le dire, 
appréhendant ce qui est arrivé, laquelle m'a donné son pur et entier 
consentement, et j'ai aussi eu assurance de ce qu'il faut. Vous 
voyez, ma bonne et très-chère fille, la peine à laquelle je me suis 
engagé pour l'amour de vous et de votre salut. J'attends un mot de 
réponse, et que vous me renvoyez cette mienne lettre. Celui qui 
vous la rendra, vous en dira davantage, et recevra vos réponses de 
vive voix, si vous ne le pouvez faire par écrit. Toutes ces bonnes 
mères vous attendent et chérissent par-dessus tout ce que vous 
pourriez souhaiter. Faites un coup digne de votre piété, naissance, 
magnanimité et constance. Dieu, les anges, et les hommes vous en 
estimeront et aimeront davantage à présent qu'en un autre temps, 
où. Dieu ne bénissant pas votre retardement, les changemens pos- 
sibles en votre faveur vous ôteront le moyen, le mérite et l'honneur 
de votre vocation, que vous pouvez à présent exécuter avec une si 
grande gloire, et triomphe de toutes les vanités du monde, lesquelles 
en une autre saison vous quitteront plus tôt que vous ne les aban- 
neriez. Qu'est-ce donc qui vous retient, ma très-chère enfant en 
Jésus-Christ? Que sçavez-vous si en un autre temps il vous don- 
nera la grâce et les moyens qu'il vous présente maintenant, et 
si, courroucé du mépris que vous faites à présent de sa voix, il ne 
vous fermera pas ci-après la porte de la religion, comme il ferma 
autrefois celle du Paradis aux cinq folles vierges ! Mais espérant 
que votre fidèle et prompte correspondance, sans en faire semblant 
h c[ui que ce soit, vous fera être du nombre des priulentes, de 
quoi je le prie et fais prier sans cesse, je demeure à jamais, ma très- 
chère etc. 

« Vous pouvez parler au donneur di; la présente avec la même 
confiance qu"à moi. Il vous ira retrouver quand il vous jilaira. J'ai 



M'"= UE LA FAYETTE. 313 

appris que l'on vous a fait protester de n'exécuter si tôt vutre voca- 
tion. Je vous déclare que vous n'êtes pas obligée de suivre cette 
protestation, non pas même quand vous en auriez fait promesse, 
serment ou vœu; au contraire, vous mériterez beaucoup en faisant 
tout le contraire. Je vous aime et conseille sans intérêt, etc. » 



iBiD., fol. 219. 

Il Monseigneur, 
<i Je viens tout présentement de recevoir une lettre de la gouver- 
nante par laquelle j'apprends qu'il y a bien du changement aux 
personnes cabalées et en la petite. 11 faut que la chose soit vraie, et 
ruineuse pour lesdites personnes, puisqu'elle m'écrit si apertement. 
comme votre Éminence pourra voir par son original, que je viens de 
lire, et verra l'esprit de la femme par la copie d'une autre lettre 
qu'elle m'écrivit durant la pénultième fois qu'elle étoit en cette 
ville avec sa maîtresse, de laquelle je pris une copie et lui renvoyai 
son original, puisque la défiance la faisoit ainsi s'ombrager de moi. 
Quoique par sa lettre présente elle ne me prie pas de la lui rendre, 
si elle venoit à me la redemander, je laisse à juger à votre Émi- 
nence si elle doit me la renvoyer. Tant y a. Monseigneur, que mon 
esprit est parfaitement et entièrement consolé de trois choses : la 
première est que la source de la division que le diable pouvoit semer 
par cette cabale dans l'esprit de Sa Majesté d'avec votre Éminence 
est arrachée; la seconde est que le Roy se conserve le plus haut titre 
de réputation en la sainteté que tout le monde reconnoît en lui, 
sous vos très-sages et très-pieux conseils; et la troisième est que 
l'àme de cette petite ne sera plus dans la rébellion à la grâce où 
ceux qui l'ont plus haie qu'aimée l'ont posée. A Dieu eu soit la 
gloire, et la consolation à tous ceux qui l'aiment et le Roy et votre 
Éminence sans intérêt. J'attends que la marée prophétisée par votre 
Éminence le premier de ce mois arrive, et me renvoie la petite. J'ai 
écrit ce soir à notre P. Général ce que je mandai hier au soir à 
votre Éminence, laquelle je supplie très-humblement se servir de 
moi comme de son soulier ou botte que l'on enfoiice dans la boue, 
ne cherchant que la gloire de Dieu et votre service, etc. » 

< Noviciat général, ce 10 mars, entre neuf et dix du soir, 1636. » 



48 



314 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 



Ibid., fol. 223. 



« Monseigneur, • 

« Je crois grandement contribuer au bien public de ce royaume 
en divertissant par mes lettres votre Éminence tout occupée à des 
grandes affaires, pendant qu'elle abaisse et repose son grand esprit 
par la lecture des miennes. La gouvernante me dit hier qu'elle étoit 
venue expressément h Paris pour me parler, et m'expliquer en par- 
ticulier la déroute de la cabale, laquelle M. Sanguin a parfaitement 
bien commencée, et continue, à ce qu'elle m'a raconté, ayant rompu 
avec la petite ', en lui parlant en particulier fort froidement et lui 
riant au nez, laquelle ne voyant pas le jeu, lui disoit : Oh ! je ne sçaii- 
rois pas supporter vos inégalités. Et tant plus elle s'en plaignoit, 
tant plus froid il lui faisoit, et lui faisoit des souris nonclialans et 
dédaigneux. Et après il a rompu net et irréparablement avec Vieux- 
Pont, ce que j'admire davantage, et la gouvernante aussi, à cause 
que la liaison avoit été entre eux depuis huit ans. 11 a fait bien 
plus : il a parlé au Roy contre la petite, laquelle est dépitée, et a 
demandé raison i\ Sa Majesté. Ledit Sanguin, après avoir frappé et 
assené son coup, fit un voyage à Paris, pendant lequel on disoit qu'il 
étoit disgracié; mais il est retourné à Saint-Germain plus résolu et 
hardi que jamais ; et pendant que le Roy entretient la petite, il s'ap- 
proclie de la Reyne, et en l'absence de la petite il s'approche du Roy. 
Il lui parle avec réserve et sans familiarité. Il est toujours mal avec 
M. le Premier 2, et ne s'accorde avec lui qu'en un seul point qui est 
de ruiner la petite proche du Roy, qui auroit déjà chassé ledit sieur 
Le Premier par trois fois sans votre soutien. Or le bien est en cette 
affaire que l'on tient communément que votre Éminence n'approuve 
en aucune manière l'esprit de Sanguin, quoique M. Bouthillier ou 
M. Chavigny aient fait trouver bon au Roy qu'il n'étoit à. propos de 
chasser entièrement Sanguin. 

« Elle m'a dit encore qi;,e Vieux-Pont avoit brouillé et rompu avec 

1. Sanguin, maître d'hôtel du Roi, était, avec Saint-Simon, un da ceux qui 
avaient le plus contribué à attirer l'attention du Roi sur M"e de La Fayette, 
quand Richelieu voulut par celle-ci combattre Mil» de Hautefort 11 suivait 
alors les instructions de Richelieu; ici en changeant de conduite il obéissait 
encore au cardinal. 

2. Le premier écuyer, Saint-Simon, toujours dans la main de Richelieu 
pour donner au Roi une maîtresse ou la lui ôter. Les archives des Affaires 
étrangères sont remplies de lettres de ce triste personnage à Chavigny, à 
Richelieu et à Mazarin, assez bien écrites mais d'une bassesse insupportable. 



iM"-^ DE LA FAYETTE. 315 

la petite, que toutes deux le lui avoient dit, celle-ci que tout le 
nioude l'abandonnoit et qu'elle étoit tonte seule, et qu'elle avoit bien 
besoin de prier Dieu, et l'autre qu'elle vouloit se rendre religieuse ; 
que néantmoins le Roy les avoit un peu raccommodées, quasi quasi 
(ce sont ses mots); que la petite se faisoit à cette heure de Saint- 
Michel, et que la tante i vouloit proniptement marier sa fille^, qui 
ne peut souffrir la petite, afin de la prendre avec soi ; qu'elle la 
gouverne à pn'sent toute seule et a attiré à soi sa confiance toute 
entière ; que le Roy passionne la petite plus que jamais, et lui parle 
seul h seule plus souvent et plus longtemps qu'auparavant; que la 
tante se pique de générosité pour la soutenir en cette conjoncture; 
que la maîtresse^ est ravie de tout ceci. Elle me dit encore que par ci- 
devant Vieux-Pont avoit rompu la petite avec d'Esche*, disant pour 
sa raison que d'Esche n'avoit pas l'esprit de faction, et ne seroit ca- 
pable de consentir à un bon coup; que les plus grandes affaires du 
royaume se disent, se traitent, et se ballottent parmi les filles, où 
elle, à savoir la gouvernante, peut rendre des grands services à votre 
Éminence, laquelle je savois bien que je la récréerois par le récit de 
ces petites particularités. 

(( En descendant de chez la gouvernante je fus voir la grand' mèreS 
qui se sent extrêmement obligée à votre Éminence du soin qu'elle a 
eu d'elle en sa dernière maladie, et tellement qu'elle se veut jeter 
entièrement entre vos bras. Elle me dit qu'un grand et intime ami 
de l'oncle lui avoit dit que ledit oncle ^ n'espéroit pas moins qu'un 
chapeau par le moyen de la petite, qu'il étoit grandement entrepre- 
nant. C'est tout ce que j'ai cru être digne d'être écrit à votre Emi- 
nence, pour la santé et prospérité de laquelle étant eu continuelles 
prières, je demeure à jamais, etc. 

« De votre Noviciat général, ce 12 mars 1636. » 

Archives des Affaires étrangères, France, tome LXXVIII,fol. 271, 
2 avril lG3(î. Le couvent des Jacobins de la rue Saint-Jacques allait 
mal. Il y fallait mettre la réforme. Le P. Carré n'avait pas l'autorité 
nécessaire pour cela. Les religieux ne le respectaient pas assez, et 
malgré tous ses efforts, Richelieu reconnut qu'il ne pouvait le sou- 
tenir. Il l'écrit au P. Général à Rome : 

1. M"" de Sénecé. 

2. Elle épousa le comte de Fleix, de la maison de Foix, qui péril au siège 
de Mardyck. 

.3. La Reine. 

4. M'ie d'Esche ou d'Aiche, une des filles d'honneur de la Reine. 

5. Mme de La Flotte. 

6. L'évêque de Limoges. 



316 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 

« Le P. Carré est un des meilleurs religieux du monde que j'aime 
et affectionne et dont la vie est exemplaire. Mais il est vrai que 
n'étant pas goûté du grand couvent comme je le désirerois, il est du 
tout impossible que son entremise fasse maintenant l'effet que vous 
pou\ez souhaiter. L'affectionnant comme je fais, je lui en ai parlé 
franchement. Il est soumis comme un bon religieux à tout ce qui 
viendra de votre part. 



IBID., fol. 320. 

« Monseigneur, 

« ... On a fait jurer à la petite qu'elle attendra encore trois mois 
devant d'exécuter son dessein, et l'oncle et la tante, à qui elle s'est 
ainsi obligée, lui ont donné pour directeur le R. P. Armand, jé- 
suite, etc. n 

> Noviciat général, ce 25 avril 1636. » 

Cette lettre est fort longue et, s'il n'y a que ce peu de 
lignes sur M"'' de La Fayette, il y a diverses citations 
latines du général de l'ordre sur ce qui se passait à Rome. 
Le cardinal de Lyon était allé pour obtenir la dissolution 
du mariage de Monsieur, et il semblait qu'on voulût aussi 
y traiter de la paix générale. 
Paragraphe sur le P. Carré et sa situation : 
(( Notre père Général m'a accordé et envoyé ma dé- 
mission de la charge de prieur à condition que je prenne 
celle de commissaire sur ce noviciat. Je lui ai mandé 
que dans une dernière audience j'en avois parlé à Votre 
Éminence, qui n'avoit pas encore admis ma démission ; 
qu'après son consentement j'accepterois la commission, 
sauf la place qui est par-dessus le prieur, à laquelle je 
renoncerois. Comme je suis et appartiens entièrement à 
votre Éminence, je n'oserois rien faire sans votre ordon- 
nance, commandement ou aveu ; si je pouvois pénétrer 
le fond de sa pensée, je l'exécuterois à l'aveugle, n 



M"« DE LA FAYETTE. 317 



iBiD., fol. 368. 



Monseigneur, 



« J'ai pris la hardiesse d'écrire la présente à votre Éminence en 
compagnie de deux lettres que j'ai reçues de la gouvernante ce ma- 
tin, que je lui envoie afin que par icelles elle voie si je lui puis 
servir à quelque chose. Selon votre commandement que j'ai reçu et 
par lettre et de vive voix de votre bouche vraiment paternelle pour 
moi, j'ai laissé la petite entre les mains du Saint-Esprit qui la presse 
toujours, mais aussi les ennemis de notre salut ne manquent pas à 
y jouer de leur reste. Cetre petite âme me fait compassion, et je vou- 
(Irois bien lui aider pour un coup de partie. 

(( J'avois prié la gouvernante de m'écrire si le nouveau père direc- 
teur étoit le père Armand, ou Lallemand; elle me répond que ce 
n'est point Lallemand... Ladite gouvernante m'écrit qu'elle voudroit 
bien me voir. Je ne puis l'aller voir à la cour sans prétexte. J'en 
pourrai trouver et en avertirai votre Éminence si elle juge que je 
doive y aller... L'on me dit que l'oncle et la tante sont tout de même, 
et que lui ne s'en ira qu'après ces fêtes, moyennant que ce ne soit 
pas après les fêtes de Saint-Pierre et Saint-Paul, Je voudrois bien 
que votre Éminence en eût parlé à la tante comme elle en avoit eu 
l'inspiration, etc. 

« Noviciat général, ce 7 mai 1636. » 

Les choses omises sont sans intérêt. Il y a une lettre omise du 
18 mai, ibid., fol. 393. Dans cette lettre est le paragraphe suivant : 
<i Je n'ai rien appris de nouveau touchant la tante, le valet de cham- 
bre ne nous ayant rien écrit. Une maréchale de France m'a dit 
qu'elle avoit ouï dire que les deux parens se baisoient en Jésus- 
Christ. Je n'en sçais rien et ne le veux croire. Celui que votre Émi- 
nence désire qu'il lui vienne parler des affaires de sa maîtresse est 
fort dans leur confidence et lui en peut dire tout ce qu'il en sçait! » 



iBiD., t. LXXXIX, fol. IS. 

« Monseigneur , 

<( Je viens de recevoir une lettre du valet de chambre, et quoi- 
l'il m'ait fait dire par le donneur que je la brûle à l'instant de la 

18. 



318 APPENDICE. NOTE TROISIEME. 

lecture, j'en ai néanmoins voulu tirer ces mots pour les mettre sur 
le papier, et la garderai pour deux jours, si elle étoit nécessaire au 
bien. « Les nouvelles que désirez que je vous mande de ce gentil- 
homme 1 sont que sa tante ^ fait toujours tout ce qu'elle peut pour 
empocher qu'il se retire; et en effet sa puissance paroît grande pour 
cela. Celui » que ce gentilhomme aime particulièrement et est toujours 
auprès de lui , a été fort brouillé avec la tante, de quoi le gentil- 
homme lui a fait grand reproche et mauvais visage, et rendu tous 
les témoignages à la tante, qu'il avoit trouvé le procédé de cet ami, 
qu'il a auprès de lui, fort mauvais, avec des renouvellemens d'as- 
surance à cette tante de lui être fort affectionné, laquelle subsiste 
assez seule à l'empêchement de la retraite du gentilhomme, à ce qui 
me paroît. Depuis ce que dessus est écrit, il est arrivé des froideurs 
du gentilhomme vers la tante qui paroît toute mal satisfaite; cela 
va jusques à ne se parler point, fil y a quelques lignes encore de 
compliments.) :\ juin. » 



■( Votre très-humble, etc. 
<t Noviciat général, ce 3 juiu 1636. ' 



Au revers, une suite du 5 juin. Diverses nouvelles. Même vol., 
fol. 42, une lettre du P. Carré. Nouvelles sans intérêt du 18 juin. 

lOicl., fol. 46, lettre du 19 juin. Insignifiante, sauf ce petit para- 
graphe : « Le valet de chambre est venu me voir tout présentement. 
Il m'a raconté plusieurs choses touchant la tante et le gentilhomme 
qui sont mieux dites qu'écrites. Je l'ai trouvé dans quelque petite 
crainte de n'être pas dans vos bonnes grâces. Je l'ai assuré du con- 
traire, etc. » 

IbiiL, fol. 100 : " II y a (juelques jours que j'ai reçu la lettre du 
valet de chambre, lequel, parce que je le crois être de meilleur et 
plus subtil esprit que moi, je la renvoie à votre Éminenre afin 
qu'elle en tire ce qu'elle en sçaura mieux que moi inférer. » 

Ibid., fol. lOG : « Étrangère aux intrigues de cour. » Ibkl. . 
I\d. ICI, de môme; ibid., fol. lUO. 



1. Evidemment M"": de 
•2. W"" de Sénecé. 
.0. Le Roi. 



M"' DE LA FAYETTE. 319 

iBiD., t. LXXX, fol. 109. 

« Monseigneur, 

■ La grand'mère ' me dit hier que sa maîtresse ^ lui avoit dit 

que votre Éminence avoit fait offre de son anntié par un tiefs à la 
nièce 3 moyennant qu'elle ne parlât pas au gentilliomme * des af- 
faires d'État, et qu'elle avoit répondu qu'elle ne vouloit pas engager 
sa liberté, et que, quand la fortune lui tourneroit le dos, sa retraite 
étoit toute assurée dans un monastère, ce qui fait croire que votre 
Éminence la craint; que ce bruit est tout commun dans Paris, et lui 
a été confirmé par deux personnes de grande qualité que je lui 
nommerai de vive voix si elle le juge à propos, etc. 

« Noviciat général, ce 19 octobre 16:36. » 

Ibid., fol. 474. 

(( Monseigneur, 

» La personne qui m'a découvert l'horoscope me fit appeler hier 
après dîner pour se confesser. Devant, elle m'apprit comme la nièce 
avoit écrit à sa confidente Bourdeloise que le gentilhomme-' étoit 
extrêmement mélancolique, et qu'elle avoit beaucoup de choses à 
lui communiquer aujourd'hui à Meudon, où la maîtresse^ va voir 
M'"" de Jouarre",et elle s'y trouvera pour lui parler en confiance. Ce 
fut avant-hier que la lettre fut écrite. Le faiseur de l'horoscope est 
grandement sollicité de la Bourdeloise à le parachever : il s'excuse 
sur sa maladie. Ils se voient néanmoins fort souvent. Je ne puis 
croire que Dieu donne hon succès aux mauvais moyens, et soit con- 
traire à la piété où j'ai vu la nièce. La Bourdeloise » a dit encore que 
la nièce lui a écrit ou communiqué (je ne m'en souviens pas bien) 
qu'elle avoit obtenu une abbaye pour son oncle, de quinze mille 
livres de revenu, d'un qui est prisonnier et que l'on amène. Elle 
me dit encore que le grand et ferme conseil de la nièce étoit la 
tante, etc., etc. 

« Noviciat général, ce 8 décembre 1636. « 

1. M»"- de La Flotte. 

2. La Reine. 

:?. Mii'= de La Fayette. 
4. Le Roi. 
r,. Le Roi. 
fi. La Reine. 

7. L'abbesse de Jouarre. 

8. Quelque compagne de M"f de La Fayette, qui était de Bordeaux. 



320 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 

iBiD., t. LXXXIV, fol. 13. 
<i Monseigneur, 

« Aujourd'hui la dame de l'horoscope i m'a fait appeler et m'a 
raconté des choses étranges qu'il 2 tenoit de la bouche de la Bour- 
deloise, que la tante a tâciié de mettre mal avec la nièce, en telle 
façon que, fondant en larmes, elle lui a dit qu'elle avoit des lettres 
en main contre votre Eminence qui étoient capables de la ruiner. La 
nièce a redit à ladite Bnurdeloise tout ce que sa tante lui avoit dit 
contre ellf. D'ailleurs hier la grand'mère» me raconta comme le 
gentilhomme' aimoit extrêmement sa fille s, et qu'il en a donné des 
marques évidentes depuis peu, et qu'il avoit dit à une personne que 
je nommerai, qu'il ne sçavoit coinme rompre avec la nièce pour 
reprendre l'autre, quod est notandum: ihi Scilla et Caribdis, sed e 
duobus matis minus eligendum. J'ai extrêmement besoin de parler à 
votre Eminence là-dessus; ce sont choses que je ne puis écrire en 
aucune manière, etc. 

» N0vici.1t général, ce .5janvipr ir>37. » 

Ibid., fol. 15. 

(1 Monseigneur, 

<< J'ai vu la personne de reclief, laquelle a parlé à son domestique, 
qui avoit vu ce matin la Bourdeloise, laquelle la tante tâche par 
tous moyens de reflatter et regagner, et lui a envoyé ce matin son 
secrétaire avec mille protestations d'amitié, it la nièce sous main l'a 
invitée de la venir voir, ce qu'elle doit avoir fait cette après-dininî 
et y sera jusqnes au soir. Ladite Bourdeloise néanmoins est piqnéei 
et a dit ce matin à ce domestique lioroscopi(|ue* (|u'elle sçavoit tous 
les secrets de la tantL- et de la nièce, et les choses particulières que 
la tante avoit fait dire h la nièce au gentilhomme contre votre 
auguste et très-sacrée personne, outre les lettres. Alors un frissonne- 
ment et un si grand rrèvc-cœur m'a saisi contre cette misérable 
tante, que je me suis résolu de perdre plutôt le couvent de Rouen (ce 
({ue je ne crois pas perdre étant sous votre autorité et protection ')i 

1. Voyez la lettre précédente. 

2. Le faiseur d'Iioroscope. 

3. M""» de La Flotle. 

4. Le Roi. 

5. M""» de Hautefort. 

6. Pour faiseur d'horoscope. Voyez les lettres précédentes. 

7. Le couvent des dominicains de Rouen avait de fort mauvaises affaire» 
avec le parlement, et sans Richelieu il eût succombé. 



M"' DE LA FAYETTE. 321 

devant que je ne contribue toute mon industrie pour découvrir la 
vérité et faire rendre le mal à celle qui en a voulu procurer à votre 
bonté éminentissinie. Le cœur m'en saigne de dépit, et je ne 
m'étonne plus si auparavant la rupture elle m'avoit déjà quitté me 
voyant si porté à votre service. I.a dame ni"a encore appris que la 
Bourdeloise a une suivante qui a ascendant sur son esprit, qui la 
porte fort à se ressentir de l'affront que lui a fait la tante, à quoi 
elle l'a portée ce matin en la présence du domestique, lequel la 
doit domain aller encore retreuver, et la portera encore plus ouver- 
tement, et ensuite doit donner à la nièce l'horoscope de qui il veut 
voir encore une marque dans l'original dont votre Éminence a la 
copie. La dame avoit déjà écrit et scellé ce billet ([ue j'envoie à votre 
Éminence, qu'elle a décacheté devant moi. J'y ai fait les notes néces- 
saires. Elle m'a promis de travailler efficacement. Je suis résolu d'y 
tout exposer pour votre service, et si la Bourdeloise veut prendre 
confiance en moi, je la porterai à ^on devoir et à tout dire et montrer 
lettres. Mais je ne sçais que lui promettre; car déjà la dame du 
domestique espère des merveilles. 

« Priant Dieu pour votre prospérité et santé, et le terrassement de 
tous vos ennemis que toute la France devroit abhorrer et persé- 
cuter, comme ceux du Roy même, je demeure à jamais, mon bon 
seigneur, etc. 

« Noviciat général, ce 6 janvier, à trois heures et un quart, n 



Billet de la dame avec les notes du P. Carré. 

« Ce que j'ai pu apprendre est que la dame que savez i a en- 
voyé son secrétaire faire grand compliment à la personne que 
savez 2, et l'autre personne' sous main l'a envoyé prier qu'elle la 
plit voir après dîner. Elle la va voir. Toutes choses se disposeront 
bien à ce que l'on voudra; avec un peu de temps l'on fera tout si 
l'on veut. Il y aura moyen de faire prendre confiance; car j'ai encore 
appris tout de nouveau qu'il y a bien de quoi nuire à cette scélé- 
rate*. Quand vous voudrez, nous en discourerons. Vous n'avez qu'à 
prendre prétexte que vous venez voir si j'ai écrit, et je dirai que 
non, afin de vous donner lieu de venir encore une autre fois sans que 
J'on se doute de rien. La pièce que savez ^ se donnera ces jours ici. 
Aussitôt qu'elle le sera, je vous en donnerai avis. » 

1. La tante. 

2. La Bourdeloise. 

3. La nièce. 

4. La tante. 

5. L'horoscope. 



§§2 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 



Ibid., fol. 00. 

Dans une lettre du P. Carré se trouve ce paragraphe : 
« La dame de l'horoscope m'écrit qu'elle étoit en grande peine de 
son mari grandement et dangereusement malade. Je le confessai chez 
lui la veille de mon départ. J'espère, Dieu aidant, me rendre à 
Paris, etc., etc. » 

iBlD., fol. 381. 
Il Monseigneur, 

« La grand'mère fut ravie d'aise hier me voyaiit de retour et 
entendant de moi les sentimens de votre bonté pour elle, de quoi 
elle avoit aussi reçu des assurances par celui que votre Éminence me 
fit l'honneur de me dire avoir été accusé par l'écuyeri d'avoir parlé à 
votre Éminence contre lui. Je le rencontrai dans la même chambre ; 
il rayonnoit de joie quand je lui rapportai les bonnes dispositions de 
votre bonté pour lui, m'assurant derechef d'une entière conversion 
et acquisition à votre service, particulièrement depuis les confé- 
rences qu'il avoit eues avec moi sur votre particulier. 

« .\'ayant pu hier voir le valet de chambre pour n'être au logis, je 
l'ai vu ce matin très-disposé à ne perdre temps ni occasion de parler 
à la nièce, nonobstant que la tante et Vieux-Pont lui aient surtout 
défendu de s'ouvrir à lui; mais elle, n'aimant pas une si grande 
retenue, quand elle en treuve l'occasion, elle se découvre entière- 
ment, et s'ouvre tout h lui; elle lui a donc dit que le gentilhomme' 
avoit fait ce qu'il avoit pu pour la détacher de la tante et de Vieux- 
Pont; mais elle n'en a rien voulu faire , et voilà comme les secrets 
du gentilhomme sont découverts. 

<( Le valet du gentilhomme m'a dit encore ce matin qu'hier ou 
avant-hier étant dans la chambre de la maîtresse 3, la nièce et Vieux- 
Pont y étant aussi à l'écart, la tante quitta la maîtresse et les alla 
treuver et leur parla; alors ces deux faisoient fort les affligées, et 
d'être en peine de quelque chose de grande importance. La tante les 
quitta soudain, et s'en revint à la maîtresse; puis après quelque 
temps elle retourna à elles et leur parla; alors elles firent les con- 
tentes, et lui dirent : « Vous nous avez grandement soulagé l'esprit.» 

i( Le valet de chambre treuvant à part Vieux-Pont et l'interro- 

l. Vraisemblablemont Patrocle, écuyer de la Reine, impliqué dans l'affaire 
du 1C37. VO)'ez Madame de Chevreusk, Appendick , chap. III, note iv, 
p. 418, etc. 

•2 Le Roi. 

3. La Reine. 



M"' DE LA FAVETTIÎ. 323 

géant du sujet de leurs discours et lamentations, après plusieurs 
tergiversations et déguisemens elle lui répondit qu'elles parloient 
du sédentaire 1 ; mais lui croit que c'étoit du succès de la lettre cjue 
la nièce avoit récrite à Bois.-, qui lui avoit écrit de la part du 
maître pour la nièce, etc. 

(( Je crois que votre Éminence sait que depuis peu la maîtresse ^ 
a donné en deux petites boîtes deux de ses portraits raccourcis à 
deux Anglois, et la grand'mère m'a dit que sa même maîtresse lui 
avoit dit qu'on lui avoit donné un nom couvert*, qui est la belle 
anglaise, etc. 

« De votre noviciat général, ce 17 mars 1637, » 

IBID., fol. 381». 
« Monseigneur, 

« Je vis hier le valet de chambre, auquel je fis la proposition de 
soutenir devant le maître ce qu'il m'avoit dit et fait écrire; à quoi 
elle 5 me fit beaucoup de résistance et de difficulté, quoique il ne 
refusât absolument. Il m'écrivit hier au soir un billet, qu'il m'a 
envoyé tout présentement et qu'il veut ravoir, où j'aperçois qu'il 
est comme disposé à ce faire, il n'est en doute que du quomodo. 
Voici les termes de son billet : « Il sera bien nécessaire que je ne 
sois pas longtemps sans avoir des nouvelles, et que me fassiez sça- 
voir de quelle façon l'on a pu procéder, suivant l'opinion qu'avez 
que Ton aura parlé dès aujourd'hui; sinon, il est besoin que je 
sçache la manière dont l'on veut s'y prendre. Je ne dois pas ni ne 
puis vivre dans cette incertitude, qui me feroit commettre quelque 
faute, manque des éclaircisscmens que je dois avoir. Je n'ai pas 
raisonné assez avec vous à mon gré, votre autorité m'interdit trop 
la liberté de vous dire mes sentimens assez au long. Je prendrai la 
commodité de vous aller voir demain à quelque heure de la matinée. 
Je voudrois fort que vous m'écrivissiez auparavant ; que si vous le 
faites, ne donnez point sujet de me croire d'opiniâtreté ni éloigne- 
ment de ce qui sera à propos; mais seulement proposez mon raison- 



1. Quel est ce personnage f 

2. Boisenval. 

3. La Reine. 

4. Un nom de jargon. 

5. Ce féminin qui revient plusieurs fois nous donne à penser que ce valet 
de chambre pourrait bien être une femme, ou M"* Thomassin ou quelque 
autre. 



324 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 

nement, et obligez que l'on y réponde, afin que, suivant ce que je 
verrai que l'on voudra, je me dispose à le suivre. 

« La principale difficulté qu'elle m'allégua hier a été que, si les 
personnes accusantes subsistoient, c'est fait d'elle. 

« La deuxième que l'on l'estimera traîtresse i. 

(( Je le fis au moins condescendi-e que s'il ne vouloit parler, je 
le ferois, et l'allégerois. 

<( J'attends l'ordre de votre Éminence. Je penserois partir demain 
pour Rouen si votre service ne requiert le contraire. Si cela étoit je 
différerois, nonobstant les instances que nos pères de Rouen m'en 
font depuis trois semaines. Je puis passer par Poissy, ou me servir 
du coche pour y aller. Je prendrai Poissy si je puis servir, ou l'autre 
voie si je suis inutile en cette occasion, protestant à votre Éminence 
que comme je la crois assurément conduite de Dieu, je me sacrifie 
tout entièrement à son service sans respect ni appréhension de quoi 
que ce soit, espérant d'en être récompensé de mon Dieu, aussi bien 
que des jeûnes et autres austérités de ma religion, ayant un très- 
sanglant crèvecœur de voir si peu de personnes connoitre, estimer, 
aimer et servir votre Eminence ainsi qu'elle mérite. Attendant 
l'ordre de votre Lminence et la continuation de son affection et pro- 
tection, je demeure à jamais devant Dieu, les anges et les hommes, etc. 

« La maîtresse partira d'ici sur les deux heures. Le valet de 
chambre voudroit bien sçavoir ce qu'il doit faire. J'attends l'ordre 
et par occasion les deux lettres que votre bonté me fit l'honneur 
hier de me promettre. 

« Du Noviciat général, ce 21 mars, à sept heures du matin, 163T. » 

iBin., fol. 301. 
« Monseigneur, 

Il Prosterné aux pieds de votre Éminence, après l'avoir très-huni- 
blemcnt et très-affectionnément remerciée des deux lettres qu'il lui 
a plu écrire à Rouen en notre faveur, et de tous les innombrables 
bienfaits que sans cesse j'ai reçus de votre bonté incomparable, 
après avoir reçu sa sainte bénédiction et mendié lassistance de ses 
saintes prières, je lui dirai : 

« Comme j'écrivis hier au soir au valet de chambre par un homme 
qu'elle m'avcit laiS'^é exprès, où je l'avertis qu'il ne sera pas néces- 
saire qu'elle parle au gentilhomme sur le sujet, suivant votre ordon- 
nance, et qu'elle l'envoie (cet homme) à l'entrée de Saint-Germain 

1. Ces féminins semblent bien ôter toute incertitude. 



M'i^ DE LA FAYETTE. 325 

aujourcriuii sur le midi, afin que je sache le rendez-vous où je le 
pourrai voir, tant pour apprendre s'il y a quelque chose de nouveau, 
comme aussi pour lui porter quelque autre commandement si votre 
Éminence m'en veut honorer; à ces fins le porteur de la présente 
m'attendra sur les dix, onze heures au chemin qui va à la chaussée, 
devant les portes de Ruel, qui me dira, ou quelqu'autre qui plaira 
à votre Éminence, ce qu'il me faudra faire; sinon, je passerai outre, 
et ne Tirai importuner, pour empêcher que l'on ne philosophe sur 
ce sujet, etc. » 

« De votre noviciat général, ce •22 mars, à sis heures et demie, 1637. » 

IBID., fol. 393. 

« Monseigneur, 

Il ^ous avons passé dans le carrosse proche de Taiel sur les onze 
heures et n'avons vu notre homme. J'ai vu en passant le valet de 
chambre, qui m'a témoigné un grand contentement de ce qu'il n'a 
été nommé en ce rencontre, m'assurant néanmoins que tout ce 
qu'il m'avoit déclaré, et moi à votre Éminence, étoit la très-pure 
vérité, ce qu'il m'a confirmé sortant de la communion qu'il a faite 
aujourd'hui aux Recollets, où je l'ai vu. Il m'a promis de veiller à 
tout, et d'en donner avis au père sous-prieur, que j'ai laissé en votre 
noviciat général, qui ne manquera pas d'en avertir votre Éminence, 
((lie Dieu bénisse de ses grâces spirituelles et temporelles, ainsi que 
je l'en prie sans cesse, etc. » 

« De Poissy, ce 22 mars 1037. » 

Ibid., fol. 4(39. 

« 7 avril 1637. 

<c Monseigneur, 
« l,e valet de chambre, après avoir hier matin reçu ma lettre où 
je l'assurois qu'il seroit le très-bien venu à Ruel, n'y a voulu néan- 
moins aller. Votre Éminence verra son billet que l'homme, que je 
lui avois envoyé, me rendit hier entre quatre et cinq heures du 
soir. Pour la fidélité que je dois à votre bonté vraiment éminentis- 
simc en mon endroit, je suis obligé de l'avertir que je le treuve 
marcher la sonde à la main. Selon que j'ai pu ce matin colliger, 
ellei ne s'empressera pas de faire sortir et retirer la nièce dans le 
lieu de sa retraite qn"à bonnes enseignes et assurances pour soi et 
fon i\h-. Ju n"y treuve la simplicité et franchise que mon cœur can- 

1. Nouveau motif de penser que ce valet de chambre est une femme. 
■- Le fils du prétendu valet de chambre. 

-19 



326 APPENDICE. NOTE TROISIEME. 

dide demande dans une si bonne œuvi'e comme celle-là. Je l'ai induit 
à se découvrir et fier entièrement à votre Éminence. Il a ou feint 
d'avoir du mécontentement du R. P. Joseph. Il m'a dit entre autres 
choses que l'écrivain et entremetteur i a dit à la nièce qu'il avoit 
copié mot à mot la lettre que le gentilhomme 2 avoit tracée de sa 
propre main ; quod est notandum. Il m'a dit encore que le gentil- 
homme ne pouvoit être attaché à votre Éminence que par intérêt, et 
qu'il seroit pour la ruiner tout à un instant si quelque esprit fort 
entreprenoit de lui persuader que ses alTaires pourroient réussir 
sans votre conduite. Il dit que son fils étant proche de lui pourroit 
découvrir tous les desseins dans leur semence et naissance contre 
votre Éminence. Ce fils est subtil, et bat froid, et est bien dans 
l'esprit du gentilhomme, etc., etc. 

« De votre noviciat général, ce mardi saint, ;\ une heure, 1637. r, 



Toutes ces basses menées, tristes et accoiitamées com- 
pagnes des plus grands desseins de Richelieu, finirent 
par produire leur effet, grâce à la vertu de Louis XIII et 
à celle de M"'^ de La Fayette; et le 19 mai 1637, le 
P. Carré put écrire au cardinal que celle qu'il avait tant 
redoutée entrait ce jour même au couvent de la Visita- 
tion. Mais M"« de La Fayette, en se faisant religieuse, se 
déchirait tellement le cœur, quelque fermeté qu'elle ait 
montrée en ses derniers adieux au Roi et à la Reine, 
comme l'atteste M""^ de Mottevillc, qu a peine arrivée au 
couvent elle tomba malade; c'est le P. Carré qui nous 
apprend cette particularité touchante et significative. Le 
Roi eut aussi bien du chagrin; il se consola un peu lors- 
que plus tard il lui fut permis d'aller voir M"« de La 
Fayette à la grille du monastère oîi elle s'était retirée ; 
puis il avait un si grand besoin d'avoir auprès de lui une 
personne avec laquelle il piit s'entretenir en toute con- 
fiance, qu'un mois après le départ de M"« de La Fayette 
il se rapprocha de M"*^ de llaulefort, et sans cesser d'ai- 

1. D'après ce qui est dit plus haut, cet écrivain serait Boisenvul. 
•2. Le Roi. 



Mil' DE LA FAYETTE. 327 

mer tendrement l'une, reprit pour l'autre son ancienne 
tendresse, qui s'accrut chaque jour et donna encore plus 
d'ombrages qu'autrefois à Richelieu. 11 paraît certain 
que, comme M'"'' de Sénecé voulait retenir à la cour 
M"^ de La Fayette, ainsi M"« de La Flotte, grand'mère de 
M"^ de Hautefort, fut charmée de voir sa petite-fille ren- 
trer en faveur; elle s'y prêta de fort bonne grâce, ou 
même y travailla, et, par l'intermédiaire du P. Carré, 
entretint quelque intelligence avec le cardinal. Cela nous 
rappelle que la pieuse biographe de M'"^ de Hautefort, 
sans jamais accuser M""^ de La Flotte, s'abstient aussi 
d'en faire aucun éloge, et même avoue qu'elle était bien 
loin d'être aussi généreuse que sa~]jetite-fdle, et n'imi- 
tait pas la libéralité avec laquelle la belle dame d'atours 
abandonnait les menus avantages de sa charge aux 
femmes de service placées sous ses ordres. (Voyez, plus 
haut, p. 172.) Le P. Carré montre M™*" de La Flotte assez 
intéressée, ne demandant pas mieux que de complaire 
au cardinal et entraînant un peu la jetine fille sur laquelle 
elle avait toute autorité; un an après, nous la verrons 
s'efforcer de se faire donner la place de gouvernante des 
enfants de France. On peut de là se faire line idée des 
obstacles domestiques que rencontra M""' de Hautefort à 
son inviolable fidélité envers la reine Anne, et le carac- 
tère assez peu élevé de la grand'mère doit augmenter 
notre admiration pour la générosité et la grandeur d'âme 
de la petite-fille. 

Ibid., t. LXXXV, fol. 5G8. 

« Monseigneur, 

u Hier je reçus une lettre du valet de chambre par laquelle il 
ni'avertissoit qu'aujourd'hui la nièce viendroit, et entreroit dans le 
monastère. Aujourd'hui il m'a écrit encore, me disant que ce ne 
seroit pas lui qui l'accompagneroit, mais son lieutenant, et partant. 



328 AI'l'ENDlCE. NOTE TROISIEME. 

que la nièce ne me viendroit voir auparavant son entrée, mais qu'elle 
m'envoiroit chercher après. Je m'en rapporte à ce qui en sera; une 
chose sais-je bien, que ceux qui l'ont détournée de faire auparavant 
ce qu'elle a fait aujourd'hui, l'ont comme violentée et obligée de ne 
me point voir, sachant très-bien qu'elle avoit en moi une confiance 
toute particulière et extraordinaire. Or je ne doute pas que si le valet 
de chambre a trempé dans ce conseil, il ne l'aye détournée de me 
communiquer, tant pour complaire à l'oncle et à la tante, que pour 
l'empêcher de me faire connoîtrc de sa propre bouche s'il a trempé 
au délai de ladite nièce en rexécution de son dessein. Si je lui puis 
parler seul, je crois que j'en saurai quelque chose; mais le cœur me 
dit que l'on l'empêchera de me communiquer franchement. Oh ! 
que de secrets l'on apprendra de cette fille, que j'estime nécessaires 
à votre Éminence!... etc. 

« De votre noviciat général, ce 19 ma 1037. » 



Une lettre du 28 mai : 

« Monseigneur, 

« Je crois que votre Éminence n'a pas douté de ma réjouissance 
de la retraite de la nièce... » 



Ibid., 8 juin, 

« ... Hier la grand"mèrc' me dit ([u'on avoit médit do sa fille' au 
gentilhomme', à savoir qu'elle avoit dit qu'elle étoit bien marrie 
que la nièce étoit retirée parce qu'il l'importuncroit souvent d'ici 
en avant; ce que le gentilhomme a dit à M. de Souvré*, ajoutant 
([u'il la scrviroit toujours au besoin... 

u Hier une personne de qualité me vint voir qui me déclara 
comme un certain abbé de Boulainvilliers jjes Pays-Bas servoit ici 
d'espion, que depuis cet hiver il avoit envoyé seize ou dix-sept mes- 
sages exprès en Flandre qui décréditent cxtraordinairement les 
armes de Sa Majesté et relèvent grandement celles de Flandre, par- 
lant avec grand mépris du Roi et de votre Éminence. Dieu a permis 
qu"il a offensé cette dame do qualité qui est très-vertueuse, qui, me 

1. M'"o iio I.a Flolic. 

2. M"« de Hautefort. 
a. Le Roi. 

4. Un des quatre gentilshommes de la chambre du Roi, frère de M"" du 
Sablé et de M™« de l.ansac. 



M'i^ DE LA l- A Y ET TE. .329 

demandant faveur envers M. le lieutenant civil, m'a découvert les 
menées de cet abbé qui sait toutes les nouvelles de chez le Roi et 
de votre maison, m'ajoutant que plus de cinq cents ont été mis à la 
Bastille qui ne l'ont pas tant mérité que lui. Je m'estimerois très- 
ingrat et très-infidèle à votre Éminence si je ne lui donnois avis de 
ce qui se passe contre le servicp. du Roi et le vôtre, etc., etc. >> 

« Novitnat général, ce 8 juin \m~. « 

iRin., fol. 37. 
« Monseigneur, 

« ... Je vis hier la grand'mère qui vouloit partir ce matin pour 
aller à la cour. Je la fis résoudre à ne partir que vendredi, et lui dis 
franchement et cordialement qu'il est à souhaiter que le gentil- 
homme ne s'attache plus à aucune, ce qu'elle me témoigna approuver; 
mais elle devint pâle comme son collet. J'appris d'elle que sa fille 
spirituelle 1 avoit parlé deux fois au gentilhomme et l'afi^ectionnée^ 
une, et que M. le marquis de Souvré lui avoit écrit de venir, et 
voyant qu'elle ne venoit pas étoit venu exprès en cette ville la cher- 
cher et la hâter, disant que le gentilhomme ne savoit à qui parler. 
Item que la nièce étoit malade, qu'elle prenoit des eaux, que son 
frère venoit à Paris pour la faire sortir du monastère, ce que je ne 
crois pas qu'il fasse. 

» Noviciat général, ce 19 juin, à quatre heures du matin, 163", « 



IciD., fol. 104. 



<( Monseigneur, 



« Le valet de chambre me vint voir hier au soir bien tard, et me 
dit que le gentilhomme aime plus que jamais la nièce ; que l'affec- 
tionnée tient maintenant sa place, laquelle s'est vantée que personne 
ne l'en pourra faire sortir, sinon lorsqu'il lui plaira, et qu'elle ne 
craint rien ; que la tante aussi y est mieux que jamais, et que le 
bruit est que toutes deux sont présentement bien avec votre Émi- 
nence; que l'affectionnée écrit jour et nuit à la nièce, adressant 
tontes ses lettres au précepteur des enfans de la tante, lequel la va 



1. Nous ignorons quelle personne est désignée sous ce titre. 

2. M"' de Hautefort. Voyez la lettre qui suit. 



330 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 

voir et lui dit de bouche ce qu'il ne lui ose laisser par écrit et reçoit 
ses rtjponses; que ce précepteur est tout le conseil de la tante, que 
l'oncle lui a donné en sa place i, et que l'on tient aussi parfaitement 
bien avec votre Éminence, parce qu'il a plus coopéré à la retraite 
de la nièce-; que l'on croit que, quoique le valet 3 disgracié depuis 
le pourpai-ler du gentilhomme avec la nièce fût en vos bonnes grâces, 
néanmoins votre Éminence l'a abandonné. Je lui niai ce point, et 
que, quand cela seroit, ce ne seroit que ad tempus. Je lui dis aussi 
que difficilement pourrois-je croire que la tante et l'affectionnée et 
le précepteur fussent si bien en vos bonnes grâces; elle {sic) me 
répliqua que le principal fondement de la créance publique étoit le 
grand ascendant que l'affectionnée avoit pris proche du gentilhomme 
qui ne peut qu'être très-préjudiciable à votre Éminence, si elle y 
consent. Quant au bruit public qui court que le gentilhomme avoit 
vu la nièce contre votre su, je lui ai répondu, et à tous ceux qui 
m'en ont parlé, que ce bruit n'étoit véritable, et que ce pourparler 
avoit été concerté et conseillé par votre Éminence, ce qui est absolu- 
ment nécessaire que l'on croie pour votre crédit. Jamais je n'ai vu 
ce valet de chambre plus déterminé à votre service qu'à présent et 
espère tout de votre bonté pour son fils, etc. 



« Hier tout tard après le départ du valet de chambre, une grande 
dame proche parente de la tante me vint voir, et après un long 
discours me dit qu'elle vouloit faire la paix entre ladite tante et 
moi. La supérieure où est la nièce a dit qu'elle vouloit faire la 
même paix. Je les verrai venir et avertirai de tout votre Éminence. 
J'oubliois de l'avertir que si la supérieure où est la nièce est bien 
acquise à votre Éminence, elle lui peut rendre des grands services, 
ainsi que me dit hier au soir le valet de chambre. La tante n'en a 
bougé ces jours passés, etc. 

« Noviciat général, ce 1 juillet IG.'n. » 



liiiD., fol. 3-20. 

« Depuis que je n'ai eu l'honneur d'écrire à votre Éminence, Dieu 
m'a visité d'une infirmité qui a pensé m'envoyer en l'autre monde; 

1. Vraisemblablement un M. do La Brosse, dont nous donnerons tout à 
l'heure quelques lettres. 

2. Ces lignes donneraient à entendre qu'en eflfet, comme le bruit en avait 
couru, M. de Limoges et M"» de Sénecé auraient l'ait bonne mine à mauvais 
jeu et eu l'air de coopérer :\ ce qu'ils ne pouvaient empêcher. 

3. Évidemment Boisenval. 



M"" DE LA FAYETTE. 331 

mais il lui a plu me donner lieu et temps pour faire pénitence, et 
pour reconnoître les extrêmes obligations que tout notre ordre et 
moi plus en particulier avons à votre bonté éminentissime. Laquelle 
j'avertis que le valet de chambre m'ayant lu une lettre de son fils 
et me priant d'écrire pour lui à votre Éminence, et moi lui répli- 
quant que je n'avois accoutumé d'être si hardi en votre endroit, et 
que lui-même devoit travailler pour son fils, il me répondit : je suis 
bien eu peine de mou fait, car Anenj a dit à mon [Ils que la recom- 
mandalion de Monseigneur le cardinal au Roi en sa faveur avait 
ruiné son affaire, ce que je ne crois pas et n'est à propos que per- 
sonne le croie; ce que lui niant avoir été, il me le confirma par 
raison, et me souvint à ce propos qu'une autre fois il me dit que 
votre Éminence ne se fioit ni ne se tenoit assuré de l'amitié du 
gentilhomme!, ce qui n'est non plus à propos que personne croie 
comme je ne le crois pas. Ce valet de chambre a une grande con- 
fiance en votre bonté, et je la lui ai confirmée hier au soir. 

(( La grand'mère me vint voir toute troublée de l'affaire de La 
Porte, et me dit que le jour qu'il fut pris il avoit voulu donner les 
lettres de la Reine à un gentilhomme qui refusa de les prendre, 
feignant qu'il devoit demeurer ici encore deux ou trois jours, et vint 
lui demander conseil s'il devoit prendre congé de la Reine. La 
Porte lui conseilla de ne prendre congé que lorsque la Reine en- 
treroit en carrosse, ce qu'il fit ; et elle ne manqua pas de lui dire : La 
Porte vous doit donner une lettre ; à laquelle il s'excusa parce qu'il 
devoit demeurer ici pendant deux ou trois jours encore. Elle m'avertit 
encore qu'une personne lui avoit dit le jour précédent que La Porte 
avoit un chiffre qui servoit à déchiffrer les lettres qu'on écrivoit à la 
Reine, laquelle l'appeloit souvent pour déchiffrer telles et telles 
lettres, elle n'en pouvant venir à bout. Item, que la petite-fille étoit 
extrêmement affligée de l'accident arrivé à la Reine en la personne 
de La Porte. Item, que M'"'= de Chevreuse aimoit extrêmement la 
petite-fille, parce que la Reine l'aimoit si fort, quoique la petite-fille 
n'aimât ladite de Chevreuse, ains la blâmât. Elle m'a dit tout ceci 
afin que j'en avertisse votre Éminence. Je lui demanderai le nom du 
gentilhomme^. 

« J'avertis encore votre Éminence que Jussy, confidente de la 
petite-fille, et ma fille spirituelle, m'a dit hors le confessionnaire : 
'I" Que le gentilhomme 3 retournoit dans les amours de ladite petite- 
fille, ainsi qu'elle l'avoit reconnu par le peu de discours qu'il a 



1. Le Roi. 

2. Tout cela est fort vraisemblable, et se peut ajouter utilement au récit 
de l'affaire de La Porte, M™e de Chevreuse, chap. III, et Appendice. 

3. Le Roi. 



332 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 

tenus avec elle ; 2» que M. le comte de Nogent l'en avoit assurée 
en sa présence cette semaine passée, lui disant que le gentilhomme 
l'avoit entretenu cette matinée-là des louanges et perfections d'esprit 
et de corps d'icelle, et qu'il avoit dit qu'il u'avoit que Jussy proche 
d'elle qui lui fût favorable, protestant qu'en tout ce qu'il pourroit 
servir ladite Jussy, il le feroit efficacement; 3" qu'il dit à la petite- 
fille : ne pensez pas que le gentilhonmie revienne si tôt vous recher- 
cher; il faut que vous vous y avanciez; 4° que la petite-fille avoit 
dit à, Jussy, je sais bien que le gentilhomme ne pourra se passer 
de me parler en particulier, parce qu'il ne se plaît à parler devant 
plusieurs, et alors je l'engagerai tout à fait; 5" que l'intention de la 
petite-fille en cette réunion étoit de travailler pour soi, et s'assurer 
la survivance et la charge de sa grand'mère, étant assurée que la 
maîtresse 1 en sera très-aise. Or, votre Éminence se souvienne que 
la môme petite-fille m'a dit autrefois qu'elle ne souhaitoit rentrer 
aux bonnes grâces du gentilhomme que pour y servir sa maîtresse; 
d'où votre Éminence peut juger s'il est expédient que ladite petite- 
fille rentre dans les bonnes grâces du gentilhomme ou non, parce 
que je la crois plus étroitement liée à sa maîtresse d'aflection et de 
générosité qu'elle n'est à votre Éminence d'obligation, quoiqu'elle 
lui en aie une très-gi-ande comme elle l'avoue, et la maîtresse le lui 
a aussi avoué, ainsi que m'a dit Jussy. Votre Éminence se servira 
de tous ces avis comme bon lui semblera, l'assurant que je suis prêt 
à la servir en tout et partout au péril de ma vie, etc. 

« De notre noviciat général, ce lô août 1637. « 



Ibid., fol. 3'28, même jour. 

« Je ne puis celer à votre Éminence que j'ai été extrêmement mor- 
tifié de ce que M. de Puisieux a dit à M. Thomassin, qu'il savoit de 
bonne part que je faisois tout ce que je pouvois pour me mêler et 
insinuer aux affaires. 11 faut que j'avoue à votre Éminence que c'est 
un des plus sanglans soufflets que j'aie reçus dans Paris depuis 
l'année ICI 8 que j'y suis. Cela m'a été rapporté par M"'" Thomassin, 
qui est ma fille spirituelle depuis l'année 1G2!. Je ne me suis lié à 
votre Eminence qu'à cause du choix que j'ai connu que Dieu eu 
avoit fait pour la conduite des aiïaires de ce royaume, et le bien 
universel de toute l'Église que Dieu a mis entre vos mains comme 
du plus assuré serviteur qu'il eût en ce monde ; et voilà toute mou 
ambition : tu es servus Dei abscomlitus. » 

1. La Reine. 



M"' DE LA FAYETTE. 333 

Voici maintenant deux lettres du P. Caussin écrites 
après sa disgrâce, l'une au P. Provincial de la Compa- 
gnie de Jésus, l'autre à un personnage qui n'est pas in- 
diqué, où il proteste de son innocence et se plaint avec 
assez d'amertume du rigoureux traitement qui lui est 
infligé. Cette dernière lettre, si elle était plus étendue, 
pourrait être l'apologie que, selon le P. Griffet, le P. 
Caussin aurait adressée à de Noyers. La première, étant 
autographe, doit avoir été communiquée à Richelieu par 
le P. Provincial qui l'avait reçue; c'est le seul moyen 
d'expliquer comment elle se rencontre parmi les papiers 
du cardinal. Nous y joignons une lettre de ce même P. 
Provincial qui peint la profonde déférence de l'habile et 
souple Société envers le tout-puissant ministre, avec 
l'instruction donnée par elle au successeur du P. Caussin, 
instruction dressée dans le cabinet même de Richelieu 
et corrigée de" sa main. Enfin, nous publions la copie 
d'une lettre de la Reine mère trouvée chez le P. Caus- 
sin, et que celui-ci s'était chargé de présenter au Roi. 

Archives des Affaires étrangères, France, t. LXXXVI, fol. 57. 

« La paix de Notre Seigneur. 

« Mon révérend Père, la visite de mes papiers aura suffisamment 
justifié mon innocence. Je jure sur mon Dieu et sur mon âme que 
je n'ai eu cabale ni intrigue avec personne, que j'ai vécu à la cour 
en homme de bien, et qu'après avoir jeûné, prié et pleuré long- 
temps, j'ai dit au Roi ce que je ne pouvois taire sans me damner, 
lui remontrant avec efTusiou de larmes la nécessité de son pauvre 
peuple et le devoir de sa charge. Et pour cela je suis banni, traité 
comme un criminel d"État et relégué aux extrémités de la France 
avec des jussions et des rigueurs d'une grande captivité. Cela vous 
donnera quelque compassion de moi, si votre Révérence y fait quel- 
ques réflexions. Les bons exécuteurs de justice n'ont pas toujours si 
ponctuellement observé les sentences données contre les confesseurs 
de la vérité. Si je suis innocent, laissez-moi vivre comme ont vécu 
les autres confesseurs du Roi congédiés de la cour, dans l'ordre 

19. 



334 APPENDICE. NOTE TROISIEME. 

que me prescrira notre Père, sans faire des jussions au P. Recteur 
de Rennes pour ma captivité. liez-vous en moi seulement et tout 
ira bien. Je crois que M. de Noyers trouvera cela raisonnable et 
qu'on se contentera de mon bannissement. Je me suis toujours fié 
en votre Révérence. Aimez-moi non en paroles, mais de cœur et en 
bons effets; et après m'ètre recommandé à vos saints sacrifices, je 
vous renouvelle la protestation de demeurer, 

« Mon révérend Père, 

« Votre très-humble serviteur en N. S. J. C, 
« Caussin. 

i( Aux Forges, le 17 septembre (1637). 

« J'écris à M. de Noyers sur le même sujet. 11 plaira à votre Révé- 
rence m'écrire sa réponse pour mander au P. Recteur qu'il me laisse 
vivre selon les ordres de notre père Général. » 



IBID., fol. 291). 

« La paix de N. S. 

<( Monsieur*, je vous renouvelle la protestation que j"ai faite au 
révérend père Provincial, laquelle je désire être connue de son 
Éminence, et je vous jure, sur mon Dieu et le salut de mon âme, 
que je fi'ai eu intrigue ni cabale avec personne, ce que la visite de 
mes papiers a suffisamment justifié. J'ai vécu à. la cour en homme 
de bien ; et sans que personne m'aye rien suggéré, après avoir 
longtemps considéré, prié et pleuré devant Dieu, j'ai dit au Roi ce 
que je no pouvois taire sans me damner, lui remontrant avec effu- 
sion de larmes rextrèmc misère de *son peuple et le devoir de sa 
charge. Et pour cela, je suis banni par une déportation inouïe en 
un confesseur du Roi, traité comme un criminel, et relégué aux 
extrémités de la France. Je loue Dieu de tout, et prie sans cesse 
pour ceux qui m'affligent. Quand son Éminence y fera quelque 
réflexion, elle en aura le regret, et vous n'aurez pas beaucoup de 
satisfaction d'avoir exécuté avec tant d'activité ce que vous pouviez 
adoucir par votre bonté. Je demande pour le moins une chose équi- 
table, qu'on me laisse vivre à la façon des autres confesseurs con- 
gédiés de la cour, dans l'ordre que me prescrira notre père Général, 
et qu'on se contente de mon bannissement. Il y a plus d'honneur à 

1. 11 semble bien que c'est ici la lettre à de Noj'ers, annoncée ;\ la fin de 
la lettre au P. Provincial. 



31"^ DE LA FAYETTE. 335 

me contenter que de profit à m'aigrir. Dieu, qui me console, vous 
inspire par sa sainte grâce! Je ne laisserai pas de demeurer 

c( Votre très-liumble et très-obéissant 
serviteur en N. S. J. C. 

(i Caussix. 

'< Des Forges, ce 17 décembre. )■ 



Ibid., t. LXXXVIII, fol. 10. 

« Monseigneur, notre révérend père Général, craignant d'être 
importun à votre Éminence par ses lettres trop fréquentes, m'or- 
donne de lui faire un digne remercîment de tant de faveurs que 
notre petite compagnie reçoit de sa bonté. Il n'est pas de ma puis- 
sance de faire ce qu'il me commande, parce que tous tant que nous 
sommes, quand nous aurons fait ce que nous pouvons, nous n'au- 
rons véritablement pas fait la moitié de ce que nous devons, surtout 
après l'affaire du P. Caussin , où votre Éminence en un excès de 
magnanimité nous a témoigné plus que jamais sa bénignité et cor- 
dialité incomparable. Je la publie partout, et le père Général, 
comme chef, répandra sur toute notre petite compagnie les senti- 
mens de gratitude que tous les vrais enfans de notre compagnie 
doivent avoir envers un si grand protecteur. Il est vrai que l'excès 
de bonté de votre Éminence nous met dans l'impossibilité de pro- 
duire des effets qui égalent nos obligations; mais je suis très-aise 
qu'en tout sens nous soyons vîiincus, et que nos foiblesses soient 
accablées par la puissance de sa charité, et par tant de bienfaits 
amassés les uns sur les autres. Le grand Dieu, qui est notre souve- 
rain maître, et pour l'amour duquel votre Éminence fait ce qu'elle 
fait, exaucera, s'il lui plaît, nos très-humbles prières, et bénira les 
vœux que nous ferons sans cesse pour la conservation de votre Émi- 
nence. Pour moi, toute la prière que je veux faire, c'est qu'après 
une longue vie pleine de bénédictions, il la comble de la gloire dans 
l'éternité, et me fasse digne d'être, 

« Monseigneur, de votre Éminence, 

(( Le très-humble, très-obéissani. et très- 
obligé serviteur en Jésus-Christ, 

« Etienne Binet. 

t De Paris, 10 janvier 1638. » 



336 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 



Ibid., t. LXXXVI, fol,33l. 

(( Instruction donnée par les Jésuites à celui qui sera nouveau 
confesseur. Décembre 1037. 

<( L'accident qui étoit arrivé à leur ordre par la mauvaise conduite 
du P. Caussin les devant rendre plus considérés que jamais, et les 
obligeant à ne rien oublier de ce qui dépendra d'eux pour réparer 
le passé par l'avenir, ils auroicnt estimé devoir déclarer : 

« Que la première chose qu'il devoit suivre étoit de lire souvent 
les instructions contenues dans leurs règles pour ceux qui étoient 
employés en pareilles fonctions; 

« Qu'ensuite eux ayant reconnu que rien n'avoit perdu le P. 
Caussin et ne pouvoit perdre aucun autre en telle charge que trois 
choses : la première, la trop grande conversation qu'il avoit avec 
toutes sortes de personnes indifféremment, et la facilité qu'il avoit 
à croire toutes sortes d'avis; la seconde, le prurit qu'il avoit de se 
mêler des affaires du monde ; et la troisième, d'être continuellement 
à la cour, bien que sa charge ne l'obligeât qu'à certains jours; 

« Ils l'exhortent de vaquer i)lus à la prière et à ses livres qu'à la 
fréquentation du monde; 

« De ne se mêler d'aucune affaire, et particulièrement des pour- 
suites et sollicitations d'abbayes et évôchés pour le tiers et pour le 
quart, tant parce qu'il étoit difficile à un religieux qui n'avoit pas la 
pratique du monde de connoître les mœurs et conditions des hommes 
qui n'avoient d'autres soins que de les déguiser pour parvenir à ce 
qu'ils prétendoient, que parce qu'aussi l'expérience faisoit voir h un 
chacun, au grand avantage de l'Église, qu'on n'avoit jamais pourvu 
aux charges et dignités ecclésiastiques avec tant de soin qu'on fai- 
soit maintenant ; 

« Et de se contenter de voir Sa Majesté lors seulement qu'il seroit 
question de la confesser, ou que quelque occasion importante le 
requerroit; 

« Que par ce moyen il se réservera plus de temps pour hii-mêmc 
qu'il n'en donnera au public; il garantira la compagnie de la fausse 
accusation d'ambition que ses envieux lui niettoient à sus, et sera 
d'autant plus considéré de Sa Majesté que moins la verra-t-il souvent ; 

« Que si cependant il voyoit quelque chose en quoi il estimât 
qu'il y eût à redire en la conduite de l'État, il pourra s'adresser à 
Monseigneur le cardinal, ou autres qui avoient emploi dans les 
affaires publiques, à qui le fait pourioit toucher, pour leur déclarer 
ses pensées, et érouter leurs raisons sur ce dont il s'agiroit. » 



M"-^ DM LA FAYETTE. 337 



iBiD., t, LXXXVII, fol. 28. 

« Copie d'une lettre de la Reine mère trouvée dans les papiers du 
P. Caussin. 

<( Monsieur mon fils, 
« Je ne mérite pas, ce me semble, tant de rigueurs que vous me 
témoignez par votre lettre, et si le môme sentiment de la nature 
vous pressoit aussi fort en bon fils comme je le sens pour vous en 
bonne mère, il ne faudroit personne pour nous accommoder. Ce 
que je vous dis sont menteries, ce que je souffre sont imaginations, 
voyez quels complimens votre bon naturel me fait! Ce sont mes 
écrivains, dites-vous, qui empruntent ma main pour vous écrire, et 
vous ne voyez pas que vous en avez un seul qui me dérobe votre 
cœur pour me maltraiter. Malheur sur lui, mon fils! Dieu est trop 
bon pour souffrir qu'il vous traite aussi cruellement; car, quoi que 
vous me disiez ou fassiez, je vous vois pleurer de regret dans votre 
âme. Vous m'entendez bien, et quoi qu'il vous dise contre moi, je 
sais aussi très-assurément que vous n'eu croyez rien, et cependant, 
encore que vous soyez le maître, il nous arrache l'un à l'autre, et 
nous tient aussi séparés que si nous étions ennemis. Vous m'écrivez 
que je n'ai jamais été en prison. Je le crois, de votre intention, 
mais que cela aussi n'ait été fait sous votre nom, il ne faut qu'aller 
à Compiègne et parler à ceux qui m'ont gardée, pour le justifier. 
Voyez, mon fils, par cette action que vous désavouez, comme il vous 
surpi-end, et combien d'autres extrémités par cet échantillon vous 
avez à craindre de la violence de son humeur. Il est où il désire, 
parce qu'après ce qu'il m'a fait, n'y ayant plus de sûreté pour moi, 
il n'y a plus personne aujourd'hui qui osât parler contre lui, quand 
bien il s'agiroit de votre vie. Et pour vous rendre un parfait témoi- 
gnage de ce que je dis, considérez qu'il m'a toujours fait proposer 
de m'éloigner et jamais de retourner auprès de vous, je n'entends 
pas pour me mêler de vos affaires et assister dans vos conseils, mais 
pour vous voir seulement ; tant il meurt de peur que la nature ne 
rejoigne ce que sa cruauté divise! Il m'impute des cabales et des 
factions afin de couvrir les siennes, et veut découvrir en moi ce 
que je n'ai pas seulement pensé, et couvrir en lui ce que j'offre de 
vous justifier. Mais, mon fils, ceci est bien plus court que tant 
d'écrits et répliques : voulez-vous recevoir votre mère et votre frère 
à vos pieds et remettre votre esprit et la France en repos? Donnez 
la sûreté nécessaire, et vous verrez s'il nous attendra, et s'il ne 
s'enfuira pas aussitôt cju'il rnitendra que vous nous voulez voir. 



338 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 

Y a-t-il réplique à cela, et pouvez-vous refuser cette proposition 
sans blesser votre réputation parmi les hommes, puisque je ne 
demande que votre bien et la justice que vous devez à vous-même 
et jusques au moindre de vos sujets, ou l'amitié que vous êtes 
obligé de me porter. Vos actions, dites-vous, sont connues à toute 
la chrétienté. Cela est bon pour la guerre, où il a plu à Dieu bénir 
votre courage et vos desseins, mais non pas pour votre naturel en 
mon endroit où vous allez renoncer publiquement si vous me rejetez 
de la sorte, et si vous ne prenez autre part à mon injure. Vous le 
devez, mon fils; et ce seul nom de fils vous doit également toucher 
de pitié et de ressentiment pour mon affliction et les outrages que 
j'ai reçus de lui. Si je suis dénaturée, comme il dit, je ne veux plus 
vivre; si cela n'est pas aussi, pouvez-vous excuser un serviteur qui 
choque atrocement l'honneur de votre propre mère? Voyez donc, 
s'il vous plaît, qui a raison ; et comme il est ma partie et moi la 
sienne, ne nous croyez ni l'un ni l'autre, remettez-en le jugement à 
votre Parlement; je m'y soumettrai si volontiers que je ne veux 
aucun privilège ni considération pour ma personne. Vous seriez 
bientôt détrompé. Autrement pensez-vous que Sa Sainteté, qui est le 
père de la Paix aussi bien que de l'Église, ni vos sœurs les reines 
d'Espagne et d'Angleterre et la princesse de Savoie, vous laissent 
en repos sans vous crier avec moi : faites justice à votre mère? Vou- 
lez-vous attendre ce second éclat après celui de ma prison ? Gela, 
mon fils, n'est pas une guerre, non plus qu'une cabale, puisque 
tout n'aboutit qu'à vous demander justice d'un mauvais serviteur et 
à vous faire voir ses crimes et ses desseins contre votre État. Et si 
vous voulez que je lui pardonne, je le ferai de bon cœur pour l'amour 
de vous; mais comme je suis sortie de la France pour sauver ma vie 
et me mettre à couvert de sa persécution, quand bien je voudrois 
derechef pour votre service l'hasarder entre ses mains, je ne lui 
puis relâcher l'intérêt de mon honneur; il faut auparavant, s'il vous 
plaît, qu'il soit juridiquement condamné; et lors, si vous lui donnez 
la vie, je vous rendrai aussi volontiers tous mes ressentimens. Que 
me dites-vous donc, mon fils, sur tout ceci? Il ne faut point poin- 
tiller par des lettres. Je vous dois et vous aime trop pour le vouloir. 
Quand bien vous me diriez encore plus d'injures, vous êtes mon 
Roi et mon fils, faites-moi justice comme l'un et m'aimez comme 
l'autre. C'est ce que je vous demande à mains jointes. Ce sera une 
action digne de vous, de rendre même en ce faisant la vie à celle qui 
a eu le bonheur de vous la donner. C'est, 

« Monsietir mon lils, 

« Votre, etc. » 



M'i" DE LA FAYETTE. 339 

Quand M"« de La Fayette, après un douloureux novi- 
ciat, prenait le voile au couvent de la Visitation, et que 
le P. Caussin était relégué au fond de la Bretagne , 
les véritables et premiers auteurs de l'intrigue dont 
Richelieu venait de triompher, ne pouvaient pas être 
épargnés. L'oncle de jM"'' de La Fayette , aumônier de la 
Reine, fut renvoyé dans son évêché de Limoges, et Riche- 
lieu fit aussi sortir de la cour la marquise de Sénecé, 
première dame d'honneur, qu'il remplaça par une per- 
sonne de vertu et de mérite, mais entièrement à lui, la 
comtesse de Brassac, dont le mari devint en même 
temps surintendant de la maison d'Anne d'Autriche, La 
Reine essaya de sauver sa fidèle dame d'honneur. Elle 
venait de donner Louis XIV à la France, et Louis XIII la 
ménageait davantage. Cependant l'un et l'autre durent 
se soumettre à la politique inflexible du ministre. Le Roi 
signa le billet suivant, dont la minute, écrite de la main 
même de Chavigny, nous a été conservée. 



Ibid. 



<i A la Reine, 



« Ces trois mots ne sont pour autre chose que pour vous dire que 
j"ai résolu, pour certaines considérations, qui vous sont aussi avan- 
tageuses qu'à moi, d'éloigner M"'" de Senecé, ainsi que vous dira 
plus particulièrement le sieur de Chavigny, auquel vous aurez entière 
créance. » 

Inépuisable dans ses précautions, aussi soigneux et 
aussi impérieux dans les petites choses que dans les 
grandes, le cardinal, redoutant l'effet d'une entrevue 
que la Reine devait avoir avec le Roi à Saint-Germain, 
osa tracer à son maître ce qu'il devait faire et dire en 
cette entrevue, et nous avons retrouvé, dicté par lui et 
écrit de la main d'un de ses secrétaires, un modèle 



340 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 

d'entretien qui dispensait le Roi de tous frais d'inven- 
tion. Nous le transcrivons fidèlement. 



Ibid., t. LXXXIX, fol. 441. De la main de Chéré. 
« Ce 8 novembre 1638. 

« Si le Roi le trouve bon, la Reine arrivant à Saint-Germain, Sa 
Majesté lui peut dire : Je vous ai mandé que, quand M'"* de Senecé 
m'auroit obéi, je vous écouterois volontiers sur son sujet, si vous 
avez quelque chose à me dire. Si elle est partie de Paris pour s'en 
aller, vous pouvez dire ce qu'il vous plaira; mais quoi que c'en soit, 
je veux que l'obéissance précède. 

<( Si la Reine veut entrer davantage en discours, Sa Majesté lui 
répondra, s'il lui plaît, selon sa prudence, concluant qu'il lui suffit 
de savoir qu'il fait les choses avec raison sans être obligé d'en 
rendre compte. Après, si elle veut, elle peut ajouter : Vous savez 
autant les impertinences de l'esprit de M""= de Senecé que moi, je 
vous en ai vue rire cent fois la première. Si vous dites qu'on ne 
chasse pas les personnes pour des impertinences, je vous répondrai 
qu'aussi ne l'ai-je pas fait pour cela, mais pour des actions qui ne 
sont pas exemptes de malice. Vous n'ignorez pas la bonne volonté 
qu'elle avoit pour ceux que j'emploie au maniement de mes affaires. 
Sur ce sujet vous savez beaucoup de choses que je ne sais pas; mais 
j'en sais aussi que vous ne savez pas. Je sais des personnes qu'elle 
a suscitées pour agir contre eux auprès de moi, quand ils me trou- 
veroient en mauvaise humeur. Je sais de plus des avis qu'elle a fait 
donner à quelques personnes, que je les voulois faire prendre pri- 
sonniers, contre toute vérité; et de cela, si elle eût été crue, il en 
pouvoit arriver beaucoup d'inconvéniens. Il y a bien d'autres choses; 
mais je vous demande seulement sur ces deux points si je serois 
bien conseillé de garder en ma cour une personne de cette humeur, 
bien capable de donner à, diverses personnes et à vous-même de 
telles impressions au préjudice de mes affaires. 

« Si la Reine, qui a témoigné plusieurs fois être en assez mau- 
vaise humeur pour le cardinal, dit quelque chose de lui, Sa Majesté 
y répondra bien, s'il lui plaît, par sa bonté et sa prudence. » 



M'"*" de Senecé se retira à sa terre de Milly en Bour- 
gogne, à trois lieues de Mâcon, laissant d'elle un grand 
souvenir à la cour, oîi, quelques années après, elle devait 
reparaître triomphante, et, dans sa retraite, entourée de 



.M'i- DE LA FAYETTE. 341 

la plus haute considération. Elle était, comme nous 
l'avons (lit, de la maison de La Rochefoucauld, de la 
branche de Randan, et avait été mariée, en 1607, à 
Henri de Baufremont, marquis de Sénecé, lieutenant du 
Roi dans le Maçonnais, gouverneur d'Âuxonne, gentil- 
homme de la plus rare distinction, qui présida la cham- 
bre de la noblesse aux états généraux de 1 61 i, et mourut 
à Lyon en 1622 d'une blessure reçue au siège de Royan. 
Son mari lui laissa plusieurs enfants dont les plus con- 
nus ont été Henri de Beaufremont, qui succéda à son 
père dans le gouvernement de Mâcon et d'Âuxonne, et 
périt en 16^1 à la bataille de la Marfé, et Marie-Claire de 
Beaufremont, qui venait d'être mariée, en 1637, au 
comte de Fleix, de la maison de Foix, tué quelques an- 
nées après, en 16/) 6, au siège si meurtrier de Mardyck. 
M""" de Sénecé était parente des La Fayette, et particu- 
lièrement liée ^ avec un des oncles de M"*^ de La Fayette, 
Philippe-Emmanuel, chevalier de Malte, qui, avec l'évê- 
que de Limoges, était à la. tête de la famille, et dirigeait 
sous main l'intrigue si tristement terminée. Il alla re- 
joindre la marquise de Sénecé à Milly, et de là entretint 
des intelligences avec son frère l'évêque de Limoges et 
avec quelques-uns de leurs anciens partisans. Toutes ces 
personnes étaient fort mécontentes de la conduite du 



1. Jamais la vertu de M"' de Sénecé ne fut soupçonnée, et c'est avec une 
sorte de honte que nous mettons ou plutôt que nous cachons dans cette note 
un fragment d'une lettre du P. Carré, oùse rencontre sur l'amitié de M"" de 
Sénecé et du chevalier de La Fayette une ignoble plaisanterie qui n'eût jamais 
dû trouver place sous la plume d'un prêtre. 

Monseigneur, . . . Une maréchale de France m'a dit qu'elle avoit ouï dire 
que les deux parens se baisoient en Jésus-Christ. Je n'en sais rien et ne le 
veux croire. Celui que votre Éminence désire qu'il lui vienne parler des 
affaires de la maîtresse ( de la Reine ), est fort dans leur confiance et lui en 
peut dire tout ce qu'il en sait. ... A Paris, au noviciat général, ce 28 mai 
1636, à quatre heures après midi, etc. 

« F. J.-B Carré. » 



342 APPENDICE. NOTE TROISIÈME. 

frère de l'aimable et infortunée religieuse, François de 
La Fayette, qui, après avoir servi en Hollande, ne se 
souciant pas de briser sa carrière, ménageait Richelieu 
et en était assez bien traité. Le chevalier de La Fayette 
nous fait connaître les sentiments que sa nièce garda 
quelque temps dans la retraite. A l'en croire, et nous 
n'avons aucune raison de révoquer en doute ce qu'il 
déclare tenir de la propre bouche de la sœur Angélique, 
celle-ci, quelque profonde et sincère que fût sa piété, ne 
se défendait pas toujours des retours de l'esprit du 
monde, et quelquefois elle se plaignait que ses parents 
ne l'eussent pas mieux soutenue et résisté davantage à 
son entrée en religion : révélation inattendue et tou- 
chante, qui montre à quel point, comme le fait entendre 
M"»*' de Motteville, l'amour avait pénétré dans le cœur 
de M"'' de La Fayette ! Un M. de La Rrosse, vraisembla- 
ment le précepteur des enfants de M'"'' de Sénecé, resté 
à Paris, correspondait avec l'évêque de Limoges, avec 
son frère, le chevalier, et leur donnait des nouvelles de 
leurs affaires. Richelieu, qui exerçait une surveillance 
assidue sur toutes les démarches de ses ennemis, épiail 
et surprit cette correspondance; il se garda bien de l'ar- 
rêter; mais il en faisait prendre des copies, jusqu'à ce 
que les intéressés s'aperçurent que leurs lettres étaient 
ouvertes par la police du cardinal. Plusieurs de ces co- 
pies sont encore aux Archives des Affaires étrangères, et 
nous en donnons des extraits, avec une lettre également 
interceptée d'une des femmes de la Reine, nommée 
M"" Andrieu, adressée à la marquise de Sénecé, qui re- 
présente assez bien l'état de la cour dans les premiers 
mois de 1639, après que tous les orages avaient été en- 
tièrement dissipés. 



M'i' DE LA FAYETTE. 343 



lBin.,t. LXXXIX, fol. 513. 

M. le chevalier de La Fayette à M. de Limoges. 

« Monsieur mon très-cher frère... je suis chez M"'" la marquise. 
Si ce bonheur vous eût été permis comme à moi, votre satisfaction 
auroit rendu celle de céans toute parfaite. L'on n'y parle point de 
mélancolie, et je puis vous assurer qu'à la réserve de l'été prochain i 
dont l'appréhension porte quelque trouble, on ne peut voir un esprit 
plus en repos que celui de ladite dame. Nous avons déjà bien débité 
des matières, mais toutes vieilles. Les nouvelles que j'ai apprises à 
la campagne sont que le grand désir qu'a eu le P. Joseph de se 
rendre tout à fait savant des affaires étrangères, l'a conduit en 
l'autre monde pour en apprendre. Vous devez, il me semble, un 
compliment au Tremblay ^ sur cet accident, lequel, selon mon sens, 
donne de grandes chances de chapeau à M. de Bordeaux, si M. de 
Noyers ne le traverse, ce que je ne crois pas. Voilà le bruit... L'on 
m'a dit aussi que la ménagère ^ est aussi toute de la faveur, même 
jusques à visiter son Éminencc au lit, et avoir liaison étroite avec 
lyjme d'Aiguillon et de Coalin, et M. de Chavigny. L'on l'accuse aussi 
de diverses choses. J'essayerai d'en apprendre la vérité : elle a vu 
M'"" la marquise à son départ. M°"^ de La Becherelle étoit malade à 
Saint-Germain et s'est contentée de prier ceux qui écrivoient de 
faire ses complimens. Je n'ai pas ti'ouvé M. de La Brosse ici ; cela 
me met en peine pour l'équipage. Je lui écris quoiqu'il soit minuit 
passé, et verrai avec M""^ de Mezières ce qui se devra et pourra 
faire. Je suis. Monsieur, votre très-humble et très-affectionné frère 
et serviteur, 

« Le chevalier de La Fayette. 

« A Milly, ce 2.3 décembre 1638. » 



Ibid,, fol. 515. 

« Monsieur mon très-cher frère, je vcJus écrivis hier à deux heures 
après minuit ; il n'est pas fort loin de cela aujourd'hui; mais puis- 
que M""' la marquise envoie un homme à Paris, il faut que je vous 
avertisse que j'ai reçu votre lettre, et que je ferai tout ce qui me 



1. Vraisemblablement son (ils et son gendre devaient faire campagne. 

2. Le frère du P. Joseph. 

3. Mrae de La Flotte. Voyez, dans la note quatrième, les Lettres de Mlle de 
Cliémerault. 



344 APPENDICE. xNOTË TROISIÈME. 

sera possible pour vos affaires... Anery épouse M"" de Vieux-Pont 
dans peu de jours. M. le Dauphin a été mal et so porte mieux. Il a 
usé plusieurs nourrices par son excessive chaleur et avidité à téter. 
Il a maintenant une paysanne de Chantilly. La Heine est dans une 
affliction étrange de cela. L'on dit que M. de La Valette i s'accom- 
mode, et que M. le Prince a ordre de ne pas venir en cour. Je n'ai 
jamais vu tant de complimens de toute la terre qu'en reçoit tous 
les jours M'"" la marquise. Force grands sont venus eux-mêmes, et 
entre autres MM. de La Rochefoucauld et de Roussy. Elle est accom- 
modée avec M. de Liancourt dont la repeutance a été notable, et je 
vous jure qu'elle a reçu plus de mille lettres, sans y rien ajouter du 
mien, et que, depuis les plus éminens jusques aux moindres, vous 
diriez qu'à l'envi ils ont voulu témoigner et publier leur douleur. 
Enfin, je pense qu'aucuns y ont autant été conviés pour ne passer 
pas pour infâmes que par générosité ou amitié. Il n'y a que mon 
neveu dans tout le royaume qui ait manqué à ce devoir, et aujour- 
d'hui j'ai vu les MM. de La Force qui ont envoyé de Guyenne un 
gentilhomme la visiter, etc. 

'c Le chevalier de la Fayette. 

a A Milly, ce 2a décembre 1638. » 



Ibid., fol. 500. 

Le chevalier de La Fayette à M. de Limoges. Dernier de décembre 
1038. 

« Je partis de Milly mardi "28... Je vins descendre chez ma nièce, 
où je trouvai mon neveu. L'entrevue de celle-là ne fut que de joie 
et de consolation, et pour celui-ci de civilité. Il me visita le len- 
demain matin et s'en retourna, n'ayant pas congé pour davantage ; 
mais il reviendra lundi où nous partirons. Je vous manderai alors 
plus positivement ce que je crois de lui. Je vous dirai déjà par 
avance : il a bonne mine, froid, réservé; n'a habitude ni société 
quelconque.' Je loge chez M""^ la marquise. J'ai trouvé ici M""^ de La 
Becherelle et M""' de Vieux-Pont : celle-là m'a fait ses plaintes et 
n'a point changé; celle-ci est toujours rare et merveilleuse. Le 
mariage d'elle et d'Anery, que j'ai vu, est conclu. Ils sont tous deux 



1. Bernard de La Valette d'Épernon, le fils aîné du vieux d'Epernon, un 
des mignons de Henri III. Il s'agit ici des démêlés de Bernard de La Valette 
avec M. le Prince dans l'affaire du siège de Fontarabie. Le duc ne s'accom- 
moda point, fut jugé par contumace et condamné à mort. Voyez M"" de 
Chevreuse, cliap. V. 



M''-^ DE LA FAYETTE. 345 

ici; je les entretiendrai demain. J'ai vu aussi M""' d'Anialui > un 
moment, et après avoir bien examiné avec RI. de La Brosse et notre 
nièce on tombe d'accord qu'elle ne peut être légitimement soup- 
çonnée d'infidélité; mais j'en saurai davantage avant que pai'tir, etc.. 
J'ai parlé à tous de l'accusation qu'on nous fait de n'avoir pas en- 
voyé ici au temps du dessein de 9 2. 9 m'a dit aujourd'hui sur cela 
que si je fusse venu, il^ n'eût jamais exécuté son dessein, et nous a 
accusé hardiment d'avoir eu peu d'affection en ce rencontre ou 
beaucoup de négligence. Enfin elle vouloit qu'on fît sans le lui dire 
ce qu'elle eût voulu. Tout cela sont choses faites à quoi il ne faut 
pas penser; mais bien souvent il est à propos d'agir par sa droite 
raison sans attendre des avis qui quelquefois viennent trop tard. 
J'ai entretenu ma nièce amplement ; mais ce ne. sont matières à 
écrire. Elle a des visites de laquais assez souvent*, et son frère ne 
sait pas tout. Jugez de l'estime et de la confiance qu'on a en lui...» 



Ibid., t. LXXXVIIL 

t. J'ai entretenu mon neveu devant sa sœur. La tête lui fut lavée 
doucement et fortement. Je crois que c'est lessive perdue; néan- 
moins il accepta les remèdes qu'on lui proposa pour vivre mieux à 
l'avenir. Je travaille par voies secrètes à le mettre mieux dans 4'esprit 
de ceux avec lesquels il s'est mal conduit. Sa sœur négocie cela; 
enfin il faut essayer d'employer utilement tout le peu qu'il a de bon 
en lui. Je ne me retracte point du raisonnement que j'ai fait sur sa 
personne; au contraire, j'y ferois encore des commentaires moins 
avantageux ; mais cela pour la première vue, etc. » 



Ibid., t. XCI, fol. 1. 
M. de La Brosse à M. de Limoges. I''"' janvier 1G39. 

(( Je fais scrupule de vous écrire où est M. le chevalier, et je ferois 
une faute si j'y manquois. Je m'acquitte donc de ce devoir seule- 
ment pour vous dire que nous le possédons depuis deux jours, et 

1. Ne serait-ce pas W" de Malineon de Mulinj, un des espions féminins de 
Richelieu, dont il parle plus liaut, p. 294 et 297, et dont il sera question 
plus bas dans les Lettres de Mlle de Chémerault? 

•2. DéchilTré à la marge de la copie : Ml'« de La Fayette. 

3. // est là à cause de 9 ; mais quelques lignes plus bas, elle reparait et 
ne laisse aucune incertitude. 

4. De la part du Roi. 



346 APPENDICE. NOTE TROISIEME. 

que, par une rencontre heureuse, il s'est trouvé auprès de M'"^ la 
marquise en un temps où elle a eu besoin de conseil ; il le lui a 
donné, Monsieur, conforme aux avis de tous ses amis et à la pra- 
tique ordinaire. Nous sommes maintenant sur l'exécution, dont le 
principal ne dépendant ni de la conduite de M. votre neveu, j'en- 
tends celui que je sers icii, ni de mes soins, mais des bontés de 
M. le cardinal pour lui, je ne sais que vous en mander encore. Il est 
question de voir sou Éminence et de lui protester ce qu'on lui doit 
et veut rendre, honneur, service, obéissance et respect; c'est de 
quoi il s'agit, Monsieur, et à quoi je ne sais s'il sera reçu. M. Bou- 
thillier lui a promis de le savoir et de l'en informer demain ou 
lundi. Je vous manderai, Dieu aidant, la réponse et le succès, et 
cependant que celui du voyage de Saint-Germain a été très-heureux 
selon les apparences. Le Roi le vit d'assez bon œil, et la Reine avec 
tant de démonstrations de bienveillance qu'il a tout sujet de s'en 
louer. La maison l'imita parfaitement, et chacun à l'envi lui fit mille 
caresses. Les amours ne vont pas mieux que de coutume en ce 
pays-là, au contraire, dit-on, de mal en pis, ce qui afilige la seconde 
personne^ qui, après la perte qu'elle a faite, voudroit bien s'en con- 
server une qu'elle croit à elle et qui est l'unique du sexe considé- 
rable de qui elle s'assure 3. Le bruit est qu'à peine lui en laissera- 
t-on de l'un ni de l'autre, et qu'on est sur le point de faire encore 
de nouveaux écarts*. A eux le dé. Si les plus tôt partis doivent revenir 
les premiers, nous avons l'avantage. Je souhaite moins celui-là, je 
le dis sincèrement, que l'honneur de vos bonnes grâces et celui 
d'être cru de vous, etc. » 



Ibid., t. LXXXVIII, vers la fin du volume. 
La Brosse à M. do Limoges. 

'■"M. le marquis (de Sénccé) attend le moment de faire sa révé- 
rence à Monseigneur le cardinal, sou Kminence ayant témoigné à 
M. Bouthillier qu'elle l'auroit agréable. Peut-être sera-t-il quitte 
d'un si juste devoir aujourd'hui. Cela étant, Monsieur, je l'ajouterai 
h la marge de colle-ci. Ku attendant de savoir le succès de la visite 



1. Cela est fort clair; il s'agit évidemment du fils de M""» de Sénecé. Ainsi 
la marquise, tout en travaillant contre Richelieu, se ménageait avec lui. Elle 
joua plus tard le même jeu avec Mazarin. 

•î. La seconde personne dont il vient de parler, c'ost-à-dire la Reine. 

3. M'ne de Hautefort. 

4. Présage de la disgrâce de M"": de Hautefort et du renouvellement de la 
maison de la Reine. 



M"^ DE LA FAYETTE. 347 

qu'il lui a faite, je vous dirai que Riquetti, exempt des gardes du 
corps, fut, il j^ a quelques jours, de la part du Roi, déclarer à M. le 
comte de Tresmes que Sa Majesté vouloit que dans ce carnaval le 
marquis de Gesvres fût marié avec M""= de Hautefort ou une autre 
personne que bon lui sembleroit, ajoutant que s'il pensoit éviter 
l'exécution du commandement en sortant du royaume, l'on confis- 
queroit en ce cas son bien et sa charge. Je ne sais quelle fut la 
réponse, mais bien, selon le bruit commun, que M. de Tresmes 
incontinent prit la route de Ruel. Le temps nous apprendra l'événe- 
ment d'une aventure qui semble étrange à tout le monde '. M. le 
marquis a vu M. le cardinal, auquel il a dit qu'il s'estimoit heureux 
de pouvoir lui faire offre de ses très-humbles services, et d'avoir eu 
permission de s'acquitter de ce devoir suivant son inclination et 
ses souhaits, ou quelque semblable compliment. La réponse a été : 
Vous m'avez obligé. Puis, le prenant par la main et se tournant 
auprès de la cheminée : Monsieur, il s'est passé des choses où vous 
n'avez point trempé et que la qualité de fils vous empêche de blâmer. 
Sur cela, M. votre neveu lui a protesté l'innocence de M'"*^ sa mère 
à l'égard de son Éminence qui a répliqué : Je ne parle pas pour 
moi, Jlonsieur. Et conclut en ces mots : « Je témoignerai au Roi 
ce que vous valez et l'affection que vous avez pour son service. 
Je suis votre serviteur. » Voilà, Monsieur, comment l'affaire s'est 
passée, etc. » 

iBin., t. XCI, fol. IG. 
M. de Limoges au chevalier de la Fayette, à Paris. 

« De Limoges, 25 janvier 1839. 

(i Je dois vous informer que le sieur Rogier, fermier du bureau 
des postes, à Paris, cousin et correspondant de celui qui est mon 
ami et porte le môme nom en cette ville, par le moyen et avis de 
son associé qui loge avec lui audit bureau, a écrit audit Rogier de 
cette ville par ce dernier ordinaire, qu'ils sont avertis de bonne 
part qu'on travaille à surprendre mes paquets qu'on sait qu'ils 
reçoivent, et qu'on les sollicite pour les remettre à ceux qui les 
veulent voir. Je vous donne cet avis et à vos amis, etc. » 

Imn., fol, 192. 
M"« Andrieu à M^^^ de Sénecê, 9« avril 1G39. 

<c Je ci^bis que vous aurez pu connoîtrc par ma dernière que je 
n'ai pas manqué de me donner l'honneur de vous faire savoir des 

1. Sur cette curieuse aventure, voyez plus haut, chap. III, p. 63 etsuiv., et 
plus bas, note quatrième, p. .358, 3(31 et 38-2. 



348 APPENDICE. NOTE TROISIEME. 

nouvelles de cette cour, et particulièrement de celles de la Reine et 
de Monseigneur le Dauphin, dont la santé continue toujours au point 
que l'on leur peut souhaiter. Ce petit prince est si gros et si fort 
que, si ce n'étoient ses galles, on ne ponrroit plus le tenir emmail- 
iotté; l'on ne parle de l'habiller que sur la fin du mois qui vient; 
mais je ne crois pas qu'il puisse attendre ce tomps-là. La Reine ne 
l'abandonne guère; elle prend grand plaisir à le faire jouer et à le 
mener promener dans son carrosse, quand il fait beau ; c'est tout 
son divertissement; aussi n'y en a-t-il point d'autres dans la cour, 
et je vous puis assurer. Madame, qu'ils ne sont pas augmentés 
depuis votre départ. Sa Majesté a vu votre lettre et m'a témoigné 
en être extrêmement satisfaite. Elle me commanda de vous faire ses 
recommandations et vous dire. Madame, qu'elle ne manquera jamais 
aux choses qu'elle vous a promises. Elle me parla hier soir long- 
temps de vous, étant en peine de quelque démêlé que l'on lui avoit 
dit avoir été entre Monsieur votre fils et vous. Je l'assurai du con- 
traire, et que j'avois toujours connu dans tous ses sentimens beau- 
coup d'obéissance et de soumission pour vous, et même la dernière 
fois que j'ai eu l'honneur de le voir ici, me témoignant une extrême 
joie de vous aller trouver, n'y ayant rien dans la cour qui l'en pût 
divertir d'un moment. Ce discours. Madame, a éti;- pour détromper 
la Reine, le sachant trop inutile pour vous, quoique très-véritable, 
croyant bien que ce seroit vous faire tort que d'avoir la pensée que 
vous puissiez douter de la bonté naturelle de Monsieur votre fils, 
lequel est dans une estime incroyable de tout ce qui est dans la 
cour. Je crois qu'il vous aura dit comme M. de Brassac est surin- 
tendant de la maison de la Reine, et M. Le Gras intendant. Je ne 
sais si je me trompe; mais je n'espère pas que la maison en aille 
mieux. Pourvu qu'il puisse faire l'affaire de ses marchands, où 
vous êtes embarrassée, je me contente, n'en ayant jamais pu venir 
à bout du temps de M. de BuUion. S'il y a encore quelque chose 
qui vous soit dû dans cette maison, vous n'avez qu'à me faire l'hon- 
neur de me le mander, je tâcherai h m'acquitter le mieux qu'il me 
sera possible de cette commission, comme de toutes les choses qu'il 
vous plaira me commander le reste de ma vie. Le pauvre François 
Coquet 1 est parti d'ici il y a trois jours, fort mal content de la 
cour, La Chesnaye^ lui ayant fait espérer qu'il pourroit avoir une 
pension du Roi, et môme que le Roi lui avoit témoigné qu'il seroit 
bien aise que ce fut M""" de Hautefort qui lui demandât, ce qui ne se 
trouva pas difficile :\ cause de l'amitié qu'elle a pour lui, et à quoi 

1. Sur ce personnage ignoré, voyez, dans la note qui suit, les Lcllics le 
Mlle de CItémerault, p. 357 et 358. 
•2. Valet de chamtjre du Roi. Voyez plus ba.s p. 353, 367 et »uiv. 



.M"^ DE LA FAYETTE. 349 

elle lic ni;iiu|iia pus dus le soir. Mais elle trouva le Uol tout contraire 
à ce qu'où lui avoit fait croire, disant qu'il n'avoit jamais eu des- 
sein de donner pension à Coquet, que c'étoit un homme qui ne lui 
servoit de rien, et d'autres choses assez désobligeantes, niant abso- 
lument qu'il en eût jamais parlé à La Chesnaye ni ouï parler. Il le 
fit venir exprès de Paris, lequel a désavoué qu'il eût dit à Coquet 
que le Roi lui en eût parlé, mais bien qu'il lui avoit conseillé d'en 
parler lui-même au Roi. 11 se trouve que le Roi le croit, et M""' de 
Hautefort croit Coquet. Cela a mis un peu de trouble dans leur con- 
versation ordinaire, et a fait faire un voyage au Roi de deux jours à 
Versailles, et il est de retour d'hier. Je pense qu'ils se sont remis. Il 
n'y a que ce pauvre Coquet qui est demeuré bien mal satisfait de 
son voyage, et fort mal avec La Chesnaye. Tout le monde le plaint 
fort; tout cela n'a pas été fait sans dessein, à ce que tout le monde 
croit. MM'"*^^' de La Flotte et Hautefort sont vos servantes très- 
humbles, et vous remercient de l'honneur de votre souvenir'. Mes 
compagnes et M"'" de Jussy vous assurent de leur très-humble ser- 
vice, et sont ravies que vous leur fassiez l'honneur de vous souvenir 
d'elles, et moi particulièrement, Madame, de la bonté que vous avez 
pour moi par le soin qu'il vous plaît de prendre de ma santé qui ne 
se peut dire ni bonne ni mauvaise. Je veux me persuader que vous 
me ferez l'honneur, si vous demeurez quelque temps à Milly, de 
me permettre de vous y aller trouver. Je crois qu'il n'y a pas de 
médecine pour mon mal capable de le guérir comme ce voyage-là. 
Je vous demande cette grâce. Madame, par tout ce que vous aimez 
le plus, et que vous me fassiez l'honneur de me croire toujours 

« Votre très-humble et très-obéissante 
et fidèle servante, 

« AXDRIEU. I) 



En terminant toutes ces citations, nous demandons 
grâce pour une note aussi longue, et nous faisons des 
vœux pour qu'un historien, digne de ce nom,, recueillant 
et mettant en œuvre les nombreux matériaux amassés 
ici un peu confusément, en tire une vie fidèle de M"« de 
La Fayette, où il mette la gloire de son art à représenter 
les faits avérés et certains sans y ajouter de vaines con- 
jectures mille fois au-dessous de la réalité, et fasse pa- 
raître les choses humaines telles qu'elles sortent du sein 
de l'humanité: partout d'incroyables mélanges de bien 

'20 



350 APPENDICE. NOTE TROISIEME. 

et de mal, quelques rayons de grandeur avec beaucoup 
d'ombres et de misères ; ici un Roi infortuné périssant 
d'ennui sur le premier trône du monde, mélancolique et 
bizarre comme Hamlet, se tourmentant lui-même et 
tourmentant les autres, ne trouvant au fond de ses af- 
fections les plus sincères que trouble et amertume, 
n'ayant été aimé qu'une fois comme il voulait l'être, sans 
avoir su garder l'objet de son amour, constamment 
trahi par sa mère, par sa femme, par son frère, opprimé 
par le seul homme en qui il eût confiance, qu'il admi- 
rait et qu'il n'aimait pas, jeune encore et toujours ma- 
lade et mourant, et dans l'excès de son incurable tris- 
tesse formant le projet de déposer la couronne et d'aller 
finir ses jours dans un cloître; là un ministre ambitieux, 
grand homme d'État doublé d'un intrigant et d'un mau- 
vais prêtre, non-seulement brisant sans pitié tout ce qui 
lui fait obstacle, mais ne rougissant pas de descendre 
aux manœuvres les plus honteuses; d'autre part d'hon- 
nêtes gens, un digne évêque, un jésuite vertueux et 
courageux, une femme de la considération la mieux mé- 
ritée, laissant pénétrer dans leur ànle, avec une indi- 
gnation sincère et généreuse, des pensées intéressées, 
se permettant un double jeu, de petites ruses et de 
petits complots; enfin au milieu de tout cela, une noble 
jeune fille, aimant Dieu par-dessus tout, mais aimant 
aussi Louis XIII, sans la moindre ambition personnelle, 
mais cédant un peu à l'ambition des siens, entrant dans 
un combat inégal contre le plus grand politique du siècle 
sans autre appui que l'incertaine affection d'un Roi, mais 
parce qu'elle se connaît une ressource suprême que per- 
sonne ne lui peut enlever; se soutenant quelque temps 
pure et sans tache parmi les agitations de l'intrigue la 
plus compliquée et les ardeurs contagieuses de la pas- 
sion toujours croissante de Louis XllL puis bientôt s'ef- 



RICHELIEU ET M'" DE HAUTEFOUT. 351 

frayant des sentiments qu'elle inspire et de ceux qu'elle 
éprouve, et se sentant de toutes parts environnée de 
pièges et de périls, abandonnant la cour et se réfugiant 
dans un couvent pour y trouver au moins la paix, mais 
y portant avec elle un cœur sensible et fier qui bat 
longtemps encore avant de mourir aux choses de la 
terre et de se donner à Dieu sans partage et sans re- 
tour. 



NOTE QUATRIEME. 
LA POLICE DE RICHELIEU ET M-'-^ DE HAUTEFORT, 

Richelieu ne manqua pas de continuer envers M">« de 
Hautefort les mêmes pratiques que nous venons de lui 
voir exercer sur M"'' de La Fayette. 11 en subsiste des 
traces diverses et certaines qu'il importe à l'histoire de 
recueillir. Rappelons d'abord ce qui est connu ; nous y 
joindrons ensuite les fruits de nos recherches dans la 
vaste correspondance du cardinal conservée aux Archives 
des Affaires étrangères. 



LETTRES DE MADEMOISELLE DE CHÉMERAULT 
SUR MADAME DE HAUTEFORT. 

Ces lettres ont été publiées pour la première fois pen- 
dant la Fronde, en 1649, dans la deuxième édition du 
Journal de monsieur le cardinal duc de Richelieu, qu'il a 
fait durant le grand orage de la cour es années i630 his- 



:ioi APPENDICE. NOTE QUATRIEME. 

ques à idii (sic ), et elles reparurent, en un ordre un peu 
différent et avec quelques augmentations, dans la dernière 
édition de cet ouvrage , deux volumes in-12 , Paris, 1665. 
Mais celle-ci laissa encore et souvent même elle intro- 
duisit un assez bon nombre de fautes assez graves. Nous 
avons pu les réparer à l'aide de deux copies du temps que 
nous avons rencontrées dans les manuscrits de Conrart, 
cà la bibliothèque de l'Arsenal. Une de ces copies, en 
général fort bonne, est de la main même de Conrart, 
t. XI des manuscrits in-Zj"; l'autre plus défectueuse, fait 
partie des manuscrits in-folio, t. Vil. On aura donc ici, 
restitué à peu près dans son intégrité, ce curieux monu- 
ment des intrigues secrètes de Richelieu et de la police 
mystérieuse qu'il étendait , comme déjà nous l'avons 
montré, jusque dans l'intérieur le plus particulier du Roi 
et de la Reine. Il y a là tout un labyrinthe d'espion- 
nage. Une des filles d'honneur qui paraissait le plus dé- 
vouée à la Reine, l'amie intime de M"« de Hautei'ort, 
M"*" de Chémerault, communique de vive voix ou par 
écrit toutes ses observations à une M"'' Maline ou Malaye 
ou Maluy\ qui les fait parvenir au cardinal, soit direc- 
tement, soit par l'intermédiaire de de Noyers ou d'un 
nommé Des Roches, un des officiers du Roi, aux gages 
de Richelieu. Ainsi c'est un espion subalterne qui écrit 
en quelque sorte sous la dictée d'un espion de plus haut 
étage; et ils emploient une sorte de chiffre, un jargon 
convenu, selon la mode du temps qui était si générale 
que Richelieu lui-même dans ses notes les plus confiden- 



1. Richelieu (plus haut, note 3"", p. 297) écrit de sa propre main : 
Maline, et cette autorité est décisive. La Porte, ou plutôt l'éditeur de ses 
Mémoires (plus haut, chap. II, p. 51), la nomme La Malaye; l'édition de 
ces lettres de 166.5, Malin, celle de 1649 et les deux manuscrits de TArsenal, 
Malny. Plus haut, p. 345, une copie d'une lettre du chevalier de La Fayette 
donne Amalny. 



RICHELIEU ET M"- DE HAUTEFORT. 353 

tielles, destinées à lui seul ou à quelques-uns de ses 
plus intimes amis, se sert, on ne sait pourquoi, du jar- 
gon le plus singulier pour désigner les autres et lui- 
même, par exemple : dans le mémoire sur Châteauneuf 
il s'appelle Calori^; dans le mémoire sur le P. Caussin, 
il s'appelle Amadeo -; ici il est VOmcle. U"'^ de Hautefort 
est toujours V Aurore. M"<^ de Chémerault l'aime encore 
tout en la trahissant, et vaincue par le charme de cette 
aimable personne , elle se laisse aller à avouer qu'elle 
lui veut du bien. On a ici le spectacle de l'intérieur d'une 
grande cour vue par les yeux et à travers les rapports 
de deux indignes créatures qui rapetissent et dégradent 
tout ce qu'elles touchent. 



Lettres de I\J'^<^ de Chémerault trouvées dans la cassette 

de M. le Cardinal après sa mort. 

Jargon des lettres suivantes : 

Le Roi Céphale. 

La Reine Procris. 

Hautefort L'Aurore. 

Son Éminence L'Oracle. 

Pont-Briant (fille d'honneur) Proserpine. 

La Chesnaye (valet de chambre du Roi) Pliiton. 

Chavigni Pastor Fido. 

Chémerault Le bon Ange. 

M""" d'Aiguillon Vénus. 

Vieux-Pont (fille d'honneur) L'Artificieuse^. 

M""" de La Flotte La Vieille. 

M""' de Lansac (gouvernante des enfants de 

France) La Baleine. 

Beaumont (fille d'honneur) La Célestme. 

Des Roches (domestique du roi) Le bon Homme. 

La Fayette. . .* La Délaissée. 

Sanguin (maître d'hôtel) Le Satyre, 

1. Madame de Chevreuse, Appendice, noies du cliap. III, p. 396 et suiv. 

2. Voyez plus haut, note troisième, p. 294, etc. 

3. Les éditions : U Artificieux, comme si Vieux-Pont était un homme. 

20. 



354 APPEiNDIGE. NOTE gUAïRlÈME. 

« Le bon Ange, étant à Paris, m'a diti que V Aurore dit à Procris, 
étant revenue de voir VOracle, qu'il l'avoit fort bien traitée, et lui 
auroit fait espérer un duclié. 11 lui dit aussi qu'il trouvoit bien 
étrange que Procris crût que la Baleine fût son espion. Elle ne pou- 
voit rien dire, sinon que Procris prie Dieu soir et matin, et qu'elle 
croit qu'elle ne se mêle d'autre chose. VAuroi'e dit que l'on la joue 
ainsi que Procris, et a une jalousie étrange contre le bon Ange, 
quelques preuves d'affection qu'elle en reçoive. Le bon Ange l'exhorte 
à ne rien faire contre VOracle; elle a des conversations et des secrets 
avec Procris. Elles font grande joie do la venue de M""* de Chevreuse, 
et espèrent beaucoup de son retour. 

<( VAurore ne dit pas une parole à Céphale, qui ne soit concertée 
avec Procris. Le bon Ange assure VOracle de l'avertir de tout ce 
qu'elle saura, mais qu'elle ne lui répond pas de leur négoce quand 
elle n'y est pas. Lorsque le Roi donna la pension de quatre mille 
livres à VAurore, il lui dit que VOracle n'en sauroit rien, et que 
c'étoit à lui seul à qui elle devoit avoir l'obligation. 

« VAurore a obligé Céphale à commander ii Pluton de ne se mêler 
plus de ses affaires avec VAurore. VOracle sera assuré que le bon 
Ange n'y a nulle part. Elle (M"'^ de Chémerault) témoigna i\ Céphale 
que s'il le désiroit, elle vivroit bien avec lui (Pluton). Cela a choqué 
VAurore, qui a pensé de remettre le Satyre, et dit au bon Ange : je 
n'ai jamais vu tant de complaisance que vous en avez pour Céphale, 
et aussi il dit tant de bien de vous à tout le monde que je ne sais 
que croire. Le bon Ange croit bien que c'est VOracle qui lui a pro- 
curé cet avantage de faire ce raccommodement^. Elle le supplie très- 
humblement de croire qu'elle n'omettra rien pour son service, et le 
tiendra averti de tout avec fidélité. — Je supplie très-humblement 
VOracle de me faire l'honneur de me renvoyer les lettres àubonAnge, 

« Le 60» Ange m'a dit que VAurore croit être ruinée dans l'esprit de 
Céphale par les mauvais offices que VOracle lui a faits. Procris y 
prend part, et est si mal satisfaite de VOracle qu'il ne se peut davan- 
tage. Elle croit [qu'il s'en prend à VAurore, parce qu'elle est absolu- 
ment à elle; si bien que Procris se résout de faire un effort à l'ar- 
rivée de Céphale pour défaire VOracle.VAurore est résolue de parler 
si hardiment à Céphale qu'elle croit le désabuser, et dit au bon Ange 
qu'elle aura bien du monde de son côté. 

<i Procris appréhende que l'on ne fasse commandement à VAurore 



1. C'est M""' de Maline qui parle. 

2. Richelieu avait raccommodé M"« de Chémerault avec le Roi, auprès 
duquel l'odieuse créature, servie par une grande beauté et beaucoup d'esprit, 
cherchait à se pousser elle-même, comme on le voit dans quelques endroits 
-îes lettres que nous publierons après celles-ci. 



RICHELIEU ET M'"^ DE HAUTEFORT. 3B5 

de se retirer. Si cela est, elle a exhorté le bon Ange de faire ce que 
l'Aurore feroit, et l'a piquée de générosité, disant qu'elle est obligée 
de n'abandonner pas son amie. Elles sont toujours en conférence 
avec Glianiblay i, lequel dit que VOracle la joue auprès de Céphale. 
Le bon Ange dit n'avoir point connaissance de ce qu'ils font ; mais 
il croit qu'ils trament quelque intrigue. L'Aurore dit au bon Ange 
que Céphale dit mille maux de lui, et qu'il lui donne à dos^ aussi 
bien qu'à elle, et que c'est Pluton qui en est la cause. Le bon Ange 
supplie très-humblement VOracle de n'ajouter point foi aux malices 
de Pluton, et de croire que jamais personne n'aura plus de fidélité 
et d'affection pour son service que lui. L'Aurore lui a dit aussi 
qu'un homme de condition l'a assuré que l'Oracle, parlant d'elle, 
lui a dit : j'aime trop Céphale pour désirer qu'il revoie V Aurore; cela 
préjudicie trop à sa santé, et elle feroit bien mieux de se retirer 
d'elle-même. Elle m'a assuré que M'"* de La Ville-aux-ClercsS étoit 
espion de Procris, et tout ce qu'elle apprend de chez Vénus elle lui 
redit. Elles ont fait mille pièces sur M. de La Meilleraie. 

<( Le bon Ange me vint voir la veille de Noël et me dit que Céphale 
l'avoit entretenue le soir devant Procris et l'Aurore. Elles en furent 
en peine, et Procris lui dit : je sais bien que vous êtes l'espion 
de VOracle; mais soyez assurée que si je le découvre jamais, rien 
ne fut si mal traité que vous le serez. Je sais que je le découvrirai , 
et voici Pastor Fido qui m'en apprendra quelque chose. Le bon 
Ange lui dit : je défie VOracle et tous les siens de pouvoir dire cela. 
Depuis elle s'est attachée près de Procris et de V Aurore, pour les 
ôter de soupçon, afin d'avoir plus de moyens de servir VOracle. Et le 
bon Ange y est si fort que Céphale lui en veut mal pour l'avoir vu 
rire avec V Aurore. Le soir avant qu'il en partît, il étoit si en colère 
qu'il s'en prit à Procris, laquelle fut si en peine de sa méchante 
humeur qu'elle envoya quérir le Pastor Fido pour la rassurer et 
pour lui conter cela. Le bon Ange donne avis au Pastor Fido de ne 
les voir guères en l'absence de Céphale, s'il ne veut s'en trouver 
mal. Procris a conseillé à V Aurore d'aller voir VOracle, pour voir 
si elle pourra découvrir ceux qui lui ont rendu ce mauvais office. 
Procris et V Aurore dirent au bon Ange que nul n'a su leur senti- 
ment que lui. Le bon Ange a dit qu'il étoit ravi qu'elles s'en éclair- 

1. Montalais, sieur de Chambelai, ami et parent de M™"= de Hautefort. 
Voyez plus haut, chap. 1er, p. 29; chap. V, p. 117, 118 et 134, et plus bas, 
note cinquième. 

2. Donner à dos, pour charger, frapper, dire du mal. L'édition de 1665, 
qui souvent change à tort les vieilles et bonnes leçons de l'édition de 1649, 
met ici : lui tourne le dos. Nos deux manuscrits s'accordent avec l'édition de 
1649. 

3. Mme de Brienne, amie particulière de la Reine. 



336 APPENDICE. NOTE QUATRIEME. 

cissent avec VOracle. Il [l'Oracle) sera très-humblement supplié de 
tenir le secret, et sera assuré que le bon Ange ne lui manquera 
jamais d'affection et de fidélité. Procris lui a conseillé aussi (à 
V Aurore) de faire sa paix avec Céphale, soudain qu'il sera de retour, 
à quelque prix que ce soit. Quand Céphale ne la regarderoit pas, elle 
lui parlera avec tant de bonté qu'elle croit le faire revenir. 

« J'ai été si malade depuis votre absence, que, quoique le bon 
Ange m'ait écrit deux fois de venir vous voir, je ne l'ai pui. Je vous 
prie d'assurer VOracle de sa fidélité. Procris a mandé au bon Ange 
qu'elle avoit parlé de lui à VOracle, et qu'il lui avoit promis qu'il 
lui feroit bailler les dix mille écus, qu'elle avoit résolu de faire ce 
jour-là la paix avec VOracle, mais elle crut que VOracle avoit résolu 
de la picoter. Elle meurt d'envie de se mettre bien avec VOracle. Il 
y a longtemps que sans VAu7-ore et la Célesline, VOracle en eût eu 
satisfaction. Procris a su que bon Ange avoit écrit à VOracle. 
Elle l'a approuvé. M"'* Maline supplie très-humblement son Émi- 
nence, de lui faire cette grâce, de témoigner à M. d'Espenan^ qu'il 
désire qu'il parachève l'affaire qu'il commença l'année passée tou- 
chant ladite dame, et sera supplié de le bien traiter, » 

Lettre à M. Des Roches. Il y a sur le dos de la lettre , écrit de la 
main de M. le Cardinal : Lettre de mademoiselle de Chémerault, à 
garder, du mois de may 1640. 

« Monsieur, sans mon indisposition, j'irois moi-même pour vous 
prier d'assurer Monsieur de la continuation de mes très-humbles 
services, et pour vous dire que Procris est dans de grands ressenti- 
mens contre VOracle de la dernière action qui s'est passée touchant 
le bon Ange. Elle dit qu'elle la considère moins qu'une ser- 
vante, et que, quand Céphale lui dit de lui aller parler, il (le bon 
Ange) se moqua de Procris, et lui rendit de mauvais offices près de 
Céphale, lui disant qu'elle lui sauteroit aux yeux. Elle croit que c'est 
VOracle seul qui l'a voulu désobliger dans ce rencontre par sa 
nièce (M'"*' d'Aiguillon). Il n'y a point d'occasion où il lui puisse 
témoigner son mépris, qu'il ne le fasse jusqucs à ne lui point dire 
adieu. Elle attendoit toute autre chose de VOracle. Elle fulmine tout 
à bon. La passion que j'ai pour le service de VOracle ne me permet 

1. Cette phrase manque dans l'édition de 1649. Celle de 1G65 donne la loron 
suivante, qui est absurde : « J'ai été malade depuis votre absence, quoique 
le bon ange m'ait écrit deux fois de vous voir et que je ne l'aye pu. » Nous 
avons suivi nos deux manuscrits. 

2. Édition de 1649 : d'Espernon. L'édition de 1665 et les deux manuscrits : 
iVEspenaii. Nous allons voir dans ces lettres reparaître le nom de d'Espenan. 
Ce d'Espenan-là est-il le militaire distingué qui commandait le centre, le corps 
de bataille, à Rocroy ? 



m cil ELI RU HT I\l DE HAUTE FORT. 357 

pas de lui rien celer. Je vous prie de l'en assurer, et que jamais per- 
sonne ne le servira avec plus do fidélitt5 cjue moi. Je prierai Dieu 
pour sa conservation. » 

<( Le 1 bon Ange m'a dit que Y Aurore lui avoit dit que soudain 
qu'elle fut arrivée ici, VOracle l'envoya chercher pour lui parler du 
tout confidemment, et lui donner ordre de ce qu'elle devoit faire 
pour se maintenir près de Céphale. Il lui dit que Céphale lui avoit 
témoigné qu'il vouloit qu'elle eût un confident. Elle assura le bon 
Ange que VOracle vouloit retenir Pluton dans ce commerce. h'Au- 
rore lui dit aussi que VOracle ne cesse de lui rendre de mauvais 
offices, et qu'il a dit à Céphale que cela n'étoit pas séant que Coc- 
quet 2 allât dans leur carrosse, et beaucoup d'autres choses contre 
Cocquet, que Céphale lui a dit et défendu d'en parler: car le bon 
Ange croit que c'est Pluton qui lui a fait mauvais office près de 
Céphale, sachant qu'il est l'ami du bon Ange, lequel supplie très- 
humblement VOracle, s'il ne veut point que Cocquet aille à la cour, 
de lui faire savoir. Le bon Ange l'en empêchera adroitement, comme 
il a fait ce voyage. Plulon a dit qu'il avoit dit à VOracle : Je vois 
bien que V Aurore et le bon Ange me veulent perdre près de Céphale, 
mais j'aime mieux me retirer, L'Oracle lui répondit qu'il ne se mît 
point en peine, qu'il périroit avec lui, et il se vante de beaucoup 
de choses, môme qu'il lui vouloit donner la charge de Cinq-Mars. 
Le bon Ange n'ose dire à VOracle ce qui en est, de peur qu'il crût 
que son ressentiment le fait agir^. Mais il le supplie de ne s'y fier 
que de bonne sorte, et qu'il ne lui donne point de l'avantage, étant 
bien assuré qu'il ne l'aime point et qu'il ne le sert que pour le 
détruire s'il pouvoit. » 

« Monsieur, la mort d'une mienne, parente m'empêche d'avoir 
l'honneur de vous voir, et vous dire des nouveUes du bon Ange. Je 
vous envoie la lettre qu'elle m'a envoyée aujourd'hui. Vous en ferez 
ce qu'il vous plaira, et me croirez. Monsieur, etc. » 

« Monsieur, j'ai vu le bon Ange, qui m'a dit que depuis sa lettre 
il ne s'est passé que des assurances que Céphale donne à VAurore 
de son affection et fidélité, lui promettant, quoi qu'elle puisse dire 
contre VOracle, qu'il ne lui en diroit rien, et qu'il ne promettoit 
cela à personne du monde, et que c'étoit l'elïet de l'amour cju'il 
avoit pour elle. Le lendemain Céphale écrivit à VOracle. Il avoit la 
lettre dans ses main^-V Aurore la. lui arracha, et la lut. Elle dit au bon 
Ange qu'elle y croyoit trouver autre chose, et qu'elle avoit peur que 

1. Ici recommencent les lettres de M">^ de Maline, en 1G38 et 1639. 

2. François Coquet. Voyez plus haut, note troisième, p. 348, 349. 

3. En effet, on verra plus bas, dans les lettres de La Chesnaye, qu'il con- 
naissait et méprisait Mii« de Chémerault. 



338 APPENDICE. NOTE QUATRIÈME. 

Céphale ne lui tînt pas parole. Le bon Ange supplie très-liumble- 
ment VOracle de croire qu'il le tiendra averti de tout ce qui se pas- 
sera, et lui rend mille grâces de toutes ses bontés. Elle ne désire du 
bien que de sa main et implore son assistance et pou\oir pour 
remettre Cocquet, que la malice de Plulon a ruiné près de Céphale, 
pour l'amour d'elle. L'assurance qu'elle a eue par moi, que VOracle 
n'avoit pas d'aversion pour ledit Cocquet, lui fait prendre cette 
liberté de supplier très-humblement l'Oracle de lui faire cette 
grâce. 

« Ayant envoyé vers le bon Ange, elle m'a mandé qu'il étoit vrai 
que Cep/ta/e avoit été fort mélancolique sur les affaires de sa sœur'; 
mais qu'elle ne croit pas qu'il s'en prît à VOracle, quoique Procris 
et VAurore ne manqueroient pas de lui rendre de mauvais offices, 
si elles pouvoient. L'une est enragée , de quoi on lui dit que 
VOracle s'alloit faire déclarer régent. Elle n"a pas encore allégué son 
auteur. Et l'autre dit qu'elle le hait, et qu'il reut marier le mar- 
quis de Gèvres avec la jeune fille de la marquise de Toussy-'. 

<i L'Aurore a été un peu brouillée avec Céphale. Ils se sont rac- 
commodés sans tiers, et le bon Ange ne peut répondre de leur con- 
versation. U Aurore s'en éloigne autant qu'il est possible. Quoi que 
ce soit, Céphale a grande amitié pour le bon Ange, lequel supplie 
très-humblement VOracle de croire qu'elle ne lui cèlera rien de ce 
qui le pourra intéresser, et le supplie d'avoir pitié de Cocquet sus- 
nommé. 1) 



Il A monsieur de Noyers. 

« Citron^ l'alné est en très-mauvaise intelligence avec Procris 
et VAurore. Et même l'année passée^ il lui donna des oranges, et 
pour la religieuse éloignée et pour d'autres rencontres dont elle a 
besoin, et il en a fait donner à trois ou quatre, dont elle (M""^ do 

1. S'agit-il des affaires de la duchesse de Savoie , ou de celles de la reine 
d'Angleterre ? 

2. L'édition de 1665 : Jussy, qui est bien le nom d'une personne de la cour 
et fille d'honneur de la Reine, mais qui n'était pas de condition à prétendre 
à un mariage avec le marquis de Ouvres. Los deux manuscrits de l'Arsenal 
donnent avec raison : Toussy. Il s'agit sans doute de cette belle M"' de 
Toussy, que Condé aima un moment, ot qui devint la maréchale de La Mothe- 
Houdancourt. Ce précieu-x passage, qui manque dans l'édition de 1649, achève 
et complète le renseignement qui va suivre sur le mariage un moment pro- 
jeté entre Mme de Hautefort et le marquis de Gèvres. 

3. L'un de nos deux manuscrits avertit que Citron c'est Des Rocheg. 

4. Le reste de ce paragraphe n'a aucune suite. Il faut qu'il y ait ici quelque 
lacune ou quelque transposition. 



lUCHELIEU KT .M- li IIAUTEFORT. 3o9 

Maline) ne sait le nom, et lui en donne en toute srencontres, et lui fait 
bailler la gratification promise, parce qu'il lui a laissé force commis- 
sions. 11 a voulu aussi donner de l'argent à VAurore, pour acheter 
une maison à Saint-Germain-en-Laye. Il n'y a cjue le bon Ange et 
VAurore qui sachent tout ce que dessus. 

« VAurore veut remettre la Célestinc qui est très-parfaitement 
en intelligence avec le petit bonhomme Citron, et ne bouge d'avec 
sa belle-fille. 

« Je viens de voir le bon Ange qui m'a dit que VAurore est mal 
satisfaite de VOracle^. Il ne veut rien faire de ce qu'elle lui a 
demandé. Il lui a refusé la survivance de la charge de M. de Souvré 
pour son fils. Elle dit que c'est VOracle qui rend Céphale de mau- 
vaise humeur quand il veut. Elle n'a pu s'empêcher de témoigner 
son ressentiment, et de dire que Céphale s'y attache d'affection, et 
de crainte pour VOracle, qu'il renoncera à tout pour lui plaire. Le 
bon Ange lui dit qu'elle ne se sauroit empêcher de lui dire qu'elle 
avoit plus de foiblesse que toutes les personnes du monde, qu'elle 
lui avoit témoigné tant de bonne volonté pour VOracle et qu'il l'avoit 
tant obligée près de Céphale qu'elle trouvoit étrange ce changement. 
Elle dit qu'on porte Céphale à faire le voyage^, que c'est pour l'éloi- 
gner ^ d'elle. Céphale a reproché à VAui'ore qu'elle avoit dit un 
secret qu'il n'avoit dit qu'à elle en toute confiance, et qu'il lui avoit 
défendu d'en parler à personne, ni à Procris, et qu'elle n'avoit pas 
laissé de le dire, l'Oracle le lui ayant dit mot à mot, et qu'il lui avoit 
cette obligation qu'il ne lui celoit rien. 

« Procris, VAurore et Chamblay sont dans une étroite confi- 
dence. Il ne voit* point Céphale. Il arrive tous les jours à dix heures 
du soir pour conférer avec VAiirore et Procris, et s'en retourne de 
bon matin. Le bon Ange dit qu'il a l'esprit excellent et hardi, qu'il 
a fait plusieurs voyages l'an passé pour Procris du temps du Val- 
de-Grâce. 

« Procris se plaint de la Baleine, disant qu'elle ne peut pas souf- 
frir personne do ses nourrices, qu'elle avoit querellé avec celle qui 
est à présent, si fort qu'elle s'en vouloit aller plaindre à Céphale, 
que s'il mesarrivoit à son fils elle en seroit la cause. Le bon Ange 
est fort bien traité de Céphale. Il lui a donné un bénéfice pour son 



1. Les deux manuscrits : VOracle; l'édition de 1663 : Céphale. 

•2. Ceci est de l'année 1639, quand le Roi s'en alla en Picardie avec le 
cardinal et Cinq-Mars. Voyez, plus bas, la lettre du P. Carré, du 13 juillet 
1639. 

3. C'est la bonne leron donnée par les manuscrits, taudis que l'édition de 
1665 meta tort : s'éloigner. 

4. L'édition de J66Ô : ils ne voycnt point. 



360 APPENDICE. NOTE QUATRIEME. 

frère, de t'urt bonne grâce. Elle croit eii avoir l'obligation à VOracle, 
et lui en rend très-bumbles grâces. Pour moi, Monsieur, je vous 
supplie d'agréer que je vous prie de faire souvenir sou Éminence de 
M. d'Espenan. Il lui a fait l'honneur de lui promettre quelque gra- 
tification quand il s'en alla. Il s'est donné l'honneur de lui écrire. 
Si je n'étois assurée qu'il en a une extrême nécessité, je n'en im- 
portunerois pas son Éminence. Je vous supplie aussi de retirer les 
lettres du bon Ange et les miennes, et d'assurer VOracle de mon 
très-humble service et de ma fidélité. Je prierai le bon Dieu pour 
la conservation de sa santé et son retour. 

« Je reçus avant-hier des nouvelles du bon Ange; il me pria de 
remercier VOracle de la bonté qu'il a témoignée au marquis de 
Mortemart i pour lui. Il dit aussi que VAurore est bien satisfaite de 
VOracle et qu'il parle d'elle avec tant de bonté à Céphale qu'il ne 
se peut davantage, et que même il pleura de tendresse quand il vit 
que Cépltale faisoit des propositions d'amitié à VAurore, et la cajola 
fort, lui disant qu'il n'auroit pas cru qu'elle eût tant d'esprit. L'.^m- 
rore étoit si ravie qu'il lui tardoit qu'elle eût vu le bon Ange pour 
lui dire ce qui s'étoit passé dans cet accommodement, et lui dit 
qu'elle lui vouloit dire une chose qu'elle n'uvoit dite à personne, 
qui est que VOracle avoit eu beaucoup d'amour pour elle, et qu'il 
l'en avoit fait assurer souvent par Bautru^, et que môme elle lui 
avoit fait une visite avec la Vietlle en un temps que VOracle étoit 
dans le lit, et que Bautru avoit si bien su mener la Vieille à l'écart 
qu'elle avoit resté seule en lamelle du lit. Le bon Ange a dit qu'elle 
n'a jamais vu une confession si plaisante. UAurore croit qu'il lui 
en reste quelque ressentiment, et dit que c'est cela qui l'oblige à la 
protéger 3. Céphale a mandé à VAurore, par son frère aîné, qu'il 
avoit défendu à Pluton de ne le plus voir, sachant que VAurore ne 
l'aimoit point. Elle a dit qu'elle le prioit de le faire revenir comme 
par le passé, croyant obliger VOracle. VAurore demeure tous les 
jours deux heures renfermée avec un gentilhomme, qui se nomme 
le baron de Chamblay. Elle ne fait rien que par son ordre et avis. 
Elle dit qu'elle est au désespoir de ne l'avoir connu plus tôt, et 
que c'est le plus habile homme qui se puisse voir. Elle l'introduit 
chez Pr-ocris, il y va aux heures qu'il n'y a personne, et ont de 
grandes conférences. C'est tout ce qu'elle en peut dire à VOracle, 
le connoissant fort peu. Elle supplie très-humblement VOracle de 
croire qu'elle le tiendra averti de tout ce qu'elle apprendra, avec 
autant de fidélité qu'elle a promis. 

1. Un des quatre gentilshommes de la chamhre du Koi. 

2. Bautru, comte de Nogent, un des comiilaisunts de Riclielieu, puis de 
Maz.arin. 

S. L'édition a ce non-sens : à lui protéger six ailiclcs. 



UICHELIEU ET M"" DE H ACTE FOUT. 30 1 

« Si je n'ctois bien malade, je serois nioi-mèmc allé vous dire 
les nouvelles que le bon Ange m'a écrites i. Soudain qu'il fut arrivé, 
V Aurore lui fit bonne chère, et lui dit que VOracle s'étoit plaint à 
Procris de la froideur de VAurore. Prorris et l'Aurore demeuroient 
d"accord qu'elles n'avoient pas sujet de s'en louer. Elle a dit aussi 
que VOracle l'avoit fait chercher par Nogent, lui disant qu'elle 
avouât tout à Cépliale. Ledit Céphale y envoya M. de Metz-', Plu- 
ton, et Bourdonné 3 pour la résoudre à avouer que le marquis de 
Gcsvres l'avoit fait demander en mariage *. Elle leur a dit que si 
Céphale y venoit lui-même, elle lui diroit tout. 11 y fut à l'heure 
même. Elle lui dit que si, et qu"il lui en avoit parlé. Il témoigna 
grande joie de cette déclaration, et dit qu'il l'eût chassée si elle lui 
eût déguisé la matière. Elle fut bien aise que M. de Noyers n'y fût 
pas, à ce que Procris a dit au bon Ange, quoiqu'elle témoignoit le 
contraire. La Baleine dit au bon Ange, quand il arriva, que Céphale 
lui avoit commandé de lui dire qu'il savoit bien que l'on faisoit 
courre le bruit qu'il la vouloit chasser, qu'elle fût en repos, qu'il 
n'y avoit pas pensé. UAurore et Procris sont admirables. Elles 
seroient bien empêchées de rendre de mauvais offices à VOracle, 
Céphale tenant son parti plus que jamais. Il prendra garde à Plitton 
et sera assuré qu'il est malin-'. Et la Célesline ne manquera de 
donner des avis à VAurore, bien que préjudiciables à VOracle, et 
dit qu'il faut qu'elle se rende absolue après ce racommodement. Le 
bon Ange supplie VOracle de croire c{u'il ne manquera d'affection ni 
de fidélité pour son service. 

« Depuis avoir eu l'honneur de vous voir, j'ai reçu une lettre du 
bon Ange qui me mande que Céphale est d'une si méchante humeur 
qu'il ne leur donne point de repos. VAurore en est au lit de 
déplaisir. Il a fait faire réprimande au bon Ange. Il ne sait pour- 
quoi. Il a dit qu'il en avoit fait faire ses plaintes à, VOracle, lequel 
est plus puissant que jamais, puisque Céphale assure qu'il l'aime. 
Le bon Ange me mande qu'il en donne une bonne preuve, puisqu'il 
l'a empêché de faire chanter une chanson qu'il avoit faite contre 
VAurore. Procris ne sait plus où elle en est non plus que les 
autres. Je vous donne le bonjour, et suis, 
« Monsieur, 

« Votre très-humble servante. » 

1. L'édition : m'a dites par la sienne, [ce qui n'a pas de sens. Il y a bien 
des fautes de ce genre que nous ne relevons point. 

2. L'évoque de Metz. 

3. OlOcier des gardes du Roi. 

4. Voyez plus haut, chap. III, p. 62, etc., r.\ppendice, p. 347, cette même 
cote, p. 358, et plus Ijas, p. 383. 

ô. L'édition, miUiii. 

21 



362 APPENDICE. NOTE QUATRIEME. 

« Monsieur, 

c( J'ai vu le bon Ange ce soir. Soudain qu'il est arrivé, il m'a dit 
qu'il eût été ravi de voir le bonhomme i. Le peu de liberté qu'il a 
l'en empêche. Il a pour continuel espion V Aurore ou sa sœur-. 

(1 Elle le supplie d'assurer l'Oracle de sa fidélité, et de lui dire 
que Procris est mal satisfaite, et qu'elle dit qu'on ne lui veut pas 
laisser une personne à elle, et que VOracle a mis dans l'esprit de 
Céphale beaucoup de haine 3. Pour la venue de M"'" de Chevreuse, 
elle a changé de sentimens. Elle croit qu'on la fait venir pour lui 
nuire. 

u Procris a dit au bon Ange qu'elle n'avoit point pris de défiance 
pour elle, et qu'elle ne la croyoit point à VOracle comme on lui 
avoit assuré. Elle lui témoigne de grandes bontés, et condamne la 
jalousie de VAurore, laquelle dit à Procris qu'elle étoit bien mal- 
heureuse de n'avoir pas un sol; qu'elle no faisoit pas comme 
VOracle, qui en envoyoit quérir tant qu'il vouloit chez le surinten- 
dant. 

« Le bon A))oe l'o sauroit douter des bontés de l'Oracle, quoique 
VAurore lui proteste tous les jours qu'elle n'a point de raison de 
vouloir obliger VOracle, qui désire que le bon Ange sorte de l'intel- 
ligence de Céphale et de VAurore pour y mettre Proserpine^, et 
qu'il ne l'aimoit point ni se fioit en elle. Le bon Ange répond qu'il 
le croit, et qu'elle est bien malheureuse de n'avoir pu acquérir son 
amitié, qu'elle avoit eu de grands respects pour lui, et qu'elle en 
auroit toute sa vie pour la bouté qu'il avoit eue pour ses proches au 
passé, et c[u'elle la prioit de la protéger; qu'elle ne doutoit point 
de son affection, puisqu'elle l'en assuroit. Le bon Ange supplie très- 
humblement VOracle de la protéger dans ces rencontres, et qu'elle 
l'assuroit que jamais personne ne le servira avec plus d'affection et 
de fidélité; et moi-môme je ne supplierai pas moins VOracle de le 
croire. 

« Le peu de nouvelles que j'ai appris depuis que je suis ici m'a 
empêchée de vous écrire plus tôt. Ccphale m'a reçue ^ fort mal, ;\ 
cause que Proserpine étoit ici, à qui il vouloit i)laire. Il étoit temps 
que j'arrivasse, pour empêcher l'acommodcment de VAurore et d'elle, 
qui s'alloit faire. Mais j'ai mis l'affaire dans un état, que je crois 
qu'il ne se fera jamais. Je ne l'eusse pas fait, sans ce que vous m'avez 



1. Des Roches. 

2. Ml'e d'Escars. 

3. Les deux manuscrits : beaucoup de peine. 

4. Mil'= de Pontbriant. L'édition de ]665 met bien à tort Procri^. 
h. Celle lettre doit être de M"« de Chémerault à M"" de Maline. 



RICHELIEU ET M- DE IIAUTEFORT. 3G3 

dit que VOracle ne l'aimoit pas. Elle se vante pourtant bien que si, et 
dit qu'il lui a envoyé le Pastor Fklo, et lui a fait faire mille protes- 
tations d'amitié. UAurore m'a dit qu'elle étoit fort assurée que cela 
étoit vrai. Elle dit que la pi-emière fois que VOracle viendra ici, 
elle lui veut parler. Elle ne me dit pas de quoi; mais je m'imagine 
que ce ne sera pas des complimens. Elle se loue de ce qu'il envoya 
l'autre jour savoir de ses nouvelles , comme elle se trouva mal. 
Céphale dit au petit La Lande qu'il avoit dessein de lui témoigner 
combien il avoit d'amitié pour elle. Elle croit que c'est une duché 
que l'on lui veut donner. Je voudrois qu'elle crût vrai ; car quoique 
je sache qu'elle ne m'aime pas, je ne saurois m'empècher de lui 
souhaiter du bien. Je vous prie d'envoyer cette lettre que j'écris à 
ma sœur, aussitôt que vous l'aurez reçue, et m'envoyer réponse 
aujourd'hui, ou demain de grand matin, parce qu'elle m'envoyera 
quelque chose qu'il faut que j'aie demain de bonne heure. Pluton 
vient d'arriver ici à ce que l'on dit et qu'on me vient de dire. Je 
suis fort affligée de mon petit chien qui est perdu. Je vous conjure 
de vous en informer de toutes les personnes que vous verrez. 

« Jei ne sais si vous avez reçu une lettre que je vous ai écrite 
par Michelette^. J'ai impatience de savoir si la nouvelle que l'on 
m'a dit qui vous affligeoit, est véritable. Je vous prie de me le 
mander par ce porteur, que j'ai prié de la laisser ^ pour vous en- 
voyer, et vous mander aussi que Procris a fait avertir le frère de 
Céphale qui est à Paris, pour aller trouver Céphale. S'il la venoit 
voir, qu'il y vienne, avec ordre de ne le laisser point entrer dans le 
château, s'il étoit bien accompagné^. C'a été rAu7'ore qui l'a mandé 
à la gouvernante de sa fille % de la part de Procris. L'on a mandé à 
VAiirore que cela l'avoit fort touché, et qu'il avoit dit qu'il n'eût 
jamais cru qu'on eût donné de telles méfiances de lui à Céphale, son 
frère. Il dit aussi qu'il est fort obligé à Procris de l'avoir fait avertir, 
et qu'il n'en témoigneroit rien. Procris et VAurore ont de très- 
grandes peines qu'on sache qui a fait cela. On leur a dit que M. le 

1. C'est encore une lettre de Mii« de Chémerault à M™° do Maline. 

2. Sur Michelette, voyez plus haut, chap. II, p. 48. 

3. Cette leçon de l'édition de IfiGô n'a point de sens. Un des manuscrits de 
l'Arsenal donne : « Que j'ai prié le délaissé de vous envoyer. » Ce délaissé 
serait François Coquet , dont M'i^ de Chémerault n'avait pu empêcher la 
disgrâce. Cette leçon nous semble la vraie. L'autre manuscrit : La délaissée, 
Ml'f de La Fayette, » ce qui expliquerait pourquoi dans la clef du jargon 
de ces lettres (plus haut, p. 35.3), on trouve ces mots: M"» de L.\ Fayette, 
la Délaissée ; mais cette leçon est absurde sous tous les rapports. 

4. Vraisemblablement il y a encore ici quelque erreur. 

5. La gouvernante de la fille de Monsieur, Mademoiselle, était alors 
M""f de Fiesque. 



364 APPENDICE. NOTE QUATRIEME. 

Grand-Maître! alloit Otre connétable. Voilà ce que j'ai pour le pré- 
sent. 11 est deux heures après minuit. Je m'endors si fort que je suis 
contrainte de finir ma lettre, en vous assurant que je suis toute à 
vous. » 



LETTRES DIVERSES SUR Mme dE HAUTEFORT. 
1638 ET 1639. 

Nous avons vu qu'à peine séparé de M"*^ de La Fayette, 
le 19 mai 1637, Louis XllI, cédant à son irrésistible 
besoin d'une liaison particulière, se rapprochait déjà de 
M"*-" de Hautcfort, que dès les premiers jours de juin il 
Favait envoyé chercher par le marquis de Souvi'é « no 
sachant plus à qui parler- », et qu'au mois d'août les 
anciennes amours avaient repris toute leur force'. Riche- 
lieu, ne songeant alors qu'à détruire M"*-' de La Fayette 
et loiit son parti, malgré l'expérience qu'il avait faile 
du caractère de M"*-' de Hautcfort, seconda ce retour 
de l'affection du Roi pour sa première favorite, d'autant 
plus volontiers qu'il espéra cette fois la gouverner, à 
l'aide de sa grand'mère, qu'il avait entièrement gagnée. 
En effet, M"'« de La Flotte, chargée de l'avenir de ses 
nombreux petits-enfants, sûre d'ailleurs de la vertu de 
sa petile-Illle, l'engagea à mieux traiter le Roi et son 
ministre, et à profiter de son nouveau crédit dans son 
propre intérêt et dans celui des siens. C'est ainsi que 
M"" de Hautcfort eut une pension de quatre mille livres, 
comme nous ra])pri'nd M"'' de Ciiémerault '', la survi- 

1. La Meillcraie. 

2. Voyez plus haut, p. 329, la lettre du P. Carré, du 19 juin. 

3. Plus haut, p. 331, lettre du P. Carré du l.'j août. 

4. Phis haut, p. 351. 



lUCIIELÎEU ET M"" DE IIAUTEI'OUT. 36:) 
vancu de la place de dame d'atours qu'occupail sa 
grand'nière, avec le titre de Madame qui la distinguait 
et la relevait parmi ses jeunes compagnes; on lui lit 
aussi cadeau du droit de péage du pont de Neuilly dont 
la construction était mise à sa charge; et quand la gros- 
sesse de la reine Anne fut déclarée, au milieu de l'année 
1638, M""^ de La Flotte la poussa à demander pour elle 
l'emploi très-recherché de gouvernante des enfants de 
France, qui lui fut refusé et donné à une parente de 
Richelieu, M'"« de Lansac. Mous l'avons dit nous-même : 
]\I°"' de Hautefort était fière et généreuse, mais non pas 
sans ambition; elle aimait la magnificence et la gran- 
deur : elle ne haïssait pas la fortune pour elle et pour sa 
famille, et cela même donne encore plus de prix à son 
dévouement et à ses sacrifices. Anne d'Autriche, sortie 
à grand' peine de l'immense danger qu'elle venait de 
courir dans l'affaire de La Porte, ménageait le Roi et 
Richelieu, et recommandait à sa jeune amie de suivre 
son exemple. Et puis, de quoi s'agissait-il? Du commerce 
le plus pur et d'une galanterie entièrement platonique. 
Louis Xlll, n'aimant pas sa femme et n'en étant pas 
aimé, ne pouvait se passer d'une affection chaste et 
tendre où il soulageât son cœur; et ce besoin tout spiri- 
tuel était en lui si fort que, s'il n'était satisfait, le Roi 
tombait dans une mélancolie profonde, qui troublait son 
esprit et jusqu'à sa santé. Le Roi malade, les mécontents 
reprenaient courage, et se jetaient dans de nouvelles 
entreprises. Aussi le cardinal avait-il reconnu de bonne 
heure qu'il y avait là une nécessité impérieuse à laquelle 
il se devait résigner; et puisqu'il fallait au Roi un favori 
ou une favorite, il aimait beaucoup mieux une favorite, 
et tâchait seulement de la mettre dans ses intérêts. Il 
se prêta donc au nouveau commerce de Louis XIII et de 
M""' de Hautefort; il se fit le confident du Roi, entra 



36G APPENDICE. NOTE QUATRIEME. 

dans ses joies et dans ses déplaisirs, accepta le rôle 
d'arbitre dans les différends qui s'élevaient sans cesse 
entre les deux amants, et plus d'une fois prit soin de les 
raccommoder, en attendant que la politique lui com- 
mandât de les brouiller et de les séparer à jamais. Au 
milieu de toutes les grandes affaires intérieures et exté- 
rieures qu'il avait sur les bras, celle-là n'était pas la 
moindre. Elle l'occupait sans relâche. 11 disposait de 
M""' de La Flotte par le P. Carré, son directeur spirituel 
et temporel; il connaissait les moindres actions et les 
pensées les plus secrètes de M™« de Hautefort par M"'' de 
Chémerault, M"« de Pontbriant, et d'autres femmes de 
l'intérieur de la Reine. Auprès du Roi , il avait à ses 
gages le domestique familier du moment, La Chesnaye, 
qui, dans cette liaison de Louis avec M'"'' de Hautefort, 
faisait l'office de Boisenval dans la précédente liaison 
avec M"^ de La Fayette. Les ministres eux-mêmes pre- 
naient part à cette tâche. C'est à de Noyers , intendant 
des bâtiments de la couronne et faisant fonction de 
minisire de la guerre, qu'étaient adressés, pour être 
transmis au cardinal, les rapports de M"'' de Chémerault 
et de M""" de Malinc; et lorsque Hichelieu quittait Paris, 
comme il le faisait très-souvent pour aller à l'armée, 
Bullion et Chavigny, chargés de lui rendre compte de ce 
qui se passait à la cour et auprès de Louis XIII, ne lui 
■envoyaient pas une dépêche sans lui dire où en étaient 
les amours ; lui-même ne manquait pas d'écrire au Roi 
sur ce sujet important. Cette curieuse correspondance, 
qui n'a jamais vu le jour et que nul historien n'a con- 
sultée, est aux Archives des Affaires étrangères. Les 
divers agents de Richelieu y montrent chacun leur diffé- 
rent caractère. Le prêtre y est vigilant, sans distraction 
et sans scrupule, tout entier au service du cardinal, et 
dans ses jugements et ses propositions clairvoyant et 



RICHELIEU ET M"'*^ DE IIAUTEI-ORT. 367 

impitoyable. Il n'est pas dupe des apparences ; il recon- 
naît très-bien que M"'« de Hautefort, malgré son intérêt 
manifeste et malgré les conseils de sa grand'mère, n'ap- 
partient réellement et n'appartiendra jamais qu'à la 
Reine. La Chesnaye est sans passions et assez honnête. 
11 connaît toute la faiblesse de Louis XIII, nous la dé- 
couvre et la met à nu jusqu'à nous inspirer une com- 
passion profonde pour ce roi bizarre et malheureux. 11 
juge bien M™^ de Hautefort, et^ comme ^1"*= de Ghéme- 
rault ne peut se défendre de lui vouloir du bien-, ainsi 
La Chesnaye ne dissimule pas son estime pour elle et ne 
lui reproche que a certaines fantaisies de générosité. » 
Chavigny va encore plus loin : il était amoureux de i\I'"*' de 
Hautefort ^ Il fit tout au monde pour concilier sa passion 
et son devoir, et attirer la belle dame d'atours du côté du 
cardinal. Il la ménage extrêmement dans ses lettres, et il 
ne l'abandonne qu'avec une douleur marquée, confessant 
sa faiblesse, et déclarant qu'après cette aventure il renonce 
à tout ce qui n'est pas le service de l'État. Pour Bullion, il 
a l'impartialité de l'indifférence, et se borne à écrire véri- 
diquement au premier ministre ce qu'il a vu ou entendu. 
Maintenant que le lecteur connaît le fond de la situa- 
tion, ainsi que les fonctions et le caractère des différents 
personnages, nous allons faire passer sous ses yeux les 
principçiles pièces de la correspondance que nous avons 
retrouvée, en commençant par les lettres de La Ches- 
naye, parce qu'elles tiennent étroitement à celles de 
M"'= de Chémerault que nous venons de reproduire. On y 
verra la confirmation de ce que nous avons dit, que 
M"'' de Chémerault ne demandait pas mieux que de 
prendre la place de son amie auprès du Roi et qu'elle 



1. C'est ce que déjà nous apprenait la pieuse biographie de M™« de Haute 
fort. Voyez plus haut, page 150. 



368 APPENDICE. NOTE QUATRIÈME. 

travaillait un peu pour son propre compte en contri- 
buant à brouiller les deux amants ; on y verra encore 
que le Roi se prêtait fort bien à ce jeu, et feignait d'être 
touché de la beauté de M"^ de Chémerault pour donner 
de la jalousie à M'"'= de Hautefort, et qu'une heure à 
peine écoulée, il allait se jeter aux genoux de celle-ci et 
lui demander pardon. 

Archives des Affaires ûtrangères, France, t. LXXXVIII, fol. 90. 
« La Chesnaye à M. de Bullion, du 17 juillet 1638. 

« Je n'ai point ùté à Tiuel, son Éminence étant venue ici, qui a 
parlé à la Dame (M'"'- de Hautefort), et M. de Chavigny plus particu- 
lièrement. Ayant su absolument les sentimens de son Éminence, 
elle se déporte des prétentions qu'elle avoit pour sa grand'mère'; 
cela la touche un peu dans la croyance qu'elle avoit qu'elle viendroit 
à bout de son dessein, sur la réponse que son Éminence avoit faite à 
sa confidente 2; mais elle connoit qu'elle auroit encore mieux fait de 
suivre vos conseils. Toutefois elle a toujours dit que, pourvu qu'elle 
sût assurément les volontés de son Éminence, elle n'en auroit point 
d'autres, et m'avoit chargé de l'en assurer de sa part sur ce que je 
lui avois dit de la vôtre. 

« L'on ne fait pas toujours d'abord ce que l'on veut des esprits des 
femmes et des filles. Je vous avoue qu'elle m'a un peu embarrassé 
au commencement sur certaines fantaisies de générosité qu'elle a, 
dont nous serions fort heureux qu'elle fût défaite; mais le fond en 
est bon, et elle ne se départira jamais des intérêts de ceux h qui elle 
est obligée; ou bien, je serois bien trompé. 

« Son homme l'a vue sur le sujet de son pont^. Je lui ai dit avec 
c|uelle affection vous en avez parlé; de quoi elle est bien contonte 

1. Pour laquelle elle avait demandé la place de gouvernante des enfants 
ds France. 

2. Vraisemblablement M"« de Chémerault, qui la trahissait. 

S. Le pont dont on lui avait donné le péage. Le 26 juillet do cette même 
année 16.38, Bullion écrit à Richelieu : « .M""» de Hautefort est devenue folle 
avec l'affaire du pont. On lui avoit mis dans l'esprit de faire les piles de 
pierres de taille. Je lui ai fait connoître que ce n'étoil pas un ouvrage do 
quatre mois, et outre cela que la dépense eu seroit excessive. J'estime qu'il 
en faut continuer l'ouvrage suivant le dessein que M. de Noyers en a projeté, 
et tâcher de régler le différend des propriétaires avec M"» de Hautefort. . . » 
Ibid., t.'LXXXVni, fol. 102. 



KICIIKLIEU ET M DE IIAUTEFOKT. 369 

ensuite do l'assurance que je lui ai donnée que vous la mettriez 
bientôt en état d'en jouir. 

« Cela va bien entre le maître et elle. Ce sont de grands com- 
plimens et regrets sur le sujet de la séparation '. Je dois demeurer 
deux ou trois jours après le partcment pour en reporter des nouvel- 
les. J'aurai Thonneur de vous voir et de vous en dire davantage. 

« La goutte est apaisée de moitié depuis la résolution du voyage. 
Il prend médecine cette nuit pour partir lundi pour coucher à Lu- 
zarclie, mardi à Saint-Just et mercredi à Amiens. 

« Ce jeudi à minuit. » 

Ibid., t. LXXXXI, fol. 08, etc. Mars (1039). 

« Monsieur, 

« Je ne veux pas manquer de vous rendre compte de ce qui s'est 
passé ici depuis que vous en êtes parti, dans la croyance que j'ai 
qu'il est à propos que Monseigneur le cardinal le sache. Le Roi au 
retour de la chasse m'a témoigné qu'il ne pouvoitplus demeurer ici, 
s'il ne se racommodoit, et a pris résolution d'aller parler à M""' de 
La Flotte, dans laquelle résolution je l'ai fortifié, lui disant qu'il ne 
pouvoit mieux faire que de se racommoder par le moyen de la bonne 
femme. Il est allé à même temps la trouver chez la Reine et l'a en- 
tretenue une bonne heure et demie, et après l'avoir quittée, il a pris 
Chemerault et l'a priée de le racommoder avec M""= de Hautefort et 
l'a entretenue un quart d'heure. Après cela, il est revenu dans son 
cabinet, et m'a dit que Chemerault l'alloit racommoder, et m'a témoi- 
gné avoir une grande joie de cela. Il m'a dit aussi que Chemerault 
lui avoit dit qu'il y avoit des médians esprits auprès de lui qui lui 
rendoient do mauvais offices, et a parlé de moi. 11 dit qu'il l'a assurée 
que je ne lui avois jamais seulement nommé son nom. Je ne vous 
dirai point toutes les choses que je lui ai dites, remettant à vous les 
dire de bouche : mais je vois que son but va à entretenir Cheme- 
rault sous le prétexte de M""^ de Hautefort et de la faire enrager. 
Il dit qu'il n'a point de biais plus assuré que celui-là pour les met- 
tre mal ensemble. Voilà son prétexte ; mais ce n'est pas son senti- 
ment ; car je ne doute pas qu'il ait dessein de s'acommoder avec Che- 
merault. Je le connois par ses gestes et façons de faire auprès d'elle. 
Il m'a dit aussi qu'il ne falloit plus envoyer deux fois de suite une 
même personne voir M""' de Hautefort de sa part, crainte qu'elle 
ne le gagnât, et qu'il falloit y envoyer tantôt Bellebrune et tantôt 
Monteson , et leur dire que s'ils trahissoient l'on les chasseroit. 

1. Le Roi devait aller pour quelque temps à l'armée, près d'Amiens. 

21. 



370 APPENDICE. NOTE QUATRIEME. 

Il a donc retourné chez la Reine après souper, où les deux per- 
sonnes étoient de compagnie dans la ruelle du lit, où il les est 
allé trouver; et les ayant abordées il a fait son compliment à M'"'' de 
Hantefort et à l'autre aussi; mais j'ai reconnu une grande froideur 
dans le visage de M""^ de Hantefort, et une grande gaieté dans celui 
de l'autre. La conversation n'a pas été longue, et la musique est 
venue ensuite qui a chanté ses deux airsi, qu'il nous a fait ouïr, La 
petite a plus approuvé mille fois que jamais n'approuva M. 2, et les 
prunelles ont joué de part et d'autre, l'une assez hardiment, comme 
dit M. 3, et l'autre dans sa gravité mélancolique ordinaire. J'attends 
ce qu'il me dira pour parachever ma lettre; mais tout ceci est bien 
à considérer, et particulièrement qu'il n'a point voulu le racommode- 
ment que par le moyen de cette personne-là. Avant que le Roi re- 
tournât chez la Reine et qu'il eût parlé à elle , Lalande m'est venu 
trouver de la part de M'"= La Flotte pour me dire qu'elle me prioit 
de dire au Roi de la part de sa fille qu'elle supplioit Sa Mujcsté 
qu'elle ne se racommodâtpoiut par le moyen de Chemerault. Je lui ai 
répondu que je ne me mêlois point de cela, et que je ne pouvois 
pas croire que M""" de Hantefort m'en avouât, si je l'avois fait, étant 
en l'état où j'étois auprès des deux filles, mais toutefois que je Tho- 
norois à un point ([ue si elle vouloit me commander quelque chose 
de sa bouche positivement pour dire au Roi , je le ferois, mais au- 
trement non; ce qu'elle n'a pas fait. Toutefois je n'ai pas laissé de 
le dire au Roi comme (le) tenant de Lalande, et de lui en faire une 
confidence pour servir en ce qu'il pourroit. D'abord il a été sui'pris; 
mais voyant que c'étoit une confidence, et que je ne lui disois point 
de la part de la dame, il a témoigné une grande joie, disant que son 
dessein commençoità réussir. En un mot je reconnois que l'inclina- 
tion ne va nullement à la dame *, mais bien à la demoiselle, et de 
tout cela plus nous y rechercherons de remède et moins nous y en 
trouverons. 11 faut laisser passer l'orage et cependant se tenir à cou- 
vert. Pour moi je ne manque point de fidélité ni à mon maître ni â 
mes bons amis, et tire toujours droit en besogne sans changer mon 
chemin ordinaire. Le Roi m'a dit que M""" de Hantefort l'avoit voulu 
encore picoter sur l'affaire du marquis de Gesvres, bien qu'elle eût 
promis à Cliemerault de n'en point parler, mais qu'il n'avoit point 
voulu répondre. Il dit qu'il a prié Cliemerault de répondre de lui h 
M'»" de llautefort, et qu'il a prié M""' de Ihuitcfort, quand elle au- 

1. Évidemment deux airs composés par l.uuis XllI. 
'i. Nom difficile à lire. 
•i. Nous n'osons répondre de ce mot. 

•4. M"» de Hautefort était devenue Madame, et M^'e de Cliemerault était 
res'.éc simple demoiselle. 



RICHELIEU ET ^]"" DE HAUTEFORT. 371 

roit quelque chose h lui dire , qu'elle lui fît dire par Chemerault. . . 
Il m'a dit qu'il falloit employer Lalande pour faire mon racommode- 
ment (avec M""= de Hautefort) pour voir comme il réussiroit. Je 
lui ai dit qu'il me racommoderoit quand il lui plairoit sans donner 
cette peine à Lalande, et que je ne voulois point d'autre racommodc- 
nient que par lui, mais que je ne le souhaitois pas extrêmement, 
tant que M)^" de Chemerault seroit la confidente, n'aimant pas à 
agir avec des fourbes comme elle. 

« La conclusion a été que Ton avoit du plaisir à ballotter ainsi la 
dame. Voilà tout ce qui s'est passé au vrai. Je vous supplie de me 
tenir toujours pour le plus v('ritable et le plus assuré de tous vos 
sei'viteurs. C'est tout le compliment que je vous puis faire et le 
moins artificieux. 

« L. C. » 

<( J'oubliois à vous dire que Lalande m'a dit que le Roi vouloit 
envoyer trouver Monseigneur le cardinal de sa part pour lui faire le 
récit de tout ce qui s'étoit passé. » 

« Nous sommes déjà dans l'impatience de revoir les dames. De 
vous dire laquelle c'est, je n'en puis assurer; mais l'ancienne est 
toujours le prétexte. 11 doit envoyer demain Bellebrune pour en 
savoir des nouvelles, qui lui doit dire comme de lui-mè'me avec prière 
que l'on ne l'accuse pas, qu'il croit que l'on soroit bien aise que la 
Reine demandât à, revenir. C'est tout ce qu'il y a de nouveau; et 
jugez de là de l'humeur de notre pauvre maîirc iluns toutes les réso- 
lutions qu'il avoit prises. Si je pouvois moi-même aller dire des 
nouvelles , je ne les écrirois pas ; mais les habits du ballet nous 
donnent une sujétion dans lu logis. 
« Ce luiiiJi, au soir. » 

i( Monseigneur le cardinal aura su l'indisposition du Roi par la 
lettre de M. Bouvard i, et par le gentilhomme que Sa Majesté a en- 
voyé à son Éminence, et vous saurez par ce billet que le mal ne 
vient que de se tourmenter l'esprit. Je crois qu'il est très à propos 
que son Éminence vienne ici, bien qu'il lui ait mandé qu'il ne 
vienne pas à cause de son indisposition. Il est dans des irrésolutions 
sans pareilles, et conclut toujours qu'il ne veut point se racommoder. 
Il est nécessaire de remettre cet esprit-là. Pour moi, je vous avoue 
que je ne sais plus où donner de la tête. Si j'avois osé quitter, j'au- 
rois été rendre compte moi-même de tout ce qu'il dit. Il m'a dit 

1. Médecin du Roi. 



372 APPENDICE. NOTE QUATRIÈME. 

depuis qu'il avoit envoyé Goulard, que Monseigneur viendroit, et 
qu"il le presseroit pour se raconimoder, mais qu'il n'en feroit rien , 
et m'a demandé si vous étiez à Ruel. Je vous en dirai davantage lors- 
que j'aurai l'honneur de vous voir. 

« Après s'être bien tourmenté et tourmenté les autres, il s'est mis 
à la raison. Jl en est à vouloir se mettre à genoux et demander pai-- 
don. Il y a eu un peu de conversation ce soir; mais cela ne s'est 
passé qu'en reproches, et (on) ne s'est pas trop bien séparé. Mais 
après s'être retiré et m'avoir beaucoup parlé sur le sujet, enfin j'ai 
gagné le dessus, puis il m'a dit: « Perdu, perdu. Je suis en impa- 
tience de la voir. Je l'aime plus que tout le reste du monde ensemble. 
Je me veux mettre à genoux pour lui demander pardon. » Mais de- 
puis hier que vous fûtes parti, il a failli à me faire enrager, et j'ai 
vu l'afTaire au plus méchant état qu'elle pouvoit être, et grâce à 
Dieu elle est mieux que jamais. 11 m'a demandé si je ne savois point 
que Monseigneur fût revenu à Ruel, et qu'il dcvoit revenir ce soir; 
je lui ai dit que je n'en savois rien. 
« Ce dimanclie, à minuit. » 



« Ce 8 mai 1639. 

i( Hier, sitôt que le Roi fut revenu de Ruel il fut chez monsei- 
gneur le Dauphin où étoit la Reine, où S. M. parla fort longtemps 
à M°"= de Hautefort. 

« S. M. me dit qu'il lui avoit dit ce qu'il avoit dit à monseigneur 
le cardinal sur son sujet, et comme son Kmincnce la devoit envoyer 

quérir pour parler h elle Je ne rends point compte de toutes les 

particularités qu'il me dit de ce qu'il avoit dit à son Éminenco, puis- 
que son Kuiincnce le sait; mais comme je vins sur le soir, il me dit 
qu'il étoit plus amoureux que jamais et qu'il étoit bien malheureux 
qu'elle ne l'aimoit point. Sa j)lus grande peine est qu'elle redit tout 
à la Reine. 

« S. M. a écrit ce matin à S. E. pour que la grand'mèro ou son 
frère y soit, quaiul il parlera à elle; mais je ne trouve pas l'amour si 
échauffé qu'il étoit hier soir. Ma croyance est que tout ceci est pour 
se mettre plus mal que jamais; mais il ne faut pas laisser de pour- 
suivre toujours sa pointe. A moins qu'elle ne rompe hautement avec 
Ciicmerault, je ne vois nulle sûreté, et je crois que c'est coque 
Sa Maj. demande, bien qu'il n'en fasse pas le semblant. Toutefois 
cela est bien délicat, et quand elle auroit à y rompre, je ne serois 
pas d'avis que ce fût si tôt après avoir vu son Km. Car si Sa Maj. 
prenoit l'autre parti, l'on feroit croire à Chemcrault qu'elle auroit 
rompu par l'avis de son Km. Voilii mon sentiment. » 



Kl C II i: LIEU ET .M"- DE IIAUTEEOirr. 373 
Voici maintenant un certain nombres d'autres lettres 
du P. Carré, de Bullion, de Chavigny, de Richelieu, dans 
leur ordre chronologique et jusqu'au jour où le cardinal, 
désespérant de gagner M""' de Hautefort, résolut de la 
perdre. 

IciD., t. LXXXIX, fol. 23. 
Le P. Carré au cardinal , 7 août 1038. 

« Monseigneur, 

(1 Hier matin M"' Jussy me vint voir, et, auparavant que de se 
confesser, m'avertit, hors du confessionnaire, de quelque chose dont 
jo dois donner avis à votre Éminence : que M. le président de Bail- 
leul, chancelier de la Reine , étoit à Saint-Germain, logeoit, buvoit 
et mangeoit avec sa femme chez M""' la marquise de Senecé, qu'elle 
avoit entendue murmurer fort hautement. Quels si grands secrets 
pouvoient être entre la Reine, M.'"" la marquise de Senecé, et ledit 
vieux président qui parloient si longtemps et si secrètement ensem- 
ble? Le Roi et votre Éminence étant absens, j'ai cru être obligé de 
donner cet avis ; car je suis assuré de bonne part du peu d'affection 
et d'intelligence de la maîtresse i avec celui à qui je renouvelle 
mon obéissance tous les ans. Je me réjouis néanmoins de ma fidé- 
lité à l'avoir averti en temps et lieu de la pure vérité touchant ce 
point. J'ai bien peine à me persuader que le Roi y puisse jamais 
profiter, quel artifice qu'il y apporte. L'amour qu'il porte à la fille 
dame 2 détournera tout. C'est le bruit de Paris que j'ai appris au- 
jourd'hui de la plus grande dévote de toutes mes filles spirituelles. 

« Jussy m'a dit aussi que M. de La Chesnaie, lorsque le Roi par- 
tit, lui avoit dit que Sa Majesté avoit grande confiance en elle, et 
que même elle avoit toujours tenu son parti lorsque la fille dame 
s'oublioit de son devoir durant le temps des premières intelligences, 
f[uc le Roi la prioit de tenir toujours bon pour lui et d'empêcher 
ladite fille de prendre aucun parti que le sien, etc. » 



1. La Reine. 

2. Mme de Hauteiort, devenue Madame. 



374 APPENDICE. NOTE QUATRlExME. 

Ibid., t. LXXXIX, fol. 3. Chavigny au cardinal. 
« Saint-Germain, ce 20 août 1638. 

« Les amans ont vécu jusques à cette heure dans de grandes 

froideurs. Le lîoi témoigna être extrêmement mécontent; mais il 
seroit difficile d'en dire la cause. La seule que Sa Majesté m'a allé- 
guée est que M"'*^ de Hautefort lui dit en arrivant : « Hé bien, M. le 
maréchal de Brézé s'en est allé. » Le Roi se plaint qu'elle l'a voulu 
sonder... Je n'ai pu encore parler à la créature parce qu'elle prend 
des eaux, et qu'elle ne vient chez la Reine que pour voir le Roi. 
logent et la Chesnaye travaillent à l'acommodement qui se doit 
faire aujourd'hui; sinon, le Roi ira à Versailles pour ne revenir que 
bien tard, etc. » 

Ibid., fol. 07. Le cardinal au Roi. 
« D'Amiens ce 21 août 1638. 

<i Je suis extrêmement fâché du mécontentement que le Roi 

a reçu en arrivant à Saint-Germain. Ce qui me console est que je 
suis assuré qu'il n'aura pas continué, ne doutant point que le sexe 
féminin ne soit capable d'avoir fait des réflexions qui l'aient porté 
au point où Sa Majesté le doit désirer, etc. » 

Ibid., fol. 78. Chavigny au cardinal. 

K A Saint Germain ce 22 août 1638. 

« Le Roi a été deux jours à Versailles à cause de la continua- 
tion de la mauvaise intelligence qui est entre lui et M'"" de Haute- 
fort. Il n'y a point d'autre sujet nouveau que ceux que j'ai mandés 
à votre Éminence. 

« M"'* de Hautefort se sent offensée de ce que M. de Montbason 
lui ayant dit hors de propos devant le Roi que le bruit couroit 
qu'elle n'aimoit pas M'"« de Lansac, parce que celle-ci n'auroit pas 
voulu souffrir que son fils l'épousât, Sa Majesté avoit confirmé ce 
discours qui est assez désobligeant pour une fille de sa condition. 
. » Le Roi envoya hier savoir des nouvelles de La Fayette et com- 
mence à en reparler; mais je crois que ce n'est avec autre intention 
que de faire dépit â M"'*= de Hautefort, qui témoigne assez peu d'in- 
clination de se racommoder avec Sa Majesté. 

<i Le Roi est toujours en la même disposition où il étoit pour 
Monseigneur, lorsqu'il est parti d'Abbeville, de sorte que je ne vois 
rien à craindre. Je ne laisserai pas pourtant de faire ce que je pour- 



RICHELIEU ET M">« DE HAUTEFORÏ. 375 

rai pour voir ce soir M"'" de Hautefort, à qui on a essayé sans doute 
de faire croire que votre Éminence étoit fâchée contre elle. Si je la 
puis entretenir, je crois que je lui ôterai cette opinion. 

« Sa Majesté rentre ce soir à Saint-Germain; je prendrai garde à 
ce qui s'y passera. Rien ne me fâche en ceci que le désir que je vois 
qu'elle a de s'ajuster avec M"'= de Chemerault, si elle quitte M""= de 
Hautefort. MM. de Nogent, La Chesnaye et moi, nous agirons chacun 
selon notre talent, comme nous y sommes obligés, etc. » 



Ibid., fol. 103. Bullion au cardinal. 

« 23 août 163S. 

« Aussitôt que j'eus l'honneur d'approcher du Roi, il me lit 

l'honneur de me dire qu'il étoit satisfait de votre Éminence en 
toutes les façons qu'on le peut être, et que jamais personne n'y 
pourra apporter de la brouillerie. Je lui fis réponse que c'étoit la 
plus agréable nouvelle que Sa Majesté me pouvoit dire, et que je 
m'assurois qu'il avoit l'esprit bien plus content et en repos main- 
tenant, ce qu'il m'avoua avec témoignage de tendresse. Je lui dis que 
j'avois appris quelques nouvelles dont je lui parlerois en particu- 
lier. Il me dit : «M""^ de Hautefort m'a dit que M. Ic^C. et moi étions 
très-bien ensemble. Je lui ai dit que cela étoit vrai. Mais, me dit-il : 
recjnum meum non est de hoc mimdo. Ni M. le cardinal, ni moi, ni 
mes serviteurs ne sommes pas bien à Saint-Germain i. » Je lui dis 
que je savois très-bien que l'on travailloit à mettre la Reine et 
M"'^ de Hautefort en très-bonne intelligence, et que c'étoit une cer- 
taine demoiselle du nom de laquelle je ne me souvenois pas. H me 
dit en même temps : « C'est Beaumont 2, qui donne de très-mauvaises 
instructions à M""= de Hautefort. Elle a quitté toutes les intelli- 
gences qu'elle avoit avec MM"''* de Pontbriant et Jussy parce qu'elles 
sont à moi » ... Sa Majesté me dit encore : Ils ne font que brouiller, 
et je voudrois déjà être auprès de M. le cardinal. Le Roi recom- 
mença le discours sur M'"« de Lansac, que M""= de Hautefort le pi- 
cotoit à toute occasion , que, sur le fait de la Reine, touchant les 
lettres qu'elle pouvoit écrire , Sa Majesté s'assurant que M'"= de La 
Flotte l'avertiroit si la Reine écrivoit, sur cela M""= de Hautefort lui 
dit nettement que M'"« de La Flotte n'étoit pas obligée de l'avertir 
et qu'elle ne le feroit pas. Je fis réflexion là-dessus et dis au Roi : 



1. Auprès de la Reine et de la dame d'atours. 

2. Sur Mlle de Beaumont, voyez chap. V, p. 111, et les LelUes de Mlle de 
■Chémeraidl, plus haut, p. 353 et suiv. 



376 APPENDICE. NOTE OUATIUEME. 

Sire, vous devez bien remercier Dieu du bon conseil que vous a 
donné son Éminence sur le fait de M"'* de Lansac ; car votre Majesté 
voit bien , sur le dire de M"^" de Hautefort , que vous ne pouvez 
prendre assurance sur M""^ de la Flotte. Vous savez bien que M'"'' de 
Lansac n'est point à la Reine, et en une' affaire de cette qualité vous 
savez mieux que personne de quelle importance il est à Votre Ma- 
jesté d'avoir une personne confidente, ba Majesté en demeura d'ac- 
cord, et me dit que depuis son retour il avoit très-particulièrement 
vu que la Reine ne vouloit point de M'"'= de Lansac, qu'il étoit ravi 
de cela, et que cette seule raison , quand il n'y auroit que celle-là, 
le confirmeroit dans la résolution qu'il avoit prise i. 11 sera néces- 

1. C'est le ^ô juillet que JI"": de Lansac fut nommée gouvernante. Voici un 
extrait de l'ordonnance de nomination. Archives des AfTaires étrangères 
t. LXXXVIII, fol. 409 : Nous ne saurions faire meilleur et plus digne choix 
que de dame Françoise de Souvré, veuve du feu sieur de Lansac, conseiller 
en nos conseils, capitaine de cinquante hommes d'armes de nos ordonnances, 
et gouverneur de notre château du Plessis-Iez-Tours. » Richelieu eut soin de 
donner à M""» de Lansac des instructions pour guider ses premiers pas 
à la cour de la Reine. Ces instructions nous ont aussi été conservées, Ibid., 
fol. 306. 

« Mémoire pour M™« de Lansac. 

« M"« de Lansac saura que le Roi écrit à la Reine pour lui faire savoir le 
choix qu'il a fait *dc sa personne pour être gouvernante de l'enfant qu'il 
plaira à Dieu lui donner, et lui envoie les expéditions de cette charge afin 
qu'elle les délivre elle-même à M™« de Lansac, qu'elle envoyera quérir pour 
cet cfTet. 

« Lorsque la Reine envoyera quérir M""^ de Lansac, si .Sa Majesté lui de- 
mande si elle ne savoit rien do l'honneur qu'il plaît au Roi do lui faire, elle 
lui dira ingénument que le bruit public lui avoit appris qu'on l'avoit mise 
sur le roUe de celles qui ont été proposées au Roi pour cette charge, et 
que Sa M.ijcsté ne l'avoit pas eu désagréable, que cela l'avoit empêchée do 
visiter et rendre ses devoirs à la Reine, de crainte qu'on ne s'imagin.'\t qu'elle 
briguoit et poursuivoit ladite charge, et que son vi.sage fût importun pen- 
dant que cette affaire étoit sur le tapis. 

« Ensuite de cela, il est •■i propos qu'elle dise doucement à l'oreille de la 
Reine , qu'on lui a rapporté que Sa Majesté avoit témoigné n'avoir pas 
d'agrément pour elle, mais qu'elle espéroit se conduire de telle sorte que 
Sa Majesté en aura toute sorte de satisfaction et de contentement. Qu'elle 
la supplioit de suspendre le jugement qu'elle peut faire d'elle, jusques à ce 
qu'elle ait vu la façon avec laquelle elle se comportera envers elle, espérant 
que Dieu lui fora la gritco de ne rien faire qui déplaise à la Reine, et que, 
comme il no pouvoit jamais lui arriver un jilus grand honneur, elle n'ou- 
bliera rien pour s'en rendre digne et pour faire connoîtro à la Reine l'ex- 
trôme passion qu'elle a de lui rendre ses très-humbles services. 

« M"" de Lansac fera aussi visite à M""= de Hautefort, hl"" de La Flotte 
et autres personnes de chez la Reine, le tout avec sa modestie ordinaire, 



RICHELIEU ET M"- DE IIAUTEFORT. 377 

sairc à la fin que le Roi fasse monde nouveau de ceux qui brouillent 
auprès de la Reine et de M"'* de Hautefort, et parle à bon escient 
à M""-' de Hautefort ; autrement ce seroit entrer de fièvre en chaud 
mal. Le Roi alla coucher hier à Saint-Germain. Je ne sais si le 
rapatriement aura été fait. M. de Chavigny est bien instruit de tou- 
tes choses et en donnera avis à votre Éminence. J'ai vu M. de La 
Chesnaye qui va très-bien pour votre Éminence. Le Roi m'a dit qu'il 
est mal auprès de M""= de Hautefort à cause de Sa Majesté, etc. » 



Ibid., fol. 87. Le cardinal au Roi. 
« Ue Chaulnes ce Sô" août IGDS. 

« Je ne saurois dissimuler à Votre Majesté que je suis extrê- 
mement en peine de savoir qu'elle est en guerre au lieu où je lui 
desirerois la paix. Sa prudence est telle que je m'assure qu'elle 
pardonnera les bronchades aux personnes que je n'estime pas capa- 
bles de rien faire par malice. Je condamne leur peu de complai- 
sance , et .ne la puis excuser que dans l'innocence que je crois en 
leur esprit. Je ne doute donc point que ce petit orage ne soit calmé 
auparavant que cette lettre arrive, etc. » 



Ibid., fol. 91. Le cardinal au Roi. 

« De Chaulnes, même jour. 

" Je suis très-fâché de ce que leracommodement de M'"*^ de Hau- 
tefort n'est pas encore fait, jugeant bien combien cela travaille l'fesp'rit 
du Roi, le contentement duquel je considère comme ma vie. Je ne 
saurois m'empècher de la blâmer en mon cœur de ne faire pas tout 
ce qu'elle doit pour contenter Sa Majesté. Si les mauvais conseils 
qui l'abordent lui persuadent que je ne suis pas pour elle, elle a 
très-grand tort. Cela ne m'empêchera pas d'aller mon grand chemin, 
et de la servir toujours en préférant les contentemens du Roi, qui 
sont justes et innocens, à toutes choses, etc. » 



afin qu'on ne puisse rien faire appréhender à Sa Majesté contre M""^ de 
Lansac, etc., etc. » 

La Reine, avec sa politique accoutumée, fit très-bonne mine à M""; de 
Lansac, et témoigna être fort contente d'elle. Mais comme M"": de Lansac 
était chargée de la surveiller, et qu'elle s'acquitta très-bien de cette com- 
mission, la Reine la prit en aversion, et, après la mort de Louis XIII, elle 
s'empressa de la congédier. 



.ns APPENDICE. NOTE QUATRIEME. 

^ Ibid., fol. 9Ô. Chavigiiy au cardinal. 

« A. Saiat-Germain-en-Laye, 25 août 1638. 

„ Le Roi ayant été depuis trois jours dans l'incertitude s'il se 

racommoderoit avec M'"'= de Hautefort ou s'il romproit avec elle, Sa 
Majesté m'a empoché d'écrire à Monseigneur, parce qu'elle lui vou- 
loit faire savoir lequel des deux partis elle prendroit. Elle avoit fait 
hier au matin une lettre à son Éminence par laquelle elle lui man- 
doit que le peu de satisfaction qu'elle avoit de M""^ de Hautefort 
l'obligeroit enfin à se séparer d'elle. L'après dînée Sa dite Majesté me 
commanda de renvoyer après le courrier pour l'empêcher de partir, 
parce qu'elle vouloit encore voir le soir si elle pourroit se remettre 
en bonne intelligence avec la créature. Enfin l'inclination a été la 
plus forte, le racommodement a été fait le mieux du monde, et le Roi 
qui avoit une inquiétude extraordinaire et un fort mauvais visage est 
revenu gai au dernier point, et son ventre s'est abaissé sans user des 
remèdes qu'il pratique d'ordinaire. 

Une heure auparavant que ce racommodement se fit , je trouvai 
moyen de voir M""= de Hautefort. Elle étoit dans la pensée que 
Monseigneur n'éloit pas satisfait d'elle, et, cela étant, dans le des- 
sein de ne plus entretenir de commerce avec le Roi. Elle me témoi- 
gna aussi le déplaisir qu'elle avoit de ce qu'on lui avoit rapporté 
que son Éminence avoit cru qu'elle n'avoit pas tous les sentimens 
qu'elle dcvoit pour son service. Elle me protesta ensuite qu'elle 
étoit dans les mômes sentimens où il l'avoil laissée lorsque je lui 
parlai de l'affaire de iM™'' de Lansac et qu'elle ne s'en départiroit 
jamais. Je l'assurai que Monseigneur étoit très-satisfait d'elle, qu'il 
n'avoit jamais eu les pensées de sa conduite qu'on lui avoit voulu 
persuader, que son Éminence l'aimoit véritablement, qu'elle sou- 
haitoit qu'elle demeurât toujours bien auprès du Roi, et qu'elle 
avoit contribué tout ce qui avoit été en son pouvoir auprès de Sa 
Majesté pour empêcher ses mauvaises humeurs lorsqu'elle les lui 
avoit communiquées. Ces assurances lui remirent l'esprit, et lui fi- 
rent prendre résolution de se racommoderavec le Roi, ce qu'elle n'eût 
jamais fait autrement, et je puis assurer à Monseigneur qu'elle est 
dans la résolution de se mieux conduire à l'avenir avec Sa Majesté 
qu'elle n'a fait par le passé, et d'être plus dépendante que jamais de 
ses volontés. Son intention est aussi de vivre eu amitié avec 
M'"* do Lansac. Ce récit est un peu long; mais j'ai cru que son Emi- 
nence ne seroit pas marrie de savoir le particulier de cette affaire 
qui sembleroit une bagatelle à tous ceux qui ne connoitroiont pas 
l'humeur du Roi. 



RICHELIEU ET M"" DE HAUTEFORï. 379 

Il n'y a point encore apparence que la Reine doive accoucher, à 
ce que disent les^mddecins, plus tôt que de huit jours. Sa Majesté est 
extrêmement grosse et incommodée. Je ne dis point à Monseigneur 
les protestations qu'elle me fait tous les jours de vouloir hien vivre 
avec lui, parce que il n'y a pas apparence d'en rien croire que a 
fructibus » 

Ibid., fol. 103. Le cardinal au Roi. 
« De Chaulnes ce 27« août 1638. 

« Je suis ravi de savoir le racommodement de Votre Majesté 

avec son inclination, qui sera toujours, selon mon jugement, inno- 
cente et exempte de malice, comme parfois il pourra arriver des 
bronchades dignes d'être excusées, etc. » 

Ibid., fol. l'22. Le même au Roi. 
« De Péronne, ce 29^ août 163S. 

« . ...Je suis extrêmement aise que Sa Majesté ait le contentement 
qu'elle mérite de ses innocens divcrtissemens, et prie Dieu de tout 
mon cœur qu'il soit de durée » 



Ibid., fol. 118. Chavigny au cardinal. 
« Saint-Germain, 29 août 1638. 

<( L'inclination du Roi va toujours parfaitement bien depuis son 

dernier racommodement. Il eut presque envie hier de se rebrouil- 
ler; mais véritablement il ne put trouver de sujet. M'"'^ de Lansac et 
M""= de'Hautefort sont en parfaite intelligence. Les dames du parti 
contraire se remuent fort pour établir M"<' de Chémerault. Sanguin, 
M. de Metz et M. de Souvi'é y font tous leurs efforts ; mais ce sera 
inutilement. La Chesnàye marche de bon pied, et j'ose répondre que 
M"'" de Hautefort a d'aussi bonnes intentions que Monseigneur le 
sauroit souhaiter. Enfin j'espère qu'il ne trouvera rien qui lui donne 
peine lorsqu'il arrivera à la cour » 

Ibid., fol. 32. Bullion au cardinal. 



« Jai passé à Saint-Germain avant-hier où j'ai trouvé le Roi très 
satisfait, et en bonne santé, de la paix qu'il avoit faite mardi der- 



380 APPENDICE. NOTE QUATRIÈME. 

nier. M. de Chavigny en doit rendre compte très-particulier à votre 
Éminence. Il s'en est fort mêlé avec M. de La Cliesnaye. Tout cela va 
très-bien pour le service de votre Éminence. II ne reste au Roi pour 
la perfection de tous ses contentemens que d'avoir votre Éminence 
près de sa personne, etc. » 



jBin., fol. 215. Le cardinal au Roi, 
« De Saint-Quentin, ce 8 septembre 1038. 

• Je ne saurois vous témoigner la joie que j'ai reçue, et par 

les lettres de Votre Majesté et par celles de M. Bouvard qui me l'ont 
connoître que votre mal ne sera rien qu'un avertissement à Votre 
Majesté de jouir à l'avenir des bonnes influences que produiront ses 
inclinations, et de ne recevoir pas les mauvaises impressions que les 
brouillards peuvent causer, etc. » 



IciD., fol. 2i3. Le même au Roi. 
« De Saint-Quentin, \-i septembre 1G38. 

« Je suis extrêmement aise de savoir que les inclinations du 

Roi le contentent. Je désire avec passion la continuation de cette 
bonne intelligence » 



IniD., fol. 20. Chavigny au cardinal. 
« A Saint-Germain, ce 12 scpteml)re KÎ.'iS. 

( Je viens de quitter présentement le Roi : il m'a commandé 

de faire ses recommandations de sa part à Monseigneur et de le 
conjurer d'avoir un soin jiarticulier de sa santé à cause de la quan- 
tité de maladies qui courent. J'avoue n'avoir jamais vu Sa Majesté 
on l'humeur qu'elle est. L'inclination va mieux que jamais, et la 
créature se conduit comme il faut, môme à l'égard de la Da- 
gorne * » 

IiiiD., fol. 71. Le même au même. 

« Je ne dirai rien i\ votre Kmincnce des paiticulai'ités du ca- 
binet, tout y allant à perfection pour votre lùniuence. M""' de Hau- 

1. Sic. Vraisemblablement Min^ de Lansac. 



RICinaiEU ET M""- DE HAUTE FOU T. 381 

tefort m'a fait mille protestations de vouloir entièrement dépendre 
de votre Imminence » 



Ibid., folio iOi. Le P. Carré au cardinal. 

« 2.J octobre lG:i8. 

" ... La grand'môre se sent extrêmement obligée à votre Émi- 
nence de la puissante assistance que sa petite-fille et elle ont reçue 
de votre Éminence pi-oche du gentilhomme ', avec ciui elle a si 
bien refait la paix avec sa petite-fille. Votre Éminence la peut croire 
assurément pour sa servante , comme aussi les trois autres mes 
filles.... » 

Les choses en étaient là et paraissaient assez tran- 
quilles, lorsque tout à coup Richelieu reçut la lettre sui- 
vante du mieux informé et du plus hardi de ses espions. 

Iciu., fol. 439. Le P. Carré au cardinal. 
« 7 novembre 1638. 

« Hier le valet de chambre me dit deux choses très-impor- 
tantes, d'où je collige c[ue votre Éminence fera très-sagement et 
très-charitablement pour le service du gentilhomme et de votre Émi- 
nence de laisser retii-er bien loin de Paris la petite-fille. Elles sont 
(ces deux choses) très-dangereuses, et dignes d'être appréhendées 
d'un courage constantissime tel qu'est le vôtre, mon bon Seigneur, 
parce qu'elles sont véritables, et qu'on m'a juré devant le Très-Saint- 
Sacrcment en témoignage et assurance de la vérité. Le papier n'en 
est pas capable.. . » 

Quelles étaient les révélations que le P. Carré fit à 
Richelieu? S'agissait-il des relations que, par l'ordre 
d'Anne d'Autriche, M'"»^ de Hautefort entretenait avec 
Monsieur, ainsi que nous l'avons dit plus haut (chap. ii, 
page /i2), ou seulement de paroles imprudentes échappées 
à la Reine et à sa jeune confidente contre le joug accepté 
en apparence, mais toujours détesté du cardinal? Quoi 



382 APPENDICE. NOTE QUATRIÈME. 

qu'il en soit, dès ce moment, la perte de M'"'' de Haute- 
fort fut arrêtée, et Richelieu travailla à la remplacer 
auprès du Roi par Cinq-Mars. 

Un incident inattendu vint seconder les desseins du 
cardinal et animer Louis XIII contre M'"« de Hautefort. 

Celle-ci, qui n'aimait pas le Roi et supportait à grand"- 
peine ses inégalités et ses caprices par déférence pour 
sa grand'mère et pour la Reine, songeait à se tirer des 
ennuis d'une pareille situation par un établissement 
convenable. Elle n'avait pas été insensible à la passion 
que lui avait témoignée le jeune et brave marquis de 
Gêvres, un des capitaines des gardes, et à la recherche 
loyale qu'il avait faite de sa main, bien qu'il sût parfai- 
tement qu'aussitôt que le Roi verrait M™^ de Hautefort 
près de lui échapper, il ne tiendrait aucune des pro- 
messes qu'il lui prodiguait, entre autres le titre de 
duchesse. En effet, dès que le Roi apprit ce qui se pas- 
sait, il entra dans une fureur extrême. Mais par qui 
avait-il été instruit? Nous le savons maintenant : ce fut 
par Richelieu, qui lui-même avait été instruit par M. de 
Bullion, auquel La Chesnaye avait communiqué la lâche 
dénonciation que lui avait faite du mariage projeté une 
des compagnes de M'"*^ de Hautefort, une autre M"^' de 
Chémerault, appelée M""^ de Pontbriant'. 

Ibid., folio 107. Bullion au cardinal, 

« Votre tminence saura par .M. de La Chesnaye tout ce qui s'est 
passé avec M"" de Pontbriant. Je supplie très-lmniblcment votre 
Éminence de ne pas lui (à La Chesnaye) faire paroître que je vous 
aye donné avis de quoi que ce soit de cette afTaire, parce que je lui 
ai promis que votre Éminence n'en sauroit rien que par lui, et même 
il désire que beaucoup de gens ne sachent ce qui se passe, et parti- 

1. Voyez plus liant les Lettres de Mlle de Chémerault. M'i' de Pontbriant y 
est Proserpiiie. 



RICHELIEU ET M"'« DE HAUTE FOUT. 383 

culièrcment M. de Chavigny pour les raisons que je dirai à votre 
Émincncc i. 

(( M"'= de Pontbriant lui a dit que le mariage de M""' de Haute- 
fort et le marquis de Gesvre étoit résolu il y a plus d'un an , et que 
par le moyen d'une femme de chambre, qui est à M""' de La Flotte, 
elle a détourné cette négociation ; qu'il y a eu des présens d'une 
montre donnée à M""^' de Hautefort qu'elle a acceptée, et diverses 
lettres écrites à ladite dame, et que le marquis en cette dernière 
occasion lui a témoigné qu'elle se devoit assurer que, dans la dis- 
grâce, sans la charge de dame d'honneur et sans le duché, il l'épou- 
seroit, pour lui témoigner qu'il avoit une très-sincère affection pour 
elle. J'estime que la passion du marquis à son âge lui fait tenir ce 
langage; mais que le père, qui est le comte de Trcsmes, aspire au 
duché. Si le Roi se veut débarrasser à jamais de cette mauvaise 
affaire, qui lui donne tant de peine et de souci, c'est de laisser faire 
le mariage sans duché et sans quoi que ce soit, puisque la dame a 
cette intention dans le cœur, et que par cette action elle fait con- 
naître qu'elle n'aime point le Roi; et, ce me semble, cela aliénera 
sans doute l'affection que S. M. lui a témoignée jusques à présent , 
l'amitié du Roi envers elle et le mariage étant choses du tout incom- 
patibles; et pourvu que l'affection du Roi n'y soit plus, j'estime que 
le comte de Tresmes et le marquis de Gesvre et la dame de Haute- 
fort seront personnes sans crédit, sans pouvoir, sans ressource 2. 
Néanmoins, votre Émincnce, qui juge mieux de toutes choses, saura 
mieux ce qui est nécessaire que pei-sonne du monde en cette occa- 
sion. Je ne peux dissimuler à votre Éminence que la procédure de 
M'"'^ de Hautefort envers le Roi est pleine d'artifice, et qu'il est très- 
probable qu'elle n'a jamais vécu auprès de Sa Majesté qu'en une 
très-profonde et extraordinaire dissimulation. 

« J'espère que demain M. de La Chesnaye fera entendre le sur- 
plus à votre Éminence , et la supplie encore une fois de ne pas lui 
faire connoître que j'en ai donné avis à votre Éminence. 

« Je prie Dieu de tout mon cœur qu'il conserve votre Éminence 
et la supplie de croire que je désire vivi'e et mourir, etc. 
« De Paris, ce 1'' décembre. » 

M'"« de Hautefort désarma la colère du Roi en lui 

1. Évidemment, on connaissait les sentiments Je Chavigny pour M™i-- de 
Hautefort, et on se défiait un peu de lui. 

2. Ce récit de M"e de Pontbriant et ces propositions de BuUion se peuvent 
ajouter à quelques lignes des lettres de Ml'" de Chémerault (plus liaut, 
p. .358 et 301 ), ainsi qu'aux pièces précieuses Du Puy que nous avons tirées 
du fonds (plus liaut, chap. III, p. 64-06). 



384 APPENDICE. NOTE QUATRIÈME. 

disant elle-même la vérité, et à quoi se réduisaient les 
récits outrés qu'on n'avait pas manqué de lui faire. 
Cependant le coup était porté, et ce bizarre amant, qui 
ne demandait pas la moindre faveur à sa maîtresse, et 
en même temps prétendait seul occuper toute son âme, 
reçut en cette occasion une blessure que le cardinal prit 
soin d'entretenir et d'envenimer. Non-seulement le Roi 
ne lit pas duchesse M""' de Hautefort, mais il ne tint pas 
même la promesse qu'il lui avait faite de donner à sa 
grand' mère. M""" de La Flotte, la succession de M'"« de 
Sénecé , la place de première dame d'honneur de la 
Reine, en dédommagement de celle de gouvernante des 
enfants de France, qui, quelques mois auparavant, lui 
avait été refusée. Cette conduite du Roi, où la main du 
cardinal ne pouvait être méconnue, parut un outrage à 
la fière dame d'atours, qui se plaignit avec sa vivacité 
accoutumée. Les plaintes rapportées au Roi fournirent 
de nouvelles armes contre elle, et il fut évident pour 
tous les yeux exercés que les jours di' la puissance de 
M™'' de Hautefort étaient pas.sés, et ([u'elle allait suivre 
M"*^ de La Fayette. Chavigny, qui l'ainiail, vit bien le sort 
qui l'attendait; il le prédit dans une lettre confidentielle 
écrite à un des amis intimes du premier ministre, le car- 
dinal de La Valette ; il s'afflige qu'on ait l'idée de rem- 
placer M""' de Hautefort par M"^ de Chémerault, et laisse 
])araître ses sentiments poui' la ii()l)le imi)i-udente. 

IbiI)., fol. iSO. Chavigny :ui cardinal de La Valette. 
« 6 décembre 1G3S. 

« L'affaire, de M""' de Hautefort a balancé jusques ;\ cette 

heure; mais je la tiens tout à fait rompue par l'extrônie déplaisir 
qu'elle a reçu de ce que le Roi lui ayant fait espérer la charge de 
dame d'honneur pour sa grand'mère. Sa Majesté lui a fait dire depuis 
qu'il la donneroit à une autre, pour se venger délie, parce qu'elle 



RICHELIEU ET M"- DE HAUTEEOUT. liSo 

avoit mal vécu avec lui. Depuis que cette charge a étr i-cmi)lie de 
j\l""' de Brassac, M'"° de Ilautefort a témoigné tant de dépit et de 
déplaisir qu'elle a donné moyen à ses ennemis de lui faire tout le 
mal qu'ils ont voulu. Je puis vous assurer que je ne suis point 
brouillé en cette affaire, et quoique je sois autant à son service que 
j'y aie jamais été, je m'en suis débarrassé assez heureusement, sans 
([i''eUe ait sujet de se plaindre de moi. Il y a beaucoup de choses 
là-dessous qui ne se peuvent pas écrire et desquelles vous serez épou- 
vanté quand j'aurai l'honneur de vous en entretenir. Pour moi , je 
crois que nous verrons M'^" de Chémerault dans peu de temps à sa 
place, et tel croit s'en bien trouver qui s'en repentira. Je suis ré- 
solu de vivre si retiré à l'avenir et si détaché de toutes choses que 
j'espère éviter les mauvaises rencontres, etc.. » 



Comme nous l'avons dit, une des machines les plus 
sûres que le cardinal employait contre M"« de Haute- 
fort, était de rapporter au Roi, en les exagérant, les 
propos qui pouvaient échapper à l'imprudente jeune 
fille sur l'humeur du triste monarque. Le P. Carré 
était un espion admirable pour fournir au cardinal de 
pareils rapports; car, sous l'habit de religieux, il allait 
partout, il entendait beaucoup de monde sans éveiller 
aucun soupçon; et M'"^ de Hautefort, qui ne se défiait 
pas de M"'' de Chémerault, se déliait bien moins encore 
du confesseur de sa grand'mère. Dans les premiers 
jours d'avril 1639, étant allé à la cour sous le prétexte 
d'un acte de dévotion extraordinaire, le P. Carré fut 
reçu du Roi et de la Reine, vit M'"^ de Hautefort, qui 
s'ouvrit à lui et lui confia toutes ses peines ; les espions 
ordinaires du moine lui apprirent en même temps les 
plaisanteries, vraies ou supposées, que la jeune fille se 
permettait avec ses compagnes sur le compte du Roi, 
et de tout cela il composa la lettre suivante : 



386 APPENDICE. NOTE QUATRIEME. 

Irid., t. LXXXXI, fol. 89. Le P. Carré au cardinal. 
« 11 avril 1639. 

<( Je fus samedi dernier à Saint-Germain, où j'eus l'honneur de 
parler au Roi du P>osairo perpétuel de la sainte Vierge, mère de 
Dieu , pour obtenir par son moyen la paix. Sa Majesté le reçut avec 
grande dévotion et m'assura qu'elle et votre Éminence souhaitiez 
passionnément la paix. Elle me parla encore de cet assassinat i con- 
tre votre Éminence, ce que je lui confirmai. Le Roi me dit que votre 
Éminence lui en avoit pai-lé, néanmoins qu'il crojoit que cela n'étoit 
pas: ce que je souhaite de tout mon cœur. La Reine me reçut fort 
bien, et la petite-fille encore mieux que jamais, de quoi je m'éton- 
nai fort, me parlant si ouvertement de ses peines , se treuvant 
comme gônée et sans le réciproque envers le gentilhomme , ce qui 
m'a été confirmé par une personne qui est fort fidèle à votre Émi- 
nence et au gentilhomme, à savoir que la petite-fille avec d'autres 
se moquoit à gorge déploj'ée du gentilhomme, ce qui me blessa fort 
le cœur de compassion pour lui. Ce papier n'en peut parler davan- 
tage . .. M""' de La Flotte, M""-" de La Becherelle et xM"^ Fillandre m'ont 
prié d'assurer votre Éminence de leur affection et fidélité à votre 
service. J'y ai trouvé de la sincérité et fidélité. » 

Malgré toutes ces intrigues habilement ourdies, mal- 
gré les accusations plus ou moins fondées qui, chaque 
jour, par des routes diverses, arrivaient à ses oreilles, 
malgré les efforts que faisait Cinq-Mars pour s'établir 
auprès de lui, et chasser de son cœur toute autre affec- 
tion, le Roi ne parvenait pas à rompre le charme qui 
l'attachait à M""= de Hautefort. Le soir, quand il la ren- 
conlrait chez la Reine, un regard de l'aimable jeune 
fille dissipait tous les nuages amoncelés sur cet esprit 
malade. L'âme de Louis XIII était faible et irrésolue; 
mais son jugement était sain, son coup d'oeil fin et péné- 
trant; et en comparant cette candeur, cette loyauté, et 



1. n y eut vers ce temps plus d'une tentative d'assassinat contre Riche- 
lieu, entre autres celle d'Amiens. Voyez les Mémoires de Retz, tome l" , 
livre I". 



RICHELIEU ET M'"-^ DE HAUTEFORT. 387 

même ces vivacités généreuses, avec les complaisances 
intéressées qui l'environnaient, il pardonnait aisément 
aux défauts de M'"^ de Hautefort en faveur de ses nobles 
qualités relevées par une beauté ravissante. On dés- 
espéra donc d'obtenir jamais du Roi qu'il la renvoyât de 
la cour, tant qu'il pourrait la voir, et il fut convenu dans 
les conseils du cardinal qu'on profiterait d'un voyage 
que fit alors le Roi pour lui arracher la séparation 
nécessaire. Ce fut le P. Carré qui ouvrit et soutint fer- 
mement cet avis. Le 3 juillet, le 10 et le 26 août, il écrit 
à Richelieu qui était en Picardie avec le Roi et Cinq- 
Mars : 

IiîiD., t. LXXXXI, folio 233. 

« 3 juillet 1G39. 

( Je prends la hardiesse de conseiller absolument deux cho- 
ses à votre Éminence pendant son séjour et celui de Sa Majesté hors 
de Saint-Germain, de procurer la dissolution de la liaison entre le 
gentilhomme et la petite-fille; et la seconde chose est de penser effi- 
cacement à quelqu'une de votre alliance qui soit de bonne humeur 
joviale et divertissante, proche de la maîtresse. Deux personnes no- 
tables de sa maison et de son sexe m'ont assuré que toute la cabale 
de la tante reléguée (M°"^ de Sénecé ) s'est entièrement rejetée du 
côté de la petite-fille, qui a eu la hardiesse de se plaindre au gentil- 
homme de votre Éminence. Lorsque la tante eut son congé , elle 
l'alla trouver et lui dit que bientôt elle la suivroit, et que la même 
cause de la sortie de cette tante seroit aussi celle de la sienne. Cela 
étant, il n'y a plus lieu de douter ni de délibérer, si ce n'est 
de l'exécution... » 

iBiD., t. LXXXXII, fol. 302. 
« 10 août 1639. 

« La grand'mère et la petite-fille sont extrêmement mortifiées 

de l'absence du gentilhomme, comme elles seroient joyeuses et hors 
d'appréhension par son retour, que votre Éminence doit empêcher 
tant qu'elle pourra pour son bien et le vôtre. J'ai pénétré ce que 
jamais je n'avois connu et j'ai trouvé le masque levé » 



38S APPENDICE. NOTE 0UATR1È3IE. 

IiUD., fol. 3'J4. 

« -20 auùt 1G39. 

(i Comme votre très-hunilile et très-obligé serviteur, j'avertis 

votre Éminence et la supplie très-liuinblement de ne parler à âme 
vivante de ce que je lui fais connoître par la présente; qui est que 
la grand'nière m'a parlé ouvertement et m'a dit que votre Éminence 
étoit la cause unique de son éloignement de la charge qu'elle pré- 
tendoit, et qu'elle et sa petite-Rlle ne pouvoicnt que s'en ressentir; 
de quoi je fus fort ébahi , et ne croyois pas qu'elle couvât un tel œuf 

dans son cœur En voyant que son refroidissement va toujours 

en croissant, vu aussi la hardiesse de sa petite-fille, et l'attache épou- 
vantable que la maîtresse a avec elle, l'afTection très-particulière 
que M'"^ de Chevreuse entretient aussi pour la même fille, pour 
laquelle clic a dit que si elle n'avoit que cent mille écus il y en au- 
roit cinquante mille pour elle, laquelle fille s'est déclarée contre 
votre Éminence ouvertement, je la supplie do me pardonner si je 
prends la hardiesse de lui écrire qu'elle se met dans un manifeste 
danger, et le gentilhomme aussi, si elle n'y remédie efficacement. In 
hoc casu crmielitns est esse pium. L'absence du Roi devroit pour- 
voir à ce mal ; car le dessein, ({u'il a eu de régler la maison de la 
maîtresse s'en va en fumée, et tous les efforts de votre bon serviteur 
et ami, Le Gras, s'évanouissent par cette voie, ctc » 

C'est très-cciiainemeiit en septembre on octobre 1G39 
qu'eut lieu la disgrâce de M'""^ de Hautefort, puisque le 
26 août elle n'était encore que conseillée par le P. Carré, 
et que le 20 novembre elle était entièrement consommée, 
ainsi que nous allons le voir. M'"'' de La Flotte, qui pro- 
testa n'être pour rien dans les discours et les démarches 
de sa petite-fille, fut épargnée et garda sa place. Pour 
M""""^ de Hautefort, elle montra jusqu'au bout une admi- 
rable fermeté. L'hypocrite dominicain qui eut l'impu- 
dence d'aller, après sa disgrâce, lui présenter ses com- 
pliments de condoléance, pour reconnaître ses disposi- 
tions- et surprendre ses desseins, la trouva, dit-il, 
(( résolue comme un capitaine, » et uniquement occupée 
à rechercher quelle était sur elle la volonté de Dieu. 



RICHELIEU ET M"- DE IIAUTEFORÏ. 389 

Après bien des réflexions, elle se décida à ne pas imiter 
M"" de La Fayette : elle n'entra pas en religion, elle prit 
seulement un logement au couvent des Dix-Vertus (l'Ab- 
baye-au-Bois), et y demeura quelque temps, prenant 
part aux pratiques de la maison, et en sortant aussi pour 
vaquer à ses affaires. Le 26 décembre, elle quitta Paris 
pour se retirer dans une terre de sa grand' mère, au 
Mans, après avoir fait ses adieux au P. Carré comme 
à un ami, et emmenant avec elle sa fidèle compagne, 
IM"'^' de Chémerault. 

IBID., fol. 4C7. 
« 20 novembre 1639. 

<( Après ce qu'il plut hier à votre Éminence de me dire de la 
grand'inère et de la petite-fille, j'appris qu'elles étoient eu cette ville 
(Paris), et je les fus voir. La grand'mère me dit qu'elle avoit envoyé 
son petit-flls à votre Éminence pour avoir audience, et que vous 
aviez répondu que vous l'enverriez voir, ce qu'elle souhaite extrême- 
ment, particuli('rement quand je lui dis que votre bonté m'avoit 
dit que la grand'mère demeureroit, ce qui l'a merveilleusement con- 
solée. Elle me protesta qu'elle croyoit n'avoir en aucune façon 
trempé en la disgrâce de sa fille, me suppliant d'en avertir votre 
Éminence et de la supplier de la vouloir prendre sous sa protection. 
Elle est extrêmement humiliée. Quant à sa petite-fille, je la trouvai 
résolue comme un capitaine, et elle me dit : Mon père, priez Dieu 
pour moi, qu'il me fasse connoître sa sainte volonté » 

Ibid.. fol. 474. 
« 27 novembre 1639. 

« La petite-fille ne veut point être religieuse, mais bien 

logée proche d'un monastère où elle entrera quand elle voudra et 
en sortira aussi à sa volonté pour aller à ses affaires par la ville. Sa 
sœur (M"'' d'Escars) m'a dit que sa grand'mère espéroit qu'elle re- 
viendroit. 

<( La maîtresse • sachant votre arrivée à Saint-Germain , la dernière 
fois que votre Éminence y a été, fit à l'instant atteler son carrosse 
et fut hors du château jusqu'à ce qu'elle sût votre sortie, etc » 

1. La Reine. 

22. 



390 APPENDICE. NOTE CINQUTÈME. 

Ibid., fol. 501. 

« 6 décembre 1639. 

« La petite-fille est au monastère des Dix-'N'ertus tout proche 

de notre noviciat. Il y a une demoiselle nommée Thomassin, qui m'a 
parlé plus de quatre cents fois pour me porter à laisser votre Émi- 
nence, ce que lui ayant refusé elle m'a délaissé et s'est jetée entiè- 
rement dans l'intelligence de la grand'mère et de la petite-fîlle. 
Elle va souvent parler à la maîtresse, et depuis peu on l'a vue 
entrer dans le cloître de ce petit monastère pour y aller voir la 
petite-fille, etc » 

Ibid., fol. 543. 

« 27 décembre 1639. 

i La petite-fille s'en alla hier. Elle me fit appeler le jour de 

Noël pour me dire adieu. Je lui dis franchement que l'on m'avoit 
assuré qu'elle ne trouvoit pas bonnes mes visites, se plaignant à 
moi de ce que je l'avois négligée et sa compagne Chémerault , et de 
fait madame sa grand'mère me l'avoit assuré; laquelle je vis aussi 
grandement éplorée et en crainte de sa fille pour sa jeunesse et pu- 
deur, me disant souvent: Elle est fille, mon Dieu, elle est fille. 
Elle appréhende aussi de la suivre un de ces jours » 



i^OTE CIxNQLlEME. 

LA POLICE DE MAZARIN ET M""^ DE HALTEFORT. 

Mazaiin lu;nla de Richelieu le goût et le génie de la 
police; il conserva tous ceux de ses agents qui n'étaient 
pas trop compromis, même le P. Carré, qui lui écrivait 
encore de temps en temps pour lui transmellrc des ren- 
seignements utiles, par exemple au milieu de la conspi- 
ration de Beau fort, comme on le peut voir dans Madame 
DE Chevrelse, Appendice, p. 510. Les carnets sont rem- 



LA POLICE DE MAZARIN ET M"-" DE HAUTEFORT. 391 

plis de soupçons et crindiccs que nous avons recueillis et 
cités, et qui sont évidemment empruntés à des rapports 
de police haute et basse. Nous avons déjà donné quel- 
ques lignes du rapport suivant qu'il nous semble utile 
Je reproduire tout entier. Il se compose de trois pièces 
de mains différentes et écrites sur des papiers différents. 
Ici, comme dans les lettres de M"<= de Chémerault, un 
espion transmet les observations faites par un autre 
espion appelé VOnicle. 

Arcliives des Affaires étrangères, France, t. CXXXXIII, fol. 142. 
« Touchant la conduite de M^« de Hautefort, SS octobre 16i5. 

« La dame d'atours n'a couclié au Palais-Royal mercredi comme 
Sa Majesté, ains en sa chambre du Louvre, sous prétexte de prendre 
médecine le jeudi matin. Elle y demeurera encore plus de huit 
jours, attendant que le retour du sieur de Noyers fasse les effets 
qu'elle espère. 

(( L'Oracle dit que, q:ioi que l'on en croie, il (de Noyers) est rede- 
vable de son retour à ladite dame. En preuve de quoi la demoiselle 
de Laurière, parente dudit sieur de Noyers, a été toujours proche 
d'elle, et le frère de cette demoiselle de Laurière, près dudit sieur 
de Noyers à Dangu; par le moyen et intelligence desquels et la 
communication de leurs nouvelles, ladite dame a, par le bon avis 
du sieur de Chambellay, son particulier et unique conseil, moyenne 
son retour, et prétend augmenter son autorité au préjudice de son 
Éminence, prétendant aussi dans la saint Martin de faire voir beau- 
coup de changemens. 

« Ils (les deux espions) ont remarqué que depuis la remontrance 
des deux dames, faite au Val-de-Grâce, Sa Majesté n'y a plus re- 
tourné ; et voyant la dame qu'elle a été découverte, elle a fait des- 
sein de ne plus communiquer à la dame de Senecé ni autres , mais 
seulement à son cousin de Chambellay de l'esprit duquel elle se 
tient assurée. 

(( Le même Oracle dit que, lors de la remontrance susdite, la 
dame d'atours, pour n'être surprise dans la conférence et n'être 
soupçonnée du complot dont elle avoit formé les desseins, se retira, 
sous prétexte qu'il y avoit des choses à dire qu'une fille ne doit en- 
tendre, dans la cellule d'une religieuse, où elle se jeta sur un lit 
pendant icelle remontrance. » 



392 APPENDICE. NOTE CINQUIÈME. 



D'une autre main. « Du 28 d'octobre. 

« Dit que la dame s'est accommodée avec son Éminence, que Sa 
Majesté lui a commandé par deux fois en ces termes : que si elle 
vouloit qu'elle l'aimât, elle aimât aussi mondit seigneur, et qu'au- 
trement elle ne seroit pas pour elle. En suite de quoi elle 
/jime d'Hautefort) l'avoit envoyé visiter, ce qu'elle n'avoit voulu 
faire auparavant, et lors de l'afiaire du duc de Beaufort, disant que 
c'étoit assez de son frère qui y alloit tous les jours. Les espérances 
augmentent pour ledit seigneur duc en conséquence de cette récon- 
ciliation, y ayant de la part de ladite dame toujours de la bonne vo- 
lonté , comme il s'est remarqué et dit par le môme Oracle qu'il y 
avoit de grandes déférences de la part du diic vers ladite dame, témoin 
l'action qu'il fit quand il cessa de faire nicbe au milord Montaigu à 
sa prière, auquel auparavant il tendoit le pied dans le cabinet de 
la Reine et faisoit plusieurs pièces, à cause que Sa Majesté et sou 
Éminence en faisoient cas. » 



En mai'ge : « De l'onzième novembre. 

« On a avis que la dame d'atours ne se liera pas aisément à 
ladite demoiselle de Beaumont. 

« Dit que la demoiselle de Beaumont s'est déclarée pensionnaire 
de son Éminence pour deux mille écus qu'il lui donne par an en 
I)lusicurs fois, et qu'elle l'a dit à la dame d'Hautefort. 

« Dit que la dame de Senecé s'est à ce coup rendue, et que 
voyant qu'elle ne peut empôclier l'éloignement de l'évèquc de Li- 
moges qu'elle avoit fait revenir, elle se prépare à se retirer; en 
preuve de quoi elle n'a voulu parler à. la Reine pour une affaire qui 
lui importoit, disant qu'elle ne demanderoit plus rien ;\ la Reine. 

« Il semble, k voir la mine de VOracle, que cette accommodation 
dont il est parlé ci-dessus ne soit pas autrement du cœur, mais 
plutôt par obéissance et considération. Ce sont toutes les observa- 
tions qui se peuvent faire pour le présent; le temps en donnera une 
plus entière ronnoissance. » 

D'une autre main : 

« Le sujet pour lequel la dame s'est retirée aux Dix-Vertus durant 
deux jours, n'étoit point la maladie de la Heine, mais le désir de pou- 
voir communiquer (avec) une religieuse nouvellement venue du 
Mans audit lieu de-; Dix-Vertus, laquelle est sœur d'un gentilhomme 



LHTTRES D'ANNE D'AUTRICHE A MAZARIN 393 

nommé Montalets, autrement Cliambellé, "conseil particulier de la- 
dite dame , lequel , se rendit aussi audit lieu pour la conférence , 
laquelle fut augmentée le dernier jour par la venue de la dame gou- 
vernante (M""= de Senecé), qui y mena le Roi pour accompagner le 
retour de la dame d'atours. 

« Une demoiselle nommée Laurière est en outre proche de la- 
dite dame d'atours, laquelle est aussi venue du Mans pour solliciter 
le retour de M. do Noyers comme sa parente. 

« Troisvilles et Desessarts sont de l'intelligence, et M. de Guitaut 
y est suspect comme serviteur de son Émincnce. Les deux pi-emiers 
sont fort considérés pour une occasion. 

« La dame susdite n'écoute qu'avec indifférence ses adorateurs, 
ayant son cœur au bois de Vincennes. 

« Le rondeau et l'anagramme de son Émincnce ont pris leur 
origine parmi ces personnes, et se dit de plus qu'ils ont été jusque 
aux oreilles de Sa Majesté par leurs bouches. » 



NOTE SIXIEME. 

LETXr.ES AUTOGRAPHES ET INÉDITES D'ANNE 
D'AUTRICHE A MAZARIX. 

La Bibliothèque Nationale possède, renfermés dans 
une boîte, dite boîte du Saint-Esjjrit, qui porte au dos 
les numéros 117,826, divers papiers relatifs à Mazarin, 
parmi lesquels sont des lettres désignées sous ce titre : 
Lettres originales de la propre main de la Rcyne Anne, 
mère du Roy Louis XIV, au Cardinal Mazarin. L'authen- 
ticité de ces lettres ne peut pas être un moment contes- 
tée : on y reconnaît indubitablement la main d'Anne 
d'Autriche, sa mauvaise écriture et sa mauvaise ortho- 
graphe. Il y a onze lettres, toutes autographes et toutes 
inédites. Il semble qu'autrefois il a dû y en avoir davan- 
tage pour le grand espace de temps que ces lettres par- 



394 APPENDICE. NOTE SIXIÈME. 

courent, de 1653 à 1658, et l'on sait que, pendant ces 
cinq années, la Reine et son ministre furent plusieurs fois 
séparés et durent beaucoup s'écrire. La première de ces 
lettres est de la fin de 1652 ou du commencement de 
1653, quand Mazarin avec Louis XIV était à l'armée et 
qu'Anne d'Autriche était restée au centre du gouverne- 
ment, à Paris, à Fontainebleau ou à Compiègne. La 
liaison intime, commencée au milieu de l'année 1643, 
avait déjà dix ans, au début de cette correspondance : 
elle avait donc perdu de sa première vivacité. D'un autre 
côté, Mazarin était à peu près victorieux de tous ses en- 
nemis au dedans et au dehors; ses dangers, qui avaient 
pu animer et soutenir la Reine, étaient dissipés. Elle 
devait aussi s'exprimer avec une certaine circonspection, 
ses courriers courant le risque d'être interceptés. Enfin, 
selon la mode du siècle, elle se sert d'un jargon, intel- 
ligible seulement pour Mazarin et pour elle, et dont 
nous n'avons pas trouvé la clef; ce qui fait que, dans 
ces lettres, tout ce qui se rapporte à des affaires propre- 
ment dites, nous échappe entièrement, comme aussi il 
y a des lignes que nous n'avons pu lire. Et cependant, 
malgré le temps, qui a dû les amortir, malgré les cir- 
constances qui en gênent l'expression, malgré les chif- 
fres mystérieux qui les voilent, les sentiments d'Anne 
d'Autriche paraissent encore ici empreints d'une ten- 
dresse profonde. Elle soupire après le retour de Ma- 
zarin, et supporte impatiemment son absence. 11 y a des 
mots qui trahissent le trouble de son âme et prescjuc de 
ses sens. Il nous semble à peu près impossible d'y 
méconnaître le langage d'une affection bien différente 
de la simple amitié et d'un atlachement purement poli- 
tique. 



LETTRES D'ANNE D'AUTRICHE A MAZARIN. 39o 

I. 

« Ce mardi au soir (vraisemblal)lemcnt de la fia de 1052). 

« Puisque c'est par raisou et non par volouté que vous ne revc- 
nés pas, je ne trouve rien à redire. Je veux grand mal aux desti- 
nées de vous obliger de demeurer plus longtemps que je ne voudrois, 
et vous croirés aisément que je ne suis point fâchée quand je vois le 
confident 1 et ce qu'il aime ici. M. do Brienne m'a montré les lettres 
que vous lui avés envoyées. Je lui ai dit de vous envoyer une qu'il 
a reçue de Rheims , et ce que l'on lui mande est assés surprenant ; 
mais pour moi je ne l'assure en rien de ce qui regarde la personne 
de qui elle parle; car je la tiens capable de toutes choses. Embrassés 
de ma part le confident, et je vous donne le bonsoir; car pour des 
nouvelles de Sedan ^ il n'y en a pas beaucoup. $ » 



Il Ce dimanche au soir. 

« Ce porteur m'ayant assuré qu'il ira fort sûrement, je me suis 
résolue de vous envoyer ces papiers , et vous dire que pour votre 
retour que vous me remettes, je n'ai garde de vous en rien mander, 
puisque vous savés bien que le service du Roy m'est bien plus cher 
que ma satisfaction. Mais je ne puis m'empècher de vous dire que 
je crois que, quand l'on a do l'amitié, la vue de ceux que l'on 
aime n'est pas désagréable , quand ce ne seroit que pour quelques 
heures. J'ai bien peur que l'amitié de l'armée 3 soit plus grande que 
toutes les autres. Tout cela ne m'empêchera pas de vous prier d'em- 
brasser de ma part notre ancien ami *, et de croire que je seiai 
tousjours telle que je dois, quoi qui arrive. $ » 

III. 

« Ce 20 janvier 1G53. 

(( Je ne sais plus quand je dois attendre votre retour, puisqu'il 
se présente tous les jours des obstacles pour l'empêcher. Tout ce que 

1. Le Roi. 

2. Dans les lettres de Mazarin à la Reine, publiées par M. Ravenel, Sedaa 
signifie Mazarin ; mais nous doutons qu'ici ce mot ait cette signification, et 
nous pensons qu'il s'agit de la ville de Sedan, comme plus haut de la vill* 
de Reiras, où se passaient des afi'aires assez importantes. 

3. Mazarin était alors à l'armée. 

4. Le Roi. 



396 APPENDICE. NOTE SIXIEME. 

je vous puis dire est que je m'en ennuie fort et supporte ce retar 
dément avec beaucoup d'impatience; et si 10 1 savoit tout ce que \^~ 
souffre sur ce sujet, je suis assurée qu'il en seroit touclié. Je le siiis 
si fort en ce moment que je n'ai pas la force d'écrire longtemps ni ne 
sais pas trop bien ce que je dis. J'ai reçu de vos lettres tous les jours 
presque, et sans cela je ne sais ce qui airiveroit. Continués à m'en 
écrire aussi souvent, puisque vous me donnés du soulagement en 
l'état où je suis. ^ 

J'ai fait ce que vous m'avés mandé touchant YdACTii" du coté 
de l'enfant et de 83 3. Au pis aller vous n'avez qu'à rejeter* la faute 

du retardement sur 15 qui est' • $^'5 jusques au dernier 

soupir. L'enfant vous mandera toutes choses. Adieu, je n'en puis 
plus. H^ Lui sait bien de quoi. » 



IV. 

<i Ce janvier 1053. 

« Votre lettre que j'ai reçue du ii m'a mis bien en peine, puisque 
15'' a fait une chose que vous ne souhaitiez pas. Mais vous pouvés 
être assuré que ce n'a pas été à intention de vous déplaire. Je vous 
dirai, afin que vous en soyés entièrement éclairci, qu'après que les 

4* qui avoient péché furent '■> d'avec ceux qui s'en étoient 

exemptés, ayant fait aussi bien pour 13 que les autres mal, lesquels 
il méprisoit au dernier point, 15 crut qu'il falloit leur donner du 
crédit en leur accordant la grâce de leur retour, à condition que si 
jamais ils retournoient à pareille faute, il n'y aura point de pardon 
en aucune façon. 15 apprit de l'enfatit que c'étoit son sentiment, et 
celui du cousin, qui n'étoit pas en état de le venir dire lui-même , 
que l'on attendoit à finir cette affaire pour les 4 que IG'" fût en 
même lieu que 15, qui fut de contraire avis et néantmoins ne le 
voulut pas suivre sans savoir celui de son parent, qui se trouva de 

1. Mazarin. 

2. Elle, la Reine. 

3. Signes que nous ne pouvons déchiffrer. 

4. Nous ne sommes pas sur d'avoir bien lu ce mot. 

5. Trois ou quatre mots qu'on ne peut lire. 

6. Dans les lettres publiées par M. Ravenel, ces deux signes expriment 
la tendresse d'Anne pour Mazarin. 

7. La Reine. 

8. Chiffre dont nous ignorons la signification. 

9. l'n mot que nous ne pouvons lire. 

10. Mazarin. 



LETTRES D'ANNE D'AUTRICHE A MAZARIN. 397 

même, ne jugeant pas d'attendre 10 pour cela, piiisqiril falloit qu'il 
renonçât avoir obligation de ccla«([u'à hîurs confrères, et que si 
c'étoit 16 qui fît leurs affaires, cela leur donneroit lieu de croire 
qu'il feroit aussi celles des autres, à quoi l'on leur a ôté toute espé- 
rance'. Voilà comme l'affaire s'est passée véritablement, et si elle 
vous a di'phi, vous pouvez croire que ce n'a pas été nullement à ce 
dessein-là, puisque 15 n'a, ni n'est capable d'en avoir d'autres, que 
ceux de plaire àlG, et lui témoigner qu'il n'y a rien au monde 
pareil à l'amitié que 22 ^ a pour 10, et 15 ne sera point en repos 
qu'il ne sache que 10' n'a pas trouvé mauvais ce qu'il a fait, puisque 
non-seulement en effet il ne* voudroit pas lui déplaire, mais seule- 
ment de la pensée, qui n'est employée guère à autre chose qu'à son- 
ger à la chose du monde qui est la ])lus chère à qui est & 3. 

« Après vous avoir dit comme cette affaire est passée, je vous 
•dii-ai que M. de CTi^-G-jrSC* a envoyé un courrier exprès avec le 
mémoire que je vous envoyé. Il y en a encore un autre qu'il m'a 
envoyé il y a deux ou trois jours; mais l'un ne dit pas grand'chose, 
et l'autre en dit beaucoup, et vous remarquerés que ledit Monsieur 
désire à son arrivée savoir les sentiments de 15 et le prie de les- 
tenir prêts; mais comme 15 ne voudroit rien faire sans savoir ceux de 
10, je vous prie, dès que vous aurez reçu celle-ci, de me les faire 
savoir en diligence, et s'il en est besoin de dépêcher un courrier tout 
aussitôt. Je prie celui qui vous porte celle-ci de faire toute celle -^ 
qu'il pourra. Je vous avoue que je souhaiterois fort que l'affaire 
réussît, plus pour l'intérêt de 10 que celui de 15, puisque tout ce 
qui sera jamais à lui et qu'il possédera sera bien plus tôt à 10 qu'à 
lui-même. Je ne doute pas que vous ayés cette croyance, [)uisquc 
vous savez à quel point ^É est. J'en dirois davantage si je ne crai- 
gnois de vous importuner par une si longue lettre; et quoique je 
sois bien aise de vous en écrire, je m'ennuye si fort que cela dure 
que je voudrois fort vous entretenir autrement. Je ne dis rien là- 
dessus: car j'aurois peur de ne parler pas trop raisonnablement sur 
ce sujets. „ 



1. Tout ce commencement, sur une affaire où la Reine s'excuse de n' 
pas fait ce qu'aurait désiré Mazarin, nous est à peu près inintelligible. 
•2. Encore la Reine. 

3. Signes que nous ne pouvons déchiffrer. 

4. Non déchiffré. 

5. Toute la diligence. 

6. Ce langage nous semble bien fort et trés-significatif. 



23 



398 APPENDICE. NOTE SIXIEME. 



« Ce 28 janvier 165;^. 

« Je suis bien aise d'avoii" lieu de vous pouvoir encore écrire 
aujourd'hui encore par Gadagne qui s'en va vous trouver. Bien que 
l'autre lettre que je vous ai écrite soit assés longue pour ne vous 
donner pas la peine de lire celle-ci , je suis pourtant persuadée 
qu'elle ne sera pas trop grande, et que vous ne serés pas fàclié de 
sçavoir que ^ est plus que jamais la même chose que X • Je crois 
que j'ai oublié à dater mon autre lettre '; mais c'est du même jour 
que celle-ci. » 

VI. 

« Ce 20 janvier Hj^i. 

« Le poids- m'a rendu une de vos lettres du 21 de ce mois, et si 
je n'avois peur de fâcher 10, je me plaindrois de l'opinion qu'il a 
de 15 sur l'affaire qui regarde 22, dans laquelle 10 croit que 15 ne se 
conduit que par le père^. Je vous prie de le détromper et de lui dire 
que jamais le père lui a parlé de cette affaire qu'ensuite de la com- 
mission que 15 lui avoit donné de parler h TB-H AytPSVlS '. 
ne lui a jamais dit autre chose, sinon que, quoiqu'il eût pu dire 
à cette personne, il étoit opiniâtre à ne vouloir conclure à raffairc 
aivcc 10, à moins que 13 fit ce qu'il pouvoit à cela. J'avoue que 15 a 
cru qu'il valoit mieux que les choses se fissent avec satisfaction de 
tous côtés, et que ce que 22 dcvoit avoir fût en paix et en repos. Lt 
ne croyés pas que je die cela pour excuser le père, mais que c'est la 
pure vérité. Pour ce qui regarde l'autre affaire de US tt A Y V.CS ^. 
Le BrunB, à ce qu'il m'a dit, vous a mandé du depuis les sentiments 
où il l'avoit trouvé , qui n'étoient pas pour pouvoir donner de la 
peine, mais les cliange souvent, et il est ditlicile de s'assurer beau- 
coup en cette personne ni pour bien ni pour mal. Je ne vous en 
dirai inxs beaucoup sur ce sujet, puisque Le Brun vous informe 
bien particulièrt'meiit, si ce n'est que je ne crois pas qu'il y ait 

1. Kn elTet, le jour lio la lettre prùcédente niaiiquo. 

2. Vraisemblablement c'est un mot de jargaa. 

3. Nom de jargon. 

4. Signe que nous n'entendons pas. 
.'j. Signe non déchifTré. 

(i. Dans les lettres données par M. Ravcnel, Le Brun est Bartet, un des 
agents de Mazarin. 



LETTRES D'ANNE D'AUTRICHE A MAZARIN. 399 

grand'chose à craindre du coté de cet homme de quoi je vous parle. 
Je viens de recevoir une de vos lettres du 21 , en quoi vous me don- 
nés espérance de vous revoir ; mais jusques à ce que je sache le 
jour positivement, je n'en croirai rien; car j'ai été trompée bien des 
Ibis. Je le souhaite fort, et je vous assure que vous ne le scrés ja- 
mais de i ' puisque ce n'est que la même chose que y<. -. » 

VII. 

» A La Fère, ce 12 août 1G53. 

« Votre lettre du 8 a été reçue plus tard que celle du 9, puisque 
l'une le fut hier et l'autre aujourd'hui. J'en étois en peine; car 
comme je suis assurée que vous m'écrives tous les jours, cela me 
nianquoit; elle est arrivée, et il n'y en a pas une de perdue. J'at- 
tens Gourville qui n'est pas encore arrivé, et vous croirés bien que 
ce n'est pas sans quekjue impatience, puisque je dois savoir vos 
résolutions par lui. J'ai vu un gentilhomme que M. de M. 3 envoyoit 
au Roy, et comme il y a tant de difficultés de l'aller trouver où il 
est, je lui ai dit de s'en retourner à Paris retrouver son maître , et 
aussi que je me chargeois d'envoyer sa lettre, et que je lui renvoye- 
rois la réponse, afin qu'il la lui fît tenir. J'ai vu que les lettres 
vont si sûrement par le soin que Bridieu * en prend, que je me suis 
résolue d'envoyer le présent au confident'', ci-oyant qu'il ne sera pas 
fâché de l'avoir, et que au pis aller ils ne gagneront rien , ni la 
curiosité ne sera pas trop satisfaite , puisqu'il me semble qu'ils ne 
comprendront pas pour qui il est. Je vous envoyé im billet en chiffre 
qui vient de Paris; il est venu fort vite; car j'ai reçu l'original 
dès hier au soir. Vous ne serés pas fâché, à mon avis, de voir ce 
qui est dedans pour moi. Je île l'ai pas été, et cela me fait résoudre 
à la patience en cas qu'il fût nécessaire de l'avoir, puisque le lieu où 
est le confident ne plaît nullement et donne de la crainte qu'il ne 
passe plus avant. Pour moi je le souhaite de tout mon cœur et n'en 
doute pas, puisqu'il suivra vos sentiments que je suis assurée être 
comme il faut. Les miens seront tousjours d'être $ . C'est tout ce 
que j'ai à vous dire pour cette fois, et que vous embrassiés le con- 
fident pour moi puisque je ne le puis pas faire encore. Seiron^ fera 
tout ce que je lui ai mandé le plus tost qu'il se pourra. » 

1. La Reine. 

2. Mazarin. 

3. Mot difficile à lire. 

4. Le gouverneur de Guise. Voyez La Jeunesse de M""^ de Longuevili-e, 
chap. m, p. 247. 

'). Le Roi. 

0. Est-ce un nom propre de quelque domestique, ou un nom do jargon? 



400 APPENDICE. NOTE SIXIEME. 

VI IL 

<c A la Fère, ce 13 aonst 1053. 

<( Vous m'uvijs donné une grand'jo3-e par votre lettre du 10 eu 
respérance de vous revoir dans 3 ou jours. Je ne vous en dirai pa? 
davantage sur ce sujet; car vous n'en douterés pas. Nous attendons 
toujours Gourville. Je crois que si vous l'avés dépêché quand vous 
me mandés, il sera ici aujourd'hui. Vous me faites bien du plaisir de 
me dire que le Confident est satisfait des soins que je prends pour 
lui. Jeu recevrai beaucoup pour moi toutes les fois que je trouverai 
moyen de 1 obliger. La boite de corail a été donnée , et l'on a été 
fort aise de l'avoir. Je n'ai rien à ajouter à. la lettre d'hier par où il 
me semble que j'ai mandé bien des choses. Nogenti est ici depuis 
deux jours. Je ne vous en dis rien ; car j'ai écrit tout ce qui se peut 
(■•crire au niondi'. Embrassés le confident et croyés moi de tout mon 
cœur ¥ .1) 

IX. 

« A La Fère, ce 13 août 1653. 

« Knfin Gourville est arrivé cette apros-dînée et m'a rendu vos 
lettres du 11 et du l'2, et dit ce que vous lui aviés donné charge de 
médire. Il m'a tiré d'une grand'peine en me le disant, et vous m'en 
avez sauvé une furieuse en fesant par raison consentir le confident 
à demeurer au Quesnoy pendant que l'armée se promènera. Je prie 
Dieu que sa promenade soit telle que je la lui souhaite. J'ai éti- 
riivie d'avoir vu dans une de vos lettres que mes sentiments aient 
été pareils aux vôtres touchant la visite que le confident me vouloit 
faire, puisque j'aime mieux ce qui est de sa gloire et de son service 
que mon contentement particulier. Je m'assure que vous n'en doutés 
pas; j'attendrai donc avec patience que ses affaires lui permettent de 
venir, et remets à vous d'en juger quand il sera temps; car il me 
semble que vous jugés assez bien de toutes choses et que le mal de 
tôte que vous avés eu ne vous en a pas empêché. Je suis bien aise 
que vous ne l'ayez plus, et si vous avez autant de santé que je vous 
«lésire, vous serés longtemps sans avoir aucun mal. Je ne sais si à 
la fin la quantité de mes lettres ne vous importuneront point. Voici 
la deuxième d'aujourd'hui ; mais, si vous êtes aussi aise d'en rece- 
voir que nous, je suis bien assurée qu'elles ne le seront point ï. Je 

1. Bautru, comte de Nogent. 

2. Qu'elles ne seront point importunes. 



LETTRES D'ANNE D'AUTRICHE A MAZARIN. 401 

suis bien aise rpie les cavaliers de Guise s'acquittent si bien de leur 
voyage. Je crois que j'ai trouve le charme qu'il faut pour les prendre 
pour courriers; ceux qui portent cette lettre sont venus avec Gour- 
ville, qu'il a amenée expiés afin que vous sachiés son arrivée et sa 
diligence. Pour des nouvelles d'ici, après toutes celles que Nogent a 
mandées, il seroit difticile d'en dire aucune; c'est pourquoi je m'en 
remets entièrement à ce qu'il en a écrit. Dites au confident que je 
suis bien aise qu'il se souvienne de ce que je lui dis en i)artant et 
qu'il s'en acquitte, puiscjue de lui lui viendra tout son bonheur, et 
que nous lui en souhaitons beaucoup. Comme je suis fort aise qu'il 
face ce qu'il faut pour cela, je ne lui écris point puisque aussi bien il 
sait que vous serés l'interprète de ma lettre qui sert pour vous deux; 
mais je la finis en vous priant tousjours d'une même chose qui est 
de l'embrasser bien pour moi et de croire que je serai tant que je 
vivrai $. » 

X. 

« A Compiègne, ce 3 août 1058. 

« Le valet de pied arrivé ici hier au soir et votre letti-e qu'il m'a 
portée m'a mise en grande peine, vous sachant souffrant bien du 
mal. Vous ne doutés pas que celui-là n'en face beaucoup sentir à 
d'autres personnes , puisfjue vous savés à quel point elles ont de 
l'amitié pour vous. Tout (ce) que je vous puis dire là dessus est qu'au 
nom de Dieu vous ayés bien soin de votre santé préférablement à 
toute autuc chose, et je vous annonce que l'air de Calais où vous 
voulez aller me fait bien de la peine; car vous savez qu'il est fort 
mauvais, et je le crois encore pis que jamais. Je vous souhaiterois 
en celui-ci qui est le meilleur du monde, et tellement bon que le 
Roy est si bien remis qu'il ne semble pins qu'il ait été malade. Je 
meurs d'envie de savoir dans combien vous pourrez venir; c'est 
pourquoi, si vous le jugés à propos, faites-le-moi savoir afin que 
nous prenions nos mesures. Néanmoins, le confident vouloit vous 
attendre ici, et pour moi je crois que vous n'en doutés pas; mais 
j'entends qu'il parle souvent de Fontainebleau et qu'il ne seroit pas 
fâché d'y être. 11 m'a pourtant dit de vous écrire que cela lui étoit 
indifférent et qu'il vouloit vous attendre ici. Vous nous manderés 
là dessus ce que vous voudrés, et , si nous nous rendons - de- 
vant, tout ce qu'il faudra faire à Paris, et surtout sur toutes les 
cabales qui s'y sont faites pendant la maladie du lioy. M. de Fréjus'* 

1. Sic. Nous n'entendons guère cette phrase. 

2. Mot diflkile à lire. 

, 3. Ondedei, évêque de Fréjus. 



402 APPENDICE. NOTE SIXIÈME. 

vous mande pai'ticiilièrement tout ce que nous en avons appris. Ne 
manques pas aussi à dire vos sentiments là dessus qui seront tou- 
jours suivis en cela et en toutes choses. Nous n'avons pas fait ce 
que vous nous avés mandé pour notre voyage de Paris , parce que 
le sujet qui vous avoit obligé de nous le dire ne subsiste plus, 
comme M. le chancelier qui est ici et M. de Villeroy vous le man- 
dent. Je m'en remets entièrement à eux, et tout ce que nous avons 
résolu à ce matin est d'attendre de vos nouvelles pour savoir tout 
ce qu'il faudra faire. Le confident ne vous écrit pas, puisqu'aussi 
bien vous ne connoissés de différence de nos écritures non plus 
que de nos sentiments , puisqu'ils sont une même chose pour vous, 
et que, encore qu'il n'y aye qu'une seule main qui écrive, les cœurs 
sont fort conformes en amitié. Mais il m'a prié de vous dire qu'il 
ne pourroit céder à qui que ce soit, puisque $ $$. Mon fils' 
m'a prié de vous remercier des soins c[ue vous avés de lui, et de 
vous assurer de son affection. Il voudroit que je vous dise tant de 
choses de sa part qu'il faudroit une feuille de papier entière pour les 
écrire; et pour lui il y est bien c.inptehé à se divertir avec touteN" 
les dames que nous avons ici poui- pouvoir prendre un moment pour 
vous écrire; sans cela je crois qu'il l'auroit fait. Je voudrois dire 
bien deschoscs de vive voix qui ne se peuvent j)as écrire, mais il faut 
avoir patience jusques à votre retour que je souhaite de tout mon 
(■(L'ur qu"il soit bientôt. Que cette lettre vous trouve avec aussi peu 
(le (Idulenr que (je) désire que vous en ayez; c'est tout dire, et je 
l'uiis en disant ^^ ï $ . » 



XI. 



« Compiègne, ce 5 aoust 1658. 

« Le gentilhomme que vous aviés envoyé à Paris étant de retour, 
je suis bien aise d'avoir moyen do vous écrire pour vous dire que je 
suis en grande impatience d'avoir de vos nouvelles; car sachant que 
vous endurés du mal, je vous avoue que je ne suis pas en grand 
repos. Le l?oy n'en a plus aucun, et attend le retour de Lambert 
pour prendre sa dernière n'^solulion \univ son voy;ige de Paris à 
Fontainebleau, dr ([imi il p;u-le toujours; mais il dit aimer mieux 
vous attcndi'i' irj; pnin- nmi, vous n'en doutés pas, puisque vous 
n'étant pas ici, au moins jaiine mieux en être plus près. C'est tout 
ce ([ue j'ai à vous dire parce que (votre) gentilhomme n'attend plus 
((u'iiprès ma leltr<(, et aussi je n'ai rien à ajoutera la dernière que 
je vous ai écrite. M. de Fri'jus vous mande toutes choses de tous les 



Ijb duc (l'Anjou. 



LKTTRF.S D'ANNE D'AUTRICHE A MAZARIN. 403 

'païs du inonde et parliculiùrcnient de Provence. Le confident se re- 
comnumde fort à vous, sans oublier 22 1 qui est comme il faut 



A ces onze lettres nous joignons celle que M. Walcke- 
inaer a le premier mise au jour {Mémoires sur M""' de 
Sécignè, t. 111, pages /i71 et/|72), et qui est aussi très- 
significative. M. Walckenaer déclare l'avoir copiée sur 
l'original de la Bibliothèque Nationale; mais il ne dit 
pas dans quel fonds il a trouvé ce précieux document, 
et faute de celte indication nécessaire nous n'avons 
pu le retrouver nous-même à cette bibliothèque. Il est 
vraisemblable que cette lettre faisait partie de celles que 
nous avons rencontrées dans la boîte du Saint-Esprit; 
malheureusement nous pouvons affirmer qu'elle n'y est 
plus aujourd'hui, et on ne sait ce c|u'elle est devenue. 
En la publiant de nouveau, nous ne nous sommes pas 
cru obligé de reproduire toutes les petites fautes d'oi- 
thographe d'Anne d'Autriche. 

K A Saintes, ce 30 juin tCOO. 

« Votre lettre m'a donné une grand'joye. Je ne sais si je serai 
assès heureuse pour que vous le croyés, et que si eusse cru qu'une 
de mes lettres vous eût autant plu, j'en aurois écrit de bon cœur; et 
il est vrai que de voir les transports avec (lesquels) l'on les reçut et 
je les voyois lire, me faisoit fort souvenir d'un autre temps dont je 
me souviens presque à tous moments. Quoique vous en puissiez 
croire et douter, je vous assure que tous ceux de ma vie seront 
employés à, vous témoigner que jamais il n'y a eu d'amitié plus véri- 
table que la mienne, et si vous ne le croies pas, j'espère de lajustice 
que vous vous repentirés quelque jour d'en avoir jamais douté; et si 
j(3 vous pouvois aussi bien faire voir mon cœur que ce que je vous 
dis sur ce papier, je suis assurée que vous sériés content , ou vous 
sériés le plus ingrat homme du inonde , et je ne crois pas que cola 
soit. La Reyne^ qui écrit ici sur ma table me dit de vous dire que 

1. La Reine. 

2. La jeune reine Marie-Tliérèse. 



404 APPENDICE. NOTE SEPTIÈME. 

ce que vous nie mandés du confident' ne lui déplaît pas, et que jtr 
vous assure de son affection. Mon fils^ vous remercie aussi, et 22* 
me prie de vous dire que jusques au dernier soupir $ $ $ $ quoi- 
que vous en croies $ .»' 



NOTE SEPTIEME. 

PORTRAIT DE M""- LA DUCHESSE DE SCHOMBERG 
SOUS LE AOM D'OLYMPE. 

Ce portrait parut d'abord, non dans la première édi- 
tion des DIVERS PORTRAITS, 1659, in-h, mais dans la se- 
conde : (( Recueil des Porindls et éloges en vers et en prose, 
dédié à son Altesse Royale Mademoiselle, Paris, chez Sercy 
et Barbier, 1659, in-8". » Là, ce portrait n'avait d'autre 
titre que : « Portrait d'Olympe, à M. 1). CH. » C'est dans 
la troisième édition de la même année, et dans la Galerie 
des Peintures, etc., 1663, 2 volumes in-12 '*, que le voile 
qui cachait le portrait d'Olympe fut levé presque entiè- 
rement : « Portrait de M""' la duchesse de S. sous le nom 
d'Olijmpe, à M. D. CH. » L'auteur de ce portrait est 
inconnu; mais on peut conjecturer que celui auquel il 
est adressé, est M. de Clianihellai, le parcnl et l'ami de 
M""- de Hauteforl. 

« Vous ùtes un cruel ami, qiiaud vous me prrsscz si im])érieuse- 
nient de vous envojer le portrait d"une nymphe. (|uc vous voyez tous 
les jours en propre iiersonne. Ignorez-vous Tavaniagc que les ori- 
ginaux ont sur les copies, et croyez-vous qu'il soit si aisé de peindre 



1. Le Roi. 

2. Le duc d'.Xnjou. 
.'{. Elle-même. 

■\. Sur ces diverses» éditions des Poutkaits, voyez M.\i>.\ 
cliap. u, p. "> et 76. 



PORTRAIT DE M"" DE SCllOMBERG. Wy 

de iiKMiioirc? Quel plaisir aurez-voiis que je vous fasse voir un mé- 
lange de mauvaises couleurs, et encore plus mal appliquées, pour 
vous exprimer des traits inimitables? En vérité, Monsieur, vous n'y 
avez pas bien songé, et vous ne vous souvenez plus que je suis un 
ignorant, que je ne vais point à l'école de la peinture, et que de 
moi-même je n'ai jamais étudié ce qui m'auroit pu enseigner la 
parlante ou la muette. Je ne lis point les romans de M"" de Scudery, 
et je ne vois guères ce qui sort du bel esprit et des bi lies mains de 
la divine Minerve ', dont vous me vantez si agréablement l'adresse 
merveilleuse et naturelle. Le moyen que je puisse être à la mode, 
et qu'il me soit possible, en vous peignant la personne la plus 
charmante et la plus agréalile du mOnde, de lui donner un air qui 
plaise, et qui charme tout le monde? 11 faudroit pour cela que je 
fusse aussi heureux que ce peintre^ qui toute sa vie avoit demeuré 
dans sa ville (je pense que c'étoit Bologne ou Ferrare) et n'avoit 
jamais travaillé que suivant le génie de son caprice, sans aucune 
connoissance des règles de l'art. Quelques étrangers habiles ayant 
vu des coups de son pinceau, jugèrent avec estime de la délicatesse 
de sa main, et dirent que cela étoit d'un homme qui pouvoit égaler 
les plus savans dans le métier. Un jugement si favorable lui étant 
rapporté, il sentit naître dans son cœur la curiosité de courir le pays. 
Il fut à Rome dans un humble dessein de s'instruire sous les grands 
maîtres, dont à peine il savoit le nom; mais il n'eut pas jeté si tôt 
les yeux sur leurs ouvrages que par une juste comparaison (|u"il fit 
des siens avec eux, il osa s'écrier : Anclie to» son pittore. Et en effet, 
selon la tradition dont je tiens l'historiette, il ne céda en rien ni 
aux Titiar.s ni aux Raphaëls. Plût à Dieu, Monsieur, que j'en pusse 
dire autant de moi-môme, et qu'en vous obéissant aveuglément, je 
pusse'* réussir assez bien pour me donner une semblable vanité, 
quand j'admirerai ce que vous ou M. D. S.5 aurez fait pour le por- 
trait d'Olympe! Mais j'appréhende que vous ne soyez jias d'humeur 
à entendre mes raisons. Voyez-le donc comme je le tire de mon sou- 
venir. Si j'étois galant, je vous dirois qu'il est si bien attaché dans 
mon cœur, que je ne l'en ai pu arracher, pour vous en faire sur le 
papier une peinture comme il faut. 

« A voir Olympe, on ne sauroit pas douter que sa taille ne soit des 
plus avantageuses. Son port est noble, sa démarche aisée, son air 



1. Mademoiselle. 

2. Le Corrége. 

S. Les éditions, à tort: wi. 

4. Les éditions : je pense. 

5. M"' de Scudéri, ou M™"^ de Sablé, ou M. de Hourdis, ou quelqu'auli 
ami et admirateur à nous inconnu de la belle dame. 

23. 



406 APPENDICE. NOTE SEPTIEME. 

.libre; et elle paroît si proportionmie entre la physionomie délicate 
et relevée, qu'on la jugeroit infailliblement digne du trône, si nou^ 
vivions parmi des gens qui donnassent la couronne aux femmes les 
plus majestueuses, et les moins contraintes dans la bonne grâce. 
Olympe a les cheveux d'un brun clair, unis et déliés; la quantité et 
la longueur en sont si merveilleuses qu'elle en seroit toute couverte, 
si son adresse non pareille ne les relevoit au derrière de sa tête, et 
ne les y attachoit en mille façons qui composent sa coiffure ; le peu 
qu'elle en laisse tomber aux cotés sont annelés , et tiennent frisés 
par le temps humide comme par le sec; eu sorte que les jours qu'elle 
s'abandonne à la nonchalance, ou les jours qu'elle prend soin de 
s'ajuster, ils accompagnent toujours agréablement le tour de son 
visage. Sa peau est blanche, le cuir en est délicat, et son teint a une 
vivacité qui ne meurt jamais , non pas même dans les momens où 
Olympe est accablée de langueur. Le coloris de ses joues est si beau 
qu'on diroit (jue la neige y veut ensevelir les roses, et que les roses 
y rougissent de d('-pit et de honte de se voir ensevelies par la neige 
aux endroits qu'il faut pour en faire la beauté la plus parfaite. Ses 
yeux sont de ce bleu éclatant, qui suit de si près la lumière du so- 
leil ; et la foiblesse de ceux qui osent les regarder fait qu'on s'aper- 
çoit assez de la force de leur éclat. Son nez est aqnilin, et jamais il 
n'en sortit un mieux tourné des mains de la nature. Ses lèvres sont 
d'un ronge admirable; et l'on pourroit assurer que toutes les grâces 
se sont venues loger sur sa bouche, si sa bouche n'étoit point trop 
petite pour les contenir toutes , et si on no los voyoit point briller 
autour, et sortir avec ses paroles par une porte d'ivoire qu'il semble 
que ses dents ont formée : 

Non sa come amor sana e corne ancide, 
Chi non sa come dolce ella sospira 
E come dolce parla e dolce ride. 

« Son col et sa gorge ont sans doute la blancheur et le plein que les 
personnes connoissantcs désirent pour la perfection de ces parties 
qui sont ordinairement imparfaites, même aux plus gi-andes beau- 
tés; mais il faudroit avoir une vue de lynx pour percer tout ce qui 
empêche de les voir; car la modestie d'Olympe est si grande, que 
non-seulement ne s'amusant plus à emprunter le secours des afTéte- 
ries et des mouches pour parer son visage, elle cache avec un 
extrême soin ce que la sage austérité a toujours ordonné, et ne 
montre même ses bras et ses mains, qui sont de la dernière beauté, 
qu'autant que le permet la sévère bienséance, et qu'il est nécessaire 
à l'usage, dont elle ne peut se dispenser. Au reste. Olympe a le ton 
et l'accent tendre et passionné ; ce qui a fait dire d'elle fort galam- 



1' OUTRAIT DE M- DE S€ HO MB ERG. 407 

ment à un de ses aniis, qu'elle étoit pé*rie de passion , et cela e^t 
vrai. Elle sait jouer de la guitare, touche l'angélique d'une manière 
extraordinaire; et si elle n'y avoit rien négligé, on peut dire qu'elle 
y auroit excellé. Elle chante bien; et quoique sa voix ne soit pas des 
plus grandes ni des plus belles, l'oreille se tromperoit assurément si 
on ne jugeoit qu'elle est des plus douces et des plus charmantes. 
Enfin , à sa mine et à sa façon d'agir. Olympe sent extrêmement 
sa personne de qualité; «t en quelque compagnie qu'elle se trouve, 
on remarque en elle un je ne sais quoi de ravissant qui emporte les 
esprits à décider en eux-mêmes que les autres dames ne l'égalent 
point, non pas même les princesses qu'elle voit fort souvent, et dont 
la condition l'oblige à leur faire sa cour. 

« Hé bien. Monsieur, êtes-vous content de mon pinceau" les traits 
que je vous viens de marquer vous font-ils reconnaître la beauté 
que vous \oullez voir tirer de ma main? et puis-je entreprendre, 
après avoir si peu réussi à dépeindre les charmes et les attraits du 
corps d'Olympe, de vous dépeindre la grandeur et les qualités de 
son âme? Sans doute, j'en devrois demeurer là; mais je vois bien 
que votre curiosité n'est pas encore satisfaite, et que ce pouvoir ab- 
solu que vous avez sur moi exige que j'achève la plus belle partie 
de cette considérable personne. Je vais donc continuer, quoiqu'il me 
soit difficile de pénétrer où il n'y a que le grand artisan qui puisse 
voir clairement. Sans y penser, je m'aperçois que ceci me pourroit 
être une excuse légitime pour faire cesser la peinture ; mais il ne 
vous coûtera pas plus à passer tout d'un coup l'éponge dessus , 
quand elle sera dans son entier, que si je la laissois à demi ébau- 
chée. 

« C'est une chose presque toujours ordinaire, que les édifices qui 
ont au dehors une belle apparence ont au dedans des ouvrages exquis, 
et que leurs appartemens sont meublés de mille raretés excellentes. 
Les boites, où l'art de l'ouvrier brille plus que les diamans qui 
étinccllent dessus parmi les pierres précieuses, enferment toujours 
quelque trésor encore plus précieux ; et quand bien cela ne seroit 
pas, on peut dire assurément d'Olympe : 

Cliiutie in bel corpo anima bella. 



» L"liumeur, qui est le grand ressort des mouvemens de l'âme, se 
trouve dans la sienne si égale, qu'il ne faut pas s'émerveiller si 
Olympe se porte à tout avec une modération et une complaisance 
qui ne se démentent jamais ; c'est ce qui la rend douce, civile, affable, 
caressante, discrète et secrète comme elle l'est. Elle ne se hausse 
point dans la joie, et ne s'abaisse point dans la tristesse. Le dépit 



408 APPENDICE. NOTE SEPTIEME. 

lui fait sentir ses pointes; on diroit qu'il la maîtrise quelquefois; 
mais ce dépit ne se change jamais chez elle en une colère coupable, 
et les grands sujets qu'elle en a eu en font une preuve qui ne peut se 
révoquer en doute. Comme je vous ai dit que le ton de sa voix est 
tendre et passionné, elle ne sauroit nier que le cœur en est le 
principe 1; car, comme vous savez, Monsieur, on parle du cœur 
aussi bien que de la bouche : elle ne sauroit, dis-je, nier que son 
cœur ne soit détrempé dans la tendresse et dans la passion , et que 
si l'honneur et la réputation des dames s'établissoient par des con- 
quêtes amoureuses , l'Amour en commanderoit les premiers senti- 
mens : mais la raison étant plus maîtresse, tout cela se convertit 
en pure amitié, dont elle est si obligeante envers ses amis qu'absens 
comme présens elle a soin de les gratifier jusque dans les moindres 
choses. Son empressement néglige rarement de s'acquérir l'estime- 
des hommes de mérite. Klle donne aisément à tout ce qui est per- 
mis selon la loi du monde. Son penchant la porte du côté de l'am- 
bition et de la gloire; et comme elle aime la magnificence, son incli- 
nation va droit aux gi'andeurs, et à désirer tout ce qui peut la faire 
j)aroître magnifi(|ue. Peut-être que si la fortune avoit fait pour elle 
autant que la nature, elle auroit moins d'inquiétude pour des biens 
qu'elle croit utiles à contenter la vie, et pour lesquels on n'a jamais 
d'affection réglée, non pas même lorsqu'on les possède dans le su- 
perflu. Cependant tous ces illustres défauts ne servent que d'une 
ombre légère à l'innocence de ses mœurs; et comme elle est entiè- 
rement persuadée des solides vériiés qui promettent les richesses 
éternelles, et désabusée de la fausseté des passagères, elle se retient 
dans un pas si glissant, elle ne succombe pointa la tentation, et 
détournant sa vue de l'ardent trompeur, elle no s'attache qu'au but 
principal que sa sincère vertu lui propose. Car enfin Olympe est 
vertueuse: elle chérit sa religion, et si elle n'a pas la ferveur des 
martyrs, elle ne manque pas toutefois de zèle, et ne laisse pas au 
moins de rendre un culte assidu et respectueux au Dieu dont elle 
rcconnoît avoir reçu tous les avantages dont clic est comblée. Ces 
actions pieuses se font sans bruit et sans ostentation ; elle n'est i)as 
de celles qui en tirent vanité, parce qu'elle croit en cela ne faire (|ne 
son devoir. Sa sagesse n'est ni fière ni glorieuse; mais aussi elle 
n'est pas si fort remplie des influences du ciel que les vapeurs de 
la terre n'y entrent un petit. Elle aime les honnêtes gens, mais elle 
en haït la foule, et le trop grand nombre à la fois. Tous lui vien- 
nent rendre visite ; nuiis elle ne les voit pas tous , et sa porte n'est 
ouverte qu'aux choisis et aux appelés. Pour ce qui est de son esprit, 

1. Toutes les éditions : elle no sauroit nier que le cœur 71(1 en est li> 
principe. 



l'ORTIlAIT DE :\1'"" DE SCHO:\IBEI{G. lO'J 

il est du plus beau uatui-e! du monde, et les plus étudiés n'ont l'ieu 
qui puisse entrer en comparaison avec lui , quoiqu'il semble qu'il 
n'ait aucune étude. Olympe a la conversation vive, toujours diver- 
tissante, et jamais ennuyeuse. Ses réparties sont à propos et spiri- 
tuelles , et dans la justesse; et quand on se lasse de tenir sur le 
tapis des affaires plus importantes, elle ajuste avec tant de galante- 
rie les bagatelles les plus simples qu'on y trouve à se divertir éga- 
lement. Jamais personne n'eut un meilleiu- goût pour les bonnes 
choses; elle a le don de discernement pour toutes, et la peine 
qu'elle ne prend point de s'instruire en feuilletant les livres , lui 
donne le plaisir d'entendre avec attachement les gens qui en ont 
la connoissance. Elle s'applique assez volontiers aux ouvrages qui 
courent les ruelles et qui volent parmi le beau monde. Elle ne passe 
point par les beau\ endroits de prose qu'elle ne les remarque en 
toutes les circonstances, et c'est sans doute ce qui est cause qu'elle 
fait des lettres si jolies. Pour les vers, c'est sa passion ; et quoiqu'elle 
n'en fasse point, elle les récite comme si elle les faisoit, et de cotte 
manière qui règne en tout ce qui vient d'elle, c'est-à-dire toujours 
tendre et passionnée. Aussi prend-elle un particulier divertissement 
à la comédie et aux concerts des violons, qui touchent les sens et 
réveillent si agréablement les belles idées. Mais elle donne rarement 
ses heures à des occupations qui ont une suite si favorable à la mé- 
disance. Elle passe plutôt le temps inutile à jouer, à faire des par- 
ties pour la promenade avec des compagnies dont la pureté dissipe 
d'abord tout le venin des mauvaises langues. Elle n'est point pour 
cela ennemie de la solitude; au contraire elle la cherche quelque- 
fois même au milieu de la ville, et va à la campagne pour en jouir 
à son aise et en plus de liberté. Mais comme la cour est le centre 
des personnes qui y ont été nourries et élevées dès la plus tendre 
jeunesse, c'est où elle se plaît davantage, et où s'étant jointe à celles 
de sa sorte elle auroit assez d'attache à démêler des intrigues, s'il 
s'y rencontroit un peu moins d'infidélité; car elle est capable des 
plus grandes menées et des plus sérieuses, et il lui en a passé quel- 
ques-unes par les mains qui auroient fait voir un grand change- 
ment de théâtre, si le fil n'eût point rompu sur la fin de la trame, 
et si la pièce eût pu s'achever. 

« Je pense, Monsieur, que je ne ferois point mal de finir ici la 
mienne brusquement, et de vous annoncer qu'il m'est avis que j'ai 
tellement défiguré Olympe au tableau que j'en viens de tirer, que 
j'ai raison d'appréhender que vous ne la reconnoissiez point du tout. 
J'en jette de honte et de chagrin les pinceaux et les couleurs par 
terre, et vais essayer do me consoler avec les paroles du galant qui 
contoit des fleurettes dans les jardins du palais d'Armide. Quand sa 
maîtresse voulut se regarder dans son miroir, il entreprit de lui 



410 APPENDICE. NOTE HUITIÈME. 

persuader que la glace ne pouvoit représenter tontes les beautés qui 
étoient en elle : 

Non puo, lui dit-il, specchio ritrar si dolce imago, 
Ne in picciol vetro é un paradise accolto. 
Specchio t' è degno il cielo, e nelle stelle 
Puoi riguardar le tue sembianze belle '. 

<( Tirez une conclusion favorable pour moi; et si vous ne jugez 
pas qu'elle puisse sauver l'honneur de mon pinceau, c'est à ce coup 
qu'il faut passer hardiment l'éponge sur les traits qu'il a formés seu- 
lement dans l'intention de vous plaire et de vous divertir quelques 
moniens. Je m'imagine que c'est le meilleur conseil que vous puis- 
siez prendre pour ma réputation, et pour celle d'Olympe, que les 
Apellos seuls auroient droit de peindre, si mes sentimcns éloient 
des lois à tons les esprits. » 



NOTE HUITIEME. 

RELATIONS DE BOSSURT AVEC LE DUC ET LA DUCHESSE 
DE SCHOMBERG, A METZ ET A PARIS. 

Il est élrniigo que les deux pieuses l)i()grai)lies de 
M"'« de Hautefort n'aient pas même fait la moindre 
allusion aux relations de M'»« de Schomberg avec Bos- 
suet, soit à Metz, soit à Paris. Cependant les traces de 
ces relations sont fréquentes et manifestes dans les 
œuvres du grand évoque, et nous avons déjà cité-, 
(cliap. V, p. loG et 137), le témoignage décisif de l'abbé 
Le Dieu, McDioircs sur Bossuri. ('dilion de l'abbé Ciuelli'e, 
t. I""-. 

On sait qu'à Metz la principale occupation de Bossuei 
fut la propagation de la foi catholique parmi les juifs et 

1. Jérusalem délivrée, chant xvi. 



M"'" DE SGHOMBEHG HT BOSSUET. 411 

les protestants de la ville et de la province. Or, la }Iusc 
hlsloriquc de Loret, en nous parlant, (livres m, iv, v el 
VI, de 1652 à 1656), du séjour du duc et de la duchesse 
de Schomberg à Metz, nous raconte divers traits du zèle 
ardent du duc et surtout de sa femme pour la même 
cause. Ils favorisèrent de toutes leurs forces, ou plutôt 
ils partagèrent l'apostolat du jeune et éloquent archi- 
diacre. Tantôt c'est un soldat luthérien qui, condamné à 
être pendu pour avoir tiré un coup de pistolet sur une 
image de la Vierge, est arraché à la mort par 1M"'« de 
Schomberg qui le sauve et le convertit, après avoir pris 
le conseil de savants ecclésiastiques parmi lesquels se 
devait trouver Bossuet. Muse historique, livre iv, lettre 
23" du 28 juin 1053 : 

<( L'autre jour arriva l'esclandre 

Dans Metz que vous allez entendre. 

Deux gens de guei're, luthériens, 

Ou plutôt deux médians vauriens, 

Par une noire félonie, 

Insolence, rage et manie. 

Voyant l'image en quelque lieu 

De la sainte mère de Dieu, 

De deux pistolets la percèrent, 

Dont tous deux fort mal se trouvèrent ; 

Car Schomberg, gouverneur de Metz, 

Grand chrétien, s'il en fut jamais, 

Les fit soudain chercher et prendre, 

A dessein de les faire pendre. 

Mais sa très-aimable moitié, 

Ayant conçu quelque pitié 

De l'un des deux, lequel proteste 

Que son action il déteste, 

Interpose fort son crédit 

Pour sauver cet homme interdit; 

Mais avec cette clause expresse 

Qu'il faudra qu'il aille à confesse 

Aujourd'hui, plutôt que demain. 

Et qu'il soit toujours bon Romain. 

Mais auparavant ce faire, 



412 APPENDICE. NOTE HUITIÈME. 

Cette" duchesse débonnaire, 
Pour ne faillir en cas pareil, 
A très sagement pris conseil 
De maint docteur irréprochable. 
Touchant son projet charitable. 
Que plus d'un scrupuleux barbon 
Ont trouvé méritoire et bon. 
Le phis grand plaisir de la dame, 
Ce sfToit de gagner une âme. 
De l'instruire et de la sauver ; 
Dieu la veuille bien conserver. 
Car jamais femme prude et belle 
Ne l'a si l)ien niériié qu'elle. » 

Tantôt c'est une jeune fille qui, après avoir pris l'habit 
militaire et servi dans un régiment lorrain, faite pri- 
sonnière par des gens du duc de Schomberg, est rendue; 
à son sexe et peu à peu amenée par les soins de la 
bonne duchesse à échanger la vie des camps pour celle 
des cloîtres. Livre iv, lettre 30^ : 

« Enfin cette jeune guerrière. 
Désirant d'une autre manière 
Passer à l'avenir ses jours, 
Et goûtant les sages discours 
De»madamc la Gouvernante, 
Toujours bonne et toujours cliarmante, 
A pris la résolution 
De se mettre en religion. 
Pour rendre aux autels des services. 
Pour vaquer aux saints exercices, 
Pour méditer sur les hazards 
Qu'elle a courus en suivant Mars; 
Et bref, en imitant les anges. 
Pour rendre à Dieu mille louanges 
D'avoir avec tant de. bonheur 
Sauvé sa vie et son honiicn-. » 

Tantôt c'est un juif converti el ])apiisé auquel elle sert 
de marraine. Livre iv, lettre 38^ du 19 septembre lG5/j : 

« Ledit duc (de Schomberg), avec joie extrême, 
Le tint sur les fonts de baptême, 



M'"<^ DE SCHOiMBERG ET BOSSU i: T. 413 

Et cet objet partout cliûri 
Dont il est l'illustre mari, 
Cette Dame que chacun prise, 
Dont l'absence me martyrise, 
Si l'on ne m'a point abusé, 
Fut marraine du baptisé. 
Ainsi ces deux chères personnes, 
Si nobles, si sages, si bonnes. 
Cultivant avec grand bonheur 
La vigne de A'otre-Seigneur, 
Tant ledit Monsieur que Madame, 
, Ont déjà ramené mainte âme. 

Par leurs soins et leur charité. 
Au sentier de la vérité. 
Les dégageant du judaïsme. 
Du luthérisme et calvinisme, 
Dont plaise à Dieu les gucrdonner, 
Et toujours santé leur donner. » 

Quand Bossuct eut ramené à l'église les deux frères 
de Veil, qui plus tard devaient l'abandonner, le plus 
jeune excita tellement l'intérêt de Schomberg et de sa 
femme qu'ils se décidèrent à l'envoyer à Paris où le Roi 
et la Reine lui servirent de parrain et de marraine. 
Livre vi, lettre 23'', du 12 juin 1655 : 

« .... Un jeune Israélite ou Juif, 

De la ville de Metz natif. 

Qui pourroil faire des harangues 

Du moins en trois ou quatre langues, 

Parlant hébreu facilement, 

Comme je parlerois normand, 

Et la langue arabe et chaldée 

Encor mieux qu'une possédée : 

Enfin, ce jeune jouvenceau 

Que l'on dit avoir l'esprit beau. 

Et que Schomberg, duc et duchesse, 

Avoient converti pour la Messe, 

Étant à la cour arrivé. 

Fut si sage et prudent trouvé. 

Que témoignant un zèle extrême 

Pour le sacrement du baptême, 



414 APPENDICE. NOTE HUITIÈME. 

Et renonçant d'un sens rassis 
A la secte des circoncis, 
II eut pour parrain et marraine, 
Le Roi notre Sire, et la Reine. » 

Aussi est-ce au maréchal de Schomberg que Bossuet 
dédia son premiei' ouvrage : la Réfutation du Catéchisme 
du sieur Paul Fernj, ministre de la religion prétendue 
réformée, etc., Metz, 1655, in-h°. Nous donnons ici cette 
dédicace, parce qu'elle atteste que Bossuet se tenait déjà 
comme engagé envers le maréchal et sa femme par les 
services et les bienfaits qu'il en avait reçus. 

Œuvres df. Bossuet, édition de Lebel, tome XXXIII : 

A MONSEIGNEUR LE MARÉCHAL DE SCHOMBERG, 

duc d'Hallaijn, pair de France, gouverneur et lieutena/it 
général pour le Roi des villes et citadelles de Metz et pays 
Messin, évcchcs de Metz et de Verdun, colonel des Suisses 
et Grisons, colonel des lansknects, maréchal de camp géné- 
ral des troupes allemandes et liégeoises, etc., etc., etc. 

« Monseigneur, 

«Puisque cette ville et cette province que les guerres ont désolée ne 
respire plus que par votre appui; puisque les peuples que vous gou- 
vernez ne trouvent de salut ni de sùi été que dans la protection de 
votre Excellence, et que votre générosité se les est acquis par le titre 
du monde le plus légitime, nous ne devons point avoir de plus 
grande joie que de témoigner hautement ce que nous sentons en nos 
cœurs; et où l'on ne voit que de vos bienfaits, il est juste que rien 
n'y paroisse sans porter des marques de reconnoissancc. C'est dans 
cette pensée. Monseigneur, que j'ose prendre la liberté de vous pré- 
senter cet ouvrage comme un fruit du repos que vous nous donnezau 
milieu de tant de périls qui nous environnent; et puisque l'étude est 
incompatible avec le tumulte et le bruit, il faut bien que je rende 
grâce de mou loisir particulier à l'auteur de la tranquillité publique. 
D'ailleurs je ne doute pas, Monseigneur, que vous ne regardiez d'un 
d'il favorable, un discours qui ne tend qu'au salut des âmes, puisque 
Dieu vous a fait la grâce de considérer les choses divines comme 
celles qui sont les plus dignes d'occuper vos soins et d'entretenir 



M-« DE SCHOMBERG ET BOSSU ET. 415 

votre grand jïoiiie. Et certes, quand je contemple en nioi-miMne toute 
la suite de vos actions immortelles, encore que Je saclie bien qu'elles 
vous égalent aux capitaines les plus renommés, et que la postérité la 
plus éloignée ne pourra lire sans étonnement les merveilles de votre 
vie, je ne vois rien de plus grand en votre personne que l'amour que 
vous avez pour l'Église, et que cette inclination généreuse d'appuyer la 
religion par votre autorité et par votre exemple. Que nos liistoires 
vantent cette belle nuit qui est capable d'eft'acer la gloire des plus écla- 
tantes journées, et qui a été tant de fois funeste à nos ennemis par 
le modèle que vous y donnâtes à nos généraux pour faire réussir de 
pareils desseins; qu'on publie qu'il n'appartenoit qu'à votre courage 
de trouver une sortie glorieuse dans le désespoir des affaires; qu'on 
joigne aux triompbes du Languedoc ceux de la Catalogne et du Uous- 
sillon et les autres fameuses campagnes que vous avez si glorieuse- 
ment achevées; que l'on dise que les honneurs ont été chercher 
votre vertu, et que lorsqu'elle se vit élevée à la plus haute des dignités 
de la guerre, il n'y avoit que votre victoire qui sollicitât pour vous 
à la cour; qu'on ajoute à ces grands éloges que, dans un siècle si 
désordonné, votre puissance ne s'emploie qu'à faire du bien, que vos 
mains ne sont ouvertes que pour donner, et que voti-e nom n'a 
jamais paru qu'en des actions dont la justice est indubitable; enfin 
qu'on loue encore cet esprit si fort et ce sens si droit et si juste, 
cette invariable fidélité, cette humeur si généreuse et si bienfaisante, 
et toutes vos autres grandes et incomparables qualités, j'avoue que 
ces choses sont très constantes et très connues par toute la France; 
mais je dis que ce n'est pas. Monseigneur, ce qui fonde solidement 
votre gloire. Votre piété, c'est votre couronne; la vraie lumière de 
votre raison, c'est qu'elle sait s'aveugler pour l'amour de Dieu; votre 
véritable justice, c'est que vous êtes soumis à ses lois; votre libéra- 
lité se faitreconnoître en ce qu'elle s'étend sur Jésus-Christ même; 
et parmi toutes vos conquêtes, il n'y en a point de plus glorieuses 
que celles que nous voyons tous les jours, par lesquelles vous gagnez 
à Dieu les âmes qu'il a rachetées par un si grand prix. Je ne diffère 
donc plus. Monseigneur, de vous présenter ce discours, puisque votre 
zèle, votre religion, votre piété lui promettent une protection si puis- 
sante. Mais certes, je seroispeu reconnoissant de tant de bontés dont 
vous m'honorez, si je n'espérois l'appui de votre Excellence que par 
des considérations générales. Tant d'honneurs que j'en ai reçus, et 
que j'ai si peu mérités; tant d'obligations effectives, tant de bienfaits 
qui sont si connus, tant de grâces que je ne puis expliquer, me per- 
suadent qu'elle favorisera cet ouvrage, que je vous offre comme une 
assurance et de mes très-humbles respects et de la perpétuelle fidé- 
lité qui m'attache inviolablenient à votre service. Que si mon impuis- 
sance me rend inutile, si la grandeur de vos bienfaits ne me laisse 



416 APPENDICE. NOTE HUITIEME. 

pas niOme des paroles qui puissent exprimer ma reconnoissancc, ma 
consolation, Monseigneur, c'est que Dieu écoute les vœux que la sin- 
cérité lui présente, et que je sens en ma conscience avec quelle pas- 
sion je suis, 

<( Monseigneur, 

n Votre très-humble, très-obéissant 
(1 et très-fidèle serviteur, 

« BOSSIET. » 

Ln jour, prêcliani le panégyrique de saint Gorgon, 
immédiatement après l'exorde de ce iianégyrique, Bos- 
suet, voyant entrer le maréchal de Scliomberg qui arri- 
vait sans être attendu, lui dit : 

Il Monseigneur, 

<( Si nous no (levions ce jour tout entier à la gloire de saint Gor- 
gon, on si jT'tois en un lieu où je pusse vous témoigner la joie que 
toute la ville a rerue de votre arrivée, je vous dépcindrois si bien et 
avec tant de naïveté les sentimcns de ce peuple qu'il a plu h Dieu 
de commettre à votre garde, que mes auditeurs ne pourroient s'em- 
pêcher de donner sur ce sujet à mon discours une approbation pn- 
l)lique. Mais outre ([ue votre vertu a paru snllisaniment par vos 
grands emplois, et que votre science a été assez reconnue dans la 
plus célèbre compagnie de savans qui soit dans le monde; la dignité 
de cette chaire, ce temple auguste que Dieu remplit de sa gloire, 
ces sacrés autels où l'on va ci'lébrer le saint sacrifice, demandent de 
moi une telle retenue, qu'il faut que je m'abstienne de dire la 
vérité, pour qu'il ne paroisse d;uis mon discours aucune apparence 
de flatterie. Seulement je vous dirai que l'honneur imprévu de votre 
présence, est pour moi une rencontre si favorable que je ne puis 
vous en dissimuler mon ressentiment. Vous venez d'entendre le sujet 
que je dois traiter devant vous : plus il est important, plus j'ai 
besoin des lumières d'en haut pour le faire dignement et d'une ma- 
nière <iui ])uisse tournera l'édification de cet auditoire. Prosternons- 
nous tous ensemble, etc. » OICuvres dk ISossmct, t. \\I, jtage '.U>". 

Bossuet dut j)i-êciier bien souvent (le\ant le duc et la 
duchesse, que leur piété et leur goût devaient rendre 
avides de cette parole éloquente. On possède encore un 



M"'" DE SCIIOMBERG ET BOSSUET. 417 

panégyrique de saint François de l'aiilc prononce de\ant 
M. le gouverneur et devant iM'"^ la gouvernante avec un 
éloge bien senli de l'un et de l'autre. Celui delà duchesse 
de Schoniberg montre à quel point Bossuet connaissait 
Marie de Hautefort, ses grandes qualités et aussi son 
défaut : tout en la louant il lui recommande particu- 
lièrement la vertu qui lui manquait un peu et que plus 
tard elle s'efforça de joindre à sa charité, nous voulons 
dire l'humilité chrétienne. 

OEUVRES DE BossL'ET, t. XVI, page 1!)G. Pani'ijiiriqup. de saint 
François de Paule, prêché à Metz devant le iiuirécliai et la nuirécliulo 
(le Schoniberg. 

» Moriseigneur, la gloire du monde vous doit être devenue imi 
quelque façon méprisable par votre propre abondance. Certes notie 
liistoire ne se taira pas de vos fameuses expéditions, et la postérité 
la plus éloignée ne pourra lire sans étonnement toutes les merveilles 
de votre vie. Les peuples, que vous conservez, ne perdront jamais 
la mémoire d'une si heureuse protection ; ils diront à leurs descen- 
dans jusqu'aux dernières générations que sous le grand maréchal 
de Scliomberg, dans le dérèglement des affaires, et au milieu de la 
licence des armes, ils ont commencé à jouir du calme et de la dou- 
ceur de la paix. 

« Madame, votre piété, votre sage conduite, votre charité si sin- 
cère, et vos autres généreuses inclinations auront aussi leur part 
dans cet applaudissement général de toutes les conditions et de tous 
les âges; mais je ne craindrois pas de vous dire que cette gloire est 
bien peu de chose, si vous ne l'appuyez sur l'humilité. 

« Viendra, viendra le temps, Monseigneur, que non-seulement 
les histoires, et les marbres, et les trophées, mais encore les villes, 
et les forteresses, et les peuples, et les nations seront consumés par 
le môme feu; et alors toute la gloire des hommes s'évanouira en 
fumée, si elle n'est défendue de l'embrasement général par l'humilité 
chrétienne, etc. » 

Le maréchal de Schomberg mourut à Paris le 6 juin 
i656. Bossuet était alors à Paris; mais il n'y a pas la 
moindre preuve qu'il ait assisté le maréchal à ses der- 
niers moments ; loin de là, la vie authentique de M""= de 



418 APPENDICE. NOTE HUITIEME. 

Hautefort dit que ce fut Jolly, alors curé de Saint- 
iMcolas-des-Champs et depuis évêque d'Agen. Cependant 
Bbssuet, dont une des premières qualités était sans con- 
tredit la reconnaissance, dut suivre avec le plus vif 
intérêt les vicissitudes de la maladie de l'illustre guer- 
rier; et quand la noble veuve, toujours un peu pas- 
sionnée dans ses meilleurs sentiments, et outrant la 
crainte des jugements de Dieu, conçut des doutes cruels 
sur le salut de l'âme de son mari, nul doute que ce fut 
Bossuet qui apaisa et consola ses inquiétudes. En effet 
nous partageons entièrement l'avis du dernier et si exact 
historien de Bossuet, M. Floquet, qui voit Marie de Hau- 
tefort dans la Dame de considération à laquelle est adres- 
sée la lettre consolatoire sur la mort de son mari, Œuvres 
de Bossuet, t. XXXVII, page 23. Tout, dans ce qi^ie Bossuet 
dit du mari, se rapporte parfaitement au lu.^'échal de 
Schomberg, et dans les inquiétudes qui travaillent sa 
veuve, on ne peut méconnaître les pensées terribles qui 
s'offraient à l'esprit de la duchesse de Schomberg, selon la 
biographie que nous avons publiée, lorsqu'elle pensait 
qu'à ce moment suprême il étoit décidé devant Dieu de 
l'éternité heureuse ou malheureuse de l'âme de cet époux- 
si cher. 



(i LETTnE A LNE UAME DE CONSIDERATION SIR LA MORT 
DE SON MARI. 

<( Je suis bien payé de mon dialogue, puisqu'au lieu de mon entre- 
tien avec la dame que vous savez, vous m'en rendez un de la Heine 
et de vous. Je ne vous ferai pas de remerciemens de la part que. 
vous m"y avez donnée : ce sont, Madame, des effets ordinaires de vos 
bontés, et j'y suis accoutumé depuis si longtemps, qu'il n'y a plus 
rien de surprenant pour moi dans toutes les grâces que vous me faites. 
Je m'estimerois bien heureux si, pour vous en témoigner ma recon- 
noissanceje pouvois contribuer quelque chose à soulager les inquié- 



M"'* DE SCHOMBERG ET BOSSUET. 410 

tildes qui vous travaillent depuis si longtemps, touchant ITtat 
de M. le M. Je vois dans ces peines d'esprit une marque d'une foi 
bien vive et d'une amitié bien chrétienne. Il est beau, Madame, que, 
dans une aftliction si sensible, votre douleur naisse presque toute de 
la foi que vous avez en la vie future, et que, dans la perte d'une per- 
sonne si chère, vous oubliiez tous vos intérêts pour n'être touclié(ï 
que des siens. Une douleur si sainte et si chrétienne est l'effet d'une 
âme bien persuadée des vérités de l'Évangile ; et toutes les personnes 
qui vous honorent doivent être consolées que vos peines naissent 
d'un si beau principe, non-seulement à cause du témoignage qu'elles 
rendent à votre piété, mais à cause que c'est par cet endroit-là qu'il 
est facile de les soulager. Car j'ose vous dire, Madame, que vous 
devez avoir l'esprit en repos touchant le salut de son âme, et j'espère 
que vous en serez persuadée, si vous prenez la peine de considérer 
de quelle sorte les saints docteurs nous obligent de pleurer les 
morts selon la doctrine de l'Écriture. Je n'ignore pas, Madame, qu'en 
vous entretenant de ces choses j'attendrirai votre cœur, et que je 
tirerai des pleurs de vos yeux; mais peut-être que Dieu permettra 
qu'à la fin vous en serez consolée, et j'écris ceci dans ce sentiment. 
« Saint Paul avertit les fidèles « qu'ils ne s'affligent pas sur les 
«morts, comme les Gentils qui n'ont pas d'espérance; » et il explique 
par ce peu de mots, tout ce qui peut se dire sur ce sujet-là. Car il 
est aisé de remarquer qu'il ne veut pas entièrement supprimer les 
larmes; il ne dit point : Ne vous affligez pas; mais ne vous affligez 
pas. comme les Gentils qui n'ont pas d'espérance; et c'est de même 
que s'il nous disoit : Je ne vous défends pas de pleurer; mais ne 
pleurez pas comme ceux cjui croient que la mort leur enlève tout, et 
que l'âme se perd avec le corps; affligez-vous avec retenue, comme 
vous faites pour vos amis qui vont en voyage, et que vous ne perdez 
que pour un temps. De là. Madame, nous devons entendre que la 
foi nous oblige de bien espérer de ceux qui meurent dans l'Église et 
dans la communion de ses sacremens; et qu'encore qu'il soit im- 
possible d'avoir une certitude entièi-e en ce monde, il y a tant de 
fortes raisons pour les croire en bon état, que le doute qui nous en 
reste ne nous doit pas extrêmement affliger. Autrement l'apôtre 
saint Paul, au lieu de consoler les fidèles, auroit redoublé leur dou- 
leur. Car s'il n'avoit dessein de nous obliger à faire que notre espé- 
rance l'emportât de beaucoup par-dessus la crainte, n'est-il pas 
véritable, Madame, que ce grand homme ne devoit pas dire : Ne vous 
affligez pas comme les Gentils, et ne vous consolez pas comme eux? 
Il leur est aisé de se consoler, puisqu'ils croient que les morts ne 
sont plus en état de souffrir. Mais à vous il n'en est pas de la sorte, 
puisque la vérité vous a appris qu'il y a un lieu de tourmens, à 
comparaison duquel tous ceux de cette vie ne sont qu'un songe. 



20 APPENDICE. NOTE HUITIÈME. 

« Il est bien certain. Madame, ({u'à prendre les choses de cette 
sorte, les chrétiens, aj-ant beaucoup plus à craindre, doivent être 
par conséquent pins sensibles à la mort des leurs; néanmoins il est 
remarquable que saint Paul ne les reprend pas. de ce qu'ils se con- 
solent; mais il les reprend de ce qu'ils s'affligent comme les Gentils, 
qui n'ont pas d'espérance; et nous pouvons assurer sans doute qu'il 
n'auroit jamais parlé de la sorte, s'il n'eût vu dans la vérité éter- 
nelle, dont son esprit étoit éclairé, qu'il y a sans comparaison plus 
de sujet de bien espérer qu'il n'y a de raison de craindre. 

« C'est ce que saint Paul veut que nous pratiquions pour les morts: 
mais il ne faut pas abuser de cette doctrine, ni, sous le prétexte de 
cette espérance qu'il nous ordonne d'avoir pour eux, flatter la con- 
fiance folle et téméraire de quelques chrétiens malvivans. Voyons 
donc, s'il vous plaît, Madame, quels sont ces bienheureux morts qui 
laissent tant d'espérance à ceux qui survivent. Ce sont, sans doute, 
ceux qui meurent avec les marques de leur espérance, c'est-à-dire 
dans la participation des saints sacremens, et qui rendent les der- 
niers soupirs entre les bras de l'Église, ou plutôt entre les bras de 
Jésus-Christ môme, en recevant son corps adoi-able. De tels morts, 
Madame, ne sont pas à plaindre; c'est leur faire injure que de les 
appeler morts, puisqu'on les voit sortir de ce monde au milieu de ces 
remèdes sacrés qui contiennent une semence de vie éternelle. Le 
sang de Jésus-Christ ayant abondamment coulé sur leurs âmes par 
ces sources fécondes des sacremens, ils peuvent" hardiment sou- 
tenir l'aspect de leur juge, qui, tout rigoureux qu'il est aux pécheurs, 
jie trouve rien à condamner où il voit les traces du sang de son fils. 

« C'est à ceux qui ont perJu de tels morts, que saint Augustin, en 
suivant l'apôtre, permet véritablement de s'aflliger, mais d'une dou- 
leur qui puisse ôtre aisément guérie; il leur permet de verser des 
pleurs, mais qui soient bientôt essuyés par la foi et par -l'espérance. 
l-;t il me semble que c'est à vous que ces paroles sont adressées ; car 
souffrez que je rappelle en votre mémoire de quelle sorte notre 
illustre mort a participé aux saints sacremens. A-t-il été de ceux 
à qui il les faut faire recevoir par force, qui s'imaginent hâter leur 
mort quand ils pensent à leur confession, qui attendent à se recon- 
noitre quand ils perdent la connoissance? 11 a été lui-même au-de- 
vant; il s'est préparé à la mort avant le commencement de sa ma- 
ladie. Il n'a pas imité ces lâches chrétîTins qui attendent que les 
médecins lésaient condamnés, pour se faire absoudre par les prêtres, 
et qui méprisent si fort leur âme qu'ils ne pensent à la sauver que 
lorsque le corps est désespéré; bien loin d'attendre la condamnatum, 
il a prévenu même la menace, et sa confession générale a été non- 
seulement devant le danger, mais encore devant le mal. 

« Ce n'est pas à moi de vous dire ce que peuvent les sacremens 



M'"- DE SCHOMBERG ET BOSSUET. 421 

ri'Çiis do la sorte; toute l'Église vous le dit assez: et saint Augustin, 
<jui trembl(! pour les pôcheiirs qui attendent à se convertir à l'extré- 
niité de la vie, ne craint pas de nous assurer de la réconciliation de 
ceux qui se préparent à la recevoir pendant la santé. Rendons grâce 
à Dieu, Madame, de ce qu'il a inspiré cette pensée à feu M. le M., de 
ce que, depuis tant d'années, il l'avertissoit si souvent par les mala- 
<lics dont il le frappoit, et que non-seulement il l'avertissoit, mais 
<iu'il lui faisoit sentir dans le cœur ces salutaires avertissemens. 

« Mais pourrions-nous oublier ici la manière dont il l'a ôté de ce 
monde, et ce jugement si net et si tranquille qu'il lui a laisscfjus- 
ques à la mort, afin qu'il n'y eût pas un moment qu'il ne put faire 
profiter pour l'éternité? C'est, Madame, la fin d"un prédestiné. Il 
\oyoit la mort s'avancer à lui; il la sentoit venir pas à pas; il a 
communié dans cette créance; il a repassé ses ans écoulés, comme 
un homme qui se préparoit à paroître devant son juge pour y rendre 
compte de ses actions; il a reconnu ses péchés; et quand on lui a 
demandé s'il n'imploroit pas la miséricorde divine pour en obtenir 
le pardon, ce oui salutaire qu'il a répondu ne lui a pas été arraché 
à force de lui crier aux oreilles; c'est lui-même, de son plein gré, 
qui, d'un sens rassis et d'un cœur humilié devant Dieu, lui confes- 
sant ses inic{uités, lui en a demandé pardon par le mérite du sang 
de son Fils, dont il a adoré la vertu présente dans l'usage de ses sa- 
cremens. Tout cela ne vous dit-il pas qu'il est de ces morts mille fois 
heureux qui meurent en notre Seigneur; et qu'étant sorti avec ses 
livrées, le nom de Jésus-Christ à la bouche, le Père, le reconnoissant 
à ces belles marques pour l'une des brebis de son Fils, l'aura jugé 
à son tribunal selon ses grandes miséricordes? 

<i Je ne vous parle ici, Madame, que de ce qu'il a fait en mourant ; 
mais si je voulois vous représenter les bonnes actions de sa vie, 
desquelles j'ai été témoin, quand aurois-je achevé cette lettre? 
Trouvez bon seulement que je vous fasse ressouvenir de sa tendresse 
paternelle pour les pauvres peuples; c'est le plus bel endroit de sa 
vie, et que les vrais chrétiens estimeront plus que la gloire de tant 
de victoires qu'il a remportées. Nous lisons dans la sainte Ecriture 
une chose remarquable de Néhémias. Ce grand homme étant envoyé 
pour régir le peuple de Dieu en Jérusalem, il nous a raconté lui- 
même, dans l'histoire qu'il a composée de son gouvernement, qu'il 
n'avoit point foulé le peuple comme les autres gouverneurs (ce sont 
les propres mots dont il se sert), qu'il s'étoit même relâché de ce 
qui lui étoit dû légitimement; qu'il n'avoit jamais épargné ses soins, 
et qu'il avoit employé son autorité à faire vivre le peuple en repos, 
à faire fleurir la religion, à faire régner la justice ; après quoi il 
ajoute ces paroles : « Seigneur, souvenez-vous de moi en bien, selon 
le bien que j'ai fait à ce peuple. » C'est qu'il savoit. Madame, que 

24 



422 APPENDICE. NOTE HUITTÈME. 

de toutes les bonnes œuvres qui montent devant la face de Dieu, il 
n'y en a point qui lui plaisent plus que celles qui soulagent les 
misérables, et qui soutiennent l'opprimé qui est sans appui. Il savoit 
que ce Dieu, dont la nature est si bienfaisante, se souvient, en son 
bon plaisir, de ceux qui se rendent semblables à lui en imitant ses 
miséricordes. Puisque M. le M. a gouverné les peuples dans le sen- 
timent et dans l'esprit deNéliémias, nous avons juste sujet de croire 
qu'il aura eu part à sa récompense, et que Dieu, se souvenant de 
lui en bien, aura oublié ses pécbés. 

«-€onsolez-vous. Madame, dans cette pensée, et ne songez pas tel- 
lement à la sévérité de ses jugemens, que vous n'ayez dans l'esprit 
ses grandes et infinies miséricordes. S'il nous vouloit juger en ri- 
gueur, nulle créature vivante ne pourroit paroître devant sa face; 
c'est pourquoi ce bon père, sachant notre foiblesse, nous a lui-même 
donné les moyens de nous mettre à couvert de ses jugemens. Il a 
dit, comme vous remarquez, qu'il jugeroit les justices; mais il a dit 
aussi qu'il feroit miséricorde aux miséricordieux; et quoique nos 
péchés les plus secrets ne puissent échapper les regards de cet œil 
qui sonde le fond des cœurs, néanmoins la charité les couvre : elle 
couvre non-seulement quelques péchés, mais encore la multitude 
des péchés. 

« M. le M. a été bienfaisant dans cette pensée, et quoique sa géné- 
rosité naturelle, dont le fond étoit inépuisable, le portât assez à faire 
du bien, il ne l'en a pas crue toute seule; il a voulu la relever par 
des sentimens ciirétiens; il a pensé à se faire des amis qui le pus- 
sent recevoir un jour dans les tabernacles éternels; et je ne puis 
me ressouvenir des belles choses qu'il m'a dites sur ce sujet-là, 
sans en avoir le cœur attendri. C'est, Madame, ce qui me persuade 
fortement que Dieu l'aura jugé selon ses bontés; c'est pourquoi il l'a 
frappé, parce qu'il ne vouloit pas le frapper; je veux dire qu'il ne 
l'a pas épargné en cette vie parce qu'il vouloit l'épargner en l'autre. 
Vous savez les peines d'esprit et de corps qui l'ont suivi jusqu'au 
tombeau, sans lui donner aucun relâche. Dieu a voulu. Madame, que 
vous et ses fidèles serviteurs eussent la consolation de voir qu'il 
n'étoit pas du nombre de ceux qui ont reçu leur récompense en ce 
monde. Il a crié à Dieu dans l'affliction et dans la douleur; lorsque 
sa main s'est appesantie sur lui, il lui a fait un sacrifice des souf- 
frances qu'il lui envoyoit. Je ne puis assez vous dire, Madame, com- 
bien ces prières lui sont agréables, et la force qu'elles ont pour 
expier tout ce qui se môle en nous de foiblesse humaine parmi 
les douleurs violentes. Il est donc avec Jésus-Christ, il est avec les 
esprits célestes, ou, si quelque reste de péché le sépare pour un 
temps de leur compagnie, il a du moins ceci de commun avec eux, 
qu'il jouit de cette bienheureuse assurance qui fait la principale 



LETTRES INÉDITES DE MARIE DE HAUTEFORT. 423 

partie de leur félicité, parce qu'elle établit solidement leur repos. 

« Que s'il est en repos, Madame, il est juste aussi que vous y 
soyez. Je sais bien que vous n'avez pas une certitude infaillible; ce 
repos est réservé pour la vie future, où la vérité découverte ne lais- 
sera plus aucun nuage qui puisse obscurcir nos connoissances. Mais 
les fidèles qui sont en terre ne laissent pas d'avoir leur repos, par 
l'espérance qu'ils ont de rejoindre au ciel ceux dont ils regrettent la 
perte. Et cette espérance est si bien fondée, quand on a les belles 
marques que vous avez vues, que l'Écriture qui ne ment jamais ne 
craint pas de nous assurer qu'elle doit faire cesser nos inquiétudes, 
et même nous donner de la joie. C'est ce repos, Madame, que je vous 
conseille de prendre ; et cependant nous admirons qu'après tant de 
temps écoulé 1, votre douleur demeure si vive que vous ayez encore " 
besoin d'être consolée. On voit peu d'exemples pareils; mais aussi ne 
voit-on pas souvent une amitié si ferme, ni une fidélité si rare que 
la votre. 

« Mais je passe encore plus loin; et j'avoue que votre douleur nais- 
sant des pensées de l'éternité, le temps ne doit pas lui donner d'at- 
teinte. Qu'elle ne cède donc pas au temps, mais qu'elle se laisse 
guérir par la vérité éternelle, et par la doctrine de son Évangile. 
Voyant durer vos inquiétudes, j'ai cru que le service que je vous 
dois m'obligeoit à vous la représenter selon que Dieu me l'a fait con- 
noître. Si j'ai touché un peu rudement l'endroit où vous êtes blessée, 
c'est-à-dire, si je n'ai pas assez épargné votre douleur, je vous sup- 
plie de le pardonner à l'opinion que j'ai de votre constance. 

i( Je suis, etc. » 



NOTE NEUVIEME. 

LETTRES INÉDITES DE MARIE DE HAUTEFORT. 
102G-1G30. 

Plus haut, page 129, M. Cousin, après avoir cité une 
admirable lettre de M'"'' de Hautefort à Mazarin (janvier 

1. Cela prouve indubitablement que cette lettre est loin d'appartenir à 
l'année 1C56, mais, ainsi que le commencement l'indique, qu'elle est d'une 
époque où M""» de Schomberg avait reparu à la cour et retrouvé l'amitié de 
la Reine mère après la mort de Mazarin. Peut-être même que ce mot, la Reine, 



424 APPENDICE. NOTE NEUVIÈME. 

16/|5) qu'il avait décoiiverle aux ai'chives des Affaires 
étrangères, dit que c'est la seule lettre autographe de 
T\I..ie dp Hautefort qu'il ait jamais vue. M. l'abbé Blampi- 
gnon a bien voulu nous en communiquer cinq autres en 
nous autorisant à les publier. Les originaux sont con- 
servés au château de Hautefort, liasse XCVII, 56; et la 
bienveillance de M'"'' la duchesse de Blacas et de M'"^ la 
comtesse de Cumont a permis d'en prendre copie. Les 
cinq lettres sont adressées par M'"« de Hautefort, toutt; 
^'nfant, à sa mère Henée du Bellay et à son frère Jacques- 
François, marquis de Hautefort. Elles rendent, avec la 
naïveté d'une petite fille de dix ans, les premières im- 
pressions que lui fit la cour de Louis XIII, où elle devait 
briller plus tard d'un tel éclat; elles* sont précieuses 
comme tout ce qui vient d'une personne aussi distin- 
guée et d'une âme aussi rare; et nous n'hésitons pas à 
les donner, certain que M. Cousin ne les eût pas dédai- 
gnées plus que nous. Ces lettres d'ailleurs aimoncenl 
une précocité singulière, et, sous une forme qui est en 
rapport avec l'âge de celle qui les ('■crit, les. détails 
qu'elles contiennent portent sur les évt'nements sérieux 
dont la cour était alors agitée. 

V li;ttre. 

« A Madame, Madame la marquise d'IJoslefort. 

<i Madame, 
« Je vous remercie très-liiimhlcmciit de la pistolc qu'il vous a 
plu me donner. Je l'emploierai à quelque chose de joli quand 
Madame ira au palais. Madame, je suis après de me faire percer les 
oreilles. M""-" de la Cures m'a donné des pendants. Madame, nous 
n'avons point de petites filles pour voisines , et je suis si sage que je 

dont se sert Bossuet, désigne la reine Marie-Tliérèse et non pas la reine Anno. 
Nous inclinons donc, avec les savants auteurs de l'édition de Bossuet que nou» 
citons, à mettre cette lettre vers l'année 1665. 



LETTRES INÉDITHS DE MARIE DE HAUTEFORT. 425 

no joue plus aux poupines. Je vous supplie de voir la lettre que 
j'écris à mon petit frère, avant que lui bailliez. J'ai bien sujet de 
me plaindre de lui. Pour nouvelle, Madame, l'on va faire une réfor- 
mation aux liabits,anx perles et pierreries et aux vaisselles d'arjjent, 
MM. d'Hiilluin et de Liancourt sont bannis de la cour pour trois 
ans pour une querelle qu'ils ont eue avec Cressias. Le Iloi lui a ôté 
la place de premier gentilhomme de la chambre et la donne à 
M. de Schomberg avec serment de la lui rendre jamais. Les reines 
aiTvèrent ce soir. Dès que je les aurai vues, je vous en manderai 
des nouvelles. 

« Je suis. Madame, votre très-liumble et très-obéissante fille et 
servante. 

«Marie n'H o s t f. r o n t. » 

Celte Ic'Ure. d'apivs les informalions qu'idlo repi'ochiit, 
est de la fin de l'année 1626. Elle prouve que Renée du 
Bellay, mère de M'"" de Ilautefort, vivait à cette époque 
et qu'elle n'était pas morte, comme son mari, peu de 
temps après la naissance de sa fille. Voir plus haut, 
p. 6, Cette dernière version avait été adoptée par 
M. Cousin sur la foi de la vie manuscrite. 

Le petit frère est Gilles de Hautefort, longtemps connu 
sous le nom de comte de Montignac, avant de devenir 
marquis par la mort de son frère. 11 était né en 1612. 

En ce qui concerne M. de Liancourt et M. d'Halluin, le 
Roi rétracta bientôt les ordres sévères qu'il avait d'abord 
donnés. 

II' LETTRE. 

(I A Monsieur le marquis d'Hostefort. 

(i Monsieur mon frère, je vous supplie de me continuer l'honneur 
de vos bonnes grâces; et, s'il vous plaît, vous croirez que vous n'avez 
sœur* qui vous soit plus obéissante que moi. Je ne puis dire com- 

1. Mme de Hautefort avait alors trois sœurs vivantes, outre ses deux frères. 
Deux de ces trois demoiselles moururent avant 1532. I,a troisième, M'l« d'Es- 
cars, épousa le marquis de Choiseul-Praslin, et mourut plus que centenaire 
on m 2. 

24. 



426 APPENDICE. NOTE NEUVIÈME. 

bien il m'ennuie que vous ne veniez ici. Mandez-moi en quel mois 
nous nous voirons. Vous me croyez, Monsieur, votre très-humble 
sœur et servante. 

«Marie d'Hostefort. » 



Cette lettre, dont la date ne peut être assignée d'après 
le contenu, doit être du même temps à peu près que la 
précédente. L'écriture, d'après le témoignage de M. l'abbé 
Blampignon, en est aussi peu formée; le style Test ce- 
pendant davantage; et elle pourrait bien être postérieure 
d'un an ou deux. Le marquis de Hautefort, à qui elle 
est adressée, est Jacques-François, chef.de la famille 
depuis la mort de son père, arrivée en 1616. Jacques- 
François, marquis de Hautefort, devait, à l'époque de 
cette lettre, avoir une vingtaine d'années. De là le respect 
que lui témoigne sa sœur et qui était tout à fait dans 
les mœurs du temps. Entre la sœur et le frère, il y avait 
sept ans de distance, ce ([ui est JK'aucoiip à l'âge 
qu'avaient alors l'un et l'autre. 



II F LETTRE. 

« .1 Madame, Madame la marquise d'Olcforl. 

« Madame, 

« C'est pour ne perdre pas l'occasion de vous écrire que je vous 
fais celle-ci, et non pour vous mander des nouvelles; car cela scroit 
inutile, la cour s'en allant à Grenoble. L'on m'a dit que vous vouliez 
avoir des lettres du Roi. J'en ai parle à M. le Premier qui m'a dit 
qu'il n'en étoit point nécessaire, puisque le Roi y alloit qui la 
rccommanderoit lui-même. L'on m'a fait espérer que vous vien- 
driez bientôt en cette ville, de quoi je me suis réjouie entièrement. 

<i J'ai vu mon frère, qui m'a dit qu'il souhaiteroit bien que mon 
petit frère fût mousquetaire, pourvu que vous le désiriez. Le Roi m'a 
fait l'honneur de me dire qu'il le recevroit, et qu'il ne lui donncroit 



LETTRES INEDITES DE MARIE DE HAUTEFORT. 427 

pas la casaque de ceux qui sont morts do peste. Je crois que vous en 
serez bien aise. Madame l'approuve, mais non pas pour ce voyage. 
« Je vous supplie de me tenir, Madame, pour votre très-humble et 
très -obéissante fille et servante. 

« Marie d"Otekort. i> 



Ce détail, « de la cour s'en allant à Grenoble, » date 
cette lettre, Louis XIII et sa cour étant arrivés à Gre- 
noble le 10 mai 1630; voir la Jeunesse de Mazarin, par 
M. Cousin, page 326. Il est donc probable que cette 
lettre de Marie de Hautefort a été éciite de Lyon, où 
elle était restée avec les Reines, à sa mère qui était allée 
à Grenoble soutenir un procès contre les d'Escars pour 
le remboursement de sa dot. 

M. le Premier est le premier écuyer du Roi, Claude 
de Saint-Simon, fait duc et pair par la faveur de 
Louis XIII, pour avoir si bien servi Richelieu lors de la 
journée des Dupes. Il est le père de Saint-Simon l'his- 
torien. 

Il y a dans cette lettre plusieurs détails qui restent 
obscurs et qu'il serait fort dilficile d'éclaircir, parce 
qu'ils font allusion à des circonstances trop intimes. Le 
frire dont parle M'"^ de Hautefort est son frère aîné, le 
marquis; le peut frère, c'est Gilles de Hautefort, alors 
âgé de dix-huit ans. Il avait commencé par être dans 
les cadets aux gardes, et il n'était pas encore mousque- 
taire du Roi, puisque sa sœur sollicite cette grâce pour 
lui. Quant a à la casaque de ceux qui sont morts de 
peste, » on ne voit pas bien ce que Louis Xill a voulu 
dire par là en r(?pondant à la charmante solliciteuse ; mais 
il est probable qu'il voulait différer la nomination du 
jeune de Hautefort pour ne pas remplacer trop tôt des 
mousquetaires morts de la peste, qui, après avoir sévi dans 



42>i APPENDICE. NOTE NEUVIEME. 

le Piémont avait passé en Savoie. « Madame l'approuve » 
est aussi un détail qu'il serait embarrassant d'élucider. 



IV« LETTRE. 

« .4 Monsieur, Monsieur le marquis iVHoleforl. 

« Mon cher frère, je vous demande pardon si je ne vous ai pas 
écrit plus tôt. J'ai essayé à trouver des excuses ; mais cela m'a été 
impossible. Nous dites que le Roi sera bientôt à Paris, mais allant 
en tous les lieux que vous me mandez, je crois cela bien difficile. 
J'en meurs de déplaisir. Vous croyez que je m'ennuie extrêmement, 
mais je vous assure que, hors de certaines personnes que vous con- 
noissez, j'aimerois presqu'autant être ici. Je ne nomme point M""' do 
La ' ni vous, car vous savez bien que cela ne peut que cela ne me 
fâche bien fort, n'étant pas auprès d'elle. M. le cardinal de Lyon 
me fait l'honneur de me venir voir fort souvent, et M. d'Alincourt, 
et la comtesse de Tallard, et quatre autres dames que vovis ne cou- 
noissez point, et qui sont fort honnêtes femmes. Tous ceux qui me 
connoissent et qui passent par ici me viennent voir. Vous allez bien- 
tôt voir M. d'Hautefort; je ne lui écris point; mais vous lui direz 
que j'ai été malade. Je vous prie qu'en attendant que vous vous en 
alliez, me bien mander des nouvelles, car nous n'en savons point. 
Je vous prie, ne soyez point paresseux et me croyez, mon cher 
frère, votie très humble sœur et servante. 



Datez vos lettres 



D'HOTEFORT. » 

Q Le 26 de co mois. : 



Louis \I1I, atteint de la maladie (|iii décimait Tarmée, 
revint à Lyon à petites journées, et il y arriva le 7 août 
1630; il fut forcé d'y rester entre la vie et la mort jus- 
qu'à la fin de septembre (voir la Jeunesse de Mazarin, 
par M. Cousin, pages /i67 et 519). 11 est probable que la 
lettre de M""' de Uaiitefort a été écrite, comme celle de 
son frère à laquelle elle répond, avant la maladie du Roi; 
autrement elle aurait certainement parlé de ce grave 
incident. On peut supposer encore qu'elle n'écrivit 



LKTTIiES INÉDITES DE MARIE DE UAUTEFORT. 42» 

qu'assez longtemps après, lorsque le souvenir en était 
déjà presque effacé. 

Le cardinal de Lyon est le frère de Richelieu ; M. d'Alin- 
court était gouverneur du Lyonnais; M'"*^ la comtesse de 
Tallard est la grand' mère du maréchal de ee nom. Quant 
à M'"^ de La *, il paraît que l'écriture est illisible, et que 
les mots qui manquent ont été effacés par le doigt en 
écrivant, selon ce que conjecture M. l'abbé Blampignon. 

Le u M. d'flautefort » que <( doit bientôt voir » M. le 
marquis de Hautefort est sans doute un parent plus 
ou moins éloigné du frère et de la sœin-. 

Le 26 de ce mois est sans doute le 20 juillet. Marie 
de Hautefort, qui recommande à son frère de dater ses 
lettres, ne prêche pas d'exemple; et les indications 
qu'elle emploie elle-même sont bien peu précises. 11 est 
vrai que son fière devait au moins savoir Tannée et le 
mois oi!i on lui écrivait. La postérité a besoin de plus 
d'éclaircissements. 



\'- LETTRE. 

« A Madame, Madame la marquise d'OteforI, à Grenobij. 

« Madame, je n'ai point encore vu Villopreiix, parce que nous 
étions clieii la Reine à lUicure du ceiclc. Je ne manquerai à faire ce 
que vous me commandez pour M. le Garde des Sceaux. Je crois qu'il 
sera plus juste. Je ne solliciterai à cause de mon intérêt, mais parce 
que vous le désirez. L'on dit r[ue Bélinglian a eu le commandement 
que vous dites. Je ne sais pas si l'on lui a défendu d'écrire en France ; 
je ne vois pas de quoi l'on l'accuse. Je crois que dans deux ou trois 
mois le Roi mandera qu'il revienne. Je montrai la lettre que vous 
m'avez fait l'honneur de m'écrire. lille nous a rendu réponse. Grino 
est allée aux champs. L'on dit qu'elle reviendra quatre jours après 
les Rois. M. le comte envoie savoir de ses nouvelles. Aujourd'hui, 
M. de Montmorency l'ira voir lui-même. Le maréchal de Bassom- 
pierre y envoie son neveu. 



430 APPENDICE. NOTE NEUVIÈME. 

<c M. le cardinal a vu la Reine à Luxembourgi.Le Roi et Monsieur 
ramenèrent dans son petit cabinet où elle étoit avec le cardinal 
Bagni. La Reine lui a pardonné. Nous sommes venues au Louvre. La 
Reine a parlé deux heures à M. le cardinal; il n'y avoit que le père 
Souffran 2. 

<( L'on tint hier conseil. La Reine a fait prier le Roi qu'il ne se 
tint plus chez elle, tellement que quand elle y veut aller, elle mon- 
tera chez le Roi. 

« L'on demandera congé à la Reine pour que (mot indéchiffrable) 
vienne en notre chambre, parce qu'il est toujours amoureux de 
Crcssias. 

« M. de Montmorency vint hier au soir ici; il est maréchal de 
France. L'on dit qu'il sera après cela connétable. M. do ïoiras est 
maréchal de France. 

<( Il y a huit jours que le Roi est en cette ville, et s'en est retourné 
aujourd'hui à Versailles et reviendra demain, et il sera fort content. 

« Nous servons tous les jours la Reine. Le Roi s'y trouve quelque- 
fois et Monsieur qui y soupe. Le Roi n'y soupe point. La Reine s'en 
va à son grand cabinet, et le Roi demeure avec nous autres. J'ai prié 
M. le chevalier (qui) m'a promis de parler à M. de Montmorency; il 
dit qu'il sera notre procureur, mais que vous le serviez à Grenoble. 

" Je vous supplie de me croire, Madame, votre très-humble fille et 
servante. 

« Maiue d'Otei ort. » 



Cette lettre si intéressante et qui fait regretter vive- 
ment le reste d'une telle correspondance, se date d'elle- 
mêinc. Elle es) du 28 décembre 1630, comme l'établit 
M. l'abbé Blampignon, d'après tous les faits qui y sont 
rapportés. Le conseil « que l'on tint bier » est du 27 dé- 
cembre d'après le Journal de Ricbelieu, t. l'"", p. 22 
et 23. 

La Reine mère avait consenti à revoir le cartlinal après 
la Journée des Dupes; et l'entrevue s'était faite au Luxem- 
bourg. La réconciliation ne devait pas dinvr longtemps, 
et l'ascondanl détinilif de liichclicii l'cmporlail deux 

1. Nous dirions aujourd'hui : au Luxembourg; l'autre locution prévalait au 
xviK si(''(lo. 

2. Ou SufîVen, jésuite, directeur do la reine Marie de Médicis. 



LETTRES INÉDITES DE MARIE DE HÂUTEFORT. 431 

mois après, par l'exil de la mère de Louis XIIL Bérin- 
ghen, que Marie de Hautefort appelle Bélinghan, était 
premier valet de chambre du Roi, ot il avait pris parti 
contre Richelieu, qui le fit exiler. Le cardinal Bagni était 
nonce du pape près la cour de France. Le nouveau garde 
des sceaux, que la jeune fille doit solliciter, est le mar- 
quis de Châteauneuf, qui avait succédé, après la Journée 
des Dupes, à Marillac, frère du maréchal, que Richelieu 
fit arrêter au milieu de l'armée qu'il commandait en 
Savoie, juger et exécuter sans pitié. 

M. de Montmorency, maréchal de France, le vain- 
queur de Véliane, est le même qui, deux ans après, eut 
la tête tranchée par ordre de Richelieu. Il avait été 
nommé maréchal le 19 novembre 1630, en compagnie de 
M. de Toi ras et de d'Efiiat. 

M"« de Cressias était une des filles d'honneur de la 
Reine mère. On ne sait quelle est la personne désignée 
sous le nom de Grbw. Villepreux est sans doute le mes- 
sager qui apportait à Marie de Hautefort la lettre de sa 
mère. 

Outre les lettres précédentes, M. l'abbé Blampignon 
nous en a communiqué une sixième, qui n'est pas de 
Marie de Hautefort, mais qui donne quelques détails de 
plus sur les succès qu'elle obtenait à la cour à peu près 
dans le temps oh elle écrivait elle-même ce qu'on vient 
de lire. Cette lettre, adressée au marquis de Hautefort, 
est de quelque dame do la cour. 

VI « LETTRE. 

« A Monsieur, Monsieur le marquis d'Olefort. 

(( Monsieur, 

(( Je crois que vous avez mis tous vos bons amis en oubli, et prin- 
cipalement votre servante, car je me suis donné Thonncur de vous 



432 APPENDICE. NOTE NEUVIÈME. 

écrire plus de vingt fois sans pouvoir apprendre une seule fois do 
vos nouvelles. Pour moi, il faut que je meure d'impatience de vous 
voir ici où vous seriez beaucoup mieux. 

i; .Te vous dirai que vous ne connoîtrez pas Mademoiselle votre 
sœur, tant vous la trouverez crue et embellie. L'on nie dit que (mot 
indécbiti'rable) l'aime plus que jamais et lui parle des quarts d'iieure. 
Toutes les princesses lui font grand'caresse. Madame la princesse 
lui a donné dos lieures avec des fei-moirs de diamants ; ei la reine 
lui a fiiit un présent d'une jupe d'étoiïe d'Angleterre couleur de feu. 
L'on passe bien mieux le temps à Fontainebleau qu'en Périgord ; car 
il y a tous les jours comédie et toutes les belles dames y sont. Votre 
minoime et M"'' de Roban et M""= de Cbevreuse jouent au volant; les 
princesses et le lîoi aussi, quand il y est. Je vous y soubaite tous les 
jours afin que je puisse direque jeseiai, Mon^ieur, votre très-humble 
servante. » 



La signature de cette lettre est composée de simples 
initiales qui ont été elïacées et qu'on ne peut plus dis- 
tinguer. 

La com- élait alors à Fontainebleau. 

Le châtfiau de Ilaiitefort est en Périgord : il apparlient 
aujourd'hui au comte Maxeiicc de Damas, lils de i\I. le 
baron de Damas, mim'sire sous la lîeslauration, et qui 
avait épousé Charlotte de llaulerorl, dernier rejeton de 
l'anlique famille. Voir plus hatil, p. 5, et l'Appendice, 
note 11 (siii)ph''inent), p. 251. 

La persoinx' (pii « ])arle des quarts d'heure » à Marie 
de HautefoiM ne pctil élrc (pie le Roi liu-mème. 

Minoune est sans doule un mol du palois ])érigoin'din 
pour Mignonne. 



FIN DE l'aI'I'IÎ NDIC lî. 



TABLE DES MATIERES 



Avertissement de l'éditeur 

CHAPITRE PREMIER. 

1610 — 1037. 

La naissance et la famille de Marie de Hautrfdrt. — Piété et 
ambition. — Elle entre à la cour comme une des filles d'hon- 
neur de Marie de Médicis, puis de la reine Anne.— Louis XIII 
amoureux de M"* de Hautefort. Caractère de "cet amour. — 
Richelieu, ne pouvant la gagner à son intérêt, devient son 
ennemi. — M"" de La Fayette. — Affaire de 1037. Péril 
extrême de la reine Anne. Dévouement de M"'' de Hautefort. 



CHAPITRE DEUXIEME. 

1037 — lOW. 

Nouvelle passion de Louis XIII pour M"" de Hautefort. — Elle 
devient dame d'atours de la Reine. On lui donne le titre de 
Madame. — Intrigues de Richelieu contre M'"'= de Hautefort. 
Cinq-Mars. — Disgrâce de M""' de Hautefort. — Son aveugle- 
ment sur M"*' de Chémerault. Sa lettre à la Reine Anne. Elle 
se retire près du Mans. Dignité de sa conduite. Son amitié 
pour La Porte. Sa bonté pour Scarron. — Après la mort de 
Riclielieu et de Louis XIII, la Régente la rappelle le 17 mai 
!Gi3 

2o 



434 TABLE DES MATIERES. 

CHAPITRE TROISIÈME. 

IGi3. 

Pages, 
Succès de M""' de Hautefort ii la cour eu 1043. — Son esprit et 
son caractère. Sa beauté et les passions qu'elle inspire. — La 
Rochefoucauld et Charles IV. Chavigni et le duc de Liancourt. 
Le marquis de Gèvres. Le duc d'Angoulèmc et le duc de Veu- 
tadour. — Descriptions diverses de sa personne. — Un por- 
trait ignoré et authentique ô7 

C H A P I r r. E Q U AT R I K M E. 

10«. 

État des affaires au début de la régence. Anne d'Autriche aban- 
donne peu à peu sou ancien parti et embrasse la politique de 
Richelieu et de Mazarin.— Elle aime Mazarin.— M'"" de Hau- 
tefort reste fidèle aux anciens amis de la Reine et condamne 
sa liaison avec le cardinal. — Refroidissement graduel d'Anne 
d'Autriche pour son ancienne favorite. — Appuis de M""' de 
Hautefort à la cour : affection qu'elle inspirait à tout le monde ; 
goiit passionné du jeune Louis \IV pour la belle dame d'atours; 
ses amis ; Charles de Schomberg recherche sa niain. — Lutte 
déclarée de M""' de Hautefort et de Mazarin 71 



CHAPITRE CINQUIEME. 

10» — 1040. 

Manœuvres de Mazarin contre M'"° de Hautefort. — Scènes pé- 
nibles entre la Reine et son ancienne amie. Rapports de la 
police secrète de Mazarin sur la conduite de M'"" de Hautefort. 
— Sa trop vive commisération en faveur de Beaufort blesse 
la Reine. — Dernière scène et disgrâce délinitive : M"'^ de 
Hautefort est renvoyée de la cour le \b ou la 10 avril 1011. — 
Se retire au couvent de^ Fill'"^ de Sainte-Marie de la rue 



TABLE DKS M ATI EUES. 

Saint-Antoine. — Mazarin ne la pcrsOcnle pas davantage et 
procure de l'avancement à son jeune frère. Elle l'en remercie. 
Sa lettre à Mazarin. — Elle est recherchée en mariage par le 
duc de Ventadour, par le maréchal de Gassion, par le maréchal 
duc de Schomherg. — Elle écoute ce dernier et sort du cou- 
vent. — Obstacle imprévu à son mariage. — Cet obstacle est 
levé, et M'"« de Hautefort devient duchesse de Schomberg. — 
Épilogue 



lus 



APPENDICE. 
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

NOTE PREMliînE. 

Vie manuscrite de M'"<" do Hautefort, duchesse de Schomberg . 141 

NOTE DElXliiSIE. 

Généalogie de la maison de Hautefort --- 

Note supplémentaire -'■' 

NOTE TROISliiME. 

M"^ de La Fayette .'..'201 

NOTE QUATRIÈME. 

La police de Richelieu et M""' de Hautefort 351 

NOTE CINQL'liiME. 

La police de Mazarin et M""' de Hautefort 300 

NOTE s IX if; ME. 

Lettres autographes et inédites d"Anne (rAutrichc à Mazarin. , ■ÎW 



436 TABLE DES .^lATIERES. 



NOTE SEPTIEME. 



- Pages. 

Portrait de M""^' la duchesse de Schoniberg sous le nom d'Olympe. 40 i 



NOTE HUITIEME. 



Relations de Bossuet avec le duc et la duchesse de Schoniberg à 
Metz et à Pari.s 410 



NOTE NEtVIEME. 

Lettres inédites de Marie de Hautefort 4-23 



F l^ DE I.A TABLE. 



FaRIS. — J. CLAÏE, l.MlniMhLB, ILK S A I N T- B t NO IT , 



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1868 



Cousin, Victor 

Madame de Hautefort 



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